Avant de quitter le lama guide, nous lui donnons un copieux

GABRIEL BONVALOT

L’ASIE INCONNUE

A TRAVERS LE TIBET

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.

L’ASIE INCONNUE

CHAPITRE PREMIER

DANS LE TIEN CHAN CHINOIS

En janvier 1889, chez mon brave ami Henri Lorin, qui me rappelait cela à

Paris, à mon retour, nous parlions explorations, voyages; il me

demandait quel nouveau projet j’avais en tête et si je songeais encore à

l’Asie. Je lui répondais qu’un beau voyage serait d’aller par terre de

Paris au Tonkin, de jalonner hardiment une route à travers tout le vieux

continent. Et lorsque Henri Lorin m’invita à lui montrer sur la carte

mon itinéraire probable, je traçai une ligne à travers le Turkestan

chinois, les hauts plateaux du Tibet et les vallées des grands fleuves

de la Chine et de la presqu’île indo-chinoise. A ceux qui regardaient

par-dessus mon épaule, ce plan paraissait superbe, et moi, encore

fatigué du Pamir, je ne voulais pas même songer à l’exécuter: pour la

bonne raison que lorsque je me chante voyage, je me laisse prendre

incontinent à cette pipée de mon imagination.

A quelques mois de là, je revenais de l’Exposition, qu’on installait et

où j’avais été prendre l’air des pays lointains, lorsque ce même ami

m’écrivit que quelqu’un désirait voyager avec moi en Asie. Il s’agissait

de savoir si c’était une personne décidée à me suivre partout, mon

intention n’étant pas de globe-trotter pour passer le temps, mais

d’explorer. On me répondit selon mes désirs. Du coup, j’oubliai les

promesses que j’avais faites de me reposer et je me précipitai sur les

récits du Père Huc et de Prjevalsky.

Les pourparlers ne languirent point avec le duc de Chartres, qui offrait

de subvenir aux frais d’une exploration à laquelle son fils

participerait. Nous tombâmes immédiatement d’accord sur ce point, que

notre œuvre serait nationale et que nos collections seraient remises à

nos musées. Mon futur compagnon, le prince Henri d’Orléans, fut

enthousiasmé par le plan que je lui soumis, plan assez vague, le voyage

ayant cela de commun avec la guerre, qu’il est «tout d’exécution». Avant

d’être sur le terrain, il est enfantin et inutile de rien affirmer.

Les premiers préparatifs ayant été rapidement terminés, le 6 juillet

nous quittions Paris enfiévré alors de son Exposition. A Moscou nous

devions rencontrer Rachmed, le fidèle compagnon de mes deux précédents

voyages. On me l’avait trouvé au Caucase à l’endroit où je supposais

qu’il serait, car je sais près de quelles gens Rachmed aime à vivre,

quand il ne court pas les grands chemins. Le brave garçon se préparait à

venir à l’Exposition, il réalisait un rêve qu’il caressait depuis

longtemps; déjà son billet était pris, il allait s’embarquer à Batoum,

lorsque mon télégramme lui parvint: «Si tu veux venir Chine avec moi, va

attendre Moscou.» Et Rachmed alla aux bureaux de la compagnie Paquet se

faire rembourser son billet de Paris et il en prit un autre pour Moscou.

Il n’était pas heureux de la conjoncture; comme vous pensez bien, il

avait le cœur gros de ne pas voir l’Exposition. Pourtant il n’hésita

pas. Ainsi qu’il le confia, en parlant de moi, à un de mes amis, il

avait la crainte de perdre mon affection: «Il n’aurait pas été content»,

disait-il. Rachmed est Ousbeg d’origine, il appartient à une des

branches de cette belle race turque où l’on compte tant de braves gens,

je ne me lasserai jamais de le répéter.

En Russie on nous fait le meilleur accueil. On nous donne toutes les

recommandations nécessaires pour les consuls de la frontière chinoise. A

Moscou nous séjournons juste le temps de faire d’innombrables achats.

Nous touchons à Nijnii-Novgorod, nous descendons le Volga, remontons la

Kama, traversons la chaîne de l’Oural. Nous reprenons le bateau à

Tioumen, débarquons à Omsk et, y ayant fait quelques emplettes, nous

repartons pour Semipalatinsk. Là nous achetons les produits européens

que nous craignons de ne pouvoir nous procurer à l’extrême frontière,

et, à grands cahots de _tarantass_, nous arrivons à Djarkent, la

dernière ville du territoire russe.

* * * * *

Avant d’entrer en Chine nous organisons notre caravane et nous recrutons

le personnel nécessaire à l’exécution de nos projets.

Rachmed examine les hommes, et, en me les présentant, il me dit

invariablement: «Ils ne valent rien pour la route.» Je vois bien qu’il a

raison. Pas un seul qui ait un passé sérieux: tous des paresseux, des

endettés, des gens qui veulent passer la frontière dans notre suite;

aucun de ces bons aventuriers à mine décidée, vigoureux, ayant déjà

regardé la mort sous le nez, et qui suivraient dans le feu le chef que

le hasard leur donne, pourvu que ce chef ait su se les attacher par un

mélange parfois égal de bons et de mauvais traitements. Combien nous

regrettons de n’avoir pas notre base d’opérations dans le Turkestan

russe, à Samarcande, par exemple, où les bons _djiguites_ ne manquent

pas.

Nous avons bien trois Russes qui nous conviendraient, mais ils ont posé

comme condition d’engagement de ne pas dépasser le Lob Nor.

Le 2 septembre nous quittons Djarkent. En marchant à petites journées,

nous sommes, le 6, à Kouldja, où le consul russe et son secrétaire nous

offrent la plus cordiale hospitalité. Nous passons de bons moments chez

les membres de la mission belge. L’un d’eux, le Père Dedeken, a terminé

son engagement: il doit retourner en Europe, et, comme il a un

rendez-vous à Chang-haï, il s’en ira à la Côte avec nous et peut-être

nous accompagnera en Europe. Le Père parle chinois. C’est un homme

décidé, et nous sommes heureux de le voir grossir notre troupe. Son

serviteur, Bartholomeus, l’accompagnera. C’est un Chinois honnête, chose

extrêmement rare, paraît-il, mais très entêté, ce qui est très commun en

Chine, nous dit-on.

Le prince Henri, Dedeken, Rachmed, Bartholomeus et moi formerons le

noyau de l’expédition. Nous avons encore un interprète, nommé Abdoullah,

parlant chinois et mogol; autrefois il a accompagné l’illustre

Prjevalsky. Il nous paraît un honnête garçon; mais sa vanité, sa

vantardise, son bavardage nous inquiètent.

Le récit des souffrances qu’il a éprouvées dans le Tsaïdam épouvante nos

gens. Ce babillard infatigable semble prendre à cœur de nous décourager

de rien entreprendre en dehors des sentiers battus. Il faut dire que le

consul russe de Kouldja ne nous encourage pas non plus, et lorsque Henri

d’Orléans lui dit que nous allons essayer d’arriver à Batang, il a un

sourire d’incrédulité et il l’engage à ne pas se leurrer de cet espoir.

Il nous fait observer que nous n’avons pas d’escorte, pas de tente de

feutre, pas de passeport chinois. L’expérience nous a démontré qu’on

peut se passer de ces trois choses indispensables au dire du consul.

En ce qui concerne le passeport, je dois dire que la principale cause de

notre réussite a été de n’avoir pas prévenu à l’avance le Tsong-li-yamen

de Pékin. En demandant un passeport pour voyager dans les parties peu

visitées de la Chine, nous aurions éveillé l’attention de la diplomatie

chinoise. Les mandarins nous auraient donné les plus chaleureuses

lettres de recommandation, sauf, une fois notre itinéraire connu, à

envoyer d’avance des ordres pour que tous les moyens soient employés

afin de nous barrer la route et de nous obliger à rebrousser chemin. Tel

a été le sort de tous les voyageurs en Chine, depuis feu Prjevalsky

jusqu’à Richthofen, au comte Bela Szecheny et tant d’autres, arrêtés

dans leurs entreprises par des procédés divers.

Après avoir complété notre caravane tant bien que mal à Kouldja, il nous

manque, pour continuer notre route, l’autorisation du gouverneur chinois

de la province. Elle nous est accordée après une visite où l’étiquette

est très bien observée, en ce sens qu’on nous offre trois tasses de thé

et une bouteille de champagne. Le gouverneur nous remet deux sauvegardes

pour nous conduire aux frontières de la province d’Ili.

Le 12 septembre, la petite colonie européenne nous fait gracieusement la

conduite jusqu’à la porte de la ville. On nous souhaite cordialement bon

voyage, bon retour en France, et puis on se sépare.

* * * * *

Nous voilà donc enfin en selle. Le chemin est creusé dans le lœss; c’est

bien la poussière du Turkestan. On en sort, et le sol, le paysage, la

culture de la plaine me rappellent les environs de Samarcande et de

Tachkent. Les faces glabres, les yeux bridés, les longues tresses des

hommes disent qu’on est en Chine. La fertilité de cette vallée d’Ili est

remarquable; aussi depuis quelques années se repeuple-t-elle très

rapidement. Beaucoup de Tarantchis qui avaient fui sur le territoire

russe retournent aux places que leurs pères ont cultivées. Beaucoup

d’émigrants viennent de Kachgarie, même de la Chine orientale. Longtemps

encore les bras manqueront à cette terre qui peut nourrir des centaines

de milliers d’habitants.

Nous laissons à notre droite la vallée d’Ili, et jusqu’à Mazar, posé sur

un affluent du Kach, nous suivons une route commode. Fréquemment nous

rencontrons des villages abandonnés par des Tarantchis qui, ayant pris

part au massacre des Chinois, ont fui quand ces derniers ont reçu la

province d’Ili des mains de la Russie.

Les maisons tombent en ruine; elles se perdent maintenant dans un bocage

de saules, de peupliers, de vignes; les herbes folles encombrent les

jardins; les canaux d’irrigation sont à sec et les champs en jachère.

Ces terres, désertes maintenant, n’ont pas cessé d’être généreuses;

elles se sont parées de verdure, et l’aspect en est riant.

Un de nos hommes reconnaît la maison où il est né; le toit est tombé; la

porte a été enlevée, on l’a brûlée sans doute; les murs sont crevassés,

il y a des touffes d’orge près de l’âtre, et le Tarantchi se lamente:

--C’est là que je suis né, et je ne sais pas où aller maintenant.

Lorsque j’habitais là avec mon père, nous étions heureux. Quelles belles

récoltes! Le blé valait cinq kopeks le _poud_ (à peu près un double

décalitre), aujourd’hui nous le payons trente à Djarkent.

--Pourquoi n’y êtes-vous pas restés?

--Nous avions trop tué de Chinois, de Solons, de Sibos, et au retour des

Chinois, nous nous sommes sauvés.

--Maintenant que tu as passé la frontière, retourneras-tu à Djarkent?

--Dieu m’en garde! La terre n’y est pas bonne et l’eau est rare. J’irai

à Kachgar, où j’ai la famille d’une de mes femmes.

--N’étais-tu pas marié à Djarkent?

--Oui, et même j’avais un enfant. Il est mort la veille du jour où je me

suis présenté chez vous, et j’ai rendu ma femme à son père. Je suis

libre.

La facilité avec laquelle ce musulman abandonne sa femme ne laisse pas

de m’étonner. Il paraît que c’est monnaie courante dans le pays.

Nous trouvons dans la province d’Ili, au delà de Mazar, beaucoup de

Kirghiz sibériens, que la bonté des pâturages des affluents de l’Ili a

attirés. Ils ont conservé les chefs qu’ils avaient élus étant sujets

russes. Par ordre du mandarin chinois, d’accord en cela avec les tribus,

ces chefs élus transmettront le pouvoir à leurs descendants.

A côté de ces Kirghiz très riches, nous voyons des Kalmouks très

pauvres. Les bons pâturages, les riches troupeaux, appartiennent aux

premiers; les autres sont relégués dans les moins bonnes places, qu’ils

cultivent sans acquérir l’aisance. Ces Kalmouks ne payent vraiment pas

de mine. Ils sont chétifs, mal nourris, mal logés, mal vêtus, et ils ont

l’air placide plutôt qu’énergique où intelligent.

Leurs voisins ne paraissent pas les tenir en haute estime, car un

Kirghiz à qui je fais remarquer combien ces Mogols ont la physionomie

douce, me répond en riant:

--Cela est vrai. Ils sont bons comme les vaches.

--Comment?

--Parce qu’on peut les traire à volonté.

Il paraît que les Kirghiz, qui sont audacieux, bien armés et sans

scrupules, ne se gênent pas pour tromper et piller ces Mogols. Les

voleurs, étant musulmans, transigent facilement avec leur conscience,

attendu que les volés sont bouddhistes, c’est-à-dire des gens qui n’ont

pas de «livre», ni Bible, ni Coran, par conséquent les derniers des

hommes.

Les autorités chinoises interviendraient rarement pour rendre justice à

ceux qui sont lésés: les coupables sont presque toujours insaisissables;

dans la montagne ils se cachent facilement, et puis, à ce propos, on

peut obtenir de leur famille ou de leur tribu soit un impôt arriéré,

soit un cadeau qu’en temps ordinaire le mandarin se verrait refuser.

Lorsque les brigandages sont tels que toute sécurité a disparu, la ruse

est employée: avec de belles paroles, avec des promesses, on attire en

ville le chef qui est l’instigateur du désordre, et l’on s’en débarrasse

d’une manière quelconque. Par exemple on le met dans une cage entre deux

pals, et, pour que les méchants tremblent, on laisse le prisonnier

mourir dans cette horrible posture. L’agonie dure parfois une semaine.

Les nomades ayant perdu leur chef sont un peu désorientés, et l’on

profite de cet état d’esprit pour exiger une sorte de soumission. Les

autorités chinoises ont réussi à enregistrer nombre de Kirghiz, à les

étiqueter pour ainsi dire. En effet, des cavaliers qui nous croisent

portent au cou une tablette renfermée dans un sac de feutre. Je demande

ce que cela signifie, et l’on m’explique que depuis quelque temps tout

Kirghiz, avant de se rendre à la ville, doit se présenter d’abord chez

son chef et lui demander une tablette de ce genre. Dessus est écrit son

nom en turc, en chinois, en mogol: c’est un passeport qui lui permet de

circuler librement dans les bazars. Aux époques de trouble, tout Kirghiz

surpris sans cette tablette est arrêté par les soldats chinois et puni

des peines les plus terribles.

En rentrant dans sa tribu, le voyageur doit rendre à son chef son

passeport sur bois: on contrôle ainsi les absences et l’on a un moyen de

faire un peu la police de la montagne.

* * * * *

Le 15 septembre, nous avons quitté Mazar. Si le pont sur le Kach n’avait

été emporté à la suite d’un orage, nous aurions franchi cette rivière

pour nous rendre dans la vallée du Koungez par une passe voisine. Il

nous faut prendre à travers la montagne plus au nord et aller chercher

un gué plus haut. Après avoir grimpé, puis suivi les ondulations des

collines incultes, nous apercevons la vallée, sorte de terrasse au pied

des montagnes, steppe grisâtre tachetée de tentes peu nombreuses et où

quelques troupeaux errent. Elle est dominée à l’est par un chaînon plus

élevé que celui du nord, dont les pentes nous semblent nues et dont les

cimes ne sont point blanches de neige.

Les bords de la rivière offrent un aspect assez riant. Elle se déroule

ainsi qu’un ruban à travers des bocages verts formés par des peupliers,

des saules, des tamarix qui ont encore quelques fleurs, des réglisses,

des épines-vinettes, des framboisiers sauvages. L’eau est abondante et

l’herbe est drue partout où la rivière s’est répandue. Dans les fourrés,

les faisans abondent.

Après un village abandonné nous traversons la petite rivière de Nilka et

quittons la vallée marécageuse pour regrimper sur le plateau qui la

borde. Au milieu de hautes herbes on rencontre des surfaces défrichées

où les Mogols ont leurs tentes de feutre. Elles sont plus petites que

celles des Kirghiz, plus basses, plus pointues vers le sommet. Ces

Mogols sont occupés à battre le blé dans les aires en plein vent et de

la même manière que font les peuples primitifs qui n’emploient point de

machines. Une perche est plantée au milieu du blé posé sur le sol. Des

bœufs réunis sur une même ligne sont attachés à cette perche et tournent

autour. Ils piétinent lentement la moisson. Des enfants les houspillent

d’une baguette. Ces enfants, nus comme à l’heure de leur naissance, sont

malingres. Leur ventre est trop saillant; leur peau, exposée au soleil,

presque noire, paraît jetée sur leur ossature et elle semble vouloir la

quitter chaque fois qu’ils élèvent leurs bras et font saillir les

cercles de leurs côtes et les angles de leurs omoplates.

En passant près d’une de ces batteries, j’attire l’attention d’un Mogol

qui se repose sur les gerbes, tandis que ses fils chassent les bœufs. Il

se lève et quand je passe:

--Salut! dit-il.

--Salut, ami.

--Où vas-tu?

--Par là (je montre le sud-est).

Il pousse une sorte de grognement, n’en demande pas davantage et reste

immobile à réfléchir. Il ne s’explique pas notre présence. A quelques

pas de là je me retourne, et je le vois balayer son grain avec un balai

fait comme chez nous et qu’il manœuvre de la même manière que l’Européen

le plus civilisé.

Le soir du 16 septembre nous sommes sur les bords de la rivière, qui est

large d’au moins 200 mètres au point où nous devons la franchir, car

elle se ramifie et forme des îlots nombreux. Son cours est assez

impétueux. Demain matin, à l’heure où les eaux sont le plus basses,

avant le lever du soleil, notre caravane passera sur l’autre rive, sans

encombre, nous l’espérons.

De notre bivouac nous apercevons au nord des points blancs dans la

plaine, au pied des montagnes. Ce sont, paraît-il, des tentes de lamas

qui se livrent aux travaux de la moisson. La récolte terminée, ils

reviendront hiverner dans le monastère, bâti sur la rive gauche de la

rivière.

Ici nous sommes dans un pays bouddhiste, dans un pays où l’on croit à la

métempsycose, à la transmigration de l’âme d’un corps dans un autre.

Cela n’entraîne, comme vous pensez bien, ni le respect de la dépouille

humaine, ni le culte des morts.

En me promenant dans les roselières à la recherche de petits oiseaux

pour notre collection d’histoire naturelle, je heurte du pied la partie

supérieure d’une tête d’homme. Les bêtes sauvages, les oiseaux de proie,

et sans doute les chiens des tentes voisines, ont fait disparaître

l’enveloppe terrestre du Mogol, dévorant sa chair, broyant ses os; puis

les années, les intempéries, ont achevé l’œuvre de destruction. Il ne

reste plus qu’un crâne blanchi, un tibia rongé, une moitié de mâchoire;

mais l’âme s’est envolée et les carrés d’étoffe au bout des piquets

prient pour elle, car ils portent, imprimées en noir sur fond jaune, des

prières merveilleuses rapportées de Lhaça.

Le lendemain, comme nous avons l’assurance de rejoindre facilement notre

caravane, que la traversée du gué retardera dans sa marche, nous

visitons le grand lama maître du monastère.

Notre arrivée près des tentes est annoncée par les aboiements furieux de

superbes mâtins à long poil. Le bruit fait sortir des lamas jeunes et

vieux, qui écartent à coups de pierres ces bêtes très vigilantes. Nous

disons l’objet de notre visite au plus âgé d’entre eux, celui-ci envoie

en avant-coureurs deux jeunes moinillons, et lui-même nous conduit

poliment à la demeure de son chef. L’individu qui nous sert de cicerone

possède une tête énorme, un col assez long, de petits yeux et une face

très large et toute grêlée de verrues. Cela ne constituerait pas une

physionomie avenante si la bouche à grosses lèvres n’avait un sourire

aimable qui efface cette laideur. Il paraît que cet excellent homme,

dont il serait difficile de fixer au juste l’âge, est un médecin

célèbre. Nous ne savons quels sont les honoraires que les malades lui

payent, mais nous pouvons dire qu’il ne fait pas de grands frais de

toilette. Sa coiffure est une calotte de cuir crasseuse surmontée d’une

houppe, petite calotte d’enfant de chœur, qui est vraiment minuscule

pour cette énorme tête, par rapport à laquelle elle a à peu près les

proportions d’un pain à cacheter posé sur une mandarine. J’allais

oublier--tant cette tête me préoccupe--de vous dire que l’ajustement de

cet Hippocrate consiste en une longue robe de bure lui tombant aux pieds

et qu’une corde serre à la taille. Ce long corps maigre est terminé par

de petits pieds enfermés dans une sorte de bas en cuir brut: cette

chaussure ne mérite pas le nom de botte.

Le grand lama nous accueille poliment sur le seuil de sa tente de feutre

blanc, la plus grande de toutes. Il soulève lui-même la portière et nous

invite avec une grande affabilité à pénétrer dans sa demeure. Nous ne

nous faisons pas prier et nous nous asseyons à l’orientale à gauche de

l’entrée.

Le petit homme jaune nous questionne sur notre santé, nous offre les

services de son médecin et nous entretient le plus paternellement du

monde. Laissant à notre interprète le soin de lui répondre, nous

examinons à l’aise, quoique discrètement, cette incarnation de Bouddha

et son intérieur.

Ce grand lama paraît avoir une soixantaine d’années. Comme tous les

prêtres de sa religion, il a les cheveux courts; étant naturellement

imberbe, il n’a pas besoin de se raser. Ses traits sont réguliers,

surtout comparés à ceux de son médecin. La face est assez large, bien

entendu, mais l’œil noir est très intelligent, la bouche est fine, les

sourcils sont bien marqués. Il a de l’aisance dans les gestes, de

l’onction dans la voix. Nous ne serions pas étonnés qu’il administrât

fort bien sa congrégation. Il nous semble être un «homme remarquable».

De temps à autre il prise du tabac rouge qu’il verse sur l’ongle de son

pouce; il le puise à une bouteille ovale de jade que ferme une cheville

à tête d’argent. Il veille à ce que l’on nous serve le thé au beurre,

boisson favorite des Mogols et des Tibétains, avec laquelle je fais

aujourd’hui connaissance et que je trouve à mon goût.

En sortant nous apercevons des cymbaliers qui sont postés devant une

grande tente, laquelle est affectée au service religieux durant la

moisson. Les lamas sont presque tous dans les champs et le nombre des

prieurs est très petit: il se compose surtout de jeunes garçons tous en

calotte d’enfant de chœur, tête rasée, avec une longue robe monacale

serrée aux reins par une ceinture.

Le monastère consiste en une réunion de maisons dans le goût (!) mogol

et formant un carré. Rien de plus simple que l’architecture de ces

constructions: quatre murs, une porte, une fenêtre, un âtre, un trou

dans le plafond; sur le toit: du fourrage, des guirlandes de prières, et

c’est tout. Autant que nous pouvons en juger par les fentes des portes

fermées, l’ameublement est nul; nous apercevons quelques coffres,

quelques hardes, quelques outils. Au reste, les lamas, fidèles à leurs

habitudes de nomades, habitent, nous assure-t-on, même pendant la saison

froide, leurs tentes de feutre dressées dans les cours que forment les

habitations. Elles sont bâties avec de la terre, des moellons, des

perches, et elles servent autant à l’usage du bétail qu’à celui des

hommes.

La pagode est neuve, ses murailles sont blanchies à la chaux. La grande

porte ouverte, nous pénétrons dans une sorte de grange rectangulaire.

Tout d’abord notre regard se porte sur l’autel, où brillent les flammes

de lampes à huile qui font reluire la dorure des statues. L’une

représente Bouddha jeune, souriant, assis sur un trône. Derrière lui, un

lama en métal doré sourit le plus aimablement du monde, comme Bouddha,

et, comme lui aussi, il possède de longues oreilles, pour mieux entendre

les prières, sans doute; et il tient les mains l’une opposée à l’autre

en ayant l’air de se préparer à applaudir, tout en restant très digne.

A côté du grand autel, une chapelle de plus modestes proportions abrite

la statue d’un personnage vêtu de jaune, ayant un tablier sur les genoux

et un chapelet à la main; il serait le successeur du grand lama, et son

rôle serait analogue à celui d’un saint, car il aurait charge

d’intercéder en faveur des fidèles et de transmettre leurs prières à qui

de droit.

Sur la table de l’autel sont alignées de petites tasses contenant de

l’huile. On voit, à côté des aiguières de bronze, des sonnettes, des

paquets d’images, des plumes de paon en trophée, des ballots de livres

saints et de prières imprimées, des fioles renfermant des graines ou des

odeurs, et d’autres menus objets dont la valeur est grande, car ils ont

été apportés de la sainte ville de Lhaça. Les côtés de la nef, si l’on

peut ici employer ce mot, servent de hangar et de remise, car nous

apercevons des coffres, des caisses, des peaux, des tapis, des

marchandises diverses, et même des treillis de tentes. Le sol est battu

et cela donne à cette pagode un air de propreté.

Avant de quitter le lama guide, nous lui donnons un copieux pourboire;

le pauvre diable ne cache pas son contentement, car la richesse n’est

point connue de ces gens simples. Nous sommes frappés de l’état

misérable où vivent les Mogols campés aux alentours. L’intérieur de

leurs tentes est un modèle de malpropreté, on y respire les odeurs les

plus désagréables. Presque tous les enfants sont nus, leurs parents

n’ayant pas de quoi les vêtir. Quant aux femmes, elles dépassent en

laideur les êtres les plus laids et l’on se demande, en les considérant,

comment ferait le plus ardent des poètes pour les poétiser.

Le soir, nous arrivons par une petite passe dans la vallée du Koungez.

Nous campons non loin d’une mine de cuivre où nous trouvons une

imperceptible source qui nous donne assez d’eau pour le thé. Nous sommes

dans une steppe aride.

Le 18 septembre, nous campons dans les roselières aux bords du Koungez,

à une place nommée Timourlik. Sur la rive opposée on distingue un grand

campement de Kirghiz. Est-ce notre présence qui les décide? Est-ce que

le temps est venu pour eux de chercher d’autres pâturages? En tout cas,

durant la nuit ils rassemblent leurs troupeaux, plient leurs lentes, et

le matin dès l’aube ils ont disparu.

Nous passons le Koungez à dix kilomètres de là, car nous devons nous

diriger vers le sud-est, vers la vallée de Tsakma, et la passe qui y

mène se trouve en amont de la rivière. Nous sommes maintenant sur la

route suivie par Prjevalsky. Jusqu’à présent la traversée des chaînons

du Tian Chan qui nous barrent la route n’offre pas de grandes

difficultés: nous faisons une promenade charmante. La température est

agréable, quoique le 18 nous ayons à une heure de l’après-midi +38

degrés à l’ombre. Le minimum de la nuit est -9 degrés, juste ce qu’il

faut pour qu’on s’enveloppe avec plaisir dans les longues couvertures

ouatées.

Aussi les Kirghiz qui, le 19, nous offrent l’hospitalité, se disent-ils

les plus heureux des hommes. Ils ont de l’eau en suffisance: près des

montagnes ils sèment le millet et le blé; dans la plaine ils abreuvent

leurs troupeaux à volonté, l’herbe abonde. Le bois ne manque pas, car

les rives du haut Koungez sont de véritables bocages, où nous

reconnaissons à l’état sauvage les saules, les peupliers, le pommier à

fruits petits et âcres au goûter, le poirier, l’abricotier, le chanvre,

la réglisse, le houblon. Avant de passer dans la vallée de Tsakma, nous

campons dans un véritable bois où rôdent les sangliers, les cerfs, les

renards, les faisans et, hélas! aussi les loups, qui nous dévorent

quatre moutons bien gras dont nous nous proposions de faire un excellent

rôti. Nos chasseurs poursuivent des ours sans les atteindre. Ils

foisonnent dans la montagne.

Le 20 septembre, nous quittons ces braves Kirghiz, qui sont les derniers

que nous verrons. Je ne crois pas que leurs tribus se soient répandues

plus à l’est.

Leur chef, nommé Sasan, est très fier de la médaille russe qu’il porte

au cou et du bouton bleu de son chapeau, qui indique son grade chinois.

Il nous fait la conduite à travers les roselières, et avant de nous

souhaiter toutes les prospérités imaginables, il recommande à notre

bienveillance cinq hommes de sa tribu que nous rencontrerons peut-être

aux environs du Youldouz.

«Ils sont partis sans permission, dit-il; il est à craindre qu’en vous

voyant de loin ils ne vous confondent avec des Chinois et prennent la

fuite. Je vous en prie, ne leur faites pas de mal, ne leur tirez pas de

coups de fusil.»

Nous supposons immédiatement que les amis du vieux Sasan sont des

_barantachis_, c’est-à-dire des gens se livrant à la _baranta_, nom turc

du «vol des chevaux».

Le 22 septembre est pour nous le premier jour un peu pénible. Il tombe

une pluie plus que rafraîchissante et pas un de nos hommes n’a le désir

de se mettre en route. Les deux guides que le gouverneur chinois nous a

donnés prétendent ne pas connaître de route vers la vallée de Tsakma, et

l’interprète Abdoullah, qui se charge de nous en montrer une, nous mène

droit à une impasse. Nous rebroussons chemin et le simple bon sens nous

fait découvrir une passe commode: elle le serait du moins si la pluie

n’avait rendu la montée difficile. Nous sommes sur la terre argileuse de

la steppe et nos chameaux ne tardent pas à glisser, à hurler de rage;

quelques-uns d’entre eux s’abattent et voilà notre caravane arrêtée. On

les relève avec peine, et, pour éviter de nouvelles chutes, on fauche

des herbes et des broussailles avec le tranchant des sabres, et l’on

étale à ces maladroits animaux une litière sur laquelle ils conservent

l’équilibre. On les fait avancer en les excitant par des cris proférés

dans les langues les plus variées: vous auriez entendu le russe, le

kalmouk, le turc, le chinois, le français et même le flamand. Quant à

ces deux dernières langues, c’était la première fois qu’on les parlait

dans ce recoin des Monts Célestes.

La pluie cesse lorsque nous sommes en haut de la passe. Près de la ligne

de faîte nous trouvons un sentier à peine tracé sur le rebord d’une

gorge; à notre gauche, au-dessous de nous, de grands cerfs lèvent la

tête et nous regardent immobiles. Un de nos chasseurs tente de les

approcher, mais le chien effraye ces superbes bêtes; elles fuient,

s’enlevant par bonds vigoureux au-dessus des broussailles; elles

s’enfoncent dans la verdure des pins et disparaissent.

L’horizon étant plus net, grâce à la brise, l’espace grandit vers

l’ouest et se développe si loin que la rivière ne se voit plus que comme

un fil, et qu’elle finit par se perdre dans un infini uniforme.

Nous campons sur un terre-plein naturel près d’un bocage où la rivière

circule. On allume de grands feux, un grand séchage est organisé. On

sacrifie une brebis grasse. La gaîté est générale. Les moutons qui nous

restent sont liés les uns aux autres et tenus entre les feux dans le

cercle que feront les chameaux et les chevaux, ce soir. On craint les

loups; ils pourraient nous réduire à la famine.

Cette contrée, où se voient des traces de sangliers, de cerfs, de loups,

d’ours, est fréquentée par les chasseurs: les cendres d’un feu en plein

air, des tisons calcinés, un abri de branchages nous le prouvent.

Sous un pin, entre deux énormes racines, nous découvrons un gîte très

confortable. Le sol est battu, la chambre à coucher est une épaisse

litière d’herbes sous une voûte où l’on doit se glisser. Bien entendu

qu’en s’éveillant il ne faudrait pas gesticuler, mais on peut dormir à

l’abri de presque tous les vents: on peut allumer un feu à ses pieds,

passer la nuit sans que le feu risque trop d’être éteint par la pluie,

car les fines pointes toujours vertes des branches superposées ne

laissent pas passer une goutte. Le gibier foisonne non loin de là; on

peut certainement tuer des cerfs, puisque voilà les solides os de leurs

jambes que les loups ont renoncé à croquer. En outre, de l’eau

délicieuse et du bois à discrétion sont à deux pas. Cela donne envie

d’être un sauvage, d’être un primate assez distingué pour apprécier ces

commodités et en jouir complètement.

CHAPITRE II

DANS LE TIEN CHAN CHINOIS

(SUITE.)

L’interprète Abdoullah nous épouvante presque avec la passe de Narat

qu’il a traversée autrefois et qui, selon lui, mettra hors d’état tous

nos chameaux. A l’en croire, il faudrait coudre à chacun d’eux des

plantes de pied artificielles, afin de les protéger contre les pierres

tranchantes ou pointues dont la passe est hérissée. Il calcule que nous

n’aurons pas assez de cuir pour le ressemelage de nos chameaux, et se

lamente.

Rien de plus dangereux en exploration qu’un gaillard de cette espèce, un

important aussi nul, à qui on laisserait prendre sur les indigènes un

ascendant que s’arrogent souvent les interprètes. Nous n’ajoutons foi

qu’à moitié aux dires d’Abdoullah et nous ne ressemelons pas nos

chameaux.

Cette opération, qui ne laisserait pas d’étonner un boulevardier, est

fréquente dans le désert pierreux des montagnes. Elle consiste tout

simplement à coudre au pied des bêtes blessées une semelle de cuir.

Tandis qu’on exécute cette cordonnerie bizarre, le client n’est pas à

l’aise et il donne toutes les marques extérieures, toutes, du

mécontentement. La couture achevée, on rend à la bête qu’on avait

ligottée la liberté de ses membres. Il est intéressant de voir ses

premiers pas d’essai avec cet accessoire qui lui permet de poser le pied

à terre sans douleur: elle s’en aperçoit vite, et vite elle cesse de

récriminer en son patois contre la brutalité de ses maîtres.

Après une courte étape, ayant trouvé une «bonne place», nous faisons

séjour, afin de nous préparer à franchir la passe.

Nous vous dirons, une fois pour toutes, qu’une «bonne place» est, ici,

celle où l’on peut poser sa tente sur un terrain à peu près égal, à

l’abri du vent ou de la neige, près de l’eau et du bois. Dans les

régions où l’eau et le bois manquent, une bonne place existe encore...

relativement à celles qu’on a occupées précédemment, il suffit alors

qu’elle soit moins mauvaise.

Un beau campement comme celui du 23 et du 24 septembre ne s’oublie pas.

Nous y restons deux jours, employés à des réparations diverses. On

visite les fers des chevaux, on remplace ceux qui sont usés. On veille à

ce qu’aucun clou ne manque. On regarde le dos des bêtes de somme et des

chevaux; les selles qui les blessent sont modifiées; les plaies sont

pansées; on recoud les enveloppes déchirées des charges. En un mot, tout

est mis en état.

Notre vieux chamelier, Imatch le bancal, qui n’a pas voulu quitter les

chameaux que nous avons achetés à son maître, les soigne avec une

véritable affection. Ils le connaissent, et lorsqu’il les appelle dans

la steppe à l’heure du picotin, ils viennent à lui tomme les poules vers

la ménagère qui leur jette le grain.

«Ma! Ma!» crie-t-il aujourd’hui avec une intonation aimable. Les

chameaux d’habitude s’avancent vers leur maître en se «hâtant avec

lenteur». Cette fois ils perdent toute gravité, ils accourent de tous

côtés, et les voilà se bousculant, se pressant autour d’Imatch. C’est à

qui sera le premier servi.

Il se passe quelque chose d’extraordinaire: aujourd’hui est un jour de

fête, car on donne à chacune de ces bêtes deux ou trois poignées de sel

afin d’exciter leur appétit. Ce régal inattendu les met en belle humeur

et ils la manifestent par des grognements comiques.

Imatch les chasse vers la steppe, mais les gourmands se tiennent aux

environs du bivouac: ils ont l’espoir que l’on distribuera encore du

sel. En attendant, ils le savourent et le ruminent avec une satisfaction

que marque le balancement ininterrompu de leur courte queue.

En broyant les grains entre leurs fortes meules ils font un bruit

déchirant les oreilles et qu’on peut comparer à celui des roues d’une

brouette mal graissée, entrecoupé de grincements de scie.

Quelques-uns de nos hommes sont déjà souffrants et il se trouve que ce

sont précisément les plus paresseux. Ils souhaitent vivement qu’on les

renvoie avec les guides donnés par le gouverneur qui s’en retournent.

Cependant ils iront avec nous jusqu’au delà de la passe, notre personnel

ne pouvant être diminué en ce moment.

Voilà dix jours à peine que nous dressons la tente et déjà nous en avons

pris l’habitude et nous l’aimons. Chaque soir nous nous étendons avec

plaisir à la place que nous avons quittée le matin.

Notre tente n’est pourtant ni grande, ni confortable: sa hauteur est

celle d’un homme ordinaire, mais elle est assez longue et assez large

pour que tous les trois nous puissions nous étendre sur les feutres,

manger à la gamelle unique qui nous réunit, et savourer les tasses de

thé sans se toucher des coudes.

Notre abri est d’une bonne toile cousue double et solidement; cela

suffit pour nous protéger contre le mauvais temps et nous avons la

sensation d’y être comme dans un salon, quand la pluie s’abat à flots ou

que la tempête se déchaîne.

Le départ des deux guides donnés par le gouverneur d’Ili a fait dans

notre troupe un vide, qui est comblé presque immédiatement par l’arrivée

de deux Torgoutes. Ils nous arrivent à cheval, fusil en bandoulière, une

longue tresse leur battant le dos. Ils s’approchent du feu de nos hommes

et engagent la conversation en langue mogole. On leur offre le thé, on

les questionne. Le plus vieux répond:

--Nous nous sommes aperçus, il y a cinq jours, que quatre de nos

meilleurs chevaux nous manquaient. Nous sommes partis à leur recherche.

En sortant de la vallée du Youldouz, où nos tentes sont dressées, nous

avons trouvé trace de chevaux, mais sans pouvoir dire s’ils nous

appartenaient. A tout hasard, nous sommes venus dans la vallée de

Tsakma, dans la pensée que les voleurs avaient passé par là. Et,

effectivement, nous avons revu des traces allant vers le nord,

c’est-à-dire vers les Kirghiz du Koungez. Puis la pluie est venue et

nous n’avons plus rien discerné et nous sommes retournés sur nos pas,

certains de vous rejoindre, car nous avons bien vu que vous aviez des

chameaux.

--Pourquoi les Kirghiz ont-ils volé vos chevaux?

--De tout temps ils nous ont volés, et nous ne pouvons pas user de

représailles à leur égard, car ils sont les plus forts. Autrefois nous

vivions en toute sécurité dans cette vallée de Tsakma; les Kirghiz sont

arrivés, d’abord ils en ont occupé une partie; ils n’ont pas tardé à

vouloir tout nous prendre. Et ce fut entre les deux peuples un continuel

échange de vols; des meurtres furent commis et finalement les autorités

chinoises intervinrent et décidèrent que le seul moyen de rétablir la

paix était d’obliger les deux partis à quitter les pâturages; depuis ce

temps ni Mogols ni Kirghiz n’allument leurs feux dans la vallée de

Tsakma.»

Nous obtenons facilement des deux Torgoutes qu’ils restent avec nous et

nous montrent la route. Ce qui se passe autour d’eux les intéresse

vivement: ils promènent un œil étonné sur les armes qu’on fourbit, sur

les oiseaux qu’on prépare; ils s’étonnent que l’on conserve la peau des

jambes d’un daim que Henri d’Orléans a tué. Ils échangent quelques mots

en voyant l’horrible effet de la balle d’express-rifle. Puis, le menton

dans la main, ils reposent enfin leur vue sur la viande du _palao_ qu’on

fait «revenir» dans la marmite et qui jaunit «délicieusement», comme on

dit aujourd’hui. Et la physionomie de ces braves gens s’éclaire. Ils

sont conquis.

Le 25 septembre, par monts et par vaux, sous un ciel couvert, nous nous

élevons peu à peu jusqu’à la passe, que Rachmed et moi trouvons bonne en

pensant à beaucoup d’autres passes.

Le soir nous campons sur les bords du Youldouz, où nous arrivons par une

descente sans pierres. Les nuages nous cachent les montagnes qui serrent

la vallée, et la vallée n’en est pas plus gaie. Nous sommes heureux de

nous tapir dans un bas-fond, car le vent souffle glacial.

Avant la nuit tous nos chameaux sont là. L’un d’eux, acheté à Kouldja,

est malade, il tombe sur le sol dès l’arrivée. On lui enlève sa charge,

mais il ne peut se relever. On l’entoure et les hommes discutent à son

sujet. L’un prétend qu’il «était trop gras au départ»; l’autre «qu’il

n’était pas entraîné»; puis celui-ci soutient qu’«il a un mal à

l’intérieur». Mourra-t-il? ne mourra-t-il pas? Sur ce point les avis

sont partagés. Mais l’interprète sait tout et il dit:

--Attendez, je m’en vais vous renseigner. C’est bien simple. Les poils

de la queue du chameau vont nous prédire son sort.

Il en arrache quelques-uns et les examine, il les pince ensuite entre le

pouce et l’index près de la racine, il frotte ses deux doigts l’un

contre l’autre et dit:

--Je vous affirme qu’il mourra.

--Pourquoi?

--Parce que j’ai arraché facilement les poils, parce que de la graisse

adhère à la racine des poils, ce qui indique une maladie mortelle.

Et la figure du Petit Homme--c’est son surnom--éclate de la satisfaction

d’avoir prouvé son savoir. Quant à notre brave chameau, il agonise. Il

fait pitié à son chamelier, qui lui met sous la tête une peau de mouton

en guise d’oreiller.

Le mourant a l’œil dilaté, il perd connaissance. Il s’agite. On dirait

que dans sa cervelle se succèdent à la hâte, une dernière fois, toutes

les pensées de son existence. Il semble vouloir refaire tous les actes

si souvent réitérés qui lui ont formé des habitudes. Il fait l’effort de

se lever, il remue les jambes dans le vide pour marcher, il meut ses

mâchoires pour manger, il ébauche un bruit de gorge pour ruminer, mais

le regard s’éteint, l’œil se ferme et le bon serviteur râle du râle de

la mort.

Les deux Torgoutes, qui sont bouddhistes, le regardent attristés et

marmottent je ne sais quoi, une sorte de prière des morts, ou mieux un

souhait de bon voyage à l’adresse de l’âme, sur le point de transmigrer.

Cela ne les empêche pas, l’âme partie, de dépouiller incontinent de la

peau le corps qui la contenait. Puisque l’âme est partie...

Dans la nuit du 26 septembre nous avons un minimum de -20 degrés. Au

réveil, les hommes se plaignent du froid.

En chemin, au moment du thé, arrive un lama qui est un personnage

considérable. Il porte un bonnet jaune en pointe, une robe de soie

rouge; deux cavaliers armés de fusils à fourche le précèdent, deux

autres le flanquent. Sa longue barbe noire bien fournie dénote son

origine turque; s’il est bouddhiste, c’est par conversion.

Nous lui causons un véritable effroi en lui prodiguant des politesses.

Nous avons beau l’inviter avec instances à descendre de son cheval, à

venir boire une tasse de thé, il prend une mauvaise figure, maugrée je

ne sais quelles malédictions, et lorsque Henri d’Orléans s’approche de

lui l’appareil à la main, il détourne brusquement son cheval.

Abdoullah, de l’air le plus souriant, l’invite à se reposer et lui fait

les compliments les plus flatteurs, mais il dépense son éloquence en

pure perte. Le personnage se fâche:

--Je suis un grand lama, dit-il, un homme de Pékin, voyageant avec des

papiers couverts de grands cachets. Qu’est-ce que vous me voulez?

Néanmoins, tandis qu’il donne ses explications, il est photographié sans

s’en douter, car il a retenu son cheval. Puis il s’en va parlant haut,

en nous lançant de mauvais regards, défiant comme le chien à qui l’on

tend un os, mais qui se doute que l’autre main tient un bâton.

Ces gens partis, arrive leur caravane, consistant en six chameaux encore

jeunes et peu chargés. Ils transportent une tente de feutre, des

coffres, des ustensiles divers. La caravane passe sans s’arrêter et en

se détournant de nous.

Deux cavaliers de l’arrière-garde se présentent ensuite. Ils sont armés

de fusils à mèche et de sabres à lame très large et bien commode pour

couper le fromage de Gruyère. Ils s’apprivoisent facilement. De suite,

ils acceptent le thé. Ils bavardent un instant, et s’étant mouchés dans

leurs doigts, ils empruntent une pipe de tabac droit au sac de notre

Torgoute. La pipe allumée, ils remontent sur leurs bêtes et s’en vont

après nous avoir salués d’une bonne figure.

Le paysage ne change pas. C’est la steppe bordée de montagnes, nue,

parfois blanche de sel, puis ce sont des tourbières aux endroits où

l’eau séjourne et s’écoule lentement. Nous voyons sur le sol des cornes

d’_arkars_, mais nous n’avons pas le temps d’aller leur donner la chasse

dans la montagne.

Le soir du 28 septembre nous campons au delà du lit desséché de la

rivière Borokoustè. Nous trouvons de l’herbe pour les chameaux, du

_kisiak_ (crottin) pour le feu.

Au nord, nous apercevons au flanc de la montagne une inscription en

lettres immenses. Ce sont les paroles sacrées des bouddhistes; les

fidèles lettrés peuvent les déchiffrer à des lieues de distance. De ma

vie, je n’ai vu écrire en aussi énormes caractères: tous les versants du

Tian Chan suffiraient à peine à l’impression d’un livre. Quant aux

myopes qui voudraient se livrer à la lecture d’un tel écrit, ils

devraient procéder à la façon des aveugles et faire le tour de chaque

lettre à tâtons. Ce serait un excellent exercice pour les lecteurs et

l’on ne pourrait pas reprocher aux bibliothécaires chargés de

l’entretien de cette bibliothèque montagneuse, d’être des gens de bureau

immobilisés sur leurs fauteuils. Il leur faudrait un jarret vigoureux.

Mais les bouddhistes aiment à manifester leur dévotion à l’air libre et

lorsque nous quittons la vallée pour gagner par une passe le défilé de

Kabchigué Gol, nous rencontrons des obos à chaque point culminant des

ondulations du terrain. Vous savez qu’un _obo_ est un amas de pierres

sur la plupart desquelles on a gravé des prières.

Ces obos, comme je vous l’ai déjà dit, sont placés généralement sur les

hauteurs, à ces endroits où l’on fait reprendre haleine aux bêtes

essoufflées par la montée. On profile souvent de ces arrêts pour tirer

de sa besace un léger repas. Ensuite on prie pour que la route soit

bonne, si c’est le départ, et parce que la route a été bonne, si c’est

le retour. A ce propos, on marque son respect ou sa reconnaissance à la

divinité en entassant des pierres; on y plante aussi une hampe, un bâton

et au bout on attache une prière écrite sur toile. On s’en va. Ceux qui

viennent ensuite ajoutent des cailloux au tas commencé. Des ouvriers

spéciaux, des lamas voyageurs, gravent des prières sur des pierres

plates et les déposent à cette place. Dès lors l’obo est constitué, et

les pâtres, les voyageurs, les tribus en marche le grossissent chaque

fois qu’ils passent auprès, et ces tas de pierres atteignent des

dimensions colossales et ils ont l’aspect de monuments. De pieux

bouddhistes y placent des images de Bouddha, de Tsongkaba, le grand

réformateur, et de petites pyramides de terre représentant des

chapelles, je crois; d’autres, des cornes gravées, des lambeaux arrachés

à leur vêtement, des crins de leur cheval qu’ils lient à un bâton,

n’importe quoi, ce qu’ils trouvent sous la main, et en accomplissant cet

acte ils prient avec ferveur.

* * * * *

Pour arriver au défilé de Kabchigué Gol, mot qui signifierait «Rivière

de l’Étroite Place», nous suivons le côté nord de la vallée. La route,

assez bonne, serpente sur les contreforts. A droite, le regard plonge

sur la vallée, où les Torgoutes ont leurs tentes; autour, sur la steppe

verte errent leurs troupeaux. Le soleil luit avec tout son éclat. Sa

chaleur semble excessive après 18 degrés de froid pendant la nuit. Il

suffit de se retourner pour être convaincu tout de suite que ce beau

temps ne durera pas, car de l’extrémité de la vallée la masse noire d’un

orage court sur nous; le vent souffle, le soleil se voile et le grésil

nous fouette, puis la neige tourbillonne et c’est l’hiver.

Heureusement nous avons atteint le sommet de la passe, j’entends une

partie des cavaliers, car les chameaux ont un pas plus lent et rien ne

peut changer leur allure; ils viennent derrière.

Le soir nous nous réunissons sous les saules du Kabchigué Gol.

Pendant trois jours nous le dégringolons littéralement. Les perdrix y

sont innombrables et nos chasseurs en font de véritables hécatombes.

Elles sont grises, succulentes. Beaucoup de grives, de mésanges, de

bergeronnettes peuplent les broussailles et les arbres collés aux parois

de la montagne. Ce sont des essences d’Europe.

Nous sommes ici en pays torgoute.

Les deux hommes de cette peuplade ont leur tente dans le défilé. Ils ne

sont pas riches, ils possèdent peu de bétail: des chevaux, des moutons,

des vaches.

Ce sont les descendants de ces Kalmouks qui quittèrent les steppes du

Volga en 1770, et retournèrent avec mille peines dans le pays d’Ili.

Ceux de ces nomades que nous trouvons ici ont gardé la mémoire de ce

grand exode. Ils ne peuvent rien préciser, c’est un souvenir vague.

«Nous sommes venus de la contrée des Orosses, disent-ils, où nous avons

laissé des gens de notre race; il y a deux cents ans que nous habitons

le Tian Chan.»

Quant à des détails, ils ne peuvent nous en donner. Ils ont oublié les

souffrances et l’énergie de leurs ancêtres.

L'Asie inconnue · 第 1 / 20 段