traces diverses de leur passage. Ils ne vont pas en une seule caravane
et ne se réunissent qu’en de certains points, comme cela leur est arrivé
près de la passe d’Ambane Achkane et aujourd’hui près de cette rivière.
Cette conduite prête à des suppositions. Les uns prétendent, et c’est
possible, que les pèlerins, ne voulant pas dévoiler le secret de cette
route, marchent à dessein par pelotons afin de ne pas tracer de sentier
durable et qui puisse servir à d’autres. C’est une coutume qu’ont les
contrebandiers et les pirates de frontière en maints pays.
Les autres pensent qu’ils vont par _aouls_, par tribus, attendu qu’ils
ont de bons guides, nulle crainte de s’égarer, et qu’en voyageant par
groupes et à leur fantaisie ils peuvent nourrir plus facilement leurs
bêtes.
A propos de ces pèlerins, il me revient à l’esprit qu’autrefois les
navigateurs tenaient secrètes les routes qui menaient au «pays vert», au
«pays des épices», afin de conserver le monopole d’un commerce ou de
pêches qui les enrichissaient rapidement.
De notre camp nous voyons s’élever, le long du chaînon barrant la route
au sud, le sentier qu’ont suivi les pèlerins. La curiosité et
l’inquiétude me font gravir la pente afin de découvrir ce qui nous
attend demain. Une fois en haut de la crête, je revois les deux grands
pics blancs, où l’on arrive par un tapis vert, taché de plaques de glace
dans les bas-fonds, avec des collines de tous côtés;--c’est là un
spectacle que nous aurons souvent,--et le chemin des Mogols semble aller
sur le sud-ouest chercher, à droite des cimes blanches, une route
facile.
Au-dessous de moi, hors de portée, des animaux remuent. Je ne tarde pas
à distinguer un troupeau de koulanes. Je les approche sans qu’ils me
voient. Six cents mètres à peine m’en séparent lorsque trois mâles
regardent de mon côté. Le reste du troupeau broute sur une ligne, la
tête vers le sol. Les mâles sont inquiets, immobiles, ils tournent la
tête vers leur harde, puis vers l’ennemi. Mon immobilité les rassure et
ils broutent. Chaque fois que les mâles se préoccupent de moi, je
m’arrête, et grâce à cette manœuvre je les approche toujours. Mais à
trois cent cinquante mètres l’alarme est donnée, le repas est
interrompu, le bataillon se forme, et, commandé par ses chefs, il avance
vers moi; comme à un signal il s’arrête, fait front, et tous les
poitrails blancs sont autant de cibles. Les queues s’agitent. Je
m’éloigne. Ils se forment en peloton, et courant en demi-cercle ils
avancent vers moi.
Que pensent-ils? ont-ils reconnu un homme? Les queues s’agitent, les
oreilles pointent. Ils sont hésitants. Au lieu de fuir de toute la
vitesse de leurs jambes fines et nerveuses, ils restent plantés sur
leurs pieds comme des chevaux de bois dont un mécanisme remue les
extrémités. On dirait qu’ils réfléchissent. «Que faut-il faire?» dit
tout leur être. Ont-ils donc un souvenir vague d’avoir vécu avec l’homme
et en d’assez bons termes pour qu’il n’y ait pas inconvénient à
renouveler connaissance? Peut-être qu’ils se remettent cet animal-là? Il
est probable qu’ils n’ont pas reconnu un homme, car ils savent bien
qu’il est leur pire ennemi...
Un coup de carabine coupe court à leurs réflexions et ils détalent en
soulevant de la poussière. Un blessé suit, mais, ses forces le
trahissant, il se couche, se relève, repart, et comme le salut général
passe avant celui d’un particulier, il ne tarde pas à se laisser
distancer et le troupeau disparaît sans plus s’occuper de lui.
Rentré au camp, j’apprends que Niaz est malade; que presque tous les
hommes se plaignent de maux de tête. Au-dessus de nous viennent croasser
des corbeaux à cri métallique: ils ont fait la conduite aux pèlerins, se
nourrissant de leurs morts. Nous n’avons rien à leur offrir, et ils vont
se poster à distance sur une colline; ils croassent par moquerie ou par
politesse et s’envolent vers l’ouest.
Le 15 décembre, nous franchissons le chaînon et nous marchons vers les
pics en cherchant les pentes douces, en évitant les bas-fonds et les
ravins. Dès que nous le pouvons, nous nous dirigeons vers le sud. Toutes
choses prennent ici un aspect uniforme, et nous ne nous apercevons que
nous sommes sur une sorte de terrasse, immense terre-plein au-dessus de
la plaine, que lorsque nous arrivons à son rebord.
Au moment de descendre, nous nous exclamons à la vue d’une véritable
nuée d’orongos. Ils paissent dans le lit d’un torrent étamé par places
de couches de sel qui semblent des flaques d’eau ou des lingots de
glaces. Nous n’avons jamais vu ces antilopes, et nous nous empressons
d’aller en tuer, car nous n’en possédons pas encore de peaux.
Jamais on n’a vu d’animaux plus gracieux dans leur allure, portant mieux
la tête, réunissant à un pareil degré l’élégance et la force. Nous
admirons leur large mufle noir, leur poitrine large et de couleur
sombre, leur pelage gris blanc, la fureur avec laquelle les mâles se
défient en renâclant, et se précipitent l’un sur l’autre en se menaçant
de leurs cornes droites et aiguës.
Les femelles rassemblent les petits, les chassent vers les hauteurs, et
les faons, de leurs petites jambes, galopent avec un entrain superbe.
Les mâles, tantôt sur les flancs, tantôt derrière, tantôt retournant sur
leurs pas chercher une femelle capricieuse, bondissent tête basse et
avec une légèreté que nous envions. D’autant mieux que nous nous
traînons péniblement et que nous ne pouvons parcourir vingt mètres au
petit trot sans être contraints de nous asseoir: nous sommes hors
d’haleine, notre cœur bat à sortir de la poitrine, et nous sommes
incapables du moindre mouvement. Il est vrai que nous ne sommes pas nés
sur les plateaux du Tibet.
Ces antilopes font preuve d’un certain courage: Henri d’Orléans, ayant
abattu un mâle, a été chargé et a dû achever son blessé à coups de
revolver. Rachmed pareillement était à cheval près d’un mâle que j’avais
traversé d’une balle, et le vaillant animal allait percer le ventre du
cheval quand je l’ai mis hors de combat.
Dedeken tue également une de ces bêtes, et le résultat de ce massacre,
qui entraîne le transport des victimes, est que nous sommes retardés
dans notre marche, que nous ne pouvons atteindre un étang de glace,
enfin que nous nous couchons sans boire. Nous baptisons cette plaine du
nom des antilopes qui y fourmillent. Ceux qui passeront après nous dans
la «Plaine des Orongos» s’étonneront peut-être de ne pas rencontrer de
ces jolis animaux et ils nous taxeront d’exagération. Eh bien, ils
auront tort.
Le 16 décembre, toute la troupe est sur pied de bonne heure. On atteint
aussi vite qu’on le peut la rivière gelée qu’alimente la chaîne neigeuse
courant vers l’est. On s’abrite du vent de nord-ouest au bas d’une
terrasse, et la journée est consacrée à boire, à manger. On distribue
des desserts, et, le soleil nous réchauffant un peu dans l’après-midi,
la bonne humeur reparaît, l’entrain revient; sauf Niaz, les malades se
sentent mieux. Parpa, qui geignait constamment, a l’œil plus gai, et
Rachmed m’explique que «Parpa n’était pas malade dans le corps, mais
dans la tête, et qu’aujourd’hui sa cervelle va mieux». J’entends faire
des plans très hardis par mes compagnons, et à moi-même ces plans
semblent d’une exécution facile.
En attendant, il est ordonné qu’on ne partira plus sans emporter «deux
ou trois jours de glace» et «autant de jours d’argol». Vous ne vous
doutez pas, lecteur, combien il faut insister auprès d’hommes fatigués
pour obtenir qu’ils prennent ces précautions enfantines contre le froid
et la soif.
Le 17 décembre, nous contournons le chaînon qui nous abritait, et,
laissant à notre gauche, à l’est, les monts neigeux, nous arrivons par
une petite passe au camp des Kalmouks: il a été aligné le long de la
berge d’un torrent desséché. Cinq cadavres de chameaux nous indiquent la
route à suivre.
_18 décembre._--Toute la nuit, l’insupportable vent du nord-ouest a
hurlé, avec un minimum de -23 degrés. Les hommes sont tous malades, les
oreilles leur bourdonnent, et quelques-uns se plaignent de n’avoir plus
la tête solide. Nous faisons les préparatifs de départ par -19 degrés et
du vent.
Le maniement des cordes n’est pas agréable pour nos hommes, je vous
l’assure.
Le vent tombe, le ciel se couvre à la nuit, avec -16 degrés, nous
trouvons la température si délicieuse qu’au moment de prendre les notes,
nous donnons un nom de roman à ce camp. C’est le camp de la Miséricorde.
Et pour justifier tout à fait ce nom, il nous arrive qu’au réveil on
nous annonce la bonne nouvelle que presque tous les hommes sont
souffrants, surtout Imatch le bancal. Ils attribuent ce malaise à un
vent chaud qui aurait soufflé au milieu de la nuit. Quant à Niaz, il est
très bas, il ne peut se tenir debout, et les hommes prétendent que ce
vent chaud a dû lui causer un grand mal. Pourtant le minimum de la nuit
a été de -28 degrés. Il est vrai que le ciel est couvert et que nous
allons avoir de la neige. Elle tombe en effet, mais granuleuse, fine et
pendant quelques minutes seulement. Puis le soleil resplendit. Un
superbe temps pour nous mettre en marche, mais... mais nous n’avons plus
de chevaux. On les a laissés en liberté avant l’aube, afin de leur
permettre de brouter quelques tiges de racines. Les pauvres bêtes,
n’ayant pas bu depuis plusieurs jours, se sont mises en quête d’une
source. Et comme vous imaginez bien, elles sont allées loin; aussi
Timour, parti depuis longtemps à leur recherche, n’est pas encore
revenu. Il ne nous reste qu’à attendre.
Nous attendons toute la journée. La nuit arrive. Timour n’est pas
revenu. On l’a cherché de tous côtés et nul ne l’a vu. Rachmed a fait un
grand tour et il a vu les traces des Kalmouks allant droit au sud à
travers le sable, et il pense que nous ferons bien d’emporter beaucoup
de glace. Dès que l’obscurité a commencé, nous avons hissé une lanterne
au haut d’une perche fixée sur un mamelon. Ce sera un phare pour l’homme
perdu. On tire de temps à autre des coups de revolver ou de fusil. La
troupe entière est obsédée par l’idée que Timour appelle; à chaque
instant, un homme se lève, écoute, croit entendre un cri et décharge son
arme. Toute la nuit, c’est une fusillade.
Vers cinq heures du matin il tombe un centimètre environ de neige,
toujours fine et granuleuse comme du grésil. Et la température s’élève
un peu, le ciel reste couvert, puis un vent sud-ouest s’élève et le
soleil apparaît. Le minimum de la nuit a été de -32 degrés et nous
plaignons le pauvre Timour. Il n’est pas revenu.
Parpa part avec un chameau, emportant une pelisse, de la nourriture et
de l’eau (de la glace, bien entendu), et se dirige vers la gauche.
Rachmed cherchera vers la droite à pied. Il prend son bâton, son
revolver et du pain; il ira aussi longtemps qu’il pourra. Il est sombre,
à la pensée que les chevaux seraient perdus, ce qui serait un désastre,
il le comprend bien. Et puis Timour est son ami. Nous le voyons partir
de cette allure rapide que lui seul peut se permettre, car il a passé
une partie de sa vie sur les hautes montagnes. Nous attendons tous, très
ennuyés.
Vers midi, Timour arrive sur le chameau de Parpa, celui-ci vient plus
lentement avec les chevaux. Nous accueillons le revenant avec joie, il a
des larmes aux yeux en nous revoyant; il est bleu de froid, fatigué. On
le bourre de thé, de sucre, et il nous raconte son aventure:
«J’ai trouvé la piste des chevaux à deux heures du camp. Tout d’abord
ils sont allés un peu à l’aventure, errant de droite et de gauche, puis
l’un d’eux a pris la tête et les a conduits fort loin. Ce n’est qu’à
l’heure où on va chercher le bétail en hiver (vers trois heures) que
j’ai aperçu le premier cheval. J’ai monté dessus pour atteindre les
autres; puis, voyant qu’il était fatigué, je l’ai entraîné et j’ai
continué à pied. Je les ai pris les uns après les autres en commençant
par les fatigués qui marchaient les derniers; au fur et à mesure, je les
entravais avec leur licol. Puis, les ayant tous retrouvés, car je les
comptais, je suis revenu sur mes pas, je les ai rassemblés, et alors la
nuit est tombée. J’ai marché en les chassant devant moi; mais, malgré
les étoiles brillantes, je n’ai pu retrouver le camp. J’ai crié, et l’on
ne m’a pas répondu. J’ai attaché les chevaux les uns aux autres et j’ai
dormi contre l’un d’eux qui s’était étendu. Il m’a réchauffé un peu.
Mais il a fait très froid. J’ai mal à la tête.»
Tout le monde est dans la joie, car Timour est aimé; jamais une besogne
ne l’effraye et c’est un de nos meilleurs chercheurs de piste. On est
sûr que là où il est passé, son œil n’a rien laissé échapper. En voyage,
on s’attache vite aux braves gens, et de même on déteste rapidement les
égoïstes et les paresseux.
Timour retrouvé, les chevaux ramenés, on se met immédiatement en mesure
d’abreuver les chevaux.
On tente d’abord d’atteindre l’eau en creusant la glace d’un petit lac
voisin de notre camp, mais c’est du temps perdu: on taille, on pioche,
mais d’eau on n’en voit point. On rassemble alors des racines, de
l’argol; on passe la journée à fondre la glace, et l’on distribue aux
chevaux de faibles rations d’eau. Cette opération prend l’après-midi et
une partie de la soirée. A l’avenir, chaque fois que nous arriverons à
un camp, on tailladera à coups de hache la surface des étangs ou des
lacs et l’on fera manger des croquettes de glace aux malheureux chevaux.
Dans l’après-midi on voit des lagopèdes tirer vers l’est, des alouettes;
des rats sortent de terre, dégourdis par le soleil. En allant chercher
Rachmed--car c’est lui qu’on cherche maintenant,--je grimpe au sommet
d’un monticule de sable dont la croupe lisse est marquée de rugosités et
percée de pointes d’arêtes par des lamelles schisteuses. Cette belle
suite de mamelons semblent des _barkhanes_[3] arrêtés.
[3] Nom turc des collines de sable mouvant.
Ici tout se dessèche. Nos ongles cassent aux doigts et aux orteils au
moindre choc. Le bois se rompt comme verre. La barbe ne pousse plus;
elle se décolore, elle est faible comme les autres objets. Les mains se
gercent, la peau se fendille. Les lèvres enflent.
Personne n’échappe au mal de montagne.
Il est difficile de rien faire à jeun; immédiatement vous avez froid aux
pieds et mal à la tête. Mangez et vous êtes mieux. Vous croyez le mal
passé, la faiblesse vous porte à vous étendre sur votre grabat, vous
vous enveloppez soigneusement de couvertures, le froid revient aux pieds
et le mal de tête recommence. Vous vous mettez sur le séant et vous êtes
un peu mieux, vous sortez malgré le mauvais temps, vous marchez sans
hâte, et froid aux pieds et mal de tête disparaissent assez vite.
Plusieurs fois j’ai essayé ce «traitement» sur moi-même et sur nos gens:
il a toujours réussi. Aujourd’hui Imatch gémit avec un horrible mal de
tête, je lui ordonne de prendre une bonne tasse de thé bien sucrée où il
trempe un peu de pain, dur comme pierre, puis je l’oblige à se lever, à
aller chercher les moutons. Il se déplace avec effort; lorsqu’il
revient, il va mieux.
Iça souffre, je l’envoie à différentes reprises chercher des racines de
tiskène (sorte de broussaille), et il s’en trouve bien.
Parpa est affaissé, il a des bourdonnements d’oreilles, des oppressions,
des vomissements, je lui dis de préparer à manger pour ceux qui
abreuvent les chevaux, et dès qu’il a pris un peu d’exercice, il est
mieux.
Je remarque que les jours de halte nous avons plus de malades que
d’habitude. Je croyais d’abord que cela tenait à ce que les jours de
repos suivaient ordinairement les jours de grandes fatigues; puis j’ai
constaté que cela venait de ce que nos hommes se laissaient aller,
restaient immobiles et ne facilitaient pas la circulation du sang par
l’exercice.
Ces renseignements, que je crois utiles, vous sont donnés pendant que
l’on hisse de nouveau la lanterne allumée au haut de notre mât. Rachmed
en effet n’est pas rentré encore. Quelques-uns d’entre nous l’ont
cherché, mais vainement. Il leur était du reste défendu d’aller loin,
dans la crainte qu’ils ne se perdissent à leur tour, et l’un devant
chercher l’autre, nous aurions passé notre temps à un jeu de
cache-cache. Bien que nous connaissions l’habileté de Rachmed, que nous
soyions sûr qu’il ne s’est pas égaré, nous sommes inquiets pour lui. Il
a dû aller très loin et la nuit l’aura surpris. On tire des coups de
fusil par intervalles et l’on pousse de longs cris. Le froid est
excessivement vif. Il y a des rafales de sud-ouest. Le pauvre garçon n’a
pris qu’une légère pelisse, afin d’être à l’aise pour marcher, et le
thermomètre marque à huit heures du soir -30 degrés. Le minimum de la
nuit est de -33 degrés et avec de la brise. Ah! la maudite brise qui
glace le sang dans les veines!
Vous vous étonnez peut-être que nos gens se perdent aussi souvent. Ce
n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière, car rien n’est
plus aisé, même pour le compagnon le plus prudent et le plus
expérimenté.
Vous ne sauriez croire combien il est difficile de se retrouver sur ces
plateaux où l’homme oublie toute notion de perspective.
Ici nous avons perdu en quelques semaines ce sens des distances que nous
avions acquis par l’expérience de toute la vie. Ce qu’on aperçoit se
ressemble tellement: une colline est semblable à une autre; suivant
l’heure de la journée, un étang gelé étincelle ou disparaît, on ne sait
s’il est grand ou petit; un oisillon battant de l’aile sur une motte
nous fait croire à un fauve couché qui se remue; un corbeau s’enlevant
avec une proie dans la brume du matin semble un condor gigantesque
emportant un agneau dans ses serres; et au coucher du soleil ce même
corbeau se pouillant au sommet d’une roche prend les proportions d’un
ours, d’un yak.
Toute la nuit j’entends les gémissements du chamelier Niaz, qui est très
malade. Il est certainement perdu. Il délire; il croit voir deux enfants
lui tenir la tête. Il se plaint d’avoir une intolérable douleur à la
cervelle et il ne lui reste pas de force; on n’a pu le faire boire ni
manger. Sa langue enfle, sa face, ses lèvres sont tuméfiées et
bleuâtres. Nous ne pouvons rien pour le soulager. Il faudrait le
transporter à une moindre altitude, et nous serons peut-être obligés de
monter plus haut demain.
Ce matin 21 décembre, Rachmed n’est pas encore là, nous attendons son
retour. Dedeken à cheval et Timour à chameau vont au-devant de lui, mais
en suivant la piste des Kalmouks. Ils ne tardent pas à revenir. A onze
heures Rachmed est en vue. Il est à pied et relativement alerte.
Lorsqu’on l’a rencontré, il a enfourché le chameau, puis, sentant le
froid le gagner, il a préféré marcher.
Toute la troupe l’entoure, l’accueille par de bonnes paroles, et Rachmed
de suite se met à boire et à manger, ce qui est un beau spectacle. Puis
on le questionne.
Il est allé très loin, en décrivant un grand demi-cercle autour des
traces. Ne voyant rien, il a marché si longtemps que la nuit l’a
surpris; mais, grâce à un firmament superbe, il a retrouvé la piste des
Mogols. Il s’est alors reposé auprès d’un feu d’argol qu’il a allumé.
«Puis, dit-il, je suis revenu du côté du camp. Le froid était si vif que
je n’osais plus m’arrêter, de peur de m’endormir sans me réveiller. Et
alors je me suis réchauffé à ma façon.
--Comment as-tu fait?
--J’ai déroulé les bandes de laine qui m’enveloppaient les pieds et les
jambes, j’en ai enlevé la moitié et l’ai placée contre ma poitrine, sous
mes vêtements. Et lorsque je m’arrêtais pour me reposer, j’enlevais les
bandes qui m’entouraient les pieds et les remplaçais par celles qui
étaient devenues chaudes au contact de mon corps. De la sorte je pouvais
m’arrêter un instant sans avoir les pieds gelés. Aussitôt que le froid
devenait gênant, je partais. J’ai marché toute la nuit.»
Rachmed, en effet, n’avait pas de grosse pelisse, et nous sommes heureux
de le revoir en bonne santé. Après quelques instants de repos, nous le
voyons travailler comme d’habitude. Il nous propose même de lever le
camp parce que plus loin nous trouverons un peu d’herbe, mais il est
tard, on séjournera encore aujourd’hui, et demain on continuera.
Nous éprouvons un véritable soulagement à nous savoir tous réunis. Quel
ennui lorsqu’il manque quelqu’un! Que de fois on pose cette question:
«Est-ce que tous sont là?»
Et quelle angoisse lorsque la nuit arrive et que l’absent n’est pas là!
Nous sommes tellement isolés dans ce désert immense que le plus mauvais
de nos hommes nous est excessivement précieux. Peut-être est-ce en
raison de la rareté de cet animal, et parce que sa valeur dépend, comme
le reste, de l’offre et de la demande? Non, ce n’est pas pour des
raisons économiques que nous sommes plongés dans l’inquiétude aussi
longtemps que l’un des nôtres manque. C’est que nous l’aimons. C’est
qu’il appartient à notre troupe, à notre bande.
Et lorsque Rachmed conclut, à propos de sa marche de près de trente
heures, que c’est surtout la nuit qui a été mauvaise, je lui réponds
qu’elle n’a pas été bonne non plus pour ceux qui soupiraient après son
retour et pour moi en particulier.
_22 décembre._--Dans la nuit, des rafales de sud-ouest avec un minimum
de -30 degrés. Un cheval est mort: c’est le premier de la série; elle
sera complète, bien entendu.
Soudain à droite, à l’ouest, là où la chaîne que nous avons devant nous
paraît s’unir à celle que nous venons de quitter, se dresse comme le
sosie du Stromboli tel que je l’aperçus pour la première fois, en
cinglant vers la Sicile. C’est une véritable évocation. Baissant les
yeux, je vois que le lit des ravins que nous traversons est noirâtre et
semé de laves, et nous campons dans la «Plaine des Laves». Juste à
l’ouest, le volcan laisse tomber son long manteau à traîne. Nous le
baptisons instantanément du nom de Reclus, le plus grand des géographes
français, à qui cette découverte fera plaisir. A l’est, au milieu de
pics blancs, domine un géant de plus de 7.000 mètres, que nous appelons
du nom de Ferrier, encore un Français, un voyageur presque inconnu de
ses compatriotes, qui fit, en son temps, une superbe chevauchée à
travers l’Afghanistan.
On se couche sans pouvoir faire de feu, ni boire de thé par conséquent.
Les racines que nous avons ramassées sont trop imprégnées de sel pour
qu’on puisse en tirer une flamme. Niaz est agonisant.
Le 23 décembre, le Doungane est d’une humeur sombre. Ce matin il
frappait son fils et voulait le tuer. Rachmed a dû intervenir. Quant à
Niaz, il a perdu connaissance; on le transporte ficelé sur un chameau,
pour qu’il ne tombe pas.
Étant entré le dernier au camp, j’apprends que le Doungane, à l’arrivée,
n’a même pas fait agenouiller le chameau portant le malade, et que,
détachant les cordes, il a laissé tomber Niaz brutalement sur le sol. Ce
manque de cœur caractérise la race chinoise, c’est chose à laquelle ni
nous ni nos musulmans ne pouvons nous accoutumer. Il fait bon ne pas
assister à de pareilles scènes lorsqu’on a le revolver à sa ceinture.
Notre camp est installé au milieu de la passe, à 5.300 mètres environ.
Il fait très froid. Le vent a amassé un peu de neige dans les crevasses.
On la ramasse soigneusement. On en fait de l’eau pour les hommes, et
l’on tasse le reste dans nos pirogues, qui serviront d’auges à nos
chevaux. Ceux-ci avalent la neige avec une véritable satisfaction; nous
l’avons mélangée d’orge.
Niaz est à la dernière extrémité. Sa figure est presque méconnaissable.
Il ne peut ouvrir les yeux.
Vers six heures Timour vient me dire qu’il croit bien que le malade est
mort. «Il a poussé un gros soupir en rendant l’âme», dit-il.
Rachmed arrive à son tour. Niaz respire encore, mais n’en vaut pas
mieux; il trépassera cette nuit.
_24 décembre._--Au petit jour sévit encore la tempête qui a éclaté
pendant la nuit. Rachmed arrive comme d’habitude au rapport. Il
entr’ouvre la toile de la tente. Sa figure est triste, il a des larmes
dans les yeux.
«Niaz a fini, dit-il; nous n’avons pas d’eau ni de bois pour fondre la
glace et nous ne pouvons laver le corps selon le rite ni le vêtir de
vêtements propres.
--Peu importe. Allah pardonnera, car vous ne pouvez faire mieux.
--Nous l’envelopperons dans le feutre blanc que je lui avais prêté pour
se couvrir, et l’on priera. Mais je ne crois pas que nous puissions lui
creuser une tombe. La montagne est trop dure.
--Ensevelissez-le le plus convenablement que vous pourrez.
--Je le ferai moi-même avec l’aide de Timour, qui sait les prières, et
de Parpa, qui a mangé chez la sœur de Niaz.