Le cadavre du bon serviteur gît enveloppé dans sa pelisse près de la
tente de son mauvais maître. On le couvre du feutre blanc. Le corps
n’est pas lourd, il est raide de gelée. La neige fine tourbillonne
autour de nous, le vent est glacial.
Nos trois hommes prennent des pioches, et, après avoir donné quelques
coups, ils me regardent en disant:
«On ne peut pas entamer le sol. C’est bien malheureux.»
Ils prennent les haches, et, ayant écarté les pierres, ils frappent la
terre de toute leur force, car les musulmans ne sont pas comme les
bouddhistes, qui exposent les morts, et ils voudraient à tout prix
mettre Niaz à l’abri des fauves.
Mais l’effort qu’ils font les essouffle rapidement; ils s’accroupissent
pour reprendre haleine, et alors les larmes coulent de leurs yeux, elles
s’arrêtent dans leurs barbes, les constellent de glaçons. Ils ne tardent
pas à être épuisés, car la tempête les époumone, et c’est à peine s’ils
ont creusé une de ces cuvettes que les bêtes pratiquent avec leurs pieds
et où elles dorment. Le pauvre Niaz n’aura qu’un gîte.
Puis Rachmed songe que la face du mort doit être tournée vers la ville
sainte de la Mecque; il craint donc que tout ce travail n’ait été
inutile et il questionne Parpa. Mais Timour a pensé à la _kiblat_ et,
montrant le sud-ouest, il dit:
«C’est là. Nous pourrons bien le placer.»
Et Rachmed me demande si «l’aiguille (de la boussole) dit la même
chose».
Je réponds oui. Alors ils prennent avec précaution le cadavre, le
couchent comme une mère ferait de son enfant endormi, lui posant la tête
bien couverte sur une pierre plate, pour l’élever, dans la pensée qu’il
dormira plus à l’aise le tranquille sommeil. Ils le bordent comme s’il
était dans un lit, et en le maniant, ils s’étonnent que la maladie ait
fait une chose si légère d’un corps robuste. Puis, lorsqu’il est bien
couché, ils ramènent sur lui les pierres et les débris au moyen de leurs
pioches et ils ne s’arrêtent que lorsqu’on n’aperçoit plus rien du
feutre servant de cercueil.
Alors chacun de nous, afin de parachever l’œuvre, va chercher des
plaques de schistes dans le pan de sa pelisse et les dépose dessus.
Timour plante toutes droites des lamelles aiguës à la place où est la
tête.
Enfin, il faut bien dire adieu à ce brave compagnon. Dedeken le premier
récite les prières. Timour prie à son tour et tous sanglotent. Il ne
peut terminer son oraison qu’à grand’peine et c’est dans un râle de
douleur qu’il affirme la grandeur d’Allah!
«Allah est grand! Dieu est grand!» répètent les survivants.
Voilà comment nous envoyons dans l’éternité, chacun à notre façon et en
le pleurant sincèrement, ce pauvre Niaz qui était brave et bon.
Puis on charge les chameaux au milieu des tourbillons de neige. Lorsque
tout est prêt, le Doungane, qui a traité son serviteur plus mal qu’un
chameau, vient se prosterner et hurler cérémonieusement, ainsi qu’il
convient à un représentant du peuple le mieux élevé de l’Asie; j’entends
désigner les Chinois.
Les journées se succèdent monotones. Le 25, la neige tombe. Toujours des
petits lacs, du sel, des collines sablonneuses. Une passe succède à une
autre passe. Lorsque le ciel est clair, on voit à l’infini des
montagnes, des montagnes entremêlées de pics, de glace et de neige. Des
yaks morts ayant appartenu aux Kalmouks jalonnent la route. La neige
tombe presque chaque jour, mais en petite quantité; le vent souffle du
sud-ouest et nous perdons toute piste. Le 29 décembre, le vent est
d’ouest et nous ne sommes pas mieux, car nous allons droit au sud à
travers une plaine nue. Nous campons au milieu des laves, au pied d’un
volcan auquel nous donnons le nom de Ruysbroek ou Rubruquis, en mémoire
du grand voyageur flamand, le compatriote de Dedeken.
A l’ouest du camp, Henri d’Orléans et Timour voient des crottes de
chameaux: la route est retrouvée. Elle va au sud. Mais maintenant la
marche est très pénible. Outre la vingtaine de kilomètres en montagne
que nous faisons chaque jour, nous devons «éclairer» la route pour le
lendemain. Dès que la tente a été dressée, et parfois pendant qu’on la
dresse, nous allons à la découverte. Un morceau de pain qu’on grignote
en marchant ou quelques abricots séchés donnent du jarret. Au reste, la
curiosité nous pousse. Nous voulons savoir ce qu’il y a plus loin. On
va, on grimpe une colline, dans l’espoir de découvrir un vaste horizon;
une autre colline plus haute arrête la vue; on continue, on sera à la
cime, et la vue qu’on aura payera de la peine. On fait un dernier
effort, on tombe plutôt qu’on ne s’assied sur le sol et l’on constate
que cette fois une véritable montagne barre l’horizon, et alors on
revient au camp. Suivant qu’on s’est plus ou moins laissé entraîner, on
a marché trois, quatre et même six heures et l’on arrive à la nuit; tout
le monde est inquiet, on appelle, on tire des coups de revolver pour les
retardataires.
Le 29 décembre, après une nuit étoilée et calme et un minimum de -29°,5,
nous partons par un vent d’ouest encore plus insupportable qu’hier. On
peut à peine ouvrir un œil, celui qui n’est pas du côté du vent. Nos
chevaux sont dans le même cas que nous, et leur œil droit, toujours
fermé, est orné d’une grosse larme de glace. Les traces de l’année
précédente sont très apparentes dans la plaine. La «Passe Rouge», à
laquelle nous donnons ce nom à cause de la couleur du sol, nous mène au
camp des pèlerins, posé dans un bas-fond derrière un autre volcan. Il y
en a ici une série. Le vent ne cesse qu’à sept heures du soir. Nous
remarquons que ce vent d’ouest commence à souffler généralement vers dix
heures du matin. Il exténue les hommes et les bêtes. Les moutons
eux-mêmes peuvent à peine se traîner. Dans la journée un chameau et un
âne sont morts.
La nuit du 29 ayant été calme, les hommes déclarent se trouver mieux.
Le matin du 30, le temps est superbe. Au nord-ouest, un volcan se
dessine nettement, dans une bonne pose, bien éclairé, au souhait d’un
photographe. Il laisse pendre une belle chape bien plissée, surmontée
d’un col d’hermine blanche, que la neige a laissé là. Le soleil luit et
jette sur ce jour une lueur de pittoresque à laquelle notre œil n’est
plus habitué. Je me surprends à examiner l’«effet» des chameaux
descendant la berge et se détachant en vigueur. Et j’observe Imatch à
cheval vêtu d’une pelisse à tons jaunes; il chasse ses bêtes du bras et
de la voix, avec le va-et-vient d’un chien de berger, derrière leur
bande qui oscille sur le dos. Les bosses en effet sont bien amaigries et
elles témoignent de la faiblesse de leurs propriétaires.
Pendant quatre heures nous trouvons des laves. Les plus grosses sont les
plus éloignées du volcan, auprès duquel sont accumulées les poussières
et les miettes.
Tout d’abord notre route est agréable. Elle suit un étroit ravin bien
abrité où il fait chaud. Mais cela ne peut pas durer. Nous arrivons dans
une steppe et nous sommes accueillis par un vent d’ouest glacial. Avant
que l’ouragan soit à son paroxysme de fureur, j’ai le temps d’apercevoir
à l’ouest une grande chaîne avec des pics blancs, à 50 ou 60 verstes de
la route, autant que je puis apprécier cette distance avec des yeux
malades.
Par instants nous ne voyons plus devant nous; à dix pas on ne distingue
rien. Je fais serrer les chameaux; Henri d’Orléans prend leur tête, et,
boussole à la main, les conduit au sud. Rachmed et moi tâchons de
retrouver les traces. Les autres s’abritent du mieux qu’ils peuvent
derrière les chameaux.
Quel curieux pays! quel étonnant spectacle que ces monts de sable se
glissant sur la glace! Et quel maudit vent d’ouest!
Le soir, nous retrouvons le camp des pèlerins dans un havre, où nous
nous réfugions avec plaisir. Nous nous couchons avec la tempête, et nous
nous réveillons avec elle. Le minimum de la nuit a été de -29 degrés
avec une tempête d’ouest. A sept heures le thermomètre marque encore -20
degrés, et nous sommes à plus de 5.000 mètres. Nous voudrions bien
descendre un peu; tous, hommes et bêtes, ont besoin d’une altitude
moindre. Les chevaux sont très malades. Les chameaux valent un peu
mieux. Le mal de montagne affaiblit notre monde, et le vieil Imatch a un
pied qui enfle: le vent l’a rendu très faible, quand cessera-t-il de
souffrir?
C’est aujourd’hui le 31 décembre, le jour de la Saint-Sylvestre. Quelles
seront nos étrennes? nous n’osons penser à demain. Marchons. Toujours
des collines de sable, puis un lac, que nous contournons. La tempête ne
se lasse point de nous harceler.
Nous voici près du lac. Est-ce bien un lac? Des nuages de sable le
rasent constamment avec une rapidité extrême. La glace a conservé,
malgré tout, une certaine transparence. Du moins c’est ce que juge le
seul œil que je puisse risquer; œil malade du reste, qui ne lance pas de
regards pénétrants, mais des demi-regards. Et cet œil me donne une
illusion singulière. Il me semble que je chevauche au bord du vide; ce
lac m’apparaît non comme une faille à mes pieds, mais comme un trou dans
le ciel, dans l’espace, montrant une profondeur vertigineuse que
traverse une tempête déchaînée.
Nos chameaux ne vont plus à la file. L’un ne veut pas suivre l’autre. Le
vent les aveugle, les étourdit, les glace, et ils cherchent à s’abriter.
Chacun d’eux s’efforce de se cacher derrière les flancs de son camarade
qui le précède: ils vont en ligne brisée, et, l’un entraînant l’autre,
ils font dévier le guide de la ligne droite. Henri d’Orléans va devant,
boussole à la main, et il doit se retourner fréquemment pour remettre
dans le droit chemin la caravane s’en allant à la dérive.
C’est ainsi que nous arrivons au camp des pèlerins, où nous trouvons une
grande quantité d’argol et de la glace à discrétion. Cela en fait un
campement supportable.
On célèbre la nouvelle année en sacrifiant un mouton qui a perdu une
bonne partie de sa graisse. On le dévore avec plaisir. Imatch, de qui le
pied enfle dans des proportions inquiétantes, se plaint de maux de tête,
de bourdonnements d’oreilles. Nous craignons qu’il n’ait le pied gelé.
On soulage un peu le pauvre homme avec le cataplasme que nous a préparé
le mouton. Dans la panse fumante de l’animal on enferme le pied malade,
et Imatch nous dit qu’il souffre beaucoup moins.
Iça prépare à notre intention et à la sienne un plat délicat et
savoureux. Il fait cuire sur le feu d’argol (fiente de bœuf) les boyaux
du mouton, à peu près nettoyés. Leur aspect n’est pas engageant, mais
mes compagnons, que j’excite à vaincre cette répugnance, s’étonnent
ensuite de l’excellence d’un mets qui ne paye pas de mine.
Là-dessus on fabrique un _tchouzma_ au sucre, un tchouzma assez
considérable pour que la troupe entière puisse s’en lécher les doigts;
ceci n’est pas une métaphore familière. Cet ingrédient consiste en
farine mêlée à de la graisse de mouton qu’on cuit en bouillie en
l’additionnant d’un peu d’eau. Quelques morceaux de sucre écrasés en
poudre en font un dessert. Puis nous buvons plusieurs tasses de thé de
couleur sombre, obtenu à grand’peine à cause du maudit vent qui
s’entête, pour ainsi dire, à refroidir notre feu. Il faut des heures
pour fondre la glace et bouillir le thé; il n’est jamais fait, pas plus
que la viande n’est jamais cuite, car l’ébullition de l’eau se produit à
un degré trop peu élevé par le fait de l’altitude.
Après ces tasses de thé et les notes prises, nous exprimons l’espoir que
le paysage changera, que la tempête, qui en est à son troisième jour,
finira, et nous envoyons du fond du cœur et du fond du Tibet nos
meilleurs souhaits à nos parents, à nos amis de France et d’ailleurs.
Enfin, ayant consolidé les quelques piquets de la tente que l’on a pu
enfoncer dans le sol, nous nous couchons rapidement, et la tempête en
fureur agite la toile de notre maison en la faisant claqueter ainsi
qu’une voile au mât d’un navire. Et cela fait dire à Henri d’Orléans que
si l’on n’est pas très bien ici, l’on ne serait pas mieux en mer par un
aussi épouvantable temps. Consolation qui en vaut une autre. Voilà notre
fin d’année, cher lecteur.
CHAPITRE VII
LES LACS LES PLUS ÉLEVÉS DU MONDE
Le 1er janvier, après avoir échangé des souhaits de bonne année et de
bonne santé, nous constatons avec joie que ce n’est plus un ouragan qui
souffle de l’ouest, mais un simple vent. Ce vent que nous trouvions
insupportable quatre ou cinq jours auparavant nous paraît aujourd’hui
une brise, un petit vent enfin.
Le ciel est relativement clair, et ce premier jour de l’année nous
semble bien la commencer.
Nous voyons enfin où nous sommes. Au nord-nord-ouest, le volcan
Ruysbroek se détache avec une netteté admirable: on dirait qu’il nous a
suivis et qu’il s’est rapproché de nous. Des pics blancs se montrent de
tous côtés et nous n’avons pas quitté le désert. Quant aux traces des
pèlerins, nous n’en voyons plus l’ombre, et, en attendant qu’elles
soient retrouvées, nous piquons au sud.
Dès l’arrivée, notre troupe se disperse, en quête de la piste que nous
avons perdue. A la nuit, tout le monde n’est pas là; on n’a rien trouvé,
et le Petit Homme manque à l’appel. Ceci nous inquiète relativement peu,
sachant que notre interprète n’est pas susceptible de la moindre
imprudence. Néanmoins nous serions plus tranquilles s’il était là. Nous
allumons des feux, nous poussons des cris, déchargeons les armes; nous
cherchons, mais vainement. Et nous craignons bien que nos étrennes pour
1890 ne consistent dans la perte d’un homme et de la route.
Le 2 janvier nous séjournons. Tandis qu’on cherchera l’homme perdu, on
se reposera un peu et l’on fera fondre de la glace pour abreuver les
bêtes. Rachmed et Timour s’inquiètent d’Abdoullah. Ils reviennent après
quelques heures d’absence. Timour n’a rien vu, mais Rachmed ramène le
cheval du Petit Homme, sans selle et sans feutre, et nous ne tardons pas
à voir l’égaré qui se traîne; on lui envoie un cheval et il arrive en
assez piteux état. Ses premières paroles sont pour réclamer à boire et à
manger.
Hier il s’est perdu dans la tempête; son cheval, à bout de forces, est
tombé; il l’a traîné le plus longtemps qu’il a pu, puis, étant lui-même
hors d’état d’avancer et ignorant la bonne direction, il a dessellé la
bête et lui a pris son feutre pour se couvrir pendant la nuit. Il a
allumé du feu avec le manche de son fouet, et, l’argol étant abondant,
il aurait passé une assez bonne nuit, entre deux feux, si «son ventre
n’avait été réellement trop vide». Ce matin il a cherché nos traces et
les a suivies jusqu’au camp.
Là-dessus il mange, et il boit avec un appétit formidable,
extraordinaire de la part d’un être aussi exigu.
Après l’accalmie relative de la nuit et de la matinée, le vent d’ouest
reprend vers neuf heures. Heureusement nous ne sommes pas sur un terrain
trop meuble et nous échappons à la poussière. En effet, devant nous, la
vallée disparaît littéralement, elle est effacée par un ouragan qui
chasse sans interruption des nuages faits de terre, de sable, de tout ce
que le vent peut emporter.
Ces nuages semblent couler; ils ondulent en une énorme bande grise entre
les collines, d’où nous les voyons, et les montagnes lointaines qui
dominent cette furie, impassibles, la tête dans un ciel calme et pur.
Ayant quitté le sommet de la colline d’où j’observe ce phénomène, je
descends du côté du fleuve de poussière afin de découvrir, moi aussi,
quelques traces. Mais je ne vois rien qu’un sentier piétiné par des
orongos qui vont régulièrement lécher la glace d’un étang pour étancher
leur soif; puis la déchaussière d’un loup. Il ne tarde pas à se montrer:
haut sur pattes, immobile, il paraît guetter une proie. Il fond au grand
galop sur une bande d’orongos que je n’avais pas vue. Il est peu
probable qu’il atteigne ces jolies bêtes: elles ont vite pris une grande
avance sur lui. Il s’arrête désappointé. Une balle coupe court à ses
réflexions. Et il détale à son tour.
Quelques alouettes volettent. Des aigles noirs, des faucons à ventre
blanc planent: ils chassent. Au-dessous de moi, de petits rongeurs ont
leur maison au flanc d’un coteau. Ils ont creusé leur cave sous un gros
lichen qui forme auvent ou tonnelle: la porte n’est pas ouverte du côté
du vent. Le propriétaire s’ennuie en son trou; il passe la tête, et,
défiant, il inspecte les alentours. Rien n’est suspect. Il s’enhardit,
court quatre pas, s’arrête; il se dresse, se pose sur son séant,
regarde, et de toute sa vitesse se précipite sur une racine, agrippe une
bouchée de neige ou un brin de n’importe quoi et fuit vers son trou. Il
se place sur le seuil, grignote et recommence jusqu’à ce que son
déjeuner soit terminé. C’est un monsieur vêtu d’une fourrure gris clair,
à grosse tête, forte mâchoire, le tronc très long, la jambe courte;
l’estomac lui descend plus bas que les genoux. Il considère les choses
de ce monde avec un petit œil entendu; il est gras, il rumine, il digère
lentement et somnole ensuite. Il ne doit pas se soucier des tempêtes de
la vie.
Par ce maudit ouragan, on voudrait être à la place de cet animal bien
posé, bien rangé et l’on somnolerait, comme lui, aussi longtemps que
durerait le froid, au fond d’un trou capitonné et chaud. Mais on doit
étouffer là-dedans. Et puis, nous avons la peau tannée par les
intempéries, et ce même vent qui nous cingle la face rend les horizons
plus clairs, il nous découvre les lointains immenses que l’imagination
seule atteint.
Nous vivons au grand air, nous respirons même parfois trop, mais nous ne
sommes pas étouffés faute d’espace, nous ne nous enterrons pas vivants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A la nuit, Rachmed revient du sud sans avoir revu le moindre indice du
passage des pèlerins. Dedeken n’a rien vu non plus. Henri d’Orléans pas
davantage; il arrive harassé, en portant sur son dos deux têtes
d’orongos qu’il a tués.
Timour est absent; on commence à s’inquiéter à son sujet. On pousse de
longs cris, il les entendra, car il a marché vers l’est, et le vent
souffle d’ouest, avec une grande violence. Nous nous demandons comment
il pourra revenir contre le maudit vent. Tous les vingt pas, on doit
reprendre haleine.
Soudain Iça nous annonce en souriant que Timour approche. Il a répondu à
un de ses appels.
Et en effet, le brave Timour ne tarde pas à apparaître. Il est exténué,
essoufflé; sa barbe n’est qu’un glaçon. Il peut à peine se tenir et
tombe, plutôt qu’il ne s’agenouille, à la porte de notre tente.
Il s’exprime difficilement; sa respiration est entrecoupée, mais sa
figure et radieuse, et tandis qu’il plonge la main sous sa pelisse:
«Iz kop, dit-il, Iz... kop..., kop; youl bar... ouzoun (Beaucoup de
traces, beaucoup de traces; il y a un chemin, un grand).»
Et il dépose à nos pieds, fièrement, trois crottes de chameau: tel
Hercule remettant à Eurysthée les pommes d’or qu’il avait prises dans le
jardin des Hespérides où les gardait un dragon. Ce dragon n’était pas
plus gênant que notre vent d’ouest.
Cette nouvelle met la troupe de bonne humeur. On considère la précieuse
trouvaille. On discute comme feraient des archéologues à propos d’une
monnaie inconnue. Et nous tombons d’accord que «celles-ci» ressemblent à
celles des jours précédents. Le calibre est le même, la matière est la
même, et elles sont de l’année. Notre science des traces et des pistes
est poussée déjà à un tel point que nous pourrions l’exprimer en
formules. C’est une véritable science, acquise grâce à d’incessantes
observations, à des comparaisons, à des expériences, à des erreurs, à
des contre-épreuves, comme toute autre science.
Le 3 janvier, nous appuyons vers l’est, afin de rejoindre le chemin des
pèlerins. Des yaks sauvages, énormes, nous regardent passer. Sans la
désobéissance d’un de nos chiens, nous aurions pu abattre au moins un de
ces monstres de chair, mais ils sont mis en déroute avant que nous ayons
pu les tirer.
Un chameau, qui semblait bien portant, meurt subitement en montant une
colline. Nous allons par monts et par vaux dans une région toujours
mamelonnée, ravinée, semée de laves, et le soir nous sommes tapis au
fond d’un cirque, au milieu de grès et de marnes en décomposition.
Le ciel est clair, le vent d’ouest est presque tombé complètement, nous
aurons une bonne gelée. La lune est éclatante.
Le 5 janvier, la matinée est superbe. La nuit a été froide: -35 degrés,
tel est le minimum.
Je n’ose plus décrire notre route. Elle est toujours la même, faite de
montées et de descentes. Sa monotonie doit être insupportable à
quelques-uns de nos hommes. Une chose fait toujours partie de la route,
c’est le vent d’ouest. Après les nuits calmes, il souffle régulièrement
vers dix heures du matin. Aujourd’hui il est glacial comme d’habitude.
Nous traversons un plateau, avec des creux et des reliefs, bien entendu,
où se voient quelques touffes d’herbe, du sable, des laves et de
nombreuses traces de yaks, de koulanes et d’orongos; ils sont, avec
quelques rongeurs, des alouettes rares et de plus rares corbeaux, les
seuls habitants de ces régions.
Au bout du plateau, après une montée, nous apercevons au sud, par-dessus
des chaînons noirâtres mais peu élevés, une bande de pics de glace
alignés. Ils font partie d’une chaîne très grande, déchiquetée et toute
blanche où de longues nappes de neige se déploient d’une cime à l’autre.
Cela inquiète quelques-uns d’entre nous. «Comment franchir ces neiges et
ces glaces? se demandent-ils. Où sommes-nous? Plus nous avançons, plus
le froid est intense et plus les montagnes sont hautes. Une chaîne après
une autre chaîne nous barre la route. C’est à désespérer d’en sortir!»
Il y aurait vraiment de quoi dépiter des gens pressés. Je console
facilement mon monde; il suffit, pour rassurer les inexpérimentés, de
leur faire voir l’horizon derrière nous, et combien leur paraissent
infranchissables les montagnes que nous avons traversées.
Et puis, nous aurons du bon thé ce soir, du thé d’une belle couleur, car
voici un étang gelé d’une limpidité de cristal. Sa glace est nette,
composée exclusivement d’eau, pas mélangée de terre, de sable,
d’impuretés. On vide les sacs où est notre provision, et l’on remplace
par cette excellente glace la mauvaise qu’on emportait.
Arrivés en vue d’un beau lac qui a la forme d’un binocle, nous posons
notre camp dans un bas-fond parqueté d’une plaque de glace. Notre
arrivée met en fuite une douzaine d’orongos occupés à lécher sa surface.
Par le soleil, l’étang avait le poli d’un miroir où les jolies bêtes
semblaient prendre plaisir à considérer leurs élégantes silhouettes.
Les rebords du lac du Binocle sont couverts de blocs de lave. Le niveau
de l’eau a été plus élevé. Il a baissé peu à peu; on voit sur les berges
six cercles enveloppant le lac et indiquant les étiages successifs. Nous
n’en sommes pas sûrs, mais nous croyons que dans ce lac jaillissent des
sources chaudes, à peu près au centre.
La nuit est superbe, si belle que je me promène assez longtemps autour
du petit étang. Il étincelle autant que la lune, et il a de plus qu’elle
un halo blanc de sel sur sa rive. Cet étang semble un véritable bain de
mercure. Notre tente est au fond d’une cuvette parfaite ayant son bord
ébréché, une encoche par où nous sommes descendus. Dans le haut, les
laves ont l’apparence d’un troupeau couché, ou d’oiseaux noirs nous
regardant, tels des rapaces attendant des cadavres. Le calme est
parfait.
Sur les pentes se tiennent entremêlés nos chevaux, le feutre blanc sur
la croupe: les uns debout, les autres, à bout de forces, sur le flanc.
Les moutons se serrent frileusement l’un contre l’autre, en rond, à dix
pas des tentes. Dans la nôtre, l’imperceptible lueur de la lanterne
indique un preneur de notes. Dans celle des hommes, une étincelle
indique le feu. Le Doungane et ses serviteurs sont couchés. Les
chameaux, accroupis autour des tentes, espèrent qu’on leur donnera
encore les boules de pâte que nous leur avons jetées dans la gorge
aujourd’hui, afin de les soutenir. Ils rêvent de ces friandises en
ruminant, en grinçant des dents, et ils sont bien sages. Les chiens,
dispersés à leur place favorite, rongent des os.