renseignement. Je remarque une gêne chez Abdoullah Ousta; quant à ceux
qui l’entourent, ils ne disent mot et l’on doit croire qu’ils pourraient
nous instruire.
«Personne n’est-il allé au Kizil Sou? on dit cependant que l’on y trouve
beaucoup d’or. Abdoullah Ousta, ne connais-tu personne qui ait vécu dans
ces parages?
--Il n’y a pas un seul d’entre nous qui soit allé au Kizil Sou. Mais je
peux avouer qu’un Lobi y est en ce moment. Il est parti du Lob au
commencement de l’année dernière. Nous n’en avons pas de nouvelles.
--Qu’est-il allé faire au Kizil Sou?
--Chercher de l’or, quoiqu’il ait emporté ses armes pour chasser, mais
il ne chassera que pour se nourrir, le pays étant inhabité.
--Est-il seul?
--Oui, seul; il n’a même pas un âne. C’est un pauvre homme que ses
créanciers poursuivaient. N’ayant pas le moyen de les payer, il avait dû
leur donner en gage son fils unique. Ce fils travaille pour le compte du
principal créancier, qui est son maître. Le père a conçu le projet de le
libérer et a demandé la permission de partir. Il a fabriqué de la
poudre, et quémandé un peu de plomb, il a pris une pelisse, ses outils
de travail, et s’est enfoncé dans la région où l’on trouve de l’or. Il a
dit qu’on ne devait pas se préoccuper de lui, qu’il ne voulait pas
revenir avant d’avoir rassemblé une somme qui suffirait à payer ses
dettes et le mettrait à l’abri des créanciers jusqu’à la fin de sa vie.
Il est parti au commencement de l’année dernière et nous n’en avons pas
eu de nouvelles.»
Cette histoire qu’on croirait empruntée à une Bible, est-elle véridique?
ou bien Abdoullah Ousta l’a-t-il inventée pour la circonstance afin de
nous montrer qu’il a le désir de nous renseigner, puisqu’il dit tout ce
qu’il sait, sans toutefois rien préciser? Nous ne savons en vérité, car
lire dans le cœur d’un Oriental en défiance est très difficile.
Peut-être que ces gens n’en savent pas plus long. Notre devoir est de
chercher nous-mêmes, et nous ouvrirons l’œil.
Chercher est la plus agréable des occupations, en voyage.
CHAPITRE V
LA RECHERCHE D’UNE ROUTE
_23 novembre._--De Boulak Bachi, c’est-à-dire de «la Tête de la Source»,
nous nous dirigeons vers la première passe dont on nous a menacés. Après
une demi-heure de marche au flanc de la gorge, nous descendons dans le
lit à sec d’un torrent et nous faisons halte au pied d’une montagne de
sable. C’est le Koum Davane qu’il faudra escalader. Il est vierge du
moindre sentier, et c’est à nous qu’échoit l’honneur d’en tracer un à
notre goût dans la poussière. Il est inutile de songer à remonter le
cours du torrent avec des chameaux et de suivre les ânes qu’on hisse
après les avoir déchargés comme s’ils étaient eux-mêmes des bagages. Le
sentier escarpé est interrompu par un véritable escalier qu’aucun animal
domestique ne saurait enjamber, sans l’aide des hommes. Force nous est
d’attaquer le Koum Davane.
Le sable est excessivement fin et il n’offre pas sur la pente assez de
résistance pour que les chameaux trouvent un point d’appui et posent
avec sûreté les larges tampons de leurs pieds malhabiles. Il leur arrive
souvent de tomber sur les genoux, et comme cette position est celle du
repos, ils s’y complaisent, laissant marcher ceux qui vont devant et
arrêtant les autres. Nos hommes se donnent une grande peine pour les
relever et ils n’y réussissent pas toujours. Ils les font avancer par
tous les moyens possibles; l’animal se traîne sur les genoux jusqu’au
point où le sable est plus solide, grâce à une touffe de tamarix, et
alors il se redresse d’un énergique coup de reins provoqué par le bâton
et des aménités.
Des chameaux ont contemplé d’en bas les désagréments éprouvés par leurs
camarades de l’avant-garde, et à peine ont-ils mis le pied sur le
sentier qu’ils se refusent à aller plus loin. On les sépare et un à un
on les oblige à l’escalade. Sur chaque plate-forme ou semblant de
plate-forme on fait halte et l’on prend du repos. Puis chacun tire
l’anneau de la bête en l’excitant par un cri de sa façon et s’égosille
pour lui donner du courage. Jamais les échos de la montagne n’ont
répercuté autant de jurons, d’exclamations, d’épithètes malsonnantes.
Avouons toutefois que le mot _our!_ est prononcé plus que les autres,
parce qu’il veut dire «tape! tape!»
Les ânes lourdement chargés et les moutons ferment la marche, le nez bas
et l’oreille pendant tristement.
Le 25 et Le 26 novembre sont consacrés au Tach Davane (Passe des
Pierres); notre troupe est harassée. Plusieurs ont saigné du nez, bien
que nous n’ayons pas atteint la hauteur du Mont-Blanc. La pente est si
raide, qu’on a dû par places hisser les chameaux et depuis le bas porter
les bagages à dos d’hommes. Nous sommes campés au milieu d’une étroite
vallée pierreuse, aride, sans eau, sans la moindre broussaille. Notre
provision de glace diminue et les bêtes n’ont pas bu depuis deux jours.
Aussi les nouveaux venus dans cette montagne désolée se laissent-ils
aller au découragement; on entend des réflexions de dépités. Le Doungane
en particulier est dans un état d’exaspération très grande. «Si plus
loin, dit-il, la route n’est pas meilleure, que deviendrons-nous? Et
nous avons peu d’espoir que cela change, car du haut de cette passe
maudite nous avons vu devant nous des montagnes entassées que dépassent
des pics blancs de neige. Où allons-nous?»
Et le petit Abdoullah s’approche du chamelier, dans l’espoir de manger
des pâtes à la chinoise. A peine a-t-il salué poliment que le grincheux
chamelier, lui lançant une bordée d’injures et de malédictions, le
chasse avec des airs de menace, montrant le poing fermé, crachant de
mépris et lui criant avec des sanglots de colère:
«Maudit chien, tu m’as trompé. Tu viens contempler ton œuvre. Hein!
hein! tu viens voir si je vais bientôt mourir. Va-t’en!»
Le petit Abdoullah bat en retraite, traînant la jambe, baissant la tête,
car il est sans force, et, j’en suis sûr, il est profondément désolé de
ne pouvoir manger de la pâte à la chinoise. Coupée fine, cuite à l’eau
et à la graisse, assaisonnée de sel et de poivre, elle constitue en
effet un aliment assez agréable à défaut d’autre chose.
La nuit du 27 est particulièrement mauvaise. Rachmed, parti à la chasse
des mégaloperdrix, ne rentre qu’à une heure avancée. L’inquiétude
passée, le mal de montagne tient longtemps les hommes éveillés. On les
entend s’agiter, se dresser sur le séant, car ils sont oppressés;
quelques-uns vomissent, et, sans interruption, ce sont des gémissements,
des plaintes en turc et en chinois; la passe est accablée d’injures.
Heureusement qu’Abdoullah Ousta promet pour le prochain camp une
rivière, des broussailles et même un peu d’herbe. La place sera bonne
pour un séjour, on y reposera, et, la force revenue, le courage renaîtra
parce qu’il n’est que «la conscience des forces qu’on a». Le
découragement vient précisément de la conscience qu’on n’a pas de
forces.
Le 27 novembre, nous partons par un vent de nord-ouest qui rend peu
supportables 13 degrés de froid; dans la nuit le minimum a été de -17
degrés.
Plus d’un dans notre bande souffle sur ses doigts en maniant les cordes
ou simplement une boussole ou un appareil photographique. Mais nous
descendons et le mal de montagne diminue, les têtes sont plus solides
sur les épaules, les bourdonnements dans les oreilles moins bruyants.
Quelques centaines de mètres en s’éloignant du ciel pour lequel
l’enveloppe de l’homme n’est point faite suffisent à remettre à peu près
ceux qui souffrent. Et lorsque nous sommes abrités du vent entre les
parois des ravins, on éprouve une sensation de bien-être.
En cinq heures de marche, nous arrivons par la petite passe de l’Obo
(Ilê Davane), sur les bords du Djahan Saï. Ses bords ont une collerette
de glace, mais au milieu l’eau coule rapide, claire et potable.
La journée du 27 est consacrée au repos. Dès le matin on nous annonce
qu’on a relevé des traces de yaks sauvages. Cela décide les chasseurs à
partir. La veille, ils sont allés poser des pièges dans l’espoir de
prendre des loups. Avant de se mettre en route pour la chasse, Abdoullah
Ousta et les siens essayent leurs fusils. Ils mesurent avec soin la
charge de poudre, enfoncent la petite balle, et ayant disposé un but à
quatre-vingt pas environ, ils plantent leurs fourches, visent lentement
et descendent la mèche avec mille précautions.
Ayant repris confiance dans leur arme en s’en servant plusieurs fois de
suite, ils ramassent des poignées de sable et les lancent en l’air à
diverses reprises. Ils considèrent attentivement la direction que prend
la poussière afin de connaître celle du vent et ils se mettent en marche
immédiatement, après avoir marmotté une prière et invoqué Allah. Ils
vont en présentant le flanc au vent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé des
traces, et contre lui dès qu’ils les suivent.
Ils reviennent le soir sans avoir pu tirer des koukou-iamanes qu’ils ont
vus et ils attribuent la défiance extrême de ces bêtes à ce qu’elles
nous auront aperçus la veille.
Dans les pièges il n’y avait pas la moindre prise pour les dédommager:
les loups cependant s’étaient approchés fort près de l’appât, mais ils
ne s’étaient pas laissés séduire. Cela prouve une fois de plus qu’en
voyage on ne doit pas compter sur le produit de la chasse pour nourrir
une caravane, à moins de faire passer la chasse avant l’exploration. Et
nous nous applaudissons d’avoir emmené un petit troupeau de moutons afin
de manger un peu de viande fraîche. On prend le plus gras des
vingt-quatre survivants, et Iça le dépouille en un instant.
Cependant, on raccommode les selles, les vêtements, on nettoie les
armes; et Rachmed fabrique une baguette de fusil avec une branche
empruntée aux broussailles d’à côté. Parpa recoud ses bottes de peau de
chameau sauvage avec des tendons d’antilope; il les assouplit en les
trempant dans sa tasse de thé. Les chevaux et les chameaux errent. Nos
chiens se disputent et s’arrachent les boyaux du mouton. Pour le
dépecer, deux hommes le supportent à l’aide d’un bâton passé sous le
tendon et appuyé sur leurs épaules.
On prépare un somptueux festin. On lave du riz pour le _palao_ qui
suivra le _kaverdak_ qu’on mangera d’abord: ce plat consistera en bas
morceaux que nous ferons sauter dans la graisse de mouton. On ne laisse
pas le kaverdak chanter longtemps dans la marmite et on le dévore à
peine cuit. Le petit Abdoullah, qui ne peut attendre le palao, obtient,
au moyen de supplications, une épaule pas complètement désossée; il la
calcine à la flamme et la déchiquette avec les dents et les doigts en se
plaignant: «Voilà le Tibet qui commence, voilà sa cuisine!» et il pousse
un soupir. On éclaire la marmite avec une branche qu’on arrose de
graisse pour la transformer en torche. C’est là une prodigalité que l’on
ne se permettra pas dans un mois, soyez-en sûr. On ne fera pas flamber
la précieuse graisse de mouton lorsque la crainte de manquer de vivres
hantera les cervelles. Aux fumeurs on passe du feu avec un tison qu’on
éteint chaque fois en le piquant dans le sable par économie.
Personne qui ne fasse honneur au banquet en plein air. Les mâchoires
fonctionnent avec énergie. Rachmed, montrant les rangs des dévorants,
dit: «Nous ne manquons pas de guerriers pour livrer des batailles de ce
genre!» Le feu éclaire les figures tannées et les dents blanches des
mangeurs agenouillés. Ils puisent avec la main dans les écuelles et
happent les poignées de riz qu’ils se jettent dans la bouche. Tous sont
enveloppés dans leurs pelisses bouffantes et forment un groupe de masses
informes. Ils avalent jusqu’à réplétion parfaite.
Les restes, qui sont considérables, sont portés aux Lobis par le plus
jeune. Seuls les chefs de ces gens avaient pris part au repas. L’arrivée
de la marmite à moitié pleine jette la joie sur la figure de ces
sauvages. C’est pour tout le monde une bien belle soirée qui fait
oublier les fatigues et les ennuis des jours précédents. Nous avons même
de la musique, car Tokta a emporté son instrument, son _Allah-rabôb_,
comme il le nomme.
Il nous chante toujours à peu près les mêmes airs que nous avons déjà
entendus. Ils sont diablement mélancoliques. Ici on les écoute avec
plaisir. Je le répète, ils sont de circonstance.
Le Doungane, que la possibilité d’abreuver ses chameaux a rendu aimable,
tient à son tour table ouverte. Il offre à qui en veut des pâtes à la
chinoise. Malgré un repas copieux à peine achevé, nous en voyons qui
acceptent l’invitation que Niaz a transmise. Si l’on ne connaissait les
estomacs des hommes qui vivent au grand air, on aurait des craintes pour
la santé des redîneurs. Ils reviennent à nos feux sans être incommodés
de ce deuxième repas. Puis on se couche. On s’endort en songeant que les
passes de l’Altyn Tagh sont derrière nous. C’est le tour du Tchimène
Tagh. La plupart des hommes dorment sans se déshabiller, se contentant
de tirer les bras hors des larges manches de leurs pelisses. Les Lobis
se déshabillent et dorment complètement nus dans le tas de leurs
vêtements où ils s’enfouissent. Auparavant ils les chauffent à la flamme
pour les sécher et chasser la vermine. Ils ne s’abritent pas du vent
derrière leurs ballots, mais derrière le feu, de sorte que le vent
souffle sur eux la chaleur du foyer. Leur procédé est le meilleur
lorsqu’on n’a pas d’autre abri que les belles étoiles.
Le 3 décembre, nous sommes à Ouzoun Tchor (la Grande Saline). Nous y
sommes arrivés en passant par Pachalik, Kara Choto et Mandaïlik. Ces
noms ne signifient pas que nous avons rencontré des habitations ou des
hommes. Nous avons chevauché dans le désert ondulé, sous un ciel
généralement empoussiéré par le vent du nord-ouest. Nous avons suivi à
peu près la route de Carey, mais sans trouver d’eau, là où en mai il
avait vu des ruisseaux couler. Nous avons dû emporter de la glace dans
des sacs.
Un homme nous annonce qu’il a vu des empreintes de chameaux, empreintes
de date déjà reculée. Le Doungane les examine et ne voit rien qui lui
indique que ce soit une bête sauvage. Il conduit des chameaux depuis
qu’il peut marcher, il les connaît bien, et, après avoir examiné du
crottin déjà vieux, tombé près de ces empreintes, il conclut que dans
tout ce qu’il a examiné, rien ne diffère des animaux domestiques.
Peut-être une caravane a-t-elle envoyé des hommes chercher du sel? d’où
ces traces au bord de la saline. Ou bien des chameaux sauvages sont-ils
venus prendre une sorte d’apéritif? On fait des suppositions. La
curiosité est excitée. On espère du nouveau.
Peut-être ces traces marquent-elles le voisinage de la route du Sud; on
ne veut pas croire à pareil bonheur.
Les chasseurs s’en vont dans toutes les directions. Quant à moi, je m’en
vais du côté de ces traces. Je grimpe sur les collines, j’erre, l’œil à
mes pieds. Au sud de notre camp est posée la plus nue, la plus striée,
la plus ridée, la plus caduque des montagnes. Elle s’use, elle est usée.
Au bas de ses contreforts, le sel met comme une moisissure. En
gravissant ses pentes, le pied enfonce dans la poussière. On casse ses
débris plus facilement que le sucre. M’arrêtant à la pointe d’un piton
afin de considérer le paysage, je m’assieds, et ce qui me semblait un
rocher a la fragilité incroyable d’une momie, se réduit en poudre au
moindre contact.
Dans la grande vasque à l’est, s’étale la large plaque vert jaune de
l’Ouzoun Tchor; elle est marbrée de bandes de sel. Tout à fait au bas,
entre levant et midi, le miroir d’un petit lac s’arrondit; les collines
y plongent leurs silhouettes. Auprès, on distingue des koulanes
broutant, regardant, puis disparaissant au grand galop de la peur.
Au delà de la vasque enfermant la saline, une steppe s’élève
insensiblement jusqu’à d’autres montagnes perdant leurs sommets dans le
brouillard. Cette chaîne s’abaisse vers le nord et semble se rattacher à
d’autres montagnes déchiquetées. Celles-ci ferment l’horizon et laissent
passer au couchant des cimes blanches.
Derrière nous--nous voulons dire là où nous avons passé hier,--les
broussailles mettent comme des taches de gale sur la steppe grise dont
la courbe, plus loin, se dessine mal dans une buée vibrant à l’ardeur du
soleil.
Puis des mirages trompent l’œil et se rient de la raison. Le petit lac
prend les apparences d’une mer dont l’eau monte comme par l’effet d’un
déluge subit et touche un continent lointain qui a l’aspect de la
Corse...
Des coups de fusil me font retourner au camp. Près de la montagne on
voit les restes d’un koulane dévoré par les loups.
Dans la broussaille je trouve des vestiges d’hommes. On a gîté là. La
place est fort bien choisie. On a dormi à cette place plusieurs fois, on
a allumé du feu, mangé du koulane, dont il reste des fragments de côtes,
des mèches de poil aux branches. Un marcheur a abandonné un bas de cuir
fait de peau d’yak. La dernière troupe qui s’est abritée ici était assez
nombreuse, car elle possédait plusieurs ânes, ainsi que le prouvent de
petits tas correspondant à autant d’animaux.
En rentrant au camp, j’apprends que Henri d’Orléans a tué un beau
koulane mâle, le premier jusqu’à présent. Deux hommes sont partis, ils
le dépouilleront à la hâte avant la gelée et rapporteront sa peau ainsi
qu’un peu de viande.
Ce 4 décembre, nous constatons que le minimum de la nuit a été -29
degrés. Heureusement la brise de nord-ouest est excessivement légère.
Avant de commencer les préparatifs de départ, nous attendons que le
soleil ait dégourdi les hommes et dégelé les cordes. Nous buvons le thé,
lorsque Timour pousse une exclamation. Tous les hommes se dressent et
regardent précipitamment dans la direction des broussailles où hier j’ai
trouvé un gîte. Avec ma lorgnette je distingue assez nettement deux ou
trois ânes et quelques hommes armés de fusils. Ils disparaissent. Un
mince filet de fumée s’élance et nous comprenons sans peine que ces
voyageurs sont arrivés à la moitié de leur étape et qu’ils vont préparer
leur nourriture.
Nous leur envoyons immédiatement Abdoullah Ousta qui suppose que ce sont
des Lobis. Rachmed reçoit l’ordre de rejoindre le vieux afin de
l’empêcher de prévenir les nouveaux venus contre nous. Car nous comptons
cette fois obtenir quelques renseignements. Mais le vieil Abdoullah
devine sans doute notre pensée, car il presse le pas et nous doutons que
Rachmed arrive à propos.
Bientôt quatre hommes se dirigent vers notre camp. Deux anciens viennent
nous offrir des présents. Ils déposent devant nous trois peaux de
renard, une peau de loup. Ils ne laissent pas d’être intimidés par notre
présence. Nos gens les entourent, leur serrent les mains: «Salamat!
Salamat! Soyez bienvenus! Soyez bienvenus!» On les invite à s’asseoir
près du feu. Ils n’osent croiser les jambes, ils sont mal à l’aise et se
tiennent accroupis un genou à terre. Ils roulent des yeux effarés.
On les traite avec bienveillance, on leur donne de la viande cuite, du
thé, du pain, du sucre. Ils mettent de côté la viande cuite, boivent le
thé avec avidité, touchent à peine le sucre, et l’ayant passé sur leur
langue ils le serrent dans leur main; quant au pain, ils le rompent avec
soin, ils le mangent avec religion comme un mets qui honorerait leur
corps. Leurs figures se détendent enfin, elles expriment le bonheur.
L’un d’eux, à barbe plus fournie qui nous l’a fait baptiser Tzigane, se
penche vers son voisin et tout doucement chuchote quelques mots en
souriant. Ils échangent un regard difficile à traduire et où il y a de
l’étonnement, l’étonnement d’être aussi bien traités.
Nous profitons de leurs bonnes dispositions pour les questionner:
«Avez-vous vu le fils de votre ami Abdoullah Ousta?
--Oui, répond le moins barbu; il n’a pas trouvé beaucoup d’or et il
chasse. Il est en bonne santé.
--Avez-vous fait bonne chasse?
--Nous avons tué six koulanes et pris au piège trois renards et un loup.
--En combien de temps?
--En un mois. Aussi nous sommes à court de vivres, et depuis deux
semaines nous nous nourrissons de viande que nous faisons dégeler.
--N’avez-vous que de la viande?
--Un peu de blé grillé et du sel autant que nous voulons. Nous le
prenons sur les bords de l’Ouzoun Tchor.
--Avez-vous vu des Kalmouks?
--Non, nous n’avons rencontré que des gens de Tcharkalik.
--Avez-vous vu des traces de chameaux sauvages?
--Non, quoique nous sachions qu’ils errent quelquefois dans cette
région.
--Connaissez-vous les chemins?
--Abdoullah Ousta les connaît mieux que nous, c’est une barbe blanche.
--Alors vous n’avez pas vu de Kalmouks?
--Non, pas un seul. Ils vivent au delà du Tchimène Tagh, qui est la
frontière que nous nous sommes donnée d’un commun accord. Nous ne
chassons pas au delà.»
Il est impossible de tirer un renseignement. Nous finissons par croire
qu’ils n’ont rien à cacher. Nous les remercions et nos hommes les
chargent de commissions pour Tcharkalik.
Ce matin, nos gens ont reçu chacun un morceau de sucre, ils l’adressent,
Tokta à son petit garçon, Timour à sa femme, avec la recommandation
qu’elle prenne patience et n’abandonne pas le foyer; Iça, au fils de son
maître l’aksakal.
Ainsi que je l’ai déjà dit, Iça avait la mauvaise habitude de fumer le
hachich; aussi Rachmed l’appelait Bangi, c’est-à-dire fumeur de hachich.
Iça, très vexé de cette appellation, se plaignait à moi, mais je le
raisonnais et il convenait avec bonne foi qu’il méritait ce nom: «Ne
fume plus, lui dis-je, on te traitera alors en bon musulman et de plus
je te ferai un présent.» Et un beau matin, Iça a brisé sa pipe à
hachich. Il lui restait un peu de _bang_ dans son sac; il profite du
passage des chasseurs pour l’envoyer à ses amis et il leur fait dire:
«Vous feriez bien de ne plus fumer le bang, mais si cela vous plaît,
fumez celui-ci qu’Iça vous envoie et adressez des prières à Allah;
demandez-lui que notre voyage réussisse.»
Là-dessus les chasseurs s’éloignent après un «Allah est grand!» dit en
commun.
Il faut partir et l’on plie les tentes lestement. En cinq quarts d’heure
nous arrivons à la corne de l’Ouzoun Tchor, qui n’est pas gelée et où
nous enfonçons dans une épaisse couche de sel. On contourne l’extrémité
du lac en suivant près de la montagne une sente assez étroite, menant au
défilé qu’on appelle Le «Cou de l’Ouzoun Tchor» (Ouzoun Chornin Boïni).
Nous revoyons les traces de chameaux. Personne ne voit une différence
avec les animaux domestiques. Peut-être sont-ce des chameaux sauvages?
Le Doungane constate que ceux-ci ont été nourris comme les siens, c’est
tout ce qu’il peut affirmer. Nous discutons à ce sujet et je me dis que
les arguments des uns valent les arguments des autres.
Nous chevauchons tranquillement et soudain tous nous nous interpellons,
on se rassemble, on crie «regarde, regarde», «des chameaux!» dit
celui-ci; «non, des yaks!» dit celui-là.
Une chose certaine est qu’à sept ou huit kilomètres monte lentement vers
l’est la file d’une caravane. Je puis distinguer à la lorgnette que ce
sont des bêtes chargées conduites par des cavaliers. Nous concluons de
l’allure régulière et du bel ordre de marche que c’est une caravane de
chameaux.
Immédiatement nous ordonnons à Abdoullah et Akhan, notre Chinois, de
joindre à tout prix ces voyageurs, que nous supposons être des pèlerins
de la suite du khan des Torgoutes qui a passé récemment par le Lob Nor.
Ils les questionneront et examineront l’état des bêtes. Tandis qu’ils
poursuivent avec ardeur les pèlerins, nous continuons gaiement notre
route et les langues vont leur train. Personne qui ne voie l’avenir en
beau.
Puis nous entrons dans le défilé de l’Ouzoun Tchor. Il se rétrécit à
mesure qu’on s’élève. La caravane vient de le traverser. Ses chameaux
ont laissé sur la terre molle de belles empreintes. Et cela prouve qu’on
peut voyager plus loin avec des chameaux. Mais de quel côté se dirigent
les traces?
Nous retrouvons aussi celles des chasseurs lobis, il est probable qu’ils
n’ont pas vu les pèlerins.
A examiner le terrain, nous perdons un peu de temps et cela permet à nos
Lobis de nous devancer et d’arriver à la sortie du défilé. Ils n’ont pas
repris la route des pèlerins, dont les traces suivent un sentier facile
à travers les collines à droite du défilé.
Notre premier mouvement est de faire rétrograder l’avant-garde et de
prendre cette nouvelle route. Mais Abdoullah Ousta nous en détourne.
«La route est très mauvaise, je vous assure, très mauvaise.»