baisse la tête; il veut boire, allonge son grand cou, mais bientôt le
recourbe. Il est étonné, désolé que ce ne soit pas de l’eau. Et, la tête
levée, un peu en arrière, dans cette attitude qui est celle des bossus
et qu’on prête aux statues des orateurs, il réfléchit, et, finissant par
en prendre son parti, il va rejoindre lentement ses camarades.
Il s’allonge auprès d’eux, calant sa carène de vaisseau du désert au
moyen de ses appareils de locomotion soigneusement repliés.
On entend les accès de toux, les soupirs, les pelisses remuées des
hommes, et les chameaux exhalant l’air en longues expirations. C’est
tout. Le calme est parfait, absolu. On a envie de prêter l’oreille, dans
l’espoir de saisir les bruits du firmament, comme si l’on allait
entendre les mondes rouler là-haut. C’est le bourdonnement des hautes
altitudes, propres aux camps de 5.000 mètres, que l’on a dans les
oreilles.
Grâce à la sécheresse de l’air, la lumière tombe à flots dans la vasque
où nous sommes, et mon ombre se promène sur le sol, opaque, bien
dessinée: c’est une ombre d’Italie. Ici toutefois l’oranger ne fleurit
pas, mais l’argol, fabriqué par les yaks, et dont les larges galettes
pourront avec raison figurer dans les armoiries du Tibet lorsqu’on
l’anoblira.
Mais il est temps de rentrer se coucher, voilà assez de paysage. Le
thermomètre marque -34 degrés de froid, et je l’annonce à mes deux
compagnons, qui ont disparu sous leurs peaux de mouton. Henri d’Orléans
rappelle à Dedeken que nous avons vu des traces de loup: «Beau temps
pour l’affût, insinue-t-il.
--Ce n’est certainement pas moi qui irai, dit Dedeken.
--Ni moi non plus, répond Henri d’Orléans, mais vous qui êtes levé... me
dit-il.
--Ni moi non plus! ni moi non plus!»
Je l’engage vivement à se dévouer. Nous n’avons pas de peau de loup dans
nos collections, la science l’exige, etc., et nous rions.
Le 6 janvier, notre thermomètre marque -40 degrés, température à
laquelle le mercure gèle. Toujours une brise ouest.
Au nord-ouest, la bouche d’un cratère qui aura vomi les laves qui nous
entourent. On charge dès que le soleil se montre et l’on part vers le
sud.
Nous continuons en marchant à vue de pays, comme on dit. J’ai oublié de
dire que nous ne cherchons plus les traces des pèlerins. Cela donne trop
de peine pour de maigres résultats. Il se peut d’ailleurs que la route
des pèlerins appuie trop à l’est, et, à aucun prix, nous ne voulons
aboutir sur la grande route du Koukou Nor, suivie d’abord par les Pères
Huc et Gabet, et ensuite par Prjevalsky. Nous nous dirigeons à peu près
sur le lac de Tengri Nor, avec la préoccupation de nous tenir plutôt à
sa droite qu’à sa gauche lorsqu’on regarde le sud. Nous allons devant en
éclaireurs, et la caravane nous suit. Dorénavant mes compagnons et moi
surtout ne chasserons qu’autant que le nécessitent les collections et la
subsistance de la troupe. La route sera notre principal but. Nous
n’avons pas de guide ni de piste; nous nous en passerons. Nous créerons
une route comme font tous ceux qui se lancent dans l’inconnu.
Le soir du 6 janvier, nous campons à cinq cents pas d’un beau lac, que
nous appelons «Lac des Cônes» à cause de la forme des montagnes qui
l’avoisinent. Nous pilons et taillons la surface d’un petit étang pour
nos bêtes. Elles s’ensanglantaient en la léchant et la mordant. Les
chevaux sont restés trois heures à croquer les glaçons.
Le 7 janvier, nous traversons le Lac des Cônes sur la glace, en quarante
minutes. Son extrémité sud-ouest ne nous paraît pas gelée. Il est large
de trois verstes environ, long d’une vingtaine. A sa surface nous voyons
des herbes et le cadavre d’un cormoran pris dans la glace. Après une
passe assez montueuses, nous redescendons dans un vallon bien désert où
nous faisons un sort à quelques lièvres petits mais excellents. Depuis
quelques jours, les grosses bêtes ont disparu, et pourtant il y a un peu
de neige, de l’herbe, mauvaise il est vrai, mais de l’herbe. Peut-être
que la constance des vents ou l’altitude les a écartées. Un vent de
tempête et 5.000 à 5.500 mètres ne constituent pas un habitat agréable.
La journée du 7 janvier est gaie, même pour les plus sombres de nos
gens, pour le Doungane lui-même. Nous avons trouvé du bois taillé de
main d’homme, des arçons de selle pour yak, en bois de genévrier. Les
commentaires vont leur train. «Les hommes sont dans le voisinage. Ce
sont des chasseurs venus du sud, puisqu’ils avaient des yaks. Ils
doivent habiter à une quinzaine de jours et avoir l’habitude de faire
paître leurs bêtes ici, puisqu’ils ont abandonné ces bois de selle. Dans
ce vallon, les argols sont plus petits que ceux des yaks sauvages, il y
en a beaucoup. Peut-être allons-nous trouver une route aux environs»,
etc. Ainsi devisent nos gens et ils sont joyeux.
Puis arrive le Doungane souriant, bien qu’il ait abandonné encore un
chameau aujourd’hui.
«J’ai vu des argols retournés, dit-il. Des hommes sont venus ici: ils
doivent y revenir, car j’ai vu des argols retournés et c’est pour les
faire sécher.»
Il invite le Petit Homme à venir, ainsi que ses amis, «manger des
pâtes». Et comptant sur ses doigts les jours qui séparent de la nouvelle
année chinoise, il se réjouit:
«Encore treize jours, dit-il. Heu! heu! treize jours, c’est un temps
bien court, mais j’ai vu des argols retournés. Les hommes ne sont pas
loin et je célébrerai le premier jour de l’année, sinon dans une ville,
du moins dans un endroit abrité, dans une maison.
Le Doungane ne serait pas fâché de vivre ailleurs que sous une tente de
toile, où il est enfumé chaque jour par le feu d’argol, ainsi qu’un
renard qu’on veut faire déguerpir de sa tanière.
Le 9 janvier, nous contournons le lac auquel nous donnons le nom de
Montcalm, vers le sud-est. Les grosses bêtes errent en grand nombre: des
yaks, des koulanes, des arkars et même des chamois tels que dans
l’Himalaya sont en vue. Nous redonnons courage à la troupe en lui
signalant la présence de bêtes qui vivent près des Indes.
Au delà d’une petite passe nous trouvons des sources chaudes mais salées
et une large rivière gelée qui, grâce à la brume, semble s’écouler vers
le sud-est à travers une immense plaine.
Serait-ce déjà de l’eau coulant vers la Chine? Et la question des
sources de son grand Fleuve Bleu fait l’objet de nos conversations. Nous
ne savons pas si nous les avons trouvées; en tous cas nous pouvons
affirmer, ou peu s’en faut, que c’est par ici qu’il faudra les venir
chercher. L’idée que cette glace alimente des fleuves qui se versent
dans l’Océan Pacifique ne laisse pas de nous rapprocher du monde. En
effet, si nos suppositions sont fondées, il n’y aurait qu’à descendre
cette rivière pour arriver sûrement à la côte. C’est chose facile, comme
vous voyez.
Le 10 janvier, nous nous arrêtons pour «raccommoder» les pieds des
chameaux et ferrer nos chevaux. Le minimum d’hier avait été de -32°,5,
celui de cette nuit de -26 degrés seulement, et ce matin à huit heures
le thermomètre remonte encore à -17 degrés. Nous trouvons la température
délicieuse.
Dans l’après-midi, Henri d’Orléans vient chercher un chameau pour
rapporter la peau d’un yak auquel il a logé huit balles dans le corps.
Nous prenons les instruments pour le dépouiller et nous trouvons
l’animal à une verste du camp. Il nous paraît être un des doyens des
yaks du Tibet. Son mufle grisonne, ses dents sont usées et sa peau est
déjà à moitié tannée par les années. Il nous donne beaucoup de mal à le
préparer. Sa dépouille est d’un poids tel qu’un chameau peut à peine la
portier.
Ceux qui la verront montée aux galeries du Muséum ne sauront jamais les
tracas que nous a valu son transport.
Toute la journée le ciel reste couvert, il a le même aspect que dans la
région du Lob Nor. Cette humidité de l’air est due au voisinage du lac
Montcalm d’où le vent souffle.
Deux chevaux meurent dans la soirée, d’avoir bu trop d’eau. Heureusement
que seuls ces deux-là ont découvert les sources chaudes, car il ne nous
en serait pas resté un.
Les chameaux se sont abreuvés sans inconvénient, mais on ne les a pas
laissés boire à satiété. Nos chameliers pensent qu’une rétraction de la
vessie a dû se produire chez toutes nos bêtes et que le moindre excès de
boisson serait mortel. Imatch est d’avis que l’on n’abreuve pas les
chameaux aux sources chaudes, si l’on en rencontre plus loin.
Le 12 janvier, nous sommes dans une vallée pleine d’ossements de bêtes.
Nous reconnaissons ceux des arkars, des koulanes, des yaks, des orongos,
des _Nemorhedus Edwardi_. A quoi attribuer cette accumulation de
squelettes à une même place? Nous ne saurions vous le dire. On peut
faire des suppositions diverses. Une épidémie aura sévi à un moment
donné, un hiver trop rigoureux aura surpris ces animaux, ou bien une
tempête. C’est peut-être encore que des fauves très nombreux ont vécu à
cette place, et ce seraient les reliefs de leurs repas; ou bien est-ce
tout simplement le coin retiré où les vieux du troupeau viennent mourir.
Nous ne saurions conclure.
Le 14 janvier, nous campons dans le bas de la passe qui nous permettra
de franchir une énorme chaîne à laquelle nous donnons un des plus beaux
noms de France: nous l’appelons chaîne Dupleix.
L’enthousiasme qu’avait excité un morceau de bois taillé de main d’homme
est bien diminué. Nous sommes plus haut que jamais. A côté de notre camp
se dressent des pics de glace d’au moins 8.000 mètres, et depuis trois
jours nous louvoyons dans un fouillis où nous cherchons le sentier qui
nous mènera de l’autre côté de la chaîne.
Mais la série de pics, la brume qui les cache juste assez pour les
rendre plus effrayants encore, l’impossibilité à peu près complète de se
mouvoir à une altitude d’environ 6.000 mètres, ce sont là autant de
causes de découragement. «Nous n’en sortirons jamais», dit l’un; «nous
sommes prisonniers», dit l’autre. Et en effet notre marche peut se
comparer à une tentative d’évasion où le prisonnier est obligé
d’escalader toujours et toujours des murailles de plus en plus hautes.
Nous avions tous aperçu un oiseau à longues ailes, un oiseau de mer, un
fendeur d’espaces, un égaré qu’une tempête a emporté jusqu’ici. Et
Rachmed a parlé des Indes comme si elles étaient voisines; la conclusion
de ses discours fut très pratique:
«Nous avons des vivres, imitons nos chevaux, regardons où nous posons le
pied et allons de l’avant.»
Le 15, nous franchissons la passe, d’environ 6.000 mètres, en suivant
une pente douce. A l’ouest, nous voyons descendre des glaciers vers une
large vallée que nous suivrons et où la glace sera notre chemin. Des
pics blancs se perdent dans la brume: nous estimons leur altitude à
8.000 mètres au moins. Dans toute cette région, les petits lacs, les
étangs sont nombreux. Les collines de terre meuble portent la marque de
la fonte des neiges et du séjour des eaux: elles ont cette «frisure» et
cette bouillie spéciales qu’on observe à la surface du sol où la neige a
fondu lentement et d’où l’eau s’est écoulée par gouttes comme d’une
éponge qui sèche. Tous les bas-fonds ont recueilli cette eau, ainsi que
le témoigne la glace. Nous n’en manquerons pas ici.
Et lorsque, le 16, nous suivons la rivière, large, profonde, sur sa
surface malheureusement trop lisse--là où le vent l’a «cirée»--pour que
les animaux et les hommes gardent l’équilibre, nous pensons que les
monts Dupleix sont l’origine d’un grand fleuve ou du moins une de ses
principales sources.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis plusieurs jours notre troupe est prise de la rage de l’homme. Le
feu a été ainsi mis aux poudres par un bout de bois taillé au couteau.
Tout semble un homme à nos gens; à chaque instant ils voient un Tibétain
se dissimuler derrière un accident de terrain ou s’arrêter à flanc de
coteau pour nous regarder, et l’on reconnaît bien vite que l’homme
prétendu est un koulane immobile vu de face, un orongo couché, ou
simplement une motte dessinant une figure.
Et puis, ce sont des crêtes de montagnes en décomposition qui, de loin,
ont l’aspect de villages abandonnés, de postes d’observation, de tours
de guet. Tout bien examiné, on a été victime d’un mirage de
l’imagination. Ceci prouverait que souvent on voit ce que l’on souhaite
voir, et qu’une bonne observation bien juste, avec ou sans instrument,
demande une tête bien équilibrée.
Quelques moutons gras, un peu d’eau potable, la fin du vent d’ouest
vaudraient mieux que des Tibétains. Mes raisons ne leur semblent pas
bonnes, ils veulent voir des hommes. Et je constate une fois de plus
combien il est malaisé de se passer de cet animal-là.
Après trois jours de glissades sur la rivière qui descend un étroit
défilé, nous débouchons dans une plaine et gaiement. Deux ou trois
véritables découvertes ont redonné un nerf extraordinaire à notre monde.
Imaginez que le 17 janvier, jour où nous trouvons des fossiles à 5.800
mètres, sur le coup de deux heures, dans une gorge bien abritée, je
tombe en arrêt sur une pierre calcinée, mais seule. J’examine, je vois
le sol foulé comme par un piétinement rendu plus apparent par la neige;
des tas de crottes de cheval sont épars, et dans le bas, auprès de
l’herbe, des pierres sont accotées l’une à l’autre pour un feu. Voilà
l’œuvre de l’homme. On a allumé de l’argol et des racines. La neige n’a
recouvert ni les cendres, ni le charbon. A côté, de l’argol a été cassé
depuis peu; la partie où s’est faite la cassure est d’une autre teinte
que le reste de la galette.
Puis, contre les roches, je vois un fragment de peau de mégaloperdrix
auquel des plumes adhèrent. Donc des chasseurs se sont arrêtés là; ils
ont mangé et sont repartis sans passer la nuit, car on ne trouve pas
vestiges d’un gîte.
Notre caravane arrive. Je voudrais pouvoir vous peindre cette scène afin
de vous faire comprendre ce que c’est que de nous, mais «nous» sans
personne pour blâmer ou applaudir, «nous» sans ce que nous appelons «la
galerie». Tout le monde est bientôt rassemblé autour de ces deux
pierres. Timour casse gaiement les crottes pour s’assurer de leur âge.
«Elles sont nouvelles, dit-il. Elles n’ont pas plus de trois jours», et
il les tend à Imatch qui ne peut descendre de cheval.
«Tu as raison, dit-il, et les chevaux sont petits.»
Puis, Iça est là furetant de tous côtés, il apporte des plumes:
«_Oular_ (mégaloperdrix), dit-il, cette plume n’est pas vieille non
plus», et il en serre le tube corné avec ses dents pour voir s’il est
desséché. Son avis est que les hommes ont tué ces grandes perdrix, ces
oulars, il y a peu de temps.
Puis c’est Abdoullah qui regarde les racines, retourne les cendres,
examine le charbon, et sa mine change instantanément, il a reconquis son
aplomb. «Les hommes sont tout près»; il se réjouit et déjà il vous a un
air terrible. Il ne ferait pas bon se frotter à ce gaillard-là.
Parpa seul est pessimiste et trouve que «ce n’est pas une raison pour
que nous rencontrions bientôt les hommes, car les chasseurs s’éloignent
parfois beaucoup des lieux habités. Peut-être sont-ce des gens qui nous
surveillent sans que nous l’ayons encore remarqué.» En fin de compte
cependant, Parpa conclut que cela est de bon augure. Et comme il sait
quelques mots de chinois, ce qui lui permet de s’entendre un peu avec
les Dounganes qui disposent de quelques mots turcs, il engage
conversation avec eux. Ils viennent d’accourir en montrant des dents
aimables; très animés, ils examinent tout, et leur chef parle
amicalement avec Abdoullah qu’il avait juré de tuer quelques jours
auparavant. Et il me crie «Adam! Adam! (Homme homme)!» avec une grande
affabilité. Il est radouci.
Je lui demande son avis et il répond:
«Certainement il n’y a pas plus de quatre jours que ce feu a été allumé
et que ce crottin est là. Et, de plus, je puis dire que ce ne sont pas
des lamas qui ont séjourné à cette place, car en quittant un feu ils ont
la coutume (?) de disperser les pierres du foyer.»
* * * * *
Le 18 janvier, nous voyons des singes traverser la rivière sur la glace
et se jouer sur les rochers des berges. Il nous est complètement
impossible d’en tuer un seul. Ce singe est de petite taille, son pelage
est roux, sa queue imperceptible, sa tête petite. Cette découverte nous
égaye tous, elle excite l’ardeur des chasseurs.
Nous posons notre bivouac près de la glace de la rivière, à la sortie du
défilé, où elle se tord depuis les monts Dupleix. Non loin de là, sur le
plateau, se trouvent les restes d’un _yourt_ de nomades tibétains:
quatre petits fours maçonnés grossièrement; un reste de sac en laine de
yak; l’emplacement d’une tente; ses piquets encore plantés et consistant
en cornes d’orongo; enfin des argols de dimensions moindres que ceux des
yaks sauvages, appartenant à des yaks domestiques et à des métis de ces
animaux.
Au milieu de la plaine, où sont des sources chaudes, des pointes aussi
étincelantes que peut l’être la glace au soleil nous surprennent.
Tout autour, le sol est à peu près net. Le vent balaye la neige et
l’entasse dans les replis de terrain ou contre les obstacles. Elle tombe
sous forme de grésil plutôt que de flocons granuleux, et quelquefois
elle est si fine que le vent la chasse et lui fait traverser la plaine
de la même manière qu’ailleurs vous voyez la poussière s’élever en
colonne terminée par un panache et avancer sous l’impulsion d’un
mouvement giratoire. Voilà pourquoi la plaine est à peine marbrée de
blanc.
Nous approchons de ces pointes blanches: ce sont des cônes de glace
ayant 6 à 7 mètres de diamètre, hauts comme un homme et parsemés, à la
surface d’un véritable cristal, de quelques-uns des graviers de la
plaine. Ces blocs sont fendus perpendiculairement comme certains fruits
trop mûrs. Nous sommes devant des geisers gelés; ils se sont couverts de
cette calotte solide le jour où leur force de jaillissement n’a pu
lutter contre les gelées. Nous trouvons dans cette plaine de beaux
_iabchanes_ (?) qui forment de superbes rosaces et nous permettent une
tentative de palao, qui échoue sous forme d’une bouillie informe et trop
poivrée.
On voudrait bien manger enfin de ce riz qu’on transporte depuis si
longtemps, mais il est à peu près impossible de le faire cuire, à cause
de l’altitude. Notre viande, bien entendu, ne cuit pas mieux. Elle ne se
gâte pas, elle est conservée par des procédés frigoriques d’une extrême
perfection. Lorsqu’on veut la mettre dans la marmite, on prend la hache
et on taille le gigot à tours de bras; le cuisinier a l’allure d’un
bûcheron. La graisse qui nous sert de beurre a la dureté de la pierre et
pourrait servir de projectile.
L’événement du 20 janvier est la découverte de la piste d’un
cavalier--piste ancienne--et d’un fragment de selle d’un travail
spécial, que le petit Abdoullah prétend avoir appartenu à un chameau.
Cette supposition lui vaut un haussement d’épaules de Parpa, qui est de
son métier fabricant de selles et qui, d’autre part, ne professe ni
admiration ni respect à l’égard de l’interprète.
En entendant les commentaires sans fin que provoquent les indices les
plus insignifiants de la présence de l’homme, je pense aux navigateurs à
la recherche d’une terre. Ils inspectent soigneusement l’horizon, ils
interrogent les flots; une herbe, une épave, un oiseau qui passe, un
changement de température, un rien suffit à les persuader qu’ils
approchent d’un monde. De même pour nous, tout devient un prétexte à
suppositions.
Le 21 janvier, jour de l’an chinois, est célébré avec une certaine
solennité, grâce à un jeune daim tué par Rachmed. Sa chair est bonne, si
bonne que nous mangeons l’animal entier. D’abord on le mange cru, puis
on continue par des brochettes de viande calcinée sur les argols. C’est
un repas de sauvages. Et des civilisés qui nous verraient en cercle et
jouant ainsi des mâchoires nous prendraient pour des cannibales dévorant
un de leurs prisonniers.
Iça est fort intéressant avec son os de gigot encore orné de viande; il
le tient à la main comme un sceptre, tandis qu’il cause. Lorsqu’il veut
manger, il le passe à la flamme, il déchire ce qui a été flambé avec ses
dents de loup et continue de la sorte aussi longtemps que cela en vaut
la peine.
Le 22 janvier, près d’un ancien campement de Tibétains, de larges
feuilles attirent l’attention des hommes; ce sont des feuilles
desséchées de rhubarbe. Ils se hâtent d’en prendre la racine. Henri
d’Orléans a vu la veille des edelweiss.
Le 24 janvier, Iça revenant de chercher les chameaux crie en approchant
du camp: «J’ai vu des hommes par là!» et il étend le bras vers le sud,
«j’ai bien reconnu des troupeaux de yaks et de moutons!»
Timour et Rachmed partent aussitôt afin de vérifier la chose. Le vent
d’ouest nous annonçait un changement de température, il nous paraissait
plus humide que de coutume, et voilà qu’il fait tourbillonner de
véritables trombes de neige et de poussière, puis un ouragan se
déchaîne, et nos hommes doivent nous rejoindre sans avoir rien pu voir.
Nous nous dirigeons vers le sud, la boussole à la main.
Le même soir, nos gens émettent l’avis que le Doungane ferait bien
d’enlever la clochette pendant au cou de son chameau de tête. «Le bruit
s’en entend de loin, et pourrait attirer les hommes.» Voilà que l’on
craint maintenant ceux que l’on désirait vivement quelques jours
auparavant! On voulait de l’homme, on va en avoir: alors on commence à
se rendre compte que la rencontre peut n’être pas aussi agréable qu’on
le souhaiterait. Et dorénavant, lorsque les traces seront relativement
fraîches, quelques-uns s’imagineront que des cavaliers invisibles nous
surveillent et ils se prouveront que les empreintes sont récentes, par
des raisonnements enfantins.
Le 27 janvier, nous descendons vers une petite vallée: la pente est
douce, commode, on laisse aller ses jambes. C’est charmant. Quelques
rhubarbes, des pissenlits, de l’herbe nous portent à croire que cette
place doit être habitable pendant l’été. Des sentiers nombreux, dessinés
parallèlement, mènent à des camps abandonnés. Nous ne doutons plus; des
Tibétains viennent ici régulièrement faire paître leurs troupeaux dans
la belle saison. Ils passent l’hiver dans des régions plus chaudes ou
mieux abritées. Nous ne croyons pas que leurs campements d’hiver soient
très éloignés.
Nous cheminons gaiement. Le soleil est superbe, le ciel est d’un azur
parfait, sans un nuage. Et dans cette petite vallée, le vent ne souffle
pas, on se croirait au printemps. Depuis bien des semaines, nous n’avons
pas eu une aussi belle journée. Mais qu’apercevons-nous dans le bas? De
l’eau. On se précipite, voilà de l’eau courante. On s’empresse de la
goûter. Elle n’est pas salée. On n’en revient pas. Tous s’appellent
criant: «De l’eau! De l’eau! Elle est bonne à boire.» Et tous boivent,
les uns avec leurs mains, les autres à plat ventre.
Quelle joie! On s’extasie devant cette rivière qui coule. Il y a si
longtemps que nous sommes privés de ce charmant spectacle. L’eau qui
bruit, c’est la vie. Jusqu’à ce jour, tout était mort sur les hauts
plateaux, il nous semble assister à une résurrection de la nature. Puis,
sur les flancs de cette vallée, nous voyons de l’herbe de l’année
passée, mais de l’herbe en abondance, et, sur une terrasse large et
abritée, des monceaux d’argol bien sec. Et l’on crie à ceux qui suivent:
«Voilà de l’herbe! de l’argol!» On ne se lasse pas d’admirer cette
rivière. Nous ne tardons pas à nous expliquer pour quelles raisons elle
n’est pas gelée. C’est qu’elle est alimentée par de nombreuses sources
chaudes fort peu salées.
Abdoullah s’écrie:
«Nous sommes aux sources de Brahmapoutra, nous allons descendre la
rivière et nous arriverons à Lhaça.»
Il est le plus heureux des hommes. Il expose déjà que nous avons fait un
voyage que personne n’a jamais fait, qu’enfin l’exploration touche à sa
fin, et que, pour son compte, il jure bien qu’on ne le reprendra jamais
à revenir dans ce maudit Tibet.
Nous passons sur la rive droite de la rivière, et, après 7 ou 8
kilomètres, ses berges s’abaissant, nous la voyons gelée et finir en une
sorte de lac, sur la glace duquel l’eau glisse, jusqu’à ce que plus loin
elle devienne solide. Tandis qu’on dresse la tente, je vais en
reconnaissance et je constate que la rivière a un lit fort large, mais
qu’elle se perd dans un lac assez grand. Peut-être le traverse-t-elle
après le dégel?
A mon retour, Abdoullah me questionne, et lorsque je lui annonce qu’il a
dû se tromper, que cette rivière n’a pas d’issue, qu’elle forme un lac,
il laisse tomber ses bras de désespoir, criant sur un ton très comique:
«Comment! c’est un lac! Elle finit tout près de nous!»