A la nuit, une délégation des chefs, comprenant l’aksakal des sujets

russes, vient faire une ultime démarche auprès de nous. On nous prie de

considérer que des soldats sont rassemblés, qu’ils ont l’ordre de nous

arrêter par tous les moyens possibles, par la force. Quelles suites

déplorables aura notre entêtement! L’entretien se prolonge à la lueur

des flambeaux, entretien sans fin et durant lequel nos interlocuteurs

font alterner les lamentations avec les menaces, mais sans nous

attendrir et sans nous épouvanter. Ils s’en vont fort tard, après avoir

acquis la certitude que nous sommes décidés, mais bien décidés, à ne pas

nous laisser arrêter.

Après notre souper, nous laissons les hommes dormir jusque vers minuit,

et alors nous les réveillons. Ils reçoivent l’ordre de boucler toutes

les charges immédiatement, et défense leur est faite de prononcer une

parole. Le départ est bientôt assuré. Avant le jour on amènera les

chameaux près de notre maison, et à l’aube on commencera à charger.

Nos hommes rejoignent la place où ils dorment. Ils échangent quelques

mots à voix basse afin de s’assurer de ce qu’ils ont à faire.--Ils

s’étendent au milieu des bagages sans se déshabiller, leurs armes à

portée de la main.

Quelques heures plus tard je me lève en évitant le plus léger bruit, et

je constate que les plus enragés dormeurs ont l’oreille fine cette nuit.

L’un se dresse sur son séant, lentement; l’autre, très vite; leurs

camarades soulèvent la tête. On me reconnaît et la troupe recommence à

dormir, mais d’un œil, j’en suis sûr.

On ne nous surprendra pas cette nuit, bien certainement.

Au reste on n’entend dans la ville aucun bruit alarmant; de temps à

autre un âne brait pacifiquement et les chiens aboient d’un aboiement

bon enfant et nullement féroce.

_10 octobre._--Le programme élaboré hier est exécuté ponctuellement. Au

jour, tous nos chameaux, tous nos chevaux sont là, ceux-ci bien ferrés,

ceux-là bien sellés. La nouvelle de notre départ se répand bientôt dans

toute la ville, et la caravane s’organise au milieu de l’affluence du

populaire. Une multitude envahit notre cour, que nous devons déblayer

_manu militari_, c’est-à-dire le bâton à la main. Des filous se sont

glissés près de nos objets et ont volé ce qu’ils ont pu dissimuler. Nous

évitons le renouvellement de semblables incidents en faisant le vide

autour de nous. Notre attitude est en même temps un avis aux mandarins

que nous sommes décidés à tout, comme la veille.

Envoyé dans le bazar à la récolte des rumeurs, notre Chinois revient en

disant que des marchands émettent l’opinion que l’akim a fort bien

arrangé l’affaire, car il a obtenu de nous que nous écrivions à

Karachar. J’oubliais, en effet, de mentionner que nous avions promis la

veille d’envoyer un mot d’explication au sous-préfet de Karachar. Cette

lettre avait été traduite en turc et en chinois; nous y disions

l’intention que nous avions d’aller chasser aux environs de Lob Nor, où

nous séjournerions assez longtemps pour que tous les papiers désirables

nous arrivent de Pékin ou d’ailleurs.

Les amis de l’akim trouvent qu’il a parfaitement mené sa barque, qu’il a

fort bien parlé, qu’il a remporté une victoire diplomatique, qu’il a su

dénouer habilement une complication, bref, et pour parler la langue du

pays, «qu’il a eu l’adresse de conserver la face et d’ajouter une plume

à son chapeau».

D’autres sont, parait-il, moins optimistes et affirment que les troupes

sont sur pied et qu’elles nous ont dressé une embuscade près de la

porte.

Mais le chargement des bêtes de somme est terminé, les cadeaux sont

distribués à nos hôtes et à nos connaissances, on saute en selle, on

élève les mains à la barbe et «Dieu est grand!» En avant pour le Lob

Nor.

Deux de nos hommes, montés sur les meilleurs chevaux, éclairent la

route, ils ne doivent pas perdre de vue le chamelier de tête, et

toujours se voir l’un et l’autre. En cas d’alerte ils rebrousseront

chemin au galop. Rachmed devancera tout le monde pour voir de ses yeux

quand nous approcherons de la porte. Sur ce, la caravane s’ébranle et se

meut lentement à travers la rue; les chameaux vont aussi serrés qu’on le

peut et balançant le cou, tanguant, roulant, ils allongent

méthodiquement leurs longues jambes, parfaitement indifférents aux

tracasseries des Chinois, mais peut-être sensibles à la chaleur de ce

superbe soleil d’automne qui nous suffirait en Europe, pendant l’été.

Nous longeons un instant les murs crénelés de l’enceinte, à laquelle

s’accotent de nombreuses baraques de terre agrémentées de plantes

grimpantes, puis nous disons adieu à Kourla et tirons vers le sud. La

route qui sort de l’oasis est poussiéreuse; quand l’oasis cesse, elle

cesse et se ramifie sous forme de sentiers qui se perdent dans le

désert, à peu près comme des ruisseaux tarissant une rivière mettent fin

à son cours.

Aux derniers saklis nous achetons quelques moutons à un ami de l’aksakal

des sujets russes. Bien que nous ayons l’assurance de trouver la

nourriture de bêtes et gens jusqu’au Lob Nor, il est bon d’avoir avec

soi un petit troupeau de moutons bien gras, par précaution. Et puis,

cela nous permettra d’en acheter d’autres aux indigènes à meilleur

compte pour notre consommation journalière: les indigènes, voyant que

nous ne sommes pas à leur discrétion, ne majoreront pas leurs prix.

Nous campons dans les sables, à peu de distance de l’oasis, au bord d’un

assez grand étang, décoré du nom de «Grand Lac». Notre tente est posée

sur une hauteur près de l’eau, au milieu des tamarix. On peut nous voir,

mais nous verrons encore mieux ce qui se passera dans la plaine.

_11 octobre._--Nous avons déjà chargé partie de nos chameaux lorsque

nous voyons la plaine poudroyer du côté de Kourla. A la lunette nous

distinguons une troupe de cavaliers se dirigeant au trot vers nous. Il

est impossible de les compter. Une fois dans la steppe, on les distingue

nettement sur la crête des vagues du terrain. Nous reconnaissons les

chefs de Kourla en grande tenue, et accompagnés de quelques cavaliers.

Arrivés près de notre bivouac, ils descendent poliment de cheval et un

de leurs serviteurs vient nous demander audience pour ses maîtres, ce

qui est accordé instantanément. Les chefs s’avancent avec un certain

empressement, voulant sans doute témoigner par là qu’ils sont sous le

coup d’une émotion. Leurs visages sont souriants, ils nous serrent les

mains longuement en penchant le corps. Tout leur être exprime la

sympathie, les lignes de leurs individus sont affables.

A peine assis sur le feutre blanc étendu en leur honneur, les plus

jeunes restant à genoux par déférence, ils s’empressent de nous dire

qu’ils viennent en amis, qu’ils nous apportent leurs vœux de bon voyage

et de bonne santé. Ils ont dû exécuter les ordres venus de Karachar,

mais à contre-cœur. Ils voyaient bien que nous sommes de grands

personnages et de braves gens. «Aussi, ai-je dit au chef de Karachar,

poursuit l’akim, tu veux que je les arrête, mais je n’oserais porter la

main sur eux. Et ils ne souffriraient pas la moindre violence. Pour ma

part, je ne me charge pas de les arrêter, nous ne sommes pas en force et

nous n’en avons pas le cœur. Si tu crois que ton devoir l’exige, vas-y

toi-même.»

«Comme vous voyez, ajoute un vieux en posant la main sur le genou de

l’akim, c’est un brave homme, il a su bien arranger vos affaires.»

Et un autre personnage insinue à l’oreille d’un de nos hommes que nous

ferions bien de marquer notre reconnaissance et notre pardon par

quelques petits cadeaux, du genre de ceux que nos hôtes de Kourla ont

reçu hier.

Nous remercions poliment en des termes analogues: «Nous aurions été

désolés de voir un conflit surgir, mais notre dignité ne nous permettait

pas d’accepter les ordres de Karachar. Évidemment le mandarin de cette

ville a reçu un ordre à tort; quel inconvénient y a-t-il à nous laisser

chasser près du Lob Nor? Aucun, assurément. Si d’autres ordres arrivent,

qu’on nous les envoie au Lob Nor et nous nous y conformerons. Nous

sommes des hommes de paix», etc.

On nous présente comme guide, un homme d’une soixantaine d’années, nommé

Ata Rachmed, le même qui a accompagné autrefois Prjevalsky dans son

excursion au Lob Nor. Notre interprète Abdoullah le reconnaît et nous

assure qu’Ata Rachmed est le meilleur des hommes. Autrefois attaché à la

personne de Yakoub, il est passé au service de l’akim de Kourla.

Après avoir reçu nos petits cadeaux, les chefs se lèvent, ils nous

souhaitent bonne route encore une fois, nous serrent les mains avec une

véritable effusion de cœur. Ils remontent à cheval et retournent à

Kourla au petit galop. Nous plions bagages à notre tour et rejoignons

notre caravane, qui se dirige vers le petit village de Tchinagi, où nous

camperons ce soir.

Après quinze ou seize verstes de désert nous bivouaquons près du village

de Tchinagi, au bord de son canal bordé de saules. Près des cultures on

trouve le sable et des touffes de roseaux.

A Tchinagi le vieil Ata Rachmed racole une vingtaine de pauvres diables

auxquels nous promettons une bonne récompense. Ils nous aideront à

construire nos radeaux sur le Kontché Darya.

Dans le nombre se trouve un individu ayant la large face des Kirghiz,

leurs petits yeux, leur barbe rare et leur parler guttural. Questionné,

il nous dit être originaire des environs de Semipalatinsk et que, venu

ici au temps de Yakoub-Beg, avec un de ses frères, il a pris femme et

est resté dans le pays.

«C’est comme moi, dit notre Russe Borodjine, j’ai servi à Kouldja, puis

à Djarkent, où je me suis marié, et je ne suis jamais retourné dans mon

pays de Tobolsk.»

Pour ces habitants de la grande plaine monotone, aux horizons infinis

autant que ceux de la mer, il importe peu de vivre sur un point

quelconque de l’océan qu’est cette plaine. Il leur suffit de quelques

bouleaux égayant le paysage par leurs troncs de couleur claire, d’une

rivière poissonneuse dont les bords couverts de roseaux abritent des

oiseaux d’eau et des sangliers, avec cela quelques lambeaux de terre

cultivable autour de la petite maison de terre et de bois. Cela suffit

aux gens de la Sibérie pour qu’ils se croient encore dans leur pays,

bien qu’ils habitent à des milliers de verstes du village où ils sont

nés.

Les habitants de Tchinagi, qui ressemblent aux Sartes du Turkestan,

disent être venu d’Andidjan, c’est-à-dire du Ferghanah, il y a cent ans.

Ce chiffre ne précise rien, les Orientaux maniant les dates avec une

négligence incroyable.

Un vieillard nous parle de Russes qu’il a vus dans le pays. En effet,

nous savons qu’autrefois des vieux-croyants cherchant des terres sont

descendus jusqu’au Lob Nor. Voici à peu près le récit de cette barbe

blanche; les indigènes assurent que c’est la pure vérité:

«Je n’avais pas un cheveu blanc, dit-il, quand six hommes se disant

Ourousses (Russes) sont arrivés dans ce pays, armés de fusils, coiffés

de hauts bonnets en peau de mouton.

«Ils ont longtemps erré dans la contrée, allant de droite et de gauche,

comme des canards qui tournoient avant de s’abattre; puis cinq d’entre

eux ont construit des abris près de ce bras du Tarim que vous franchirez

demain et ils se sont mis à pêcher et à chasser. Le sixième est parti

sur un bon cheval, et dans la saison de l’herbe il est revenu avec

d’autres cavaliers, et bientôt nous avons appris qu’une grande troupe

suivait.

«Plusieurs centaines de femmes, d’enfants, de vieillards, d’hommes se

sont assemblés à un endroit où vous passerez, qu’on nomme Ketmet Koul et

où il y a beaucoup d’herbe et de bois. D’abord ils ont refait leurs

chevaux fatigués; ils en avaient beaucoup, mais pas de bétail; puis ils

ont pêché, chassé, et après avoir amassé des provisions de route, ils

ont construit des radeaux: dessus, ils ont placé les femmes, les

enfants, les vieux, qui ont descendu le fleuve. Les hommes ont suivi la

rive avec les chevaux.

«Arrivés aux environs du Kara Bourane (près du Lob Nor), ils ont bâti

des maisons, ils ont creusé des pirogues dans des troncs d’arbres, et

l’on voyait bien qu’ils étaient accoutumés à s’en servir; ils ont pêché;

ils ont chassé avec des fusils à pierre, ils tiraient très juste.

«Leurs maisons étaient de bois, ils les chauffaient au moyen de poêles,

et tandis que nous grelottions, nous et les nôtres, sous la pelisse,

eux, au cœur de l’hiver, dormaient dans des vêtements de toile.

C’étaient de braves gens; ils parlaient bien notre langue. Ils se

signaient, priaient à genoux devant des images. Nous n’avons jamais eu à

nous plaindre d’eux.

«Lorsque nous leur demandions quelles raisons les avaient déterminés à

quitter leur pays, ils répondaient que c’était à la suite d’une guerre.

«Pendant deux ans environ ils ont vécu près de Kara Bourane, puis les

Chinois les ont obligés à partir. Ils se sont divisés en deux bandes,

l’une est passée par Kourla, l’autre s’est dirigée vers Tourfane. Puis

des guerres sont survenues et nous n’en avons plus entendu parler.»

Après le vieux conteur, nous entendons des chanteurs qui grattent d’une

guitare à deux cordes; nous distribuons largement le thé et le riz,

aussi une bonne partie du village nous entoure; nos hommes dansent au

son de l’accordéon suivant la mode de leur pays, et toute la soirée se

passe en réjouissances. Notre vieux chamelier lui-même, grisé par la

musique, exécute une danse barbare avec ses mauvaises jambes. Seul notre

Chinois n’esquisse aucun pas. Nous l’invitons à donner un échantillon de

l’art chorégraphique de sa province, et il nous répond:

--Nous ne dansons pas, nous autres, nous nous amusons en restant assis

sur notre séant.

--Et votre musique?

--Oh! notre musique ressemble beaucoup à celle que vous entendez.

Et comme preuve à l’appui de ce qu’il avance, il chante (!) ti ti ti ti

ti ti... avec la prétention de moduler un air. Mais ce ti ti ti ti ti ti

est si peu musical, malgré le grand sérieux du virtuose, que nous

éclatons d’un rire fou. Il faut peu de chose pour distraire des

voyageurs.

La soirée du 12 est employée à rassembler des arbres qu’on coupe dans la

forêt et qu’on va chercher dans des cachettes sur le bord de la rivière.

Ceux-ci ont déjà servi à la confection de radeaux. Les indigènes les

traînent avec leurs bœufs.

Le 13, on transporte les menus bagages dans des pirogues, et l’on

organise au moyen de cordes une sorte de bac. Le radeau est couvert de

terre afin de donner à nos chameaux l’illusion du continent. Ces animaux

ne sont pas marins du tout. Il faut même, pour les décider à avancer,

leur préparer un quai avec des piquets et des branchages, car la rive

est escarpée.

Une première fois nous parvenons à placer deux chameaux sur le radeau;

on les tient tête baissée en tirant sur cet anneau passé dans leur nez

pour suppléer à un manque d’intelligence. De la rive opposée on tire la

corde; on débarque les passagers; ensuite on ramène le radeau à

l’embarcadère au moyen d’une autre corde. Mais cette fois on a mille

peines à décider un chameau à avancer: on a beau employer la douceur, la

ruse, les coups, la maudite bête ne bouge pas; on finit par la porter,

mais elle glisse des pieds de derrière, qui plongent dans l’eau, tandis

que le reste du corps est sur le radeau dans la posture d’un écolier

paresseusement couché sur son pupitre. On redoute un naufrage et l’on

crie de haler vite vers l’autre rive, où l’imbécile se tirera d’affaire,

l’eau étant moins profonde. Dorénavant on ne charge qu’un chameau. Le

va-et-vient continue jusqu’au dernier.

Les chevaux passent à la nage ainsi que les moutons.

Avant la nuit, le passage du Kontché Darya est terminé; nous distribuons

de nombreux pourboires aux travailleurs; deux moutons leur sont offert

en outre afin qu’ils puissent se régaler. Ils garderont bon souvenir des

Français.

Les Huns et les Tatares, ayant surtout des chevaux, traversaient

facilement les rivières et les fleuves en s’aidant de leurs outres. Les

armées qui possédaient des éléphants pouvaient fabriquer assez vite des

radeaux; ces animaux traînaient les arbres avec leurs trompes, et

probablement tiraient la corde, halant les bagages et les gens; cela

arriva sans doute lors du passage du Rhône par Annibal. Le chameau de

l’Asie centrale est fait pour le désert sans eau, et il n’aime les

rivières que pour y boire gloutonnement.

Nous nous dirigeons vers le Lob Nor en suivant l’itinéraire de

Prjevalsky et de Carey. Parfois nous devons nous éloigner, car les

inondations ont modifié l’aspect du pays. Nous nous efforçons d’éviter

la construction des radeaux, et les détours ne nous coûtent point.

Cette région est très peu habitée. Le 15 octobre, après un minimum de -9

degrés, la nuit, nous partons pour Aktarma, marqué sur la carte de

Prjevalsky.

C’est toujours du sable, le désert qui rappelle aux uns le Gobi de

Mongolie, aux autres le Kara Koum, et à moi il rappelle le désert. Comme

beaucoup de _koum_, celui-ci est semé de tamarix nombreux qui ont

contribué à fixer des collines de sable. Le vent et l’arbuste sont en

lutte. L’arbuste s’efforce de retenir au moyen de ses racines la nappe

mobile du désert: comme avec des tentacules, il serre de petits tas de

sable, il les solidifie. Autour, la poussière ondule et le vent l’agite.

Il s’en sert ainsi que d’une artillerie minuscule pour assiéger la

forteresse que le tamarix défend de toutes les forces de sa sève et de

sa végétation. Les étangs heureusement sont fréquents: ils prêtent aux

plantes leur humidité, et la lutte est moins inégale.

A l’heure de la première halte, on nous invite à nous diriger vers notre

droite, vers l’ouest, et nous serpentons à travers des étangs, des

flaques d’eau, qui semblent des tronçons de rivière arrêtant subitement

leur marche; en effet, quand le vent ride l’eau, on dirait qu’elle

coule, et quand le vent tombe, qu’elle s’arrête. Mais notre horizon,

jusqu’à présent assez borné, grandit. Une plaine commence; on nous dit

que nous sommes à Koultoukmit Koul. Voilà des _djiddas_ verts d’une

belle taille, des ajoncs balançant leurs houppes blanches, puis un subit

affaissement du sol, des terres basses enfin. Des collines de sable peu

élevées s’écartent pour livrer passage à une large et belle bande d’eau

qui miroite gentiment au soleil. Elle s’écoule bien posément, bien unie,

à peine bossuée par des dépôts de sable émergeant comme des épaves où se

sont réfugiées des aigrettes blanches. C’est le Tarim, fatigué de sa

longue marche; il coule seulement dans son chenal, en fleuve peu pressé

de se verser dans le Lob Nor.

Plus loin, on le devine sans peine, un grand lac se formera, ou des

étangs nombreux, ou un marais. Puisque cette eau ne se mêle pas à un

océan, que voulez-vous qu’elle devienne? Elle s’arrêtera dans un

bas-fond, elle alimentera un lac auquel elle rendra de son mieux ce que

lui prendront le soleil et le vent.

Nous nous éloignons du Tarim et nous arrivons dans l’après-midi à

Aktarma, indiqué dans le désert par des bouquets de peupliers.

Un troupeau de bœufs nous annonce, à notre grand regret, car ils fuient

devant nous en soulevant une poussière désagréable. Ce sont des animaux

de petite taille et très agiles. Des hommes labourent des carrés de

terre imprégnée de sel, non loin de la vingtaine de masures qui

constituent une des villes les plus considérables du Tarim. Ces masures,

faites de claies en roseaux et de boue, sont abandonnées en ce moment.

Le chef d’Aktarma, entouré de son conseil, nous offre des melons peu

mangeables et nous demande des nouvelles de notre santé. Ces gens sont

effarouchés, défiants, en vrais sauvages qu’ils sont. Ils ont des têtes

rondes, des yeux ronds, et paraissent être des métis des tribus les plus

diverses. Ils n’ont de commun que la misère et la sauvagerie. On dirait

des «hors la loi» venus de partout et qui se sont fixés à cette place

par lassitude d’errer.

Ils prétendent être Kalmouks d’origine; leur langue est le turc.

Abdoullah, qui veut leur plaire, leur dit que lui-même est Kalmouk et

que l’émir Timour était aussi Kalmouk. D’où il faut conclure, d’après le

ton de notre interprète, que cette nation possédera au moins deux grands

hommes, l’émir Timour, mort depuis longtemps, et Abdoullah, le plus

gourmand des êtres, qui réclame des melons pour son usage personnel et

qui tombera malade d’en trop manger.

Le 16 nous faisons halte. Le village reste abandonné. Peut-être la

nouvelle de notre arrivée a-t-elle mis les Aktarmiens en fuite. Il

paraîtrait que tous les ans, en cette saison, la population se déplace

et va vivre avec les troupeaux sur les bords du Tarim et des étangs

qu’il a formés. Tandis que le bétail paît la bonne herbe, hommes,

femmes, enfants pêchent, chassent et font sécher le poisson pour

l’hiver.

Les habitants d’Aktarma, comme tous ceux de cette région du bas Tarim,

sont des cultivateurs de date récente. L’un d’eux nous donne les

renseignements suivants:

«Il y a seulement une cinquantaine d’année que nous avons appris à semer

le blé dans le village de Tcharkalik, situé plus loin que la Kara

Bourane. Un homme venu de Khotan avait apporté cette coutume. Avant lui,

nous n’avions pas de bétail, ni bœufs, ni moutons; nous ne buvions pas

de lait comme aujourd’hui.

--De quoi viviez-vous?

--De poisson principalement et de chasse. Ceux qui étaient trop faibles

pour poursuivre le gibier recueillaient les jeunes pousses des roseaux

et les faisaient bouillir. Les autres vivaient constamment sur l’eau,

tendant des lignes, pêchant au filet, plaçant des collets où se

prenaient les canards sauvages et les oiseaux d’eau. On faisait sécher

le produit de la chasse comme nous le faisons encore, pour passer

l’hiver et attendre le retour de la bonne saison. Plus loin dans les

sables vivent des hommes qui n’ont pas de blé et qui ne savent pas

labourer.

--Êtes-vous heureux?

--Oui, lorsque nous avons notre nourriture assurée.

--Y a-t-il des voleurs?

--Que nous volerait-on? répond l’interlocuteur en souriant, et qui

pourrait nous voler, puisque tous nous sommes presque d’une même famille

et que nous nous connaissons tous. Avez-vous vu le moulin? Quand vous

passerez devant, regardez. Vous verrez les sacs de blé contre le mur.

Personne ne les garde. C’est ce que nous avons de plus précieux. Ce sont

des femmes qui s’occupent de la mouture. Elles remplacent le blé par de

la farine dans les sacs, et n’étaient les bêtes et le mauvais temps, on

pourrait les laisser à cette place pendant des mois, sans que personne

les volât.»

* * * * *

En nous en allant le 17 à Yangi Koul, nous apercevons en effet le moulin

en l’état qu’on nous a dit. Un vieil impotent surveille la mouture.

Nous arrivons à Yangi Koul à travers les roseaux et les ajoncs, par un

sentier poussiéreux tracé dans un terrain mélangé de sel. Nous faisons

des zigzags afin d’éviter les eaux.

Le village est posté au flanc d’une colline de sable sur la rive

opposée; le carré de ses murs de roseaux, bâti sans régularité, semble

glisser le long de ses pentes vers le fleuve. Notre venue met la

population sur pied. On accourt nous examiner pendant que nous prenons

le thé. Les femmes ne franchissent pas le fleuve, large de plus de cent

mètres, mais les hommes, les enfants se précipitent dans l’eau et se

troussent pour arriver au môle de sable qui borde le chenal du Tarim.

Les riches, qui sont chaussés, se font porter sur les épaules et

prennent place dans les pirogues, qui les amènent auprès de nous. Ils

arrivent avec des présents: du poisson séché, du poisson frais; un jeune

garçon apporte même une oie sauvage vivante, nous la refusons et il

reçoit un cadeau pour sa bonne intention; il le montre aux badauds et la

glace est rompue.

Les indigènes nous approchent, et j’ai tout le loisir de les examiner.

Je vois bien qu’ils sont un ramassis de toutes races. Je vois des nez,

des yeux de toutes formes ainsi que dans une grande ville d’Occident.

Je reconnais de vrais Kirghiz trapus, aux yeux imperceptibles, aux

pommettes saillantes, à la barbiche de trois poils; des Sartes plus

sveltes, à la barbe noire et touffue; les yeux gris ne sont pas rares.

Un blond au teint coloré, aux yeux clairs, est coiffé d’un bonnet de

fourrure, et nos Sibériens eux-mêmes s’étonnent de sa ressemblance avec

un Russe.

Au reste, on nous dit que des Russes ont passé par ici.

L'Asie inconnue · 第 3 / 20 段