Ils nous montrent leurs bonnets carrés à oreillères en peau de mouton et

prétendent que cette forme de coiffure leur vient des Russes. Allez donc

écrire l’histoire de l’Asie avec de pareils documents! Pourtant ils

savent bien que leur khan a reçu des Chinois le titre de _ouantse_,

c’est-à-dire de roi, et qu’il a dans ses archives un papier conférant à

lui et à son peuple des privilèges. Ils nous engagent à rendre visite à

ce chef. Lorsqu’on est dans la plaine où la ville de Karachar est bâtie,

nous disent-ils, on aperçoit le palais ou mieux la grande ferme où ce

roi habite: l’œil la distingue facilement sur le fond plus sombre de la

plaine, ses murailles étant blanchies à la chaux.

Nous sortons avec plaisir de cette gorge étroite du Kabchigué Gol, bien

qu’elle soit sauvage, pittoresque, et qu’elle possède une source

merveilleuse, qui guérit les rhumatismes et qu’on appelle Archan

Boulouk, c’est-à-dire «Source du Remède». Nous y trouvons quelques

malades, des Mogols de petite taille, bien bâtis, aux pieds et aux mains

minuscules, des mains non élargies par le travail, mais longues,

d’oisifs. Leur tête ressemble vraiment à une boule à peine équarrie,

leurs pommettes sont saillantes, leurs yeux imperceptibles, de profil

leur nez fait à peine saillie.

Un lama est propriétaire d’une cahute près de la source, sous un orme;

il est le médecin consultant en même temps que le directeur et le garçon

de cette station balnéaire. C’est un bon vieux, qui nous apprend que le

jeune khan prince héritier des Torgoutes est parti en pèlerinage pour le

Tibet.

Le 2 octobre nous sommes hors du défilé, dans la steppe. Elle

s’annonçait dès 1.200 mètres par une avant-garde de _yantag_, dont les

chameaux se régalent. Le changement est brusque, à vue. Voilà des

pierres, du sable, un vaste horizon; la température s’élève: une heure

auparavant c’était une fraîcheur agréable et déjà l’on sue. Comme il est

entendu que l’homme n’est jamais satisfait de son sort, dans la caravane

il y en a qui regrettent le défilé et la montagne. Ces geignants sont

les mêmes qui, tout à l’heure, soupiraient après la plaine. En longeant

un mince canal d’irrigation nous aboutissons à une surface parsemée de

broussailles et de roseaux où des Torgoutes sont occupés à la moisson du

blé. De loin, les ondulations nous cachaient ces cultures.

Nous campons dans une jachère près d’un bel orme flanqué d’un obo. Un

homme apparaît, vieux, l’épaule déjetée, un chapelet à la main. Il me

jette un regard inquiet, mais, sans interrompre son murmure et se tenant

devant l’obo, il égrène son chapelet, puis il s’approche de l’arbre,

s’accroupit, trempe son doigt dans la sève coulant de l’écorce et il

s’en frotte le front. Puis il ramasse deux ou trois feuilles, les serre

dans sa main, et nous ayant regardés derechef, sans nous adresser une

parole, il s’éloigne en répétant: «Om mané padmé houm». Des milliers

d’hommes répètent ces paroles leur vie durant, sans en comprendre le

sens, mais en croyant s’assurer par ce marmottement une éternité

meilleure.

Que venait faire là ce vieillard? Peut-être satisfaire un besoin ou

écarter une crainte.

Dans la journée Henri d’Orléans a mille peines à photographier des

Torgoutes qui viennent rôder autour de notre bivouac. Un seul accepte

l’argent que nous lui offrons et consent à poser. Ils ne comprennent

rien à cette boîte avec laquelle on les vise, et dès qu’on la tourne de

leur côté, ils s’en vont, parfois avec une figure où se peint

l’épouvante.

Les sauvages ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas,

semblables en cela aux enfants. Il est évident que si, dans le cours de

l’année, le photographié tombe malade, on attribuera la maladie à la

boîte des Européens.

Nous remarquons que des jeunes gens ont une sorte de cabochon en argent

à l’oreille gauche. On nous explique que c’est là un engagement pris de

se marier à la jeune fille qui a reçu en cadeau l’autre boucle

d’oreille.

Le lendemain, 30 octobre, nous retrouvons dans la steppe et cette plante

épineuse que les nomades appellent _touia kouirouk_ (queue de chameau)

et le _yantag_ sucré, vers lequel nos chameaux s’inclinent par

gourmandise chaque fois qu’ils le peuvent. Puis les abords de la rivière

Ghadik, qui porte ses eaux au lac de Karachar, nous sont annoncés par

des tentes, des _saklis_[1], des cultures. Le Ghadik en dévalant du Tian

Chan se ramifie sur une surface considérable, comme s’il prenait ses

aises dans la plaine; il embrasse des îlots très nombreux et qui

disparaissent sous une végétation vivifiée par une inondation

périodique. Nous allons camper dans les hautes herbes d’un îlot. Notre

tente est enfouie dans un bocage touffu de saules, d’ormes, de tamarix

où se mêlent des jujubiers et des réglisses. Il n’y a plus trace de

sentiers sur cet archipel, l’eau les a effacés et nous réquisitionnons

des Torgoutes pour nous guider droit à travers ce labyrinthe herbeux.

[1] On appelle _Sakli_ le carré de murs enfermant les tentes et les

troupeaux pendant l’hiver; presque toujours, dans un des coins de

l’enceinte, un abri, une masure est construite; elle sert d’étable

et de cuisine par les grands vents et les grands froids.

Nous en sortons deux heures après avoir franchi plusieurs bras assez

profonds de la rivière; à l’époque des crues, ils ne sont certainement

pas guéables. Au reste on nous dit qu’à la fonte des neiges le Ghadik

forme un lac véritable d’où émergent les cimes des arbres. Les pâturages

sont excellents et font la richesse des tribus groupées autour du roi

des Torgoutes.

On nous engage vivement à aller visiter le potentat; mais en accédant

aux prières des Torgoutes, nous nous écarterions de la route la plus

courte vers Kourla.

Nous nous dirigeons droit sur l’oasis qui nourrit cette ville. A peine

avons-nous traversé le dernier canal d’irrigation empruntant son eau au

Ghadik, que le désert commence. La transition est excessivement brusque:

à 100 mètres de distance la température diffère. Derrière nous l’air est

humide et relativement chaud, et voici que nous aspirons un air sec et

très vif. Un sentier, creusé par des chameaux à l’époque où le sol était

amolli par les pluies, serpente en s’élevant jusqu’à une encoche plus

profonde, taillée au sud-sud-est dans une petite sierra déchiquetée et

nue.

Au delà, c’est une sorte de vallée sans eau, sablonneuse, bordée de

mamelons striés et s’effritant: ils offrent les aspects bizarres d’une

ville abandonnée où se dressent encore des monuments en ruines.

Autour de notre bivouac viennent rôder des hommes à la taille élancée, à

la barbe noire et touffue: ce sont les premiers barbus que nous voyons

depuis que nous avons quitté la Sibérie et Kouldja. Ils engagent

conversation avec nos hommes dans la langue turque, ils les saluent à la

musulmane, et tout de suite l’un des badauds se détache et revient bien

vite avec des melons qui rappellent ceux du Turkestan par leur forme

oblongue et leur saveur délicieuse. Français, Russes, Tarantchis,

Kirghiz, Ousbegs sont réjouis par cette rencontre de Sartes, de qui ils

se sentent plus proches que des Mogols. Nous avons la sensation de

retrouver des connaissances, et tous nous passons une soirée très gaie.

Rachmed ne me cache pas son étonnement d’entendre parler sa langue, et

il commence à croire que «presque partout habitent les Ousbegs, ce qui

se comprend, l’émir Timour avant conquis la terre presque entière».

Aujourd’hui, 5 octobre, nous faisons la dernière étape qui nous sépare

de Kourla. Nous traversons encore un coin de désert et, comme hier, des

chaînons de lœss érodé, ayant aussi des aspects de tours, de coupoles,

de mausolées. Avant d’arriver près du Kontché Darya, sur une hauteur

dominant bien la plaine, se dressent les restes d’un fortin en briques

sèches et posées sur paille qu’a construit Yakoub «le Bienheureux»,

aussi appelé «le Danseur» par les gens du Ferghanah.

Cet homme était taillé pour les grandes choses. Prjevalsky, le célèbre

voyageur russe, avait été frappé de son intelligence lorsqu’il eut une

entrevue avec lui à Kourla en 1877.

La fortune de Yacoub fut prodigieuse, quoique lente, puisqu’il était

homme mûr lorsqu’il devint maître de la Kachgarie et du Turkestan

chinois.

Durant les quelques années qu’il gouverna ce pays, il déploya une

activité peu ordinaire, couvrant le pays de constructions utiles,

traçant des canaux, organisant une armée à l’occidentale, car il n’avait

pas hésité à recruter, par l’intermédiaire du sultan, des officiers dans

tous les pays d’Europe. Il en vint de Turquie, et peu s’en fallut qu’un

de nos députés actuels n’ait été autrefois à la solde de Yakoub-Beg.

Dieu seul sait ce qui serait advenu si cet audacieux Ousbeg n’avait été

arrêté dans sa course.

Il eût certainement rassemblé les «douze mille bons soldats» que lord

Hastings en son temps croyait devoir suffire à la conquête de la

Chine,--c’est à peu près avec le même chiffre que Prjevalsky offrait de

réduire en servitude les orgueilleux fils du Céleste Empire,--et nous

aurions vu se constituer un État turco-mogol qui se serait étendu depuis

le Terek Davane, au nord du Pamir, jusqu’au golfe de Petchili. Mais

Allah avait décidé que Yacoub ne dépasserait pas Kourla, et c’est là

qu’il termina son intéressante destinée, dans la forteresse bâtie par

lui et qui subsiste encore. Il mourut empoisonné par son premier

ministre, à qui les Chinois avaient fait de belles promesses, qu’ils se

gardèrent bien de tenir plus tard.

Du vivant de Yacoub, le peuple était mécontent d’avoir été arraché à la

sorte de torpeur où se complaisent les gens d’Asie. Aujourd’hui ce même

peuple que les Chinois administrent regrette le «bon temps» du Badoulet

(Bienheureux).

On parle de lui comme d’un grand homme et les _bakchis_ chantent son

épopée dans les festins. Et déjà l’on nous demande un autre maître, à

nous qui arrivons de l’ouest, et l’on nous dit: «Est-ce que les Russes

vont bientôt nous prendre?» Ici comme ailleurs on aime le changement.

CHAPITRE III

LE TARIM ET LE LOB NOR

Kourla est une petite ville placée dans une belle oasis. Elle est

traversée par le Kontché Darya, sur lequel on a jeté un pont de bois qui

relie les faubourgs de la rive gauche aux bazars et à la forteresse de

la rive droite. La population est un mélange de Chinois, de Dounganes et

de Tarantchis. Les musulmans formant la majorité, le chef de ville

(l’_akim_) est de cette religion. C’est lui qui vient nous importuner

dès notre arrivée. Il ne nous donne pas le loisir de jouir des avantages

et des agréments qu’offre toujours une oasis à ceux qui ont traversé le

désert. Et Kourla est charmant, avec ses jardins, ses arbres verts, sa

belle rivière, ses bazars où l’on trouve melons, pommes, figues,

raisins, abricots, que savourent avec délices les nomades comme nous. On

ne nous laisse pas le temps de «nous revoir», comme on dit.

Nous sommes arrivés le 5 octobre dans la nuit, après avoir fait une

étape d’une soixantaine de verstes. Nous nous sommes installés dans la

demeure d’un musulman, sujet russe, commerçant de la ville. La chambre

d’honneur a été mise à notre disposition, et bien qu’on l’ait récemment

blanchie, nous nous y sentons mal à l’aise, car nous sommes déjà

habitués à notre tente et notre maison de toile nous paraît préférable

aux lambris les plus dorés.

Dans la journée du 6, nous recevons de nombreux visiteurs. Notre cour

est envahie par les curieux. On vient voir qui nous sommes, quelle

tournure est la nôtre, combien nous avons de bagages, si nous sommes

bien armés, bien vêtus. Dans le nombre des badauds on nous signale des

gens d’importance, des parents de l’akim: on veut se faire une opinion

sur notre compte avant d’agir.

Nous apprenons que les autorités sont invitées à se réunir au _yamen_

(tribunal) dans la soirée à l’effet de tenir conseil. C’est de nous

qu’il s’agit, et le chef nous fait demander l’autorisation de nous

rendre visite le lendemain matin.

La foule n’a pas été malveillante jusqu’à présent; au reste, les

marchands sont en liesse, car nous faisons «aller le commerce». Ici nous

sommes dans le premier bazar que nous ayons rencontré depuis Kouldja, et

plus loin nous n’en trouverons pas d’autre. Aussi achetons-nous,

achetons-nous. Nous nous préparons pour le Tibet. Sans perdre une

minute, nous louons vingt-deux chameaux qui transporteront nos achats.

Nous faisons provision de tout ce que nous ne sommes pas sûrs de

rencontrer plus loin dans la petite oasis de Tcharkalik, située à la

pointe ouest du Lob Nor.

En relisant la liste des achats je relève les chiffres suivants:

Réserve de pain à la graisse salée, 1.600 livres russes en petites

galettes épaisses d’un doigt, larges comme le creux d’une main d’homme.

Pourquoi si petites? pourquoi du sel, de la graisse? direz-vous.

Petites, parce que la galette de cette taille est facile à placer; à la

rigueur, on la met dans sa manche lorsqu’on marche: tandis qu’on

grignote, on peut être contraint de prendre le fusil ou le fouet. Et

puis son volume représente à peu près exactement la satisfaction d’un

«accès d’appétit», et pas une miette ne se perd. Le sel facilite les

digestions, la graisse est un «argument» excellent contre le froid.

L’expérience nous l’a démontré.

Examinons la liste des achats pendant que les autorités de Kourla

délibèrent.

Je vois encore 520 livres de la meilleure farine, qu’on tiendra en

réserve, car nous n’userons de ces provisions qu’à la dernière

extrémité;

280 livres de graisse de mouton, salée et hermétiquement enfermée dans

des panses de mouton;

160 livres de raisin sec, petit, délicieux, sans pépins, nommé

_kichmich_, qu’on mélangera au riz ou qui sera distribué plus tard

lorsque le froid, les salaisons, les longues marches, l’altitude

provoqueront cet état de débilité qui ressemble au scorbut;

80 livres de sel, à tout hasard, par précaution, quoique nous ayons

l’assurance d’en trouver dans le désert à fleur de sol ou au bord des

lacs;

80 livres d’huile de sésame pour les bouillies;

Du tabac, des sacs, des pièces de feutre, etc., enfin 6.000 livres

d’orge pour nos chevaux, bien que l’interprète Abdoullah et un certain

Parpa, habitant de Kourla, nous disent que l’on ne doit pas se

préoccuper des chevaux.

Ce Parpa a servi autrefois les voyageurs anglais Carey et Dalgleish et

nous l’engageons à notre service, dans l’espoir qu’il nous fournira

d’utiles renseignements. C’est un aventurier à longue barbe noire,

taciturne, à l’air tragique. Il est originaire de Ferghanah et il est

venu avec Yakoub-Beg dans le Turkestan chinois. Il sait ferrer les

chevaux, fabriquer les selles pour chameaux et il passe pour un homme

courageux.

Je vous donne ces quelques explications, cher lecteur, dans l’espoir

qu’elles vous serviront le jour où vous vous déciderez à prendre le

large, à voyager, à goûter l’inconnu.--C’est un régal délicieux.

Les préparatifs s’achèvent rapidement; nous avons traité avec un

Doungane moyennant un prix très élevé, mais cet homme s’adjoindra à nous

avec trois serviteurs, deux Dounganes et un musulman turc de l’oasis de

Hami. On espère que les ballots seront prêts en trois ou quatre jours;

nous nous mettrons aussitôt en marche.

Dans la journée du 7, nous nous promenons dans la ville et nous

constatons l’insignifiance de son commerce. Nous n’y recueillons que

fort peu de sucre, une soixantaine de livres, et seulement quatre livres

d’une bougie exécrable.

En rentrant à la maison, nous trouvons les serviteurs de l’akim, ils

nous annoncent la venue de leur maître. Bientôt arrivent, suivis d’une

escorte, quelques mandarins vêtus à la musulmane, mais coiffés à la

chinoise, du chapeau à globules et portant la tresse, qui est la marque

de vassalité que les Chinois exigent des musulmans, dont la tête est

rasée d’habitude.

Les chefs de la ville, hommes d’âge pour la plupart, entrent dans notre

chambre. On les fait asseoir sur le feutre blanc étendu à leur intention

et nous attendons leurs questions sans souffler mot. Ils engagent la

conversation en langue chinoise, nous demandant poliment des nouvelles

de notre santé, nous félicitant d’avoir fait bon voyage, nous promettant

tout leur concours. Entre temps, leurs serviteurs déposent devant nous

un hommage de fruits secs, de melons, d’amandes, selon la coutume du

Turkestan.

Nous les remercions avec la plus grande cordialité de leur amabilité et

nous attendons. Il est facile de voir que les chefs sont embarrassés;

ils échangent quelques mots, puis le plus élevé en grade prend la parole

sur un ton assez solennel. Il nous expose que la coutume est de demander

leurs papiers aux étrangers.

A quoi je réponds que c’est une très bonne coutume, car on ne saurait

trop prendre de précautions vis-à-vis des inconnus qui s’introduisent

sur le territoire d’autrui. Quant à ce qui nous concerne, il a vu par

nos cartes de visite sur papier rouge et écrites en caractères chinois

que l’un de nous est un prince allié aux rois de l’Occident, il doit

savoir que le pacha blanc nous a facilité la traversée de ses États, et

nous avons l’espoir que l’empereur de Chine ne sera pas moins aimable.

Quoique nous ne comprenions pas qu’on nous demande des papiers à Kourla

après qu’on nous a laissés franchir tranquillement la frontière et la

province d’Ili, nous consentons cependant--pour lui faire plaisir, parce

qu’il est aimable--à lui remettre la passe générale qui a été vue par le

gouverneur de la province d’Ili.

Il nous demande la permission de la garder, ce que nous lui accordons

d’autant plus volontiers que nous savons par Prjevalsky et d’autres

qu’en Chine les papiers n’ont de valeur qu’aux endroits où ils ne sont

pas nécessaires.

Après un échange de salutations respectueuses et dignes, les chefs s’en

vont. Que se passera-t-il demain? Nous prévoyons des complications, et

Rachmed, que tout cela impressionne fort peu, se rend bien compte de

notre situation: «C’est le commencement de nos «vieilles histoires», et

les Chinois vont nous ennuyer du mieux qu’ils pourront, ce qui n’a rien

d’étonnant de la part de mangeurs de cochons...»

Par «vieille histoire», notre serviteur entend les démêlés que nous

avons eus fréquemment dans nos voyages chaque fois que nous prenions

contact avec une peuplade ou une tribu nouvelle.

Le principal résultat de cette entrevue est de nous faire hâter nos

préparatifs. Nous avons reçu les éclaireurs aujourd’hui, demain la

déclaration de guerre nous sera apportée.

Le 7 au soir, avant le coucher du soleil, les chefs de Kourla arrivent

en grande tenue. A peine a-t-on échangé les salutations, et les tasses

de thé sont-elles servies, que l’akim prend la parole:

--Il est arrivé un courrier envoyé par notre supérieur de Karachar, qui

nous charge de vous dire que vous ne pouvez continuer votre voyage avant

de lui avoir rendu visite.

--Le gouverneur de Karachar est un trop petit personnage pour que nous

nous détournions de notre route à son intention. S’il a besoin de nous

parler, qu’il se dérange. Au reste, il a dû voir nos papiers.

--Vos papiers ne valent rien, et, pour vous dire la vérité, voici

l’ordre de vous arrêter qui est arrivé d’Ouroumtchi à Karachar.

Nous manifestons un grand étonnement et le prions de nous permettre de

faire lire cet ordre par l’un des nôtres. Puis la conversation continue:

--Où donc est notre passe?

--A Karachar.

--Eh bien, nous garderons votre ordre tant que vous n’aurez pas rendu ce

papier que nous vous avons confié, car vous l’avez entre les mains et

vous mentez.

Je prends l’ordre, le met dans ma poche et les invite à vider les lieux.

Le petit mandarin chinois qui a apporté cet ordre blêmit autant que le

lui permet la teinte jaune de sa peau et il nous supplie en passant le

doigt sur sa gorge:

--Rendez-moi ce papier, ma tête tombera si je ne le rapporte pas à mon

supérieur.

--Rendez notre passe.

--Nous ne l’avons pas.

--Partez d’ici. Laissez-nous prendre le repos, le soleil est couché.

Ils s’en vont confus.

Quelques minutes après revint un des chefs en tenant notre passe à la

main, il nous la tend et nous la prenons en lui promettant de lui rendre

son ordre, mais... demain. Notre intention est de photographier cet

ordre, dont voici la traduction due à l’obligeance de M. le marquis

d’Hervey de Saint-Denys:

«Moi, Han, sous-préfet, ayant le titre honorifique de Fou-tchi, faisant

fonctions de préfet du cercle de Kola-Chacul (Karachar), j’ai reçu du

gouverneur par intérim Wei un ordre ainsi conçu:

«Actuellement un prince du sang du royaume de France, Ken-li-ho (Henri),

voyageant sans passeport chinois et de sa propre initiative, se dirige

vers Lo-pou-ta-eul (Lob Nor), j’ordonne aux autorités locales de son

parcours, dans quelque lieu que se trouve le prince français, de

l’empêcher de continuer sa route et de l’obliger à rebrousser chemin.

«En conséquence de cet ordre, mon devoir est d’envoyer des agents aux

informations, j’ordonne donc à deux agents de se rendre immédiatement à

Kou-eul-li (Kourla) et d’agir de concert avec les chefs musulmans de cet

endroit afin d’inspecter la contrée. Si le prince français s’y

rencontre, il faut aussitôt s’opposer à sa marche en l’empêchant de

pénétrer plus avant et en l’obligeant à s’en retourner.

«Les agents ne devront se rendre coupables ni de lenteur, ni de

négligence, sous peine d’encourir des punitions. Ne pas désobéir. Deux

fois recommandé.

«Ces instructions sont données à Tchang-youy et à A-li. Ils auront soin

de s’y conformer.

«Le huitième jour de la neuvième lune de la 15e année Kouang-Sin.

«Valable jusqu’au retour pour être ensuite rendu et annulé.»

* * * * *

Le 8, les chefs de Kourla, l’akim en tête, reviennent nous visiter. Nous

leur rendons l’ordre que nous avons photographié. Ils nous répètent que

nous ne pouvons continuer notre route. Nous répondons que rien ne nous

empêchera d’aller au Lob Nor, où nous devons chasser.

«Quand nous serons prêts, nous chargerons nos bêtes et nous partirons,

et si l’on veut nous arrêter par la force, «il y aura du sang», et ce

sang retombera sur vos têtes. Nous ne sommes pas des malfaiteurs, nous

ne faisons de mal à personne, pourquoi ne jouirions-nous pas des

immunités accordées au moindre marchand? On laisse circuler ici des gens

de rien et l’on veut nous arrêter! Qu’on l’ose et «le sang coulera».

C’est notre dernière parole, akim, réfléchissez.»

Le vieil akim baissa le nez, et, abandonnant la langue chinoise dans son

émotion, il parla le turc, sa langue maternelle.

«Je ne fais qu’exécuter les ordres donnés, dit-il, je ne vous veux aucun

mal, je vois bien que vous n’êtes pas de méchantes gens. Je ne sais

quelle décision prendre. En vérité, mon embarras est grand. Ma tête est

en jeu. Vraiment je suis comme la noix entre deux pierres! par Allah, je

suis comme la noix entre deux pierres!»

Et il pousse un soupir qui ne me semble pas de comédie.

«Aidez-moi, poursuit-il, je vais aller à Karachar voir mon supérieur.

Adjoignez-moi l’un d’entre vous, il s’expliquera et tout s’arrangera

avec l’aide d’Allah. Mon embarras est grand. En vérité, je suis comme la

noix entre deux pierres! je suis comme la noix entre deux pierres!

Donnez-moi l’un des vôtres pour aller à Karachar.

--Impossible d’accéder à ta demande, akim, les explications sont

données. Nous ne devons rien à ton sous-préfet, la démarche est inutile,

attendu que dans le cas où l’un des nôtres irait à Karachar et que ton

supérieur persisterait à nous arrêter, nous partirions malgré tout. Si

ton supérieur changeait d’avis et se rangeait à notre opinion, nous

aurions perdu inutilement notre temps. Si l’on veut nous parler, qu’on

vienne nous voir.

--Voyez quel embarras est le mien. On veut que je vous arrête, vous avez

de bons fusils, vous êtes décidés jusqu’au sang, je ne puis vous arrêter

et on me l’ordonne.

--Adieu, akim, nous avons dit notre dernière parole, nous ne demandons

qu’à rester ton ami et l’ami des tiens, mais à la moindre violence le

sang coulera. Réfléchis.»

Le chef et son entourage se levèrent et en nous saluant il murmure ces

mots:

«Je suis comme la noix entre deux pierres!» Nous dirions: «Je suis entre

le marteau et l’enclume.»

_9 octobre._--Nouvelle visite de l’akim, qui nous prie, d’une mine assez

hardie, d’avoir à retourner sur nos pas. Sur notre refus catégorique, il

se lève sans plus insister et s’en va disant qu’il aura recours à la

force, ce qui nous fait rire.

Nous hâtons les préparatifs de départ; les achats sont terminés, les

selles pour les chameaux sont cousues, rien ne nous oblige à prolonger

notre séjour.

L'Asie inconnue · 第 2 / 20 段