est bon d’attendre le retour des deux hommes envoyés aux renseignements,
et qu’il ne nous sera pas difficile de retrouver cette piste.
Le défilé aboutit à une passe d’où nous descendons par un plateau que
l’on nomme Tchimène: c’est le commencement de la chaîne de même nom que
nous devinons au sud dans la brume.
Nous trottons sur un plateau dénudé, mais sans pierres; la route est
excellente. Puis nous descendons vers la plaine de Tchimène en longeant
des contreforts. Tout à coup deux cavaliers, montés sur des chameaux,
sortent d’un pli de terrain, à portée de lorgnette. On distingue leur
fusil en bandoulière et je ne sais quoi battant les flancs de leur
monture. Il est visible que ces gens nous ont aperçus et qu’ils sont
effrayés, car ils s’éloignent au petit trop, allure dangereuse pour les
bêtes sur les hauts plateaux. Nous supposons que ces deux voyageurs
rejoignent la caravane que nous avons aperçue, et Dedeken, qui parle un
peu le mogol, se met à leur poursuite de toute la vitesse de son cheval.
Il les atteint, les questionne et revient vite nous conter ce qu’il a
appris. Ce sont deux Torgoutes appartenant à la caravane que nous avons
aperçue. La viande manquait; ils se sont détachés de la troupe, ils ont
chassé et ont tué un yak. Ils l’ont dépecé et ils emportent les
meilleurs morceaux pour leurs frères. C’étaient ces quartiers de viande
que je voyais ballotter suspendus à l’arçon des selles. Ils viennent du
Tibet, de Lhaça, où ils ont été prier le grand lama. Ils ont demandé à
Dedeken où nous allions, et il a prudemment répondu que nous voulions
chasser du côté de l’est, du côté du Se-tchouen.
A la direction qu’Abdoullah Ousta nous fait prendre vers l’est, il est
clair qu’il veut nous mener à Tchong-iar et de là au Tsaïdam. Demain
nous modifierons l’itinéraire.
Nous campons sur une sorte de terrasse au milieu de quelques bouquets de
broussailles. La nuit étant obscure et nos chameaux n’étant pas encore
arrivés, nous allumons un buisson, la flamme s’élance et comme un phare
montre le port.
Abdoullah et notre Chinois arrivent les derniers. Nous les pressons de
questions. Ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils ont compté vingt et un
chameaux portant des coffres protégés par des peaux de bêtes. Ils ont
reconnu que ces chameaux étaient de race kalmouk, qu’ils avaient fait
une longue route: ils étaient maigres, les harnais étaient usés et
l’enveloppe des charges gardait les traces des intempéries. Mais les
pieds des bêtes n’étaient ni gercés, ni écorchés outre mesure, et à cela
on voyait que la route ne devait pas être caillouteuse.
Le seul cavalier de la caravane était un homme voilé, un lama à
moustache grise, qui daigna leur parler du haut de son chameau, sans
vouloir leur donner de renseignements. Il leur affirma qu’il revenait du
Tsaïdam, d’un endroit appelé Timourlik, et qu’il se dirigeait sur
Abdallah. Il ne leur avoua pas qu’il venait du Tibet, et à
brûle-pourpoint il leur posa cette question:
«Êtes-vous au service des Russes?
--Non, répondirent-ils.
--Nous savons que des Russes veulent pénétrer dans Lhaça, mais ils n’ont
pas reçu la permission. Si vous êtes ces Russes, ne l’oubliez pas!
--Nous sommes au service de Français qui ne se soucient pas d’aller au
Tibet.
--Que viennent-ils faire par ici?
--Chasser.»
Sur cette réponse, le lama a rabattu son voile et gardé le silence. Ses
serviteurs l’ont donné pour un «Bouddha vivant».
Nous convoquons les chasseurs de Lob et de Tcharkalik et nous leur
demandons s’ils connaissent le chemin suivi par cette caravane. Après
avoir beaucoup insisté, nous obtenons cet aveu du vieil Abdoullah Ousta:
«Il y a vingt-cinq ans, j’ai entendu dire que des Kalmouks étaient
revenus du Tibet par une route plus directe que celle du Tsaïdam et plus
facile. C’est tout ce que je sais.»
Là-dessus le vieux chasseur nous demande pour lui et les siens
l’autorisation de nous quitter. «Le froid est de plus en plus
insupportable, nos foyers sont plus loin chaque jour et nos vivres
diminuent.» Je lui promets une réponse pour le lendemain matin.
Et la nuit même, Rachmed leur annonce que nous les renverrons dès que
nous aurons retrouvé les traces de la caravane, et qu’ils seront
richement récompensés, car nous sommes contents d’eux. De la sorte, ils
nous aideront à trouver la bonne piste.
Ils répondent qu’ils sont heureux de nous avoir rencontrés et leur vieux
chef jure que tous nous serviront fidèlement jusqu’au dernier moment.
Pendant longtemps ils parlent à voix basse près de leurs feux. Leurs
protestations ne m’empêchent pas de croire qu’ils nous quitteront à la
première occasion, mais nous pourrons nous passer d’eux.
Cette journée du 4 décembre comptera dans notre voyage. Quelle admirable
coïncidence! Juste au moment décisif, juste à l’endroit où la route
bifurque, nous rencontrons providentiellement des pèlerins qui
reviennent de Lhaça. C’est trop de bonheur! L’occasion est trop belle!
Nous profiterons d’une aussi précieuse indication. Demain nous
rechercherons la piste des deux chasseurs de yaks et nous verrons où
elle conduit.
Le 5 décembre, nous nous dirigeons sur le sud-ouest, laissant le Tsaïdam
à notre gauche. A l’est, dans la grande plaine, une fumée attire notre
attention. Tout d’abord on croit à un campement, mais cette prétendue
fumée se déroule en volutes ainsi que celle qui s’échappe de la
locomotive d’un train, et nous concluons qu’un troupeau de bêtes
sauvages galope sur la «terre molle». Nous sommes dans une sorte de
«crau» poussiéreuse. Après cinq heures de marche, nous nous arrêtons
dans le lit d’un torrent où l’eau a apporté des racines et des branches,
qu’on ramasse avec le plus grand soin. Elles serviront à faire fondre la
glace que nous avons emportée, car, depuis le 20 novembre, nous n’avons
plus d’eau et nous ne savons quand nous en aurons.
L’herbe manque aussi, et, le 6 décembre, nous partons vers le sud-ouest,
ayant hâte d’arriver au pied des collines vers lesquelles se dirigent
les traces des chasseurs pèlerins.
Nous demandons à Abdoullah Ousta s’il connaît le prochain campement. Il
avoue le connaître par ouï-dire et qu’il est bon. Il l’appelle Bag
Tokai, c’est-à-dire le «Jardin des Broussailles».
Arrivés près de Bag Tokai, nous trouvons que la dénomination de «jardin»
n’est pas trop pompeuse. Nous sommes près d’une rivière d’eau douce, que
nous annoncent quelques lamelles de glace brillant dans le lit desséché
d’un de ses affluents. La rivière, en arrivant dans les bas-fonds de la
plaine, a déposé de grands étangs, gelés bien entendu, et elle a formé
une infinité de bras. Au bord du chenal, on voit l’eau couler.
Le soir nous tenons conseil. Nous questionnons nos chasseurs et nos
âniers, nous leur prouvons qu’ils connaissaient déjà cette place. Le
vieil Abdoullah nie avoir jamais mis le pied à Bag Tokai; mais, poussé à
bout, et peut-être par suite d’une entente avec Timour, il nous dit que
celui-ci peut nous renseigner et qu’il en sait plus long que lui. Le
vieux chasseur n’a pas voulu se dédire parce qu’il craint d’être puni de
son mensonge; et, dans le but de nous adoucir, il aura chargé Timour de
nous renseigner. Et le brave garçon prend la parole:
«Parpa peut vous dire comme moi que nous sommes ici sur le chemin de la
passe d’Ambane Achkane. Parpa est venu à Bag Tokai avec deux Européens
(Carey et Dalgleish). Je crois qu’il y a une route vers le Tibet, au
delà de la passe que je viens de citer. Voici comment j’ai découvert
cela il y a eu onze ans cette année...»
Rachmed verse une tasse de thé à Timour et lui donne un morceau de
sucre. Vous pouvez vous imaginer si nous écoutons avec attention.
«C’était l’année que Badoulet (Yakoub-Beg) fut empoisonné par ces
maudits Chinois. J’étais dans cette région avec quelques hardis
compagnons. Nous allions à Bogalik chercher de l’or, lorsque nous avons
croisé une caravane revenant de Lhaça, une caravane de Kalmouks qui
accompagnait la mère du khan actuel. Il y avait des chameaux et des
yaks. Ayant refait leur chemin jusqu’à l’Ambane Achkane Davane, nous
avons constaté de nos yeux que leurs traces se dirigeaient vers le sud.
Voilà comment nous avons vu cette route, que les Kalmouks tiennent
secrète. Ils ne parlent que de celle du Tsaïdam.»
Je ne me permets pas le moindre reproche à l’égard de Timour, car ma
joie est trop grande.
«Est-ce que la route va vers le sud, une fois l’Ambane Achkane Davane
franchi? Réponds nettement, Timour.
--Oui, elle va au sud, droit au sud. Du moins les traces se perdaient
dans cette direction.»
Décidément nous tenons cette route du Sud tant cherchée. Il ne s’agit
plus que de ne pas la perdre.
Notre projet primitif était d’aller au Tonkin par Batang, en traversant
le Tsaïdam, si nous ne pouvions trouver la route qu’on nous avait dit
partir du Kizil Sou. Et voilà que les circonstances nous dispensent de
chercher le Kizil Sou. Une caravane est allée et revenue par le même
chemin, ainsi que le prouvent indiscutablement des traces anciennes et
des traces fraîches; elle transportait ses bagages sur des chameaux, que
des passes difficiles eussent certainement arrêtés. Nos chameaux
pourront bien faire la route que les leurs ont faite.
Prenons-la à rebours, et avec de l’attention nous avons quelques chances
de retrouver la piste qui doit aboutir aux environs de Lhaça. Nous irons
dans cette direction aussi loin que nous pourrons. Nous avons des bêtes
de somme en assez bon état, des vivres pour quatre ou cinq mois encore,
des munitions, des hommes assez bien portants, et il n’y a pas une
imprudence extrême à tenter l’aventure. Si les circonstances nous
favorisent, nous avons des chances de réussite, et pourquoi ne
continuerions-nous pas ce que nous avons si bien commencé? Telles sont à
peu près les idées qui me traversent rapidement la tête et me font dire
tout de suite à mes compagnons que nous allons piquer droit sur le sud,
de manière à arriver au Namtso, au «Lac du Ciel», près de Lhaça. Nous
ferons certainement des découvertes intéressantes, et, une fois là, nous
songerons à Batang et au Tonkin. C’est bien un petit crochet en
perspective, mais on ne saurait jamais trop allonger la route en pays
inconnu.
Mon compagnon Henri d’Orléans sait ou devine que je pense au Tibet
depuis quelques jours. Nous ne nous sommes rien dit encore de précis à
ce sujet, mais je sens que nous serons d’accord sans peine. Et quand je
lui dis: «Nous allons faire la route des Kalmouks en approchant de Lhaça
le plus possible», il s’enthousiasme: «Vous verrez, nous réussirons;
j’en suis sûr, marchons. Vous pouvez compter sur moi. Quel beau projet!
Je savais bien que vous vouliez aller au Tibet.»
Puis je passe à Dedeken, qui vient le fusil sur l’épaule. Il était parti
à la chasse des koulanes; le matin, il en avait blessé un. Je ne lui
avais jamais parlé de mes projets de derrière la tête, et il est
surpris, car nous ne nous rapprocherons pas de la côte, où il pensait
aller tout d’abord. Il fait quelques objections:
«Nous sommes sans papiers. Que ferons-nous? Comment nous tirer d’entre
les mains des Tibétains, que les Chinois conseillent?
--Une fois là, nous verrons ce qu’il y a à faire. Mais nous ne sommes
pas encore avec les Tibétains.»
Il réfléchit un instant, puis: «J’irai où vous voudrez, dit-il,
marchons!»
J’appelle Rachmed, il s’approche de notre tente, où nous nous
réjouissons tous les trois en buvant le thé, et, s’étant agenouillé,
suivant son habitude, près de l’entrée:
«Quoi? fit-il.
--Nous allons vers le sud, dis-je, nous suivrons les traces des Kalmouks
aussi longtemps qu’un œil pourra les distinguer, et si nous les perdons
par notre faute, nous porterons, le restant de notre vie, chacun un
bonnet avec des oreilles d’âne? Que penses-tu de mon idée?
--Maître, répond-il, vous n’êtes content que lorsque vous cherchez des
routes nouvelles. Nous passons notre vie dans les mauvaises places. Vous
m’aviez parlé de la Chine au départ, et je savais bien que vous songiez
au Tibet. Maintenant nous n’avons plus qu’à regarder autour de nous et à
marcher en ménageant nos bêtes. Nous nous tirerons d’affaire.»
Nous mettons dans la confidence le petit Abdoullah, que cette nouvelle
n’égaye point, mais il n’ose faire la moindre objection. Quant au brave
Toundja, aussi surnommé Akoun, Akhan, le Chinois de Dedeken, il fait
remarquer malicieusement qu’il connaît les points cardinaux et que ce
n’est pas du tout vers Ouroumtchi, ni même vers Sinin-fou que nous
allons marcher, comme on le lui avait promis d’abord, mais qu’il suivra
son maître. Je recommande à nos trois fidèles serviteurs de ne pas
ébruiter la conversation et de tâcher de persuader aux quatre Dounganes
et aux gens de Tcharkalik que nous voulons chasser dans la direction du
sud, avec la ferme intention, une fois la chasse terminée, de nous
rabattre sur l’est, c’est-à-dire sur Bogalik, le pays de l’or.
Avant le coucher, la bande d’Abdoullah Ousta vient nous signifier
qu’elle ne peut aller plus loin, que deux fois déjà ils ont voulu
retourner sur leurs pas et que nous les avons retenus. Maintenant ils
veulent nous quitter, car ils ne connaissent pas la route d’Ambane
Achkane Davane. Il leur est répondu que Parpa, l’homme de Carey et de
Dalgleish, et Timour, le chercheur d’or, nous serviront de guides pour y
aller, et qu’eux-mêmes sont assez fins limiers pour revenir sur leur
propre passée. Puis on leur promet une belle récompense s’ils consentent
à transporter nos bagages jusqu’au delà de la passe. On les assure de
tout ce qui est l’opposé d’une récompense dans le cas où ils refuseront,
et ils consentent à nous accompagner jusque-là. Mais je dois prendre
l’engagement solennel de ne pas les entraîner plus loin.
Ils retournent auprès de leurs feux, et, à la façon dont ils bavardent,
on peut juger qu’ils sont contents et que nous leur avons inspiré
confiance.
CHAPITRE VI
LA RECHERCHE D’UNE ROUTE
(SUITE.)
Le 8 décembre, nous allons par le désert à Moula Kourghane, nom d’une
porte que traverse la rivière. Au delà de cette porte, les montagnes
s’écartent un peu, et au sud-est on voit un îlot, formé de deux hauteurs
que rejoint une crête ensellée, d’où l’appellation de Moula Kourghane,
que nos gens traduisent par «la Selle de Chameau abandonnée».
Le 9 décembre, nous campons sur le versant nord de la passe, où l’on
arrive par une montée facile. Le vent de sud-ouest nous incommode.
Non loin de notre camp, on trouve un sentier allant vers l’ouest qui
serait le chemin des chercheurs d’or. En dix ou douze jours on pourrait
aller à Tcherchène. A mi-chemin, la route aurait un embranchement vers
Kia.
Cette route est bien connue des Khotanlis. Timour l’a suivie autrefois;
elle est bonne; elle ondule sur des collines de terre molle. «Elle est
assez fréquentée (?), nous conte le brave Timour, parce que dans le pays
de Khotan la coutume est de payer l’impôt en or. Les Chinois laissent
aux montagnards de l’extrême frontière la jouissance des mines d’or
qu’ils savent exister aux environs de Bogalik, mais ils exigent un impôt
payable en poudre ou en pépites. On le verse au Trésor, soit tous les
mois, soit une fois l’an. C’est pour cela que régulièrement des gens des
districts de Kia et de Tcherchène vont chercher de l’or.» Il nous avoue,
étant de belle humeur, qu’autrefois il a vécu durant quelques jours au
delà de la passe, mais sans pénétrer dans les montagnes du sud.
Comme nous lui exprimons nos craintes au sujet de la route, qui pourrait
n’être pas toujours aussi bonne pour le pied des chameaux, il répond
que, selon lui, il n’y a rien à redouter et que toute cette région se
ressemble.
Les traces des Kalmouks sont très visibles dans une ravine, mais elles
apparaissent à peine sur la terre gelée. Il nous faudra tenir les yeux
grands ouverts si nous ne voulons pas perdre leur piste. Nous remarquons
que plusieurs fois leurs caravanes se sont divisées, nous ne savons pour
quelles raisons. Peut-être cela tient-il tout simplement à l’initiative
des guides.
Nous n’avons pas encore vu de yaks sauvages et quand on vient nous
annoncer que, non loin du camp, trois ou quatre de ces bêtes paissent
sans s’émouvoir, les chasseurs partent en allongeant le pas. Et toute
cette expédition se termine par des fous rires lorsque l’on constate que
ce sont des yaks domestiques, ayant l’anneau au nez, que des Kalmouks
ont abandonnés. Ils ont campé sur une terrasse au-dessus de l’endroit où
nous sommes, et du nombre des feux et des tas de crottin on conclut que
la caravane que nous avons rencontrée n’était qu’une fraction d’une
bande considérable de pèlerins.
Le mal de montagne flotte toujours dans l’air, plusieurs de nos hommes
s’en plaignent. Cette recrudescence des maux de tête et des
bourdonnements d’oreille peut s’attribuer au vent de sud-ouest qui a
soufflé dans la journée. Rien n’est plus fatigant que le vent debout
lorsqu’on est contraint d’entr’ouvrir la bouche en gravissant les
pentes.
Le vieil Abdoullah a tué un superbe koulane d’une seule balle de son
fusil au calibre minuscule, il a rapporté la peau et quelques quartiers
de viande; il est fatigué, la tête lui fait mal. Pour se soulager, il se
fait pratiquer une incision à la naissance des cheveux, juste au milieu
du front; son compagnon le saigne avec la pointe d’un couteau, le sang
coule et le vieil homme déclare qu’il a la tête libre. Il pratique la
même opération sur son camarade. Tel est le remède que les chasseurs de
Lob emploient contre le mal des montagnes.
Il y a quelques jours, le vieil Abdoullah avait une douleur à la paume
de la main, il s’est guéri en écrasant dessus un œil de mouton mêlé de
graisse et en bandant ce cataplasme pendant deux ou trois jours.
Beaucoup de nos hommes ont été atteint de furoncles, produits par
l’action du froid sur les écorchures qu’ils se faisaient en maniant les
cordes. L’un s’est guéri avec un emplâtre fait de la peau d’une
scolopendre. Ici on emprunte fréquemment aux animaux certaines parties
de leur corps afin d’en user comme de médicaments. Cela n’a rien
d’étonnant dans un pays où les simples manquent et où les animaux
abondent. Il est évident que la médecine n’échappe pas à l’influence du
milieu.
Puisque me voilà dans les raisonnements et que, posant demain le pied
sur une terre vierge de toute exploration, bientôt ce ne sera plus
l’heure de raisonner, il faut que je vous fasse voir ce que peut la
logique dans la cervelle étroite d’un Chinois.
Imaginez-vous qu’à Tcharkalik, Akoun, le serviteur de Dedeken, était
tombé malade juste le jour où il s’était coiffé, pour la première fois,
d’un superbe bonnet de route confectionné avec la peau d’un renard et
sur mesure. Il avait été pris de violents maux de tête et une
«inflammation des glandes lymphatiques sous-cutanées du cou» avait
commencé. Notre homme n’avait pas remarqué que le jour où il avait orné
son chef du beau bonnet dont il était d’abord très fier, une tempête
formidable venant du Lob Nor s’était déchaînée et qu’il avait éprouvé un
refroidissement. Mais, partant de ce fait que son bonnet, qui lui tenait
chaud, l’avait rendu malade, il avait conclu que le froid lui ferait du
bien et il avait voyagé par le plus mauvais temps avec une simple
calotte. Il advint, comme vous le pensez bien, que le mal empira, que
l’inflammation gagna la région de l’oreille, la joue, et que les
souffrances du pauvre diable augmentèrent. Dès que je m’aperçus de
l’état où il s’était mis, je l’engageai une première fois à se couvrir,
et, ayant constaté qu’il ne m’obéissait pas, car l’entêtement et
l’orgueil d’un Chinois sont incommensurables, je lui signifiai qu’il
serait roué de coups s’il ne se soignait pas, et je le confiai à
Rachmed, que je rendis responsable de sa guérison. Rachmed lui enfonça
jusqu’au nez le fameux bonnet, qui avait été relégué au fond d’un sac.
Il lui appliqua à diverses reprises sur son bubon un cataplasme composé
de bandes de graisse de mouton passées à la poêle et recouvertes
d’oignon haché retiré à temps de la marmite. En cinq ou six jours
l’enflure diminua, le Chinois commença à manger, son mal de tête
disparut et il fut rétabli malgré les étapes, le froid et le vent.
Là-dessus il mit en Rachmed toute sa confiance et il promit de m’obéir
sans broncher.
Tandis que je vous initie aux mystères de la médecine des hauts
plateaux, et que je vous donne par-dessus le marché, nos secrets de
guérir, nous franchissons l’Amban Achkane Davane sans trop de peine. La
montée n’est pas trop raide. Un _obo_ nous indique le point où elle
finit.
Au delà de l’obo, notre vue se promène sur un grand vide fermé par des
montagnes se perdant dans la brume. La descente est facile. A nos pieds,
dans la plaine, le mirage fait émerger des îles ayant le profil de
stalactites.
Le versant sud de la passe est plus pittoresque que le versant nord.
Celui-ci a l’uniformité de la steppe, tandis qu’ici la montagne est
déchirée par des torrents. Ils ont creusé des ravins, les ont semés de
grosses pierres, et se réunissant dans la passe, ils ont formé des
deltas et élargi la route que nous suivons. La chaîne serpente dans le
sens de la vallée en hérissant ses crêtes de roches aiguës, et ses
flancs sont bigarrés de stries noirâtres et régulières; des porphyres
tranchent sur le fond sombre des grès.
Tout en bas, une coulée de sable est notre chemin. Nous oublions un
instant le paysage pour rechercher les traces des Mogols, que le vent et
les tempêtes ont effacées; mais nous relevons les yeux pour regarder les
formes bizarres de la montagne à l’endroit où elle se relie à la plaine
par une pente douce. Des grès se décomposant dessinent des figures, des
images d’êtres qui semblent nous regarder comme des monstres de l’art
chinois, à la bouche béante, à la large face de magots.
Nous posons notre camp au bord d’une rivière et sur les traces mêmes des
Mogols. Nous les avons retrouvées dans la plaine de sel. L’herbe est
rare, les broussailles manquent totalement, le vent souffle du lac et
l’on serait mieux ailleurs. Mais les traces des Mogols sont très
visibles, elles vont droit au sud et nous ne pensons pas à autre chose.
Avant de sortir de la passe, Timour nous a montré, s’en allant vers
l’est, le sentier de Bogalik.
Nous nous endormons par un glacial vent d’ouest, mais en faisant de
beaux rêves.
* * * * *
Le 12 décembre, le métier de chercheur de piste commence.
Combien de temps nous livrerons-nous à cet exercice? nous n’en savons
rien. Pour mon compte, je crains que plus loin nous n’éprouvions de
grandes difficultés, car le vent au delà de l’Altyn Tagh souffle
fréquemment, et maintenant que les monts Colombo (ainsi les a baptisés
Prjevalsky) sont franchis, nous voyons bien à l’aspect du sol, à la
poussière qui obscurcit sans cesse l’horizon, que le vent sera notre
fidèle compagnon de route. Je veux dire qu’il ne négligera rien pour
nous la faire perdre. En effet, les traces sont déjà effacées sur les
surfaces non abritées, que le maudit vent balaye sans cesse.
_14 décembre._--La nuit a été claire, sans vent, avec un minimum de -25
degrés. Dès le matin, le ciel s’est couvert. Nous louvoyons pour éviter
des ravins et nous campons de l’autre côté du plateau, à la source d’une
rivière consistant en un étang de glace. Nous posons notre tente là où
les Kalmouks pèlerins l’ont posée: nous faisons du feu avec l’argol de
leurs yaks.
La rivière descend entre des collines vers l’ouest. Le plateau que nous
laissons derrière nous a ses rebords rayés, creusés par les eaux lors de
la fonte des neiges. Et il a des renflements tombant vers la vallée où
nous sommes, ainsi que des culées de brise-lames.
Autour de nous, c’est de l’herbe d’antan qui semble verte et délicieuse
et que nos bêtes grignotent faute de mieux. Le sel marque le séjour de
l’eau dans la saison humide.
Au haut des chaînons, des formes de bêtes sauvages se meuvent à une
distance telle que nous ne pouvons les désigner par leur nom.
Nos hommes dressent pour la première fois leur tente: grâce à un
soubassement formé par la rangée des coffres et des ballots, elle prend
des proportions inattendues. Chacun y choisit sa place de suite, selon
son mérite, ses besoins, ses occupations: chacun la gardera jusqu’à la
fin du voyage.