repas à la hâte. Lorsque nous mangeons, la foule s’agenouille et nous
considère avec un véritable recueillement. Des remarques sont échangées
à voix basse. Ils paraissent contents de nous voir; ils sont très
affables: «Ah! dit l’un d’eux, si vous aviez été Chinois, nous nous
serions sauvés.»
Après quelques cadeaux, nous allons camper plus loin, sur une hauteur un
peu plus sèche.
Le 18 nous traversons Ouloug Koul, où le chef, d’origine kirghiz, nous
fait une belle réception dans sa maison de roseaux gâchée de terre. Il
possède un ameublement: un X en bois où il pose le Coran; une natte
qu’il déroule: elle sert de nappe et de table; il a des coussins faits
avec un véritable pout-de-soie emprunté à la tige du _tchiga_
(asclépiade); il a des sacs faits avec ce chanvre sauvage, très abondant
dans cette région. Il boit son thé dans des tasses de Kachgar; enfin il
a plusieurs femmes. C’est un grand personnage. Il nous offre deux
moutons, que nous refusons, mais qui lui valent un cadeau. N’oublions
jamais d’encourager les bonnes intentions en voyage.
La route, jusqu’au 26 octobre, ne change guère. Chaque fois que nous
quittons les bords du fleuve, nous retournons au désert par des bocages
où les tougraks, suant leur sève qui sert de savon aux habitants, se
tordent fantastiques. Des collines de sable ondulent, poussées par le
vent, mais si lentement que les indigènes ne s’aperçoivent de leur
marche qu’après des années.
Le 23, nous campons au milieu des peupliers. Les miasmes d’un marais
arrivent sur le vent; puis l’air vif du Tarim se répand dans tout le
bois, il l’égaye; les poumons se dilatent. A travers les broussailles
une lueur tremblote, la flamme de notre feu. On entend des rires
d’hommes. Le vieux Kirghiz Imatch les provoque par des réflexions
comiques au sujet d’un chameau. Je lui demande si la «place» est bonne.
«Très bonne, répond-il, nous avons du bois et de l’eau, il manque
seulement du yantag pour nos chameaux.»
Imatch aime beaucoup ses chameaux. Sa bonté s’étend sur tous les
animaux; il soigne aussi volontiers les chevaux, il veille à ce que les
chiens eux-mêmes ne jeûnent point. Son seul défaut est d’avoir la langue
rude, et son vocabulaire d’injures est le plus riche qu’on puisse rêver.
Imatch me fait encore observer que «le _kouirouk_ (queue) des moutons
d’ici est moins gros que dans l’Ili, et c’est un signe de mauvais
pâturage. Il est très regrettable que ces moutons donnent moins de
graisse, car rien n’est meilleur que la graisse de kouirouk.»
Rien n’est meilleur en effet.
Le 27 octobre, après une étape dans le sable, nous allons camper au delà
du fortin en ruines que Yakoub-Beg construisit autrefois. Les quatre
murs crénelés sont encore debout et servent de refuge dans les mauvais
temps.
L’endroit où nous campons s’appelle Bougou-Bachi. Bougou est le nom sous
lequel les indigènes désignent les cerfs, assez nombreux dans ce pays,
et Bachi, comme vous savez, veut dire «tête». Le Tarim, faisant un
brusque coude, dessine assez bien la tête du cerf surmontée de ses deux
ramures.
De nombreux vols passent sur nos têtes. On reconnaît des grues, des
oies, des canards tirant vers le sud-est.
Le 28 octobre nous nous dirigeons vers le sud et gaiement. Nous allons
entrer dans la région du Lob.
A mesure qu’on avance, l’aspect du pays change, la végétation devient
plus rare. Les arbres ont disparu, les arbustes sont clairsemés, les
monticules sont plus espacés et souvent la surface nette des takirs les
sépare. De tous côtés apparaissent des traces d’évaporation: les couches
blanches de sel sont nombreuses; au loin ondulent des amoncellements de
sable. Le sol, fortement imprégné de sel, est grumeleux; si l’on quitte
le sentier, le pied enfonce à travers une croûte dans la poussière.
Un observateur transporté subitement à cette place pourrait se demander
si cela est une mer que l’on confectionne: tous les matériaux sont là;
ou bien si cela est une mer qui disparaît et s’évapore.
«Lob», dit un des guides; «Kara Bourane», dit un autre. Nous traversons
la région appelée «Tempête noire», l’extrémité ouest du Lob.
Puis voici de l’eau qui coule à travers cette eau stagnante. C’est le
Tcherchène Darya; il arrive du nord des hauts plateaux, d’un autre
monde. Il a moins d’ampleur que le Tarim; un pont modeste suffit à le
traverser et nous allons camper dans l’île qu’il forme, parce que de
l’herbe bonne pour les bêtes y pousse.
Le village de Lob est posé à quelque distance de là; ses habitants
viennent nous voir: ils sont misérables, affamés, étiques; ils offrent
de nous vendre du poisson fumé, des canards pris au lacet. De petits
cadeaux en font vite des amis.
Ils nous apprennent que la nouvelle s’est répandue que Pevtzoff, le
voyageur russe, arrivera bientôt. Les Chinois auraient fait courir le
bruit que la petite vérole sévit dans la région du Tcherchène, et les
habitants de Tcharkalik seraient décidés à fuir devant les Russes. Dans
ce pays, la petite vérole terrifie les populations. Cette épidémie les
fait se disperser, et même ils abandonnent les malades. Quelques-uns
assurent que Pevtzoff ne viendra pas cette année, qu’il a construit une
forteresse où il passera l’hiver avec ses soldats.
_29 octobre._--Après avoir louvoyé lentement à travers les marais, nous
revoyons de nouveau la plaine nue, le désert. Il ressemble à la surface
d’une mer, à une houle fixée tout à coup par un geste créateur; et la
houle est plus faible à mesure qu’on avance vers le sud, puis elle
expire là où les tamarix recommencent, grâce à ce que le sel ne
stérilise plus le sol.
Ces «vaguettes» à perte de vue ne font pas un paysage très gai, sans
compter que l’horizon nous entoure d’un fin rideau de brume: et nous
voilà isolés du reste du monde. Le soleil paraît et néanmoins nous
rentrons nos mains dans les manches, car le vent de sud-ouest s’élève en
même temps et il nous glace. Nos gens sont harcelés par des mirages, et
l’étape étant fort longue, ils nous proposent d’aller prendre le thé au
bord de ce ruisseau qui miroite là-bas. Heureusement que nous avons une
provision d’eau, car nous n’en trouverons pas une goutte avant l’oasis
de Tcharkalik.
Au sud, une cime apparaît par-dessus la brume, comme une île dans le
ciel; le guide nous la montre de son fouet et dit:
«Altyn Tagh! Altyn Tagh! (la Montagne d’Or! la Montagne d’Or!)»
C’est la première muraille défendant l’abord des hauts plateaux. On
considère un instant le pic, puis il s’évanouit comme une vision.
Nous trottinons sur le sentier glissant, inégal, taillé pour ainsi dire
dans le sol, où le pied des bêtes et des hommes a ménagé une suite de
trous séparés par des rebords très solides. Les chevaux buttent contre,
bronchent et quelquefois s’abattent. L’écorce du désert de sel, piétinée
par les caravanes, a pris la solidité de la pierre. La plaine est
tellement bossuée de mottes, que l’œil finit par y voir des décombres,
des moellons, des pans de murailles. Le sel diminue et le sentier
devient plus égal, moins glissant, et enfin nous entrons dans un bois de
tamarix, puis les peupliers se dressent avec leurs feuilles encore
vertes et nous ressentons la chaleur du printemps, en même temps que
nous soulevons une poussière fine d’automne. Nous entrons dans l’oasis
de Tcharkalik.
Des canaux d’irrigation barrent la route, et des champs sont cultivés.
Des pêchers, des abricotiers nous réjouissent par la perspective d’en
manger les fruits. Il y a même de la vigne; des haies entourent des
jachères; au milieu des haies, des cabanes sont construites, et tout
cela ressemble «un peu» aux jardinets des environs des grandes villes.
Je pense aux «cabanons» de la banlieue de Marseille. Vous voyez que
l’imagination des voyageurs est folâtre.
Nous sommes fort bien accueillis par les anciens du village de
Tcharkalik. On nous apporte à profusion des melons, des pêches, des
raisins, et l’on cuit à notre intention des galettes de pain frais.
Quelle hécatombe de ces bonnes choses nous sacrifions à la joie d’être
arrivés au terme de la deuxième grande étape! On revoit toujours une
oasis avec plaisir. L’oasis est vraiment le complément du désert: l’un
fait aimer l’autre.
CHAPITRE IV
LES HAUTS PLATEAUX
La ville de Tcharkalik commence par un asile, _vetus urbes condentium
consilium_. «Mot profond que la situation de toutes les vieilles villes
de l’antiquité et du moyen âge commente éloquemment...» On parle de
Rome; l’histoire (?) de sa fondation m’est soudainement revenue à la
mémoire, et je me surprends à citer quelques lignes de Michelet.
La faute en est à ce que la géographie, les choses présentes, pour mieux
dire, jettent des lueurs sur les choses passées et font entrevoir ou
deviner la préhistoire.
Ce que je vois à Tcharkalik, ce que l’on me conte, pourrait fournir
matière à des rapprochements bien intéressants. Peut-être pourrais-je
vous donner une idée, vague sans doute, de la manière que les villes
naissaient dans l’antiquité. Je dis «naissaient dans l’antiquité», car
il ne se passe ici rien de comparable à ce que j’ai vu dans les colonies
russes de l’Asie, rien de comparable à ses jaillissements de villes
américaines qui commencent par un hôtel éclairé à la lumière électrique
et l’installation du téléphone.
En revanche, nous pourrions vous offrir le spectacle d’une agglomération
de réfugiés, chasseurs, chercheurs d’or, cultivateurs de la terre; vous
les montrer en lutte avec des autochtones qui leur sont
intellectuellement inférieurs, puisque, avant l’arrivée des Khotanlis,
les Lobis n’avaient pas encore jeté la première mue de la civilisation,
puisqu’ils étaient encore chasseurs et qu’ils ignoraient ou ne
pratiquaient pas le labour.
Nous pourrions vous montrer ce qu’est une question agraire à sa première
phase, ce qu’est la politique intérieure la plus rudimentaire, et la
politique extérieure telle qu’elle vient de naître du voisinage d’un
plus fort et d’un besoin d’alliance, et tout cela, cher lecteur, sans
aucun ministère.
Mais laissons cela.
Voici novembre, le 1er novembre, et nous n’avons pas terminé notre
besogne. Ce que nous venons de faire n’a été qu’une agréable promenade
semée d’inconvénients si minimes, qu’ils en étaient comme les
condiments, la rendant encore plus agréable.
Nous vous avons dit que la première grande étape était Kourla; la
seconde est Tcharkalik; la troisième sera Batang, si nous continuons à
réaliser notre programme avec le même bonheur. Et Batang est loin, des
déserts nous en séparent, l’inconnu est en travers de nous. Et après
Batang, c’est le Tonkin, à l’autre bout de l’Asie, au bord de l’Océan.
Heureusement qu’en voyage on n’a pas de temps à perdre et qu’en règle
générale les voyageurs, rêvassant peu, ne cherchent pas à s’imaginer des
raisons de ne pas agir; sans quoi, nous pourrions nous effrayer de notre
entreprise, quoique nous ne puissions pas dire que notre projet soit
au-dessus des forces de l’homme, car nous n’avons encore rien essayé.
Les circonstances peuvent nous être plus favorables qu’à nos devanciers,
et nous réussirons. Qui sait?
Il nous faut donc trouver à tout prix cette route, que nous appelons,
dans nos conversations, «la route du Sud». Nous mettons nos gens en
campagne, et chacun cherche à découvrir l’homme précieux qui la
connaîtra et voudra nous la montrer. Il suffit que l’un de nos gens ait
questionné maladroitement, et voilà que nous ne pouvons obtenir un
renseignement précis. Au reste, peu de nos serviteurs se soucient de
poursuivre le voyage; les personnes aimant l’exploration ailleurs que
dans leur chambre ou dans un bon campement sont plus rares qu’on ne
pense. La route du Sud est notre grande préoccupation, elle le sera
longtemps.
Nos trois Sibériens vont nous quitter. Ils devaient venir jusqu’au Lob
Nor, et j’essaye vainement de les entraîner plus loin. Ils ne s’en
soucient pas.
Le chamelier doungane veut aussi retourner sur ses pas, nous ne le
retenons que par l’appât du gain.
Nous cherchons des volontaires dans les gens du pays pour remplacer ceux
qui partiront. Deux se présentent, l’un connaît le chemin de Bogalik,
suivi autrefois par l’Anglais Carey. Nous leur promettons de bons gages,
et leur entrée dans la troupe relève un peu le moral des Dounganes.
Le chef de nos chameliers le vieil Imatch, bien que marchant
difficilement, ira jusqu’au bout, jusqu’où nos Khotanlis iront.
Ce brave homme au rude parler n’a pas de crainte, son seul désir serait
d’avoir de meilleures jambes. Il est affectueux, il aime ses chameaux et
ne les veut pas quitter.
Il est Kirghiz d’origine, de la tribu des Kizaï, qui habitent la Sibérie
et la province de Kouldja.
Souvent, le soir, autour du feu, nous faisons causer le vieil Imatch. Il
aime à parler de son pays et du grand événement de sa jeunesse, qui fut
l’insurrection contre les Chinois.
«Je n’ai pas oublié ces choses-là, dit-il, et aussi longtemps que je
vivrai elles me resteront dans la tête. J’avais vingt ans, il y a de
cela vingt-deux ans. Les Dounganes et les Tarantchis se soulevèrent les
premiers. Nous autres Kizaï vivons loin des villes et nous n’avions que
peu de rapports avec les Chinois: aussi, dès l’abord, nous ne voulions
pas nous soulever. Mais les Dounganes nous envoyèrent des émissaires
avec ce message: «Si vous refusez de nous aider, lorsque nous en aurons
fini avec les infidèles (Chinois), nous tournerons toutes nos forces
contre vous et nous vous anéantirons». Alors les anciens de nos tribus
tinrent conseil et ils dirent: «Nous ne risquons rien à aider les
Dounganes et les Tarantchis, car il est clair, d’après ce qui se passe,
que pas un Chinois ne survivra. Il y aura beaucoup de butin pour les
braves. Nous avons une belle occasion de nous enrichir aux dépens des
infidèles. Marchons avec l’aide d’Allah et nous reviendrons riches.»
«Alors nous nous sommes armés de sabres et de haches, car nous avions
peu de fusils, et, montés sur de bons étalons, nous avons attaqué les
Chinois.
--Étaient-ils braves?
--Plus faciles à tuer que des moutons.
--En as-tu tué aussi?
--Oui, j’en ai tué le plus que j’ai pu. A chaque pas nous rencontrions
des fuyards, nous leur prenions leurs chevaux, leurs vêtements s’ils en
valaient la peine. Parfois on laissait la vie aux jeunes, mais ceux qui
les rencontraient plus loin la leur enlevaient.
--Vraiment, les Chinois n’étaient pas braves?
--Braves comme... dit Imatch en crachant après s’être servi d’une
comparaison malpropre. Seuls les Solons ont montré un peu plus de cœur.
Quel Kirghiz pourra oublier Baïan-taï. On avait cerné cette ville, et
nous avons tout tué, à l’exception des enfants et des femmes. Nous nous
les sommes partagés et nous avons été punis de notre faiblesse, car ces
femmes ont gâté le sang de notre race.»
Imatch conte ces exploits d’une voix rauque, avec les gestes de frapper
de grands coups de taille. Aussi lui donnons-nous un grand sabre russe
de cavalerie avec lequel il se propose de pourfendre les ennemis.
* * * * *
Nous recrutons deux indigènes; je crois que nous aurons lieu de nous en
louer plus tard.
L’aîné s’appelle Timour. Il a été pâtre, il est chercheur d’or et
chasseur lorsqu’il a des loisirs. Il est marié et il cultive un coin de
terre. Il a souvent erré dans l’Altyn Tagh, le Tchimène Tagh, et les
hauts plateaux ne l’effrayent point. Il exécute les ordres sans
broncher, il travaille vite, on le dit infatigable marcheur, il sait
soigner les chevaux et les chameaux. Il rit volontiers, il est d’humeur
égale, et, qualité précieuse, il est content de son sort à Tcharkalik.
Un tout petit morceau de sucre en fait le plus heureux des hommes. Tout
ce que nous faisons l’intéresse: il regarde les armes avec plaisir, les
oiseaux préparés avec attention, il les reconnaît, dit leur nom. C’est
un curieux. Le soir on l’entend chanter, raconter des légendes; quand
Rachmed ou un autre débite une histoire, il en suit toutes les
péripéties avec soin, riant, s’exclamant; bref, c’est un poète, un
aventurier, un amoureux du nouveau.
Lorsqu’on lui demande s’il fera froid dans les montagnes du Sud: «Oui»,
répond-il, et il cache ses mains dans les manches de son vêtement, et
les réchauffe sous ses aisselles, puis il agite les bras en disant: «Ce
n’est rien», et il rit. Avec cela il n’est pas trop grand, pas trop
gros, et très alerte, il danse légèrement. Bien plus, il sait les
prières, on le tient pour un mollah, et il possède des paroles contre
les maladies. Un homme complet, comme vous voyez.
L’autre, plus jeune, âgé d’une vingtaine d’années, a nom Iça. Il est
très vigoureux. Il dépouille un mouton avec la plus grande dextérité et
sait parfaitement cuire le riz. Avouons qu’il mange l’un et l’autre avec
une non moins grande dextérité. Tout ce qui a trait à la cuisine
l’intéresse: fendre le bois, allumer le feu, l’entretenir, aller quérir
de l’eau, nettoyer la marmite, ce sont là nobles besognes dont il
s’acquitte à souhait. Il se souvient le lendemain de ce qu’on lui a dit
la veille. Il a un rire éclatant, mais tellement naturel qu’on l’entend
avec plaisir. D’habitude il est assez sombre. Il aurait le défaut de
fumer le hachich, mais en petite quantité. Ceux qu’il a servis sont
contents de lui. Une nuit, je l’ai vu se coucher sur une simple natte
posée près du feu, sans autre vêtement qu’un kalat déchiré. Il a dormi
fort bien à cette place, quoique le feu se fût éteint et que le minimum
de la nuit fût de -19 degrés. Le lendemain il s’est levé très gai et
sans le moindre rhume de cerveau. Vous comprenez que nous ayons arrêté
là l’examen qu’on lui faisait subir à son insu, et que nous lui ayons
pardonné d’avoir fui la maison paternelle, après avoir cassé les deux
bras à sa belle-mère.
En effet, Iça avait reçu une femme de la main de son père. L’union
était, paraît-il, heureuse. Mais la seconde femme du père d’Iça avait
pris en haine son beau-fils et sa bru, et, raconte-t-il, il n’y avait
pas d’avanies, de méchancetés qu’elle ne fît subir à la jeune femme en
l’absence des hommes.
Iça résolut de se venger. Un jour que la marâtre était seule à la
maison, il la roua irrespectueusement de coups de bâton, si bien qu’il
la laissa pour morte dans la cour et les deux bras cassés.
Il renvoya sans tarder sa propre femme à sa famille, il réunit ce qu’il
put du butin, et, ayant conté l’accident à quelques amis, il monta à
cheval et se sauva de Kiria. Après des aventures diverses il vint
échouer à Tcharkalik, qui paraît être un lieu de rendez-vous pour les
originaires de la province de Khotan pressés d’un subit besoin de
prendre l’air.
Nous renouvelons les provisions, nous en achetons encore que nous
comptons faire transporter par les indigènes jusqu’à ce qu’elles soient
épuisées. Car, je le répète, c’est le point important pour nous, il nous
faut assurer la subsistance des hommes et des bêtes.
Le jour de la fête de la naissance de Mahomet, les autorités en corps
viennent nous rendre visite et nous offrent des présents. Ils veulent
que nous participions à leurs réjouissances, car nous sommes loin de
notre patrie, de nos foyers, et il serait malséant à eux de ne pas nous
inviter. Je les remercie, je leur répète que nous n’avons pas de
mauvaises intentions au fond du cœur, et je leur affirme que toujours
nos actes seront conformes à nos paroles. Ils nous croient: «Vous êtes
des hommes vrais, nous le voyons bien», disent-ils. Ils demandent
l’autorisation de prendre nos serviteurs à leurs tables. Tout cela est
accordé, bien entendu, et toute la journée on fête Mahomet par des
repas, par des chants, par des danses, par des luttes, où Rachmed, qui
est très adroit, obtient un grand succès. Deux moutons offerts par nous
sont cuits dans la marmite immense de la mosquée. Cette marmite finit
mal, car, l’ayant employée pour raffiner du sel cristallisé, nous la
faisons éclater: accident de très mauvais augure qu’un cadeau fait
supporter sans murmure.
Le 7 novembre une épouvantable tempête de nord-est hurle toute la nuit
et nous oblige à construire un abri pour notre cuisine. La température
s’abaisse subitement, et le matin les indigènes nous arrivent déguisés
en gens du Nord. Tous sont vêtus de peaux de moutons ou de fourrures de
bêtes sauvages, telles que les renards, les loups. Notre troupe profite
de cette bonne occasion pour essayer ses costumes d’hiver, et c’est une
véritable mascarade.
Une nouvelle intéressante est que quatre Kalmouks sont arrivés à
Abdallah. Ils formeraient l’avant-garde du khan des Kalmouks qui revient
de Lhaça, où il est allé en pèlerinage. Il ne tarderait pas à arriver,
en assez piteux état. Sa caravane a été décimée: deux cents chameaux et
vingt hommes sont morts. Le retour s’est effectué surtout avec des
_koutasses_ (des yaks) et en passant par le Tsaïdam. Car d’après le
messager, vingt ans auparavant, le khan des Kalmouks ayant essayé de se
rendre à la «Ville des Esprits» par la route du Kizil Sou aurait dû
rebrousser chemin, parce que les montagnes sont infranchissables.
L’aksakal des Khotanlis m’ayant apporté de la graisse de marmotte afin
de me guérir d’une attaque de rhumatismes, je le questionne au sujet de
la route du Kizil Sou, et sans se prononcer franchement il me donne à
entendre que l’on ne doit pas attacher grande importance aux paroles de
ce Lobi. «Quant aux difficultés de la route, ajoute-t-il, elles sont
réelles. Une fois, nous sommes allés du côté de Bogalik avec cent
cinquante ânes afin de rapporter de l’or et des peaux, car la chasse est
bonne, et nous avons perdu du monde et beaucoup d’ânes.
--Pour quelles raisons?
--Par le froid et surtout par les odeurs mauvaises qui s’échappent du
sol[2]. Elles vous tuent en vous empoisonnant. Les ânes y résistent
moins que les hommes.»
[2] Mal de montagne.
Après la tempête, l’atmosphère est moins empoussiérée; le ciel brumeux
devient clair; pas un souffle n’agite l’air, mais il gèle plus fort que
ne le voudraient les indigènes. Sous la tente le minimum a été de -12
degrés. Cet abaissement considérable de la température a jeté l’alarme
parmi la population. Tous ont quitté leurs maisons: tous ceux qui
peuvent porter un fagot sur le dos se sont égaillés dans la brousse. Et
c’est un va-et-vient continuel de femmes, de vieillards et surtout
d’enfants chargés. Pas une fillette qui ne soit courbée par un poids
plus lourd que son corps; l’hiver est là, le grand _aryk_ est gelé, les
champs en jachère où l’eau s’était répandue sont blancs de gelée.
Il nous tarde aussi de partir.
Le 9 novembre le minimum est de -19 degrés avec une petite brise
nord-ouest rafraîchissante, le maximum est encore de +20 degrés, mais au
soleil, où l’on se trouve fort bien. Les indigènes ont dirigé l’eau de
l’aryk vers les citernes, ils font leurs provisions d’eau pour l’hiver.
Depuis une semaine tous les moulins tournaient en prévision de cette
sécheresse, chacun faisait sa provision de farine.
Un artiste qui me paraît remarquable s’accompagne d’une guitare à deux
cordes et nous chante près du feu une chanson pleine de philosophie.
Elle marque cependant la cadence aux danseurs et aux danseuses. Tandis
que les femmes marchent à petits pas, yeux baissés, et qu’elles
cherchent des attitudes gracieuses du torse, et se balancent ou tournent
les bras étendus, le chanteur hurle à tue-tête: «Le monde n’est qu’une
tromperie, l’homme passe son temps à désirer, il attend toute sa vie la
réalisation de vœux qu’il lui est aussi difficile d’obtenir que de
saisir la lune elle-même, laquelle il revoit cependant chaque mois.»
Vous voyez que les moralistes ne manquent pas à Tcharkalik, au seuil du
Gobi. Le chanteur passe pour être l’auteur de ces couplets, et nous lui
proposons de nous accompagner ainsi que sa guitare, faite de deux
planches de peuplier bien lisse. Un moraliste fera bien dans notre
troupe, surtout celui-ci. Il a couru le monde, il a vu Yarkand et je ne
sais combien d’années cherché l’or en tous endroits. Il ne paraît pas
avoir fait fortune et ses déboires lui auront inspiré cette chanson
résignée. Il passe pour un brave homme, et à propos de la fête de
Mahomet il a encore remporté le prix de la lutte aux jeux Olympiques.