On apporte d’excellents melons, du poisson bouilli. On nous a préparé ce

repas à la hâte. Lorsque nous mangeons, la foule s’agenouille et nous

considère avec un véritable recueillement. Des remarques sont échangées

à voix basse. Ils paraissent contents de nous voir; ils sont très

affables: «Ah! dit l’un d’eux, si vous aviez été Chinois, nous nous

serions sauvés.»

Après quelques cadeaux, nous allons camper plus loin, sur une hauteur un

peu plus sèche.

Le 18 nous traversons Ouloug Koul, où le chef, d’origine kirghiz, nous

fait une belle réception dans sa maison de roseaux gâchée de terre. Il

possède un ameublement: un X en bois où il pose le Coran; une natte

qu’il déroule: elle sert de nappe et de table; il a des coussins faits

avec un véritable pout-de-soie emprunté à la tige du _tchiga_

(asclépiade); il a des sacs faits avec ce chanvre sauvage, très abondant

dans cette région. Il boit son thé dans des tasses de Kachgar; enfin il

a plusieurs femmes. C’est un grand personnage. Il nous offre deux

moutons, que nous refusons, mais qui lui valent un cadeau. N’oublions

jamais d’encourager les bonnes intentions en voyage.

La route, jusqu’au 26 octobre, ne change guère. Chaque fois que nous

quittons les bords du fleuve, nous retournons au désert par des bocages

où les tougraks, suant leur sève qui sert de savon aux habitants, se

tordent fantastiques. Des collines de sable ondulent, poussées par le

vent, mais si lentement que les indigènes ne s’aperçoivent de leur

marche qu’après des années.

Le 23, nous campons au milieu des peupliers. Les miasmes d’un marais

arrivent sur le vent; puis l’air vif du Tarim se répand dans tout le

bois, il l’égaye; les poumons se dilatent. A travers les broussailles

une lueur tremblote, la flamme de notre feu. On entend des rires

d’hommes. Le vieux Kirghiz Imatch les provoque par des réflexions

comiques au sujet d’un chameau. Je lui demande si la «place» est bonne.

«Très bonne, répond-il, nous avons du bois et de l’eau, il manque

seulement du yantag pour nos chameaux.»

Imatch aime beaucoup ses chameaux. Sa bonté s’étend sur tous les

animaux; il soigne aussi volontiers les chevaux, il veille à ce que les

chiens eux-mêmes ne jeûnent point. Son seul défaut est d’avoir la langue

rude, et son vocabulaire d’injures est le plus riche qu’on puisse rêver.

Imatch me fait encore observer que «le _kouirouk_ (queue) des moutons

d’ici est moins gros que dans l’Ili, et c’est un signe de mauvais

pâturage. Il est très regrettable que ces moutons donnent moins de

graisse, car rien n’est meilleur que la graisse de kouirouk.»

Rien n’est meilleur en effet.

Le 27 octobre, après une étape dans le sable, nous allons camper au delà

du fortin en ruines que Yakoub-Beg construisit autrefois. Les quatre

murs crénelés sont encore debout et servent de refuge dans les mauvais

temps.

L’endroit où nous campons s’appelle Bougou-Bachi. Bougou est le nom sous

lequel les indigènes désignent les cerfs, assez nombreux dans ce pays,

et Bachi, comme vous savez, veut dire «tête». Le Tarim, faisant un

brusque coude, dessine assez bien la tête du cerf surmontée de ses deux

ramures.

De nombreux vols passent sur nos têtes. On reconnaît des grues, des

oies, des canards tirant vers le sud-est.

Le 28 octobre nous nous dirigeons vers le sud et gaiement. Nous allons

entrer dans la région du Lob.

A mesure qu’on avance, l’aspect du pays change, la végétation devient

plus rare. Les arbres ont disparu, les arbustes sont clairsemés, les

monticules sont plus espacés et souvent la surface nette des takirs les

sépare. De tous côtés apparaissent des traces d’évaporation: les couches

blanches de sel sont nombreuses; au loin ondulent des amoncellements de

sable. Le sol, fortement imprégné de sel, est grumeleux; si l’on quitte

le sentier, le pied enfonce à travers une croûte dans la poussière.

Un observateur transporté subitement à cette place pourrait se demander

si cela est une mer que l’on confectionne: tous les matériaux sont là;

ou bien si cela est une mer qui disparaît et s’évapore.

«Lob», dit un des guides; «Kara Bourane», dit un autre. Nous traversons

la région appelée «Tempête noire», l’extrémité ouest du Lob.

Puis voici de l’eau qui coule à travers cette eau stagnante. C’est le

Tcherchène Darya; il arrive du nord des hauts plateaux, d’un autre

monde. Il a moins d’ampleur que le Tarim; un pont modeste suffit à le

traverser et nous allons camper dans l’île qu’il forme, parce que de

l’herbe bonne pour les bêtes y pousse.

Le village de Lob est posé à quelque distance de là; ses habitants

viennent nous voir: ils sont misérables, affamés, étiques; ils offrent

de nous vendre du poisson fumé, des canards pris au lacet. De petits

cadeaux en font vite des amis.

Ils nous apprennent que la nouvelle s’est répandue que Pevtzoff, le

voyageur russe, arrivera bientôt. Les Chinois auraient fait courir le

bruit que la petite vérole sévit dans la région du Tcherchène, et les

habitants de Tcharkalik seraient décidés à fuir devant les Russes. Dans

ce pays, la petite vérole terrifie les populations. Cette épidémie les

fait se disperser, et même ils abandonnent les malades. Quelques-uns

assurent que Pevtzoff ne viendra pas cette année, qu’il a construit une

forteresse où il passera l’hiver avec ses soldats.

_29 octobre._--Après avoir louvoyé lentement à travers les marais, nous

revoyons de nouveau la plaine nue, le désert. Il ressemble à la surface

d’une mer, à une houle fixée tout à coup par un geste créateur; et la

houle est plus faible à mesure qu’on avance vers le sud, puis elle

expire là où les tamarix recommencent, grâce à ce que le sel ne

stérilise plus le sol.

Ces «vaguettes» à perte de vue ne font pas un paysage très gai, sans

compter que l’horizon nous entoure d’un fin rideau de brume: et nous

voilà isolés du reste du monde. Le soleil paraît et néanmoins nous

rentrons nos mains dans les manches, car le vent de sud-ouest s’élève en

même temps et il nous glace. Nos gens sont harcelés par des mirages, et

l’étape étant fort longue, ils nous proposent d’aller prendre le thé au

bord de ce ruisseau qui miroite là-bas. Heureusement que nous avons une

provision d’eau, car nous n’en trouverons pas une goutte avant l’oasis

de Tcharkalik.

Au sud, une cime apparaît par-dessus la brume, comme une île dans le

ciel; le guide nous la montre de son fouet et dit:

«Altyn Tagh! Altyn Tagh! (la Montagne d’Or! la Montagne d’Or!)»

C’est la première muraille défendant l’abord des hauts plateaux. On

considère un instant le pic, puis il s’évanouit comme une vision.

Nous trottinons sur le sentier glissant, inégal, taillé pour ainsi dire

dans le sol, où le pied des bêtes et des hommes a ménagé une suite de

trous séparés par des rebords très solides. Les chevaux buttent contre,

bronchent et quelquefois s’abattent. L’écorce du désert de sel, piétinée

par les caravanes, a pris la solidité de la pierre. La plaine est

tellement bossuée de mottes, que l’œil finit par y voir des décombres,

des moellons, des pans de murailles. Le sel diminue et le sentier

devient plus égal, moins glissant, et enfin nous entrons dans un bois de

tamarix, puis les peupliers se dressent avec leurs feuilles encore

vertes et nous ressentons la chaleur du printemps, en même temps que

nous soulevons une poussière fine d’automne. Nous entrons dans l’oasis

de Tcharkalik.

Des canaux d’irrigation barrent la route, et des champs sont cultivés.

Des pêchers, des abricotiers nous réjouissent par la perspective d’en

manger les fruits. Il y a même de la vigne; des haies entourent des

jachères; au milieu des haies, des cabanes sont construites, et tout

cela ressemble «un peu» aux jardinets des environs des grandes villes.

Je pense aux «cabanons» de la banlieue de Marseille. Vous voyez que

l’imagination des voyageurs est folâtre.

Nous sommes fort bien accueillis par les anciens du village de

Tcharkalik. On nous apporte à profusion des melons, des pêches, des

raisins, et l’on cuit à notre intention des galettes de pain frais.

Quelle hécatombe de ces bonnes choses nous sacrifions à la joie d’être

arrivés au terme de la deuxième grande étape! On revoit toujours une

oasis avec plaisir. L’oasis est vraiment le complément du désert: l’un

fait aimer l’autre.

CHAPITRE IV

LES HAUTS PLATEAUX

La ville de Tcharkalik commence par un asile, _vetus urbes condentium

consilium_. «Mot profond que la situation de toutes les vieilles villes

de l’antiquité et du moyen âge commente éloquemment...» On parle de

Rome; l’histoire (?) de sa fondation m’est soudainement revenue à la

mémoire, et je me surprends à citer quelques lignes de Michelet.

La faute en est à ce que la géographie, les choses présentes, pour mieux

dire, jettent des lueurs sur les choses passées et font entrevoir ou

deviner la préhistoire.

Ce que je vois à Tcharkalik, ce que l’on me conte, pourrait fournir

matière à des rapprochements bien intéressants. Peut-être pourrais-je

vous donner une idée, vague sans doute, de la manière que les villes

naissaient dans l’antiquité. Je dis «naissaient dans l’antiquité», car

il ne se passe ici rien de comparable à ce que j’ai vu dans les colonies

russes de l’Asie, rien de comparable à ses jaillissements de villes

américaines qui commencent par un hôtel éclairé à la lumière électrique

et l’installation du téléphone.

En revanche, nous pourrions vous offrir le spectacle d’une agglomération

de réfugiés, chasseurs, chercheurs d’or, cultivateurs de la terre; vous

les montrer en lutte avec des autochtones qui leur sont

intellectuellement inférieurs, puisque, avant l’arrivée des Khotanlis,

les Lobis n’avaient pas encore jeté la première mue de la civilisation,

puisqu’ils étaient encore chasseurs et qu’ils ignoraient ou ne

pratiquaient pas le labour.

Nous pourrions vous montrer ce qu’est une question agraire à sa première

phase, ce qu’est la politique intérieure la plus rudimentaire, et la

politique extérieure telle qu’elle vient de naître du voisinage d’un

plus fort et d’un besoin d’alliance, et tout cela, cher lecteur, sans

aucun ministère.

Mais laissons cela.

Voici novembre, le 1er novembre, et nous n’avons pas terminé notre

besogne. Ce que nous venons de faire n’a été qu’une agréable promenade

semée d’inconvénients si minimes, qu’ils en étaient comme les

condiments, la rendant encore plus agréable.

Nous vous avons dit que la première grande étape était Kourla; la

seconde est Tcharkalik; la troisième sera Batang, si nous continuons à

réaliser notre programme avec le même bonheur. Et Batang est loin, des

déserts nous en séparent, l’inconnu est en travers de nous. Et après

Batang, c’est le Tonkin, à l’autre bout de l’Asie, au bord de l’Océan.

Heureusement qu’en voyage on n’a pas de temps à perdre et qu’en règle

générale les voyageurs, rêvassant peu, ne cherchent pas à s’imaginer des

raisons de ne pas agir; sans quoi, nous pourrions nous effrayer de notre

entreprise, quoique nous ne puissions pas dire que notre projet soit

au-dessus des forces de l’homme, car nous n’avons encore rien essayé.

Les circonstances peuvent nous être plus favorables qu’à nos devanciers,

et nous réussirons. Qui sait?

Il nous faut donc trouver à tout prix cette route, que nous appelons,

dans nos conversations, «la route du Sud». Nous mettons nos gens en

campagne, et chacun cherche à découvrir l’homme précieux qui la

connaîtra et voudra nous la montrer. Il suffit que l’un de nos gens ait

questionné maladroitement, et voilà que nous ne pouvons obtenir un

renseignement précis. Au reste, peu de nos serviteurs se soucient de

poursuivre le voyage; les personnes aimant l’exploration ailleurs que

dans leur chambre ou dans un bon campement sont plus rares qu’on ne

pense. La route du Sud est notre grande préoccupation, elle le sera

longtemps.

Nos trois Sibériens vont nous quitter. Ils devaient venir jusqu’au Lob

Nor, et j’essaye vainement de les entraîner plus loin. Ils ne s’en

soucient pas.

Le chamelier doungane veut aussi retourner sur ses pas, nous ne le

retenons que par l’appât du gain.

Nous cherchons des volontaires dans les gens du pays pour remplacer ceux

qui partiront. Deux se présentent, l’un connaît le chemin de Bogalik,

suivi autrefois par l’Anglais Carey. Nous leur promettons de bons gages,

et leur entrée dans la troupe relève un peu le moral des Dounganes.

Le chef de nos chameliers le vieil Imatch, bien que marchant

difficilement, ira jusqu’au bout, jusqu’où nos Khotanlis iront.

Ce brave homme au rude parler n’a pas de crainte, son seul désir serait

d’avoir de meilleures jambes. Il est affectueux, il aime ses chameaux et

ne les veut pas quitter.

Il est Kirghiz d’origine, de la tribu des Kizaï, qui habitent la Sibérie

et la province de Kouldja.

Souvent, le soir, autour du feu, nous faisons causer le vieil Imatch. Il

aime à parler de son pays et du grand événement de sa jeunesse, qui fut

l’insurrection contre les Chinois.

«Je n’ai pas oublié ces choses-là, dit-il, et aussi longtemps que je

vivrai elles me resteront dans la tête. J’avais vingt ans, il y a de

cela vingt-deux ans. Les Dounganes et les Tarantchis se soulevèrent les

premiers. Nous autres Kizaï vivons loin des villes et nous n’avions que

peu de rapports avec les Chinois: aussi, dès l’abord, nous ne voulions

pas nous soulever. Mais les Dounganes nous envoyèrent des émissaires

avec ce message: «Si vous refusez de nous aider, lorsque nous en aurons

fini avec les infidèles (Chinois), nous tournerons toutes nos forces

contre vous et nous vous anéantirons». Alors les anciens de nos tribus

tinrent conseil et ils dirent: «Nous ne risquons rien à aider les

Dounganes et les Tarantchis, car il est clair, d’après ce qui se passe,

que pas un Chinois ne survivra. Il y aura beaucoup de butin pour les

braves. Nous avons une belle occasion de nous enrichir aux dépens des

infidèles. Marchons avec l’aide d’Allah et nous reviendrons riches.»

«Alors nous nous sommes armés de sabres et de haches, car nous avions

peu de fusils, et, montés sur de bons étalons, nous avons attaqué les

Chinois.

--Étaient-ils braves?

--Plus faciles à tuer que des moutons.

--En as-tu tué aussi?

--Oui, j’en ai tué le plus que j’ai pu. A chaque pas nous rencontrions

des fuyards, nous leur prenions leurs chevaux, leurs vêtements s’ils en

valaient la peine. Parfois on laissait la vie aux jeunes, mais ceux qui

les rencontraient plus loin la leur enlevaient.

--Vraiment, les Chinois n’étaient pas braves?

--Braves comme... dit Imatch en crachant après s’être servi d’une

comparaison malpropre. Seuls les Solons ont montré un peu plus de cœur.

Quel Kirghiz pourra oublier Baïan-taï. On avait cerné cette ville, et

nous avons tout tué, à l’exception des enfants et des femmes. Nous nous

les sommes partagés et nous avons été punis de notre faiblesse, car ces

femmes ont gâté le sang de notre race.»

Imatch conte ces exploits d’une voix rauque, avec les gestes de frapper

de grands coups de taille. Aussi lui donnons-nous un grand sabre russe

de cavalerie avec lequel il se propose de pourfendre les ennemis.

* * * * *

Nous recrutons deux indigènes; je crois que nous aurons lieu de nous en

louer plus tard.

L’aîné s’appelle Timour. Il a été pâtre, il est chercheur d’or et

chasseur lorsqu’il a des loisirs. Il est marié et il cultive un coin de

terre. Il a souvent erré dans l’Altyn Tagh, le Tchimène Tagh, et les

hauts plateaux ne l’effrayent point. Il exécute les ordres sans

broncher, il travaille vite, on le dit infatigable marcheur, il sait

soigner les chevaux et les chameaux. Il rit volontiers, il est d’humeur

égale, et, qualité précieuse, il est content de son sort à Tcharkalik.

Un tout petit morceau de sucre en fait le plus heureux des hommes. Tout

ce que nous faisons l’intéresse: il regarde les armes avec plaisir, les

oiseaux préparés avec attention, il les reconnaît, dit leur nom. C’est

un curieux. Le soir on l’entend chanter, raconter des légendes; quand

Rachmed ou un autre débite une histoire, il en suit toutes les

péripéties avec soin, riant, s’exclamant; bref, c’est un poète, un

aventurier, un amoureux du nouveau.

Lorsqu’on lui demande s’il fera froid dans les montagnes du Sud: «Oui»,

répond-il, et il cache ses mains dans les manches de son vêtement, et

les réchauffe sous ses aisselles, puis il agite les bras en disant: «Ce

n’est rien», et il rit. Avec cela il n’est pas trop grand, pas trop

gros, et très alerte, il danse légèrement. Bien plus, il sait les

prières, on le tient pour un mollah, et il possède des paroles contre

les maladies. Un homme complet, comme vous voyez.

L’autre, plus jeune, âgé d’une vingtaine d’années, a nom Iça. Il est

très vigoureux. Il dépouille un mouton avec la plus grande dextérité et

sait parfaitement cuire le riz. Avouons qu’il mange l’un et l’autre avec

une non moins grande dextérité. Tout ce qui a trait à la cuisine

l’intéresse: fendre le bois, allumer le feu, l’entretenir, aller quérir

de l’eau, nettoyer la marmite, ce sont là nobles besognes dont il

s’acquitte à souhait. Il se souvient le lendemain de ce qu’on lui a dit

la veille. Il a un rire éclatant, mais tellement naturel qu’on l’entend

avec plaisir. D’habitude il est assez sombre. Il aurait le défaut de

fumer le hachich, mais en petite quantité. Ceux qu’il a servis sont

contents de lui. Une nuit, je l’ai vu se coucher sur une simple natte

posée près du feu, sans autre vêtement qu’un kalat déchiré. Il a dormi

fort bien à cette place, quoique le feu se fût éteint et que le minimum

de la nuit fût de -19 degrés. Le lendemain il s’est levé très gai et

sans le moindre rhume de cerveau. Vous comprenez que nous ayons arrêté

là l’examen qu’on lui faisait subir à son insu, et que nous lui ayons

pardonné d’avoir fui la maison paternelle, après avoir cassé les deux

bras à sa belle-mère.

En effet, Iça avait reçu une femme de la main de son père. L’union

était, paraît-il, heureuse. Mais la seconde femme du père d’Iça avait

pris en haine son beau-fils et sa bru, et, raconte-t-il, il n’y avait

pas d’avanies, de méchancetés qu’elle ne fît subir à la jeune femme en

l’absence des hommes.

Iça résolut de se venger. Un jour que la marâtre était seule à la

maison, il la roua irrespectueusement de coups de bâton, si bien qu’il

la laissa pour morte dans la cour et les deux bras cassés.

Il renvoya sans tarder sa propre femme à sa famille, il réunit ce qu’il

put du butin, et, ayant conté l’accident à quelques amis, il monta à

cheval et se sauva de Kiria. Après des aventures diverses il vint

échouer à Tcharkalik, qui paraît être un lieu de rendez-vous pour les

originaires de la province de Khotan pressés d’un subit besoin de

prendre l’air.

Nous renouvelons les provisions, nous en achetons encore que nous

comptons faire transporter par les indigènes jusqu’à ce qu’elles soient

épuisées. Car, je le répète, c’est le point important pour nous, il nous

faut assurer la subsistance des hommes et des bêtes.

Le jour de la fête de la naissance de Mahomet, les autorités en corps

viennent nous rendre visite et nous offrent des présents. Ils veulent

que nous participions à leurs réjouissances, car nous sommes loin de

notre patrie, de nos foyers, et il serait malséant à eux de ne pas nous

inviter. Je les remercie, je leur répète que nous n’avons pas de

mauvaises intentions au fond du cœur, et je leur affirme que toujours

nos actes seront conformes à nos paroles. Ils nous croient: «Vous êtes

des hommes vrais, nous le voyons bien», disent-ils. Ils demandent

l’autorisation de prendre nos serviteurs à leurs tables. Tout cela est

accordé, bien entendu, et toute la journée on fête Mahomet par des

repas, par des chants, par des danses, par des luttes, où Rachmed, qui

est très adroit, obtient un grand succès. Deux moutons offerts par nous

sont cuits dans la marmite immense de la mosquée. Cette marmite finit

mal, car, l’ayant employée pour raffiner du sel cristallisé, nous la

faisons éclater: accident de très mauvais augure qu’un cadeau fait

supporter sans murmure.

Le 7 novembre une épouvantable tempête de nord-est hurle toute la nuit

et nous oblige à construire un abri pour notre cuisine. La température

s’abaisse subitement, et le matin les indigènes nous arrivent déguisés

en gens du Nord. Tous sont vêtus de peaux de moutons ou de fourrures de

bêtes sauvages, telles que les renards, les loups. Notre troupe profite

de cette bonne occasion pour essayer ses costumes d’hiver, et c’est une

véritable mascarade.

Une nouvelle intéressante est que quatre Kalmouks sont arrivés à

Abdallah. Ils formeraient l’avant-garde du khan des Kalmouks qui revient

de Lhaça, où il est allé en pèlerinage. Il ne tarderait pas à arriver,

en assez piteux état. Sa caravane a été décimée: deux cents chameaux et

vingt hommes sont morts. Le retour s’est effectué surtout avec des

_koutasses_ (des yaks) et en passant par le Tsaïdam. Car d’après le

messager, vingt ans auparavant, le khan des Kalmouks ayant essayé de se

rendre à la «Ville des Esprits» par la route du Kizil Sou aurait dû

rebrousser chemin, parce que les montagnes sont infranchissables.

L’aksakal des Khotanlis m’ayant apporté de la graisse de marmotte afin

de me guérir d’une attaque de rhumatismes, je le questionne au sujet de

la route du Kizil Sou, et sans se prononcer franchement il me donne à

entendre que l’on ne doit pas attacher grande importance aux paroles de

ce Lobi. «Quant aux difficultés de la route, ajoute-t-il, elles sont

réelles. Une fois, nous sommes allés du côté de Bogalik avec cent

cinquante ânes afin de rapporter de l’or et des peaux, car la chasse est

bonne, et nous avons perdu du monde et beaucoup d’ânes.

--Pour quelles raisons?

--Par le froid et surtout par les odeurs mauvaises qui s’échappent du

sol[2]. Elles vous tuent en vous empoisonnant. Les ânes y résistent

moins que les hommes.»

[2] Mal de montagne.

Après la tempête, l’atmosphère est moins empoussiérée; le ciel brumeux

devient clair; pas un souffle n’agite l’air, mais il gèle plus fort que

ne le voudraient les indigènes. Sous la tente le minimum a été de -12

degrés. Cet abaissement considérable de la température a jeté l’alarme

parmi la population. Tous ont quitté leurs maisons: tous ceux qui

peuvent porter un fagot sur le dos se sont égaillés dans la brousse. Et

c’est un va-et-vient continuel de femmes, de vieillards et surtout

d’enfants chargés. Pas une fillette qui ne soit courbée par un poids

plus lourd que son corps; l’hiver est là, le grand _aryk_ est gelé, les

champs en jachère où l’eau s’était répandue sont blancs de gelée.

Il nous tarde aussi de partir.

Le 9 novembre le minimum est de -19 degrés avec une petite brise

nord-ouest rafraîchissante, le maximum est encore de +20 degrés, mais au

soleil, où l’on se trouve fort bien. Les indigènes ont dirigé l’eau de

l’aryk vers les citernes, ils font leurs provisions d’eau pour l’hiver.

Depuis une semaine tous les moulins tournaient en prévision de cette

sécheresse, chacun faisait sa provision de farine.

Un artiste qui me paraît remarquable s’accompagne d’une guitare à deux

cordes et nous chante près du feu une chanson pleine de philosophie.

Elle marque cependant la cadence aux danseurs et aux danseuses. Tandis

que les femmes marchent à petits pas, yeux baissés, et qu’elles

cherchent des attitudes gracieuses du torse, et se balancent ou tournent

les bras étendus, le chanteur hurle à tue-tête: «Le monde n’est qu’une

tromperie, l’homme passe son temps à désirer, il attend toute sa vie la

réalisation de vœux qu’il lui est aussi difficile d’obtenir que de

saisir la lune elle-même, laquelle il revoit cependant chaque mois.»

Vous voyez que les moralistes ne manquent pas à Tcharkalik, au seuil du

Gobi. Le chanteur passe pour être l’auteur de ces couplets, et nous lui

proposons de nous accompagner ainsi que sa guitare, faite de deux

planches de peuplier bien lisse. Un moraliste fera bien dans notre

troupe, surtout celui-ci. Il a couru le monde, il a vu Yarkand et je ne

sais combien d’années cherché l’or en tous endroits. Il ne paraît pas

avoir fait fortune et ses déboires lui auront inspiré cette chanson

résignée. Il passe pour un brave homme, et à propos de la fête de

Mahomet il a encore remporté le prix de la lutte aux jeux Olympiques.

L'Asie inconnue · 第 4 / 20 段