maître dans l’art de travailler le fer, qui est de Lob. Autrefois
Tokta--c’est le nom du chanteur--a rendu un service considérable au
vieil Abdoullah. Celui-ci se serait égaré en poursuivant des chameaux
sauvages, il n’aurait pu rejoindre ses compagnons, et Tokta serait
survenu fort à propos pour secourir le chasseur, fatigué et mourant de
faim. Depuis ce jour une amitié solide lie ces deux hommes.
Nous avons commandé du fer, des clous, des piquets à Abdoullah Ousta et
nous espérons l’enrôler. D’après Tokta, personne ne connaît mieux la
montagne que le vieux maître, qui est encore très vigoureux, quoique sa
barbe soit grisonnante.
S’il consent à partir avec nous, sa décision en entraînera beaucoup
d’autres.
Voilà de bonnes paroles; on nous fait bonne figure, on promet tout, mais
attendons la fin.
Tokta, avant de nous quitter, assure qu’on nous aidera si les barbes
blanches des Lobis ne s’y opposent pas. Les Khotanlis nous seraient
acquis.
Rachmed prétend qu’on doit croire Tokta:
«J’en suis sûr, dit-il, il nous accompagnera, car il est Saïa.
--Qu’est cela, «Saïa»?
--Un homme comme nous, qui ne peut rester en place, par la faute de sa
mère.
--Explique-toi.
--Oui, voilà ce qui m’est arrivé, ce qui a dû arriver à Tokta. Nos mères
étant grosses de nous ont voyagé à dos de chameau dans le désert, elles
ont promené un regard tout autour d’elles en cherchant à voir au delà de
l’horizon et elles ont fait de nous des «Saïa», des coureurs de grands
chemins, voulant toujours voir au delà de l’horizon. Et voilà pourquoi
nous allons encore marcher vers le sud, et Allah seul peut dire quand et
où nous nous arrêterons. Et nous ferons bien de partir, car la route me
paraît longue et ces maudits chameaux ne vont guère vite: qu’Allah nous
aide!»
Là-dessus Rachmed me reproche de l’avoir pris à mon service alors qu’il
avait à peine de la barbe, de lui avoir fait pousser plus de cheveux
blancs qu’il n’en a de noirs, et, par de trop longues absences, fait
«rater» plusieurs mariages avantageux. Puis, comme il est mobile, il
passe à un autre ordre d’idées, fait une farce à son voisin et l’accable
de ces injures que les Ousbegs profèrent sans méchanceté.
Rachmed a raison: il est temps de partir, mais tout n’est pas encore
prêt; il faut que le Doungane se décide à nous accompagner, et alors on
partagera les charges, on les préparera selon la force des bêtes. Au
moins quarante ânes et dix hommes nous sont nécessaires pour soulager un
peu nos bêtes et les nourrir aussi bien que les hommes durant un mois.
Les Khontalis nous ont presque promis la moitié; mais les Lobis
fourniront-ils l’autre moitié? Se mettre en marche en étant bien prêt à
tout événement est chose difficile. Nous nous en apercevons une fois de
plus, et Rachmed ne laisse pas de manifester confidentiellement quelques
craintes au sujet du Doungane et des Lobis.
Nous organisons le retour de nos trois Sibériens. Ils retourneront à
Kouldja avec nos collections, nos lettres, et le consul russe les
expédiera à Paris par la Russie. Nous leurs donnons des chameaux pour
transporter les ballots à Kourla, où ils achèteront un _arba_, car leur
intention est de revenir par la route impériale d’Ouroumtsi en
contournant les Monts Célestes. On les munit de provisions et de
munitions. Nous aurions bien voulu en garder au moins un avec nous; mais
l’un, Borodine, était marié; l’autre, Maltzeff, avait fait cette route
afin de rassembler une petite somme destinée à célébrer ses noces: une
fiancée l’attendait à la maison. Quant à notre préparateur, Kouznetzoff,
que nous avions engagé à Tioumen, il ne nous aurait pas été aussi utile
que n’importe lequel des deux autres, étant plus jeune et impropre aux
durs travaux. Mais, comme préparateur naturaliste, il a toujours fait
preuve de la plus grande conscience et de beaucoup de bonne volonté.
Tout ce qu’il fait est bien fait; il a du soin, de l’ordre, de la
patience. Nous ne saurions trop le louer et le remercier. Il est prêt
pour prendre part à une exploration quelconque.
Nous prions la municipalité de nous fournir, à un prix qu’on débattra,
des hommes et des ânes qui porteront une partie de nos provisions
jusqu’aux environs du Kizil Sou en suivant la route de Bogalik. Cette
demande est faite le 12; on nous apportera la réponse le lendemain après
avoir tenu conseil.
Le 13 novembre, dans la matinée, nous voyons une troupe s’approcher de
notre camp. Presque tout le village est là. Khotanlis et Lobis sont
présents. Ils s’arrêtent au bord de l’aire qui figure notre domaine
momentané, et un grand gaillard à barbiche menue que nous n’avons pas
encore vu prend la parole et s’explique avec Rachmed qui reçoit. Les
Dounganes s’efforcent de comprendre. L’orateur, nous dit-on, est le chef
le plus considérable des Lobis. En peu de mots, il expose que «l’on ne
nous donnera ni hommes, ni ânes, parce que le froid est trop rigoureux
dans la montagne; que la parcourir en cette saison, c’est y chercher la
mort», etc.
Rachmed insiste doucement; il rappelle «le bien que nous avons fait au
pays, l’argent que nous lui laissons, les prix élevés que nous avons
payé chaque chose dans le but d’aider aux pauvres vendeurs. Et les
promesses qu’on nous faisait hier encore. Comment advient-il que l’on ne
veuille plus les tenir? Avons-nous dit que nous ne payerions pas les
services qu’on nous offrait? L’accord semblait régner entre nous: d’où
vient ce changement?» etc.
Entre temps nous apprenons que des ordres secrets seraient venus de
Kourla. Les chefs lobis auraient reçu défense de nous aider, et, comme
ils ont demandé l’aide des Chinois contre les Khotanlis, ils seraient
décidés à obéir et à obstructionner...
Le chef lobi devient arrogant et il s’écrie: «Par Jupiter! si tu veux
des ânes, tu les payeras deux fois leur valeur, et moi je ne t’en
vendrai point. Quant à des hommes pour vous servir, il n’en sortira pas
un du pays. Nous ne vous devons rien, nous ne vous payons pas l’impôt,
nous le payons aux Chinois. Non, nous ne vous devons rien. Vous ne nous
faites pas peur, nous avons le nombre; nous sommes des braves, vous ne
nous faites pas peur...»
Comme il disait ces mots, Rachmed, qui voyait, qui sentait la nécessité
d’agir, emploie des arguments _ad hominem_, et il rosse ce grand
orateur. Les siens veulent le défendre, nous les repoussons en les
menaçant de nos armes et nous gardons à notre disposition le chef des
rebelles. Nous annonçons que nous ne le lâcherons que contre les
dix-huit ânes et les cinq hommes qui constituent le contingent que les
Lobis doivent fournir.
Les Khotanlis interviennent alors, ils servent de médiateurs entre les
deux partis, implorent pour le chef, de qui la tête est très basse, et
nous demandent de la patience; ils promettent de tout arranger.
On entend des clameurs de femmes sur les toits et dans la brousse, les
chiens aboient, les ânes braient; c’est un bruit d’émeute.
Cependant le chef en notre pouvoir est consolé avec une tasse de thé et
du sucre. Timour l’engage à revenir à de bons sentiments, attendu qu’il
a tout à gagner à nous obéir et que nous ne lui rendrons certainement
pas la liberté avant que nous soyons assurés de son concours.
Le chef fait demander l’un des siens et lui donne des ordres: «Qu’on
leur donne ce qu’ils réclament.» Ce messager retourne à l’assemblée,
tenue à distance, devant le palais d’un chef ayant une femme de Lob,
quoiqu’il soit originaire de Khotan. Et immédiatement des ambassadeurs
viennent nous trouver. Ils demandent la libération du roi. Mais nous
refusons, il nous faut des garanties. Ils s’éloignent, tiennent de
nouveau conseil et reviennent en chœur. Les barbes blanches jurent qu’on
nous donnera autant d’ânes, de guides, de chasseurs que nous désirons.
Mais ils ne dépasseront pas le pays des Kalmouks du Tsaïdam.
«Nous ne pouvons pas vous montrer les ânes, disent-ils, le temps de les
rassembler nous ayant manqué, mais voici les cinq Lobis qui vous
accompagneront.» On les fait sortir de la foule, on les met sur une
ligne et l’on nous prie de les examiner. Et ce sont des affirmations par
la barbe, par Jupiter: tous les dieux sont invoqués. La foule approuve,
gesticule, élève la voix, et tout autour de nous ce ne sont que gens
souriant, agitant les bras avec des gestes suppliants, montrant des
dents affables, et renforçant à propos par des exclamations les raisons
de celui qui parle.
«Laissez aller le chef, disent-ils: c’est un brave homme, il n’a pas de
mauvaises intentions.»
Le grand chef, rendu à la liberté, ne tarde pas à venir nous faire ses
adieux, et, le nez légèrement enflé, il renouvelle les promesses déjà
faites, et jure qu’il a donné des ordres et qu’ils seront exécutés.
Après de longues politesses, il monte à cheval et part.
Le 16 novembre au soir, les charges sont préparées, nous sommes parés,
comme disent les marins. Nous emportons même sept cents petites bottes
de foin afin de soutenir les forces de nos chevaux, condamnés à mourir
les premiers.
Nous avons tenu compte des probabilités, des certitudes de mort, dans
nos calculs, pour établir le nombre des rations à emporter; il est
proportionné au nombre des bêtes de somme dont nous disposons pour le
transport, mais les charges «doivent» diminuer en même temps que les
bêtes mourront, de telle façon que les survivantes n’aient pas une
surcharge au moment où leurs forces seront moindres. L’expérience nous
permet de fixer à peu près à l’avance ce qu’il faut pour nourrir les
quatorze hommes de notre armée régulière durant cinq et, à la rigueur,
six mois.
La vue de ces sacs pleins, de ces coffres bourrés inspire confiance à
Rachmed. «Qu’Allah nous aide, dit-il, et tout ira bien.»
Pourtant nous n’irions pas bien loin, au dire des indigènes, car des
chameaux ne pourraient passer par l’Altyn Tagh en suivant la route de
l’Anglais Carey. Et selon le «Petit Homme», Prjevalski aurait été du
même avis. Il nous tarde d’aller voir les obstacles, aussi le départ est
fixé irrévocablement au 17 novembre. En avant!
Le 17 novembre, le chargement des bêtes s’opère avec un brouhaha de
parlement le jour d’une interpellation. Toute la population est
présente. Il y a les femmes, les amis, les enfants, les parents des
partants et les curieux: c’est dire qu’il ne manque personne. Les
hommes, au premier rang, regardent, bavardent; les femmes plus loin
jacassent; quelques fillettes hardies se glissent parmi les petits
garçons. Ce monde n’est pas attiré que par le spectacle du départ. Il
est là aussi pour la même raison que la nuée de moineaux qui s’est
assemblée sur les saules près du camp. Les moineaux pépient gaiement
parce qu’ils savent que dans un instant ils s’abattront sur le camp
abandonné et picoreront les grains d’orge qu’ils voient bien. Les
badauds en feront autant, et, s’ils n’étaient contenus par la crainte,
ils se précipiteraient sur les boîtes vides, ils s’arracheraient les
chiffons de toile; déjà ils se disputent des riens qu’ils ont pu
ramasser. Un enfant à pu saisir une boîte à conserves; il veut la porter
à la maison, et il fuit à toutes jambes, poursuivi par ses camarades.
Enfin la caravane est prête et nous partons. Le soleil luit. Les chefs,
à cheval, nous accompagnent. Ils iront avec nous jusqu’au camp, à
quelques kilomètres de Tcharkalik, la première étape étant toujours très
courte. Celle-ci finit au seuil du désert, de l’autre côté de la petite
rivière qui fait l’oasis et où nous boirons encore une fois de bonne
eau. Une bonne eau est pour nous autres la plus délicieuse des boissons.
En avons-nous bu de l’eau saumâtre!
Quarante minutes de cheval suffisent pour sortir de l’oasis et arriver
au désert qui guette le voyageur. En quittant la selle pour nous
installer sur le feutre où les chefs nous ont offert le «coup de
l’étrier», nous jetons un regard au Gobi: il nous sourit avec des
mirages de beaux lacs. Nous savons à quoi nous en tenir, nous savons ce
que valent de telles promesses. Au sud-est on devine les montagnes dans
la brume. Elles nous attendent.
Avant le coucher du soleil, les anciens nous font leurs adieux. Le chef
rossé est du nombre, et il n’est pas le moins cordial; nous lui faisons
un beau cadeau. Les autres reçoivent aussi des souvenirs.
«Qu’Allah vous accorde un bon voyage! disent-ils; qu’il fasse que votre
santé soit toujours bonne et que vous rentriez sains et saufs auprès des
vôtres qui habitent si loin de nous!
«Nous sommes pauvres et nous n’avons pu vous être aussi agréables que
notre cœur le souhaitait. Veuillez nous pardonner. Qu’Allah vous
protège! Qu’Allah vous protège!»
Nous leur serrons les mains, nous les remercions. Nous regrettons qu’il
y ait eu un petit malentendu; ils n’avaient jamais vu de gens de notre
race et ils étaient défiants. Nous espérons qu’ils recevront désormais
les nôtres à cœur ouvert, qu’ils ne garderont pas de nous un mauvais
souvenir, et qu’ils nous considéreront comme des amis.
«Oui, nous sommes amis, nous sommes amis, répètent-ils en nous serrant
les mains. Qu’Allah vous protège!»
Après quoi ils échangent des recommandations avec les chasseurs et les
chercheurs d’or, qui sont décidés à nous suivre. «Veille sur mon père;
aie soin de mon bétail; fais prendre patience à ma femme: donne-lui du
blé à crédit, je te payerai au retour. Porte-toi bien! Qu’Allah vous
protège!» etc. Puis ils s’embrassent, ceux du même sang sur la bouche;
les autres pressent la main de leurs aînés qui leur déposent un baiser
sur le front. Une barbe blanche récite ensuite une _fatiha_ à haute
voix, et, la prière terminée, tous portent les mains à la barbe en
criant: «Allah est grand! Allah est grand!»; alors les uns s’en vont,
les autres restent et vaquent immédiatement à leurs occupations.
La femme de Timour, petite brune alerte, est restée près de son mari.
Elle coud des sacs agilement, tandis que son petit garçon, de quatre ans
environ, tout de peau de mouton habillé, figure sale, nez épaté, et
roulant les petits yeux noirs et vifs de son père, s’amuse à frapper
contre les coffres en chantant: «Il n’y a de Dieu qu’Allah!» Puis, le
soleil se couchant, nos trois Russes se décident à quitter leurs
compagnons de route. Après échange d’embrassades et de souhaits, ils
retournent à notre camp du matin, où ils ont laissé leurs bagages à
l’abandon.
Nous espérons que les lettres qu’ils emportent seront en Europe dans
trois mois environ. On s’endort après avoir bavardé de l’avenir. Tous
nous sommes tombés d’accord que jusqu’à ce jour nous avons pleinement
réussi dans tout ce que nous avons entrepris.
_18 novembre._--Le minimum de la nuit n’a été que de -9 degrés, mais ces
neuf degrés suffisent pour geler la rivière et nous allons lui emprunter
sa glace. Aujourd’hui nous ne trouverons pas d’eau potable au camp du
soir, nous emportons des sacs de glaçons. Dorénavant nous n’aurons pas
d’autre boisson.
Nous sommes dans le désert pétré et nu. A notre droite, une masse sombre
se dessine mal sous la gaze d’un léger brouillard, et le vieil Abdoullah
dit: «C’est l’Altyn Tagh», les montagnes d’Or qui ne se sont pas encore
montrées depuis que nous sommes auprès d’elles. Elles semblent hautes,
mais on ne distingue aucun détail; aucune cime n’est visible. «De
l’autre côté, ajoute Abdoullah Ousta, commence le pays des vents de
glace. Vous aurez froid, très froid dans ce pays-là.»
Notre troupe est silencieuse. Nos hommes ne bavardent pas gaiement comme
d’habitude; chacun fouette machinalement son cheval, le regard fixe. Les
lendemains de séparation sont toujours semblables, surtout s’ils
coïncident avec un départ vers l’inconnu: on n’est pas encore en selle,
ni au physique ni au moral, d’où des rêveries.
Nous nous rapprochons des tertres de sables semés à notre gauche,
l’avant-garde du Gobi; c’est là que nous camperons, paraît-il. La steppe
est aride et nous la quittons.
Soudain voilà nos ânes, nos moutons,--car nous emmenons un troupeau de
moutons, vivres qui se transportent eux-mêmes,--ils sont chassés par de
souples marcheurs vêtus de bure blanche, et au soleil ce spectacle est
un joli Guillaumet. Nous passons du sable à des takirs de fine argile,
puis nous retournons au sable, et péniblement nous gravissons et
descendons les monticules formés par des émiettements de la montagne et
des balayures de la plaine.
Abdoullah Ousta s’arrête, descend de cheval et dit: «Je vais chercher
par ici.» Dans le fond des vasques de sable apparaissent à la surface
comme des moisissures. C’est du sel qui indique le voisinage de
l’humidité, et, plus loin, le vieux guide tend le doigt vers un petit
trou: «On creusera là.» En effet le niveau de l’eau est à une faible
profondeur. Les ânes déchargés, les âniers saisissent leurs pioches, et
une fontaine est créée; un trou se remplit d’eau salpêtrée. On donne à
boire aux bêtes, on les rationne.
Nous préparons un peu de thé, que nous buvons en attendant la glace
chargée sur les chameaux. Il n’est pas très bon, mais nous refaisons
l’apprentissage du désert. Je l’ai souvent observé: chaque fois qu’on
reprend le large, il y a des malades dans la caravane. Aujourd’hui
quatre ou cinq déclarent être brisés, et cependant l’étape a été courte,
et on l’a faite par un temps superbe. C’est ce qu’on pourrait appeler le
mal de mer du désert, comparable au malaise qu’éprouvent certains marins
pendant les premiers jours de traversée.
Cette place s’appelle Yandachkak; on y trouve beaucoup de _ioulgoun_
(tamarix); aussi notre campement bien illuminé me rappelle certain
campement de l’Oust-Ourt où le _saksaoul_ abondait.
Un chant s’élève. C’est Tokta, notre poète, qui gratte son allah-rabôb.
Sa voix est très pure. Le chant est d’une grande tristesse; il est
charmant dans ce paysage, il semble inspiré par le sable, par le trou où
l’on puise une eau salée, par la stérilité de la terre. C’est d’un homme
qui s’avoue vaincu par la nature; c’est une vraie plainte de captif se
demandant s’il pourra s’échapper de la solitude menaçante où il est
pris. Les Israélites devaient chanter leurs psaumes sur un air semblable
lorsqu’ils se reposaient de leurs travaux d’esclaves, le soir, sur les
quais de Babylone, ou bien lorsqu’ils s’exposaient à la brise, accroupis
sur le toit des maisons à Samarcande, du temps de Salmanazar.
_19 novembre._--Au réveil, la première nouvelle est que les chameaux
manquent. Les hommes partent dans toutes les directions. Habitués à
boire copieusement chaque jour, ils sont sans doute retournés à la
rivière près de laquelle nous campions la veille.
Le sable, retenu par des tamarix, forme un petit pic; je grimpe en haut
afin de voir si nos chameaux sont retrouvés. Je ne tarde pas à voir dans
le désert des cavaliers qui les ramènent. Sauf eux, rien. A ma droite,
des vagues de sable, des touffes de ioulgoun; à ma gauche, les montagnes
jaillissent de la brume; au-dessous de moi s’étend la plaine nue,
pierreuse. Deux fois mon œil circule autour de l’horizon sans voir trace
de vie. Il y a vraiment de quoi s’étonner des feux du camp, du bruit des
voix, du gargarisme des chameaux. Pourquoi des êtres ici? On ne peut que
passer en de tels endroits, et la seule habitation qui convienne, le
seul abri qu’il faut dresser est une légère tente de toile. On l’abat,
et l’on se sauve plus loin.
Ayant marché pendant six heures presque droit sur l’est, nous nous
arrêtons dans une vallée où bruit le Djahan Saï, qui porte aussi le nom
de Kountchi Kan, un grand chef de Lob. Il serait venu autrefois du
Tsaïdam avec des troupeaux. Ayant découvert cette rivière en chassant,
il la trouva belle et vint en habiter les bords avec sa famille. «Cela
est arrivé il y a des années, des années», dit Abdoullah Ousta.
Nous allons camper à Tchoukour Saï. En chemin nous rencontrons des
saksaouls; nos hommes s’empressent d’en emporter quelques fagots.
Ils savent que nul bois dans ces régions ne produit plus de chaleur que
le saksaoul. Ces arbustes avaient leurs graines, mais mauvaises,
malheureusement. Ils sont en état de décrépitude et disparaissent, ne
pouvant plus se propager.
Notre camp est dans le désert, au delà du Tchoukour Saï, gorge profonde
où l’on ne trouve plus une goutte d’eau. Demain nous séjournerons à
cette place. Nous envoyons les bêtes paître dans la montagne près de
l’eau: des chasseurs les accompagnent avec des vivres; ils ne
reviendront que le lendemain soir. Il est indispensable d’entreprendre
le passage du Koum Davane et du Tach Davane avec des bêtes bien
portantes.
La journée du 21 novembre est consacrée au repos; la nuit n’a pas été
froide, -2 degrés avec une très légère brise nord-ouest. Dans la journée
+10 degrés, température très agréable, due à un air moins sec.
Superbe journée, employée à des réparations, à des nettoyages divers.
Tout le monde est gai, sauf le chamelier doungane, qui a posé son
bivouac à distance du nôtre. Il boude.
Son serviteur Niaz nous annonce que l’humeur du maître est plus
insupportable que jamais. Le Doungane se plaint d’avoir été trompé, et
il répète sans cesse: «On m’a donné de belles paroles, où allons-nous?
Je le vois clairement, la route est mauvaise. Qui pourrait dire où nous
allons? Est-ce là un chemin de marchands? Ah oui! on m’a mis dans un
sac!»
«Oui, dit Niaz, je ne puis plus vivre à ses côtés. Il va comme un chien
à qui l’on a mis la corde au cou, mais c’est un chien méchant, il me
montre sans cesse les dents.» Aussi ce pauvre garçon se plaît-il auprès
du feu de nos hommes, où il est toujours accueilli par une tasse de thé.
Demain la journée sera fatigante. Une gorge étroite nous attend où les
chameaux ne pourront peut-être pas passer.
Le 22 novembre, à trois quarts d’heure du camp, après une petite passe,
la première mais non pas la dernière après Tcharkalik, nous descendons
de plus de cent mètres dans un cañon. Il est dirigé vers le sud et
aboutit au pied du Koum Davane, la Passe de Sable.
Les traces de bêtes fauves sont nombreuses: loups, renards, gazelles,
errent dans ces solitudes. Une troupe de beaux animaux aux cornes
recourbées nous regardent du haut des crêtes, lorsque nous descendons de
cheval. Ils se proposaient sans doute d’aller boire à la source, dont
les abords sont piétinés et où les traces fraîches sont nombreuses.
Notre vue leur donne à réfléchir, ils vont d’un pas lent. Henri
d’Orléans les tire et voilà une superbe dégringolade de toute la bande:
elle fuit hardiment vers le côté opposé de la gorge et en gravit les
pentes avec une vélocité prodigieuse. Notre tireur les poursuit si loin
que, la nuit venue, il manque à l’appel. On court à sa recherche, car on
craint un accident et finalement on le retrouve non loin du camp, arrêté
sur une plate-forme de rochers où il a glissé. Il lui est impossible
d’en descendre, impossible de retourner en arrière.
Avec des cordes on le tire d’affaire et il rentre au camp, très content
d’avoir vu des _koukou-iamane_ (_Pseudo ovis_ Burhell), mais regrettant
bien de n’avoir pu retrouver la bête qu’il avait blessée.
Voilà comment nous faisons connaissance avec la faune particulière au
Tibet. C’est le commencement des chasses, des gens perdus et retrouvés,
mais c’est une occasion de constater que le voyage lie vite les hommes,
car des gens qui partagent depuis peu notre fortune ont montré
véritablement beaucoup de bonne volonté; il n’a pas été nécessaire de
leur ordonner de parcourir la montagne après une journée de fatigue. Ils
étaient inquiets et ils sont partis tout de suite à la recherche de
Henri d’Orléans. En quelques jours ils sont devenus «nôtres».
C’est une joie pour moi de voir ces aventuriers assis sur le feutre,
buvant le thé, dans l’attitude d’hommes après un acte d’énergie. Les
cous nerveux laissent un peu pencher la tête, les poitrines nues se
montrent par la pelisse entr’ouverte, les torses solides sont posés
noblement sur les reins, les mains rudes tiennent les genoux. La sueur
sèche sur les fronts, les figures sont joyeuses. C’est le commencement
de la route, ils ne sont pas encore fatigués.
Je les remercie de ce qu’ils ont fait pour un de leurs maîtres, et ils
ne se répandent pas en protestations. Cela est de bon augure, leur
silence marquant qu’ils n’ont pas de pensées à déguiser.
Près de notre camp se voient les traces d’hommes et d’ânes. Nous
questionnons à ce sujet Abdoullah Ousta.
«Un parti de quatorze hommes, dit-il, est allé à la chasse du côté de
Bokalik depuis un mois environ. Dans le nombre se trouve deux de mes
fils.
--Le Kizil Sou est-il de ce côté?
--Oui.
--Y es-tu allé?
--Non.»