Fixons par des exemples la physionomie de ce genre d’agglomérations.

Voici le village de la mine du Zrissa. Jailli du néant à la fin de 1906,

il compte en 1913 environ 75 maisons, dont une pour l’école, une pour

l’office postal, trois pour la police, sans compter une église et un

hôpital. D’autres sont occupées par les services généraux de la mine ou

bien abritent les employés de tout ordre (ingénieur, curé, médecin,

comptable, etc.). Des constructions de plusieurs pièces sont réservées

aux ménages. Les célibataires et les kabyles se groupent à part. A

l’écart, sont logés les tripolitains et les marocains. Le village est un

peu éparpillé à cause du souci que l’on a eu de séparer les divers clans

de cette population hétérogène. Avec son église et ses toits à double

rampant couverts de tuiles rouges, il évoque une bourgade de France.

Chaque habitation possède un jardinet et les principales ont l’eau à

domicile. Trois sources captées au loin (Aïn-Khanguet-Ksour, 10 km.)

débitent, par vingt-quatre heures 128 mètres cubes distribués par de

nombreuses bornes-fontaines. Toutes les bâtisses appartiennent à la

Compagnie qui gère également un magasin-économat et une cantine-hôtel.

Pas de commerçants particuliers. Tout ce qui est là, immeubles et gens,

fonctionnaires exceptés, dépend exclusivement de la mine. Les autres

villages miniers appelleraient des descriptions analogues.

Le tableau ci-après montrera quelle était au milieu de 1911 l’importance

démographique des principales mines ainsi que la composition hétérogène

de leur personnel.

[N. Soc. : Nationalité de la Société ou de la majorité des

actionnaires ; Tripol. : Tripolitains ; Maroc. : Marocains ;

Tuni. : Tunisiens]

Nationalité du Personnel familles comprises

N. Soc. / \

Français Italiens* Kabyles Tripol. Maroc. Tuni.

--- --- --- --- --- --- ---

Ajered F-B 4 4 20 » » 40

Djebba F 2 23 » » » 95

El-Akhouate F 3 1 10 30 15 30

Fedj F 10 34 15 5 » 60

El-Adhoum

Guern F 26 80 78 10 2 132

El-Alfaïa

Bou-Jaber F 57 180 130 10 7 110

Kef Chambi F 16 122 13 79 1 23

Sidi-Amor B 4 142 15 135 11 41

ben Salem

(Slata

plomb)

Slata fer B 17 61 101 105 25 8

Slata Nord F » 100 » 30 » 50

(Charren)

Sakiet B 51 230 184 » » 99

Sidi-Yousef

Touiref F-B 7 35 5 2 » 40

Zrissa F 50 153 92 185 82 103

Bir Lafou F 32 44 70 45 30 100

Gouraïa B 15 86 25 25 20 50

Kalaat I 10 650 50 50 » 200

Djerda

Kalaat A* 10 300 350 15 20 100

Senane

Rebiba A* 3 100 » 90 15 20

Salsala B 20 81 2 65 6 10

337 2.426 1.160 881 234 1.311

\_ _/ \_ _/

2.763 2.275

----- -----

[Note : * Nous avons négligé les quelques autres européens. Dans la

première colonne, F signifie française, B Belge, A anglaise, I

italienne. La Rebiba est devenue française depuis 1912.

Au début de 1913, il y a à la mine de Kalaat-Djerda 74 Français, 891

Italiens, 1.726 Kabyles, 258 Tripolitains, 80 Marocains et 46 Tunisiens,

soit en tout, 3.085 employés ou ouvriers de tout ordre y compris leurs

familles.]

Si aucun de ces villages miniers, sauf Kalaat-Djerda, n’est comparable à

celui du Kouif (1.900 personnes en 1911), plusieurs dépassent 500 âmes

et enregistrent 200 européens ou davantage (760 au Kouif). Leur éclosion

dans le Haut-Tell au cours de ces treize dernières années n’est donc pas

une chose indifférente. Parmi les grosses agglomérations, la plus

vieille est celle de Sakiet-Sidi-Yousef qui date de 1899 et qui dès 1900

avait 300 ouvriers. Dans la région du Sarrath et du moyen Mellègue, les

bourgades de cette espèce jouent un rôle spécial, puisque dans ce pays

manquaient les décherats. Tajérouine (caïd, recette postale, station de

monte, audience foraine de justice de paix) doit son développement

actuel à sa position au milieu des centres en question.

C’est aux mines que le Haut-Tell est redevable de son gros contingent

italien et de la disproportion assez forte entre cet élément et

l’élément français de la région. Déséquilibre qui ne pourra que

s’accentuer dans un prochain avenir étant donné que les mines du Haut-

Tell prises dans leur ensemble sont dans une période de brillant essor.

Semblable phénomène se produira en Algérie dans la zone frontière

lorsqu’on travaillera l’Ouenza et le Bou-Khadra[553]. Tout au plus

serait-il possible de diversifier l’effectif étranger en attirant une

main-d’œuvre polonaise ainsi qu’on commence à le faire avec assez de

succès dans l’Est de la France. La présence çà et là de noyaux européens

puissants est utile en cas de mouvements indigènes, comme on a pu le

vérifier à Thala en 1906. Mais ces européens étant presque tous

étrangers, il pourrait en découler des difficultés dans l’éventualité de

grèves sur place ou de complications politiques en Europe, d’autant plus

qu’en dehors du Kef le Haut-Tell est démuni de garnison.

En outre, le capital étranger domine dans presque la moitié des

sociétés. Le Nébeur est italien de même que la Kalaat-Djerda. Celle-ci

eut quelque temps comme président du conseil d’administration Magno

Magni, député de Bellune (Vénétie), qui essaya de baptiser le village du

nom de Magniville[554]. Les sociétés algériennes de la frontière

n’échappent pas à la règle : le Dyr Sud était anglais. La plus active

personnalité minière du Haut-Tell est un sarde. On peut s’étonner de la

faible part que prend l’argent français à la mise en valeur du sous-sol

du Haut-Tell. Son abstention a pour corollaire de laisser aux étrangers

dans plus d’une exploitation non seulement l’avantage du nombre, mais

encore celui du rang social grâce à un état-major belge, anglais ou

italien. La nationalité des actionnaires a d’ailleurs une répercussion

sur la composition ethnique de la population de la mine. Là où la

Société est française (Zrissa, Bou-Jaber, Bir-Lafou), nos compatriotes

occupent tous les postes que permettent de leur confier les conditions

économiques, alors qu’ailleurs ils sont comme noyés : 10 contre 650 à

Kalaat-Djerda en 1911 où le directeur, obligatoirement français d’après

les statuts, est souvent dans une situation très fausse.

L’hétérogénéité tant des Européens que des musulmans contraint à

certaines précautions. Parmi les Italiens, il n’y a pas toujours une

très bonne intelligence entre sardes et siciliens. Parmi les indigènes,

kabyles et tripolitains se heurtent parfois en sofs ennemis. Aussi loge-

t-on les ouvriers par catégories, en bâtiments ou en îlots séparés comme

nous l’avons vu au Zrissa. Les incompatibilités ethniques se traduisent

ainsi dans le plan du village minier.

Sur un point, une vraie bourgade résulte des nécessités mêmes de

l’exploitation du chemin de fer. La Société Foncière de Gafour y ayant

offert gratuitement le terrain tant pour la voie ferrée que pour la cité

ouvrière et les services publics, la Compagnie du Bône-Guelma décida de

créer là une réserve de personnel et de matériel, à 121 km. de Tunis et

à 114 de Kalaat-Djerda (à 132 de Kalaat-Senane). Piquetée dès 1904, la

bourgade a une centaine de maisons pour les employés et ouvriers mariés,

plus quatre grands dortoirs servant aux célibataires, un laboratoire de

chimie, un dépôt et un atelier pour les locomotives. Il s’est adjoint à

ce groupement une vingtaine d’habitations de commerçants. L’eau est

fournie par un puits très abondant foré près de l’Oued-Siliana et dont

le débit est mené au village par une conduite. En 1911, l’archevêché y

nomme un curé pour les 342 français et les 166 italiens, tandis que 200

à 300 indigènes vivent dans les décherats Ousseltia voisines (El-Araar

et El-Kerma). La population française de Gafour égale donc celle du Kef.

Mais son avenir et celui du village sont limités aux besoins mêmes du

chemin de fer, car le malencontreux emplacement choisi ne leur consent

pas de s’appuyer sur une colonisation agricole. Il est très regrettable

à ce sujet que le Bône-Guelma n’ait pas installé son dépôt plus au Nord,

à El-Aroussa, ou plus au Sud, à Sidi-Bou-Rouis ou surtout au Sers.

D’une façon générale, les centres miniers et la bourgade de Gafour,

issue des nécessités de l’industrie du transport, gardent très pur leur

caractère natif. Dans bien des mines on écarte ceux que leur travail ne

soumet pas à l’autorité du directeur. Les marchands particuliers sont

repoussés ou évincés. On a vu des cantines refuser de vendre des

aliments à des gens de passage. Les fonctionnaires locaux eux-mêmes se

trouvent souvent mal à l’aise. Animées d’un esprit uniquement tendu vers

leurs commodités propres, les sociétés minières ne font rien pour

diversifier leurs villages et en atténuer la nature artificielle et

précaire. Et comme ceux-ci se dressent presque tous dans des cantons peu

propices à la culture, la colonisation rurale n’est pas encouragée par

ces agglomérations dont elle n’a pas d’aide à espérer. Les mines

risquent donc d’épuiser leur concession et de se fermer un jour, comme

le Dyr Sud d’Algérie, sans avoir contribué en rien au peuplement

européen permanent du pays[555].

Examinons maintenant une troisième espèce de centres récents, ceux qui

ont eu pour noyau un marché.

3o =Les marchés=

Les marchés attirent à eux une fois par semaine une notable partie de la

population masculine éparse à 20 km. à la ronde sans que celle-ci

s’inquiète de la circonscription dans laquelle ils ont lieu. A Ebba-

Ksour, par exemple, se coudoient Ouled-Ayar, Majeur, Ouartane, Ouled-

Yagoub, Zeghalma, Beni-Rezg, Kéfois. De même, les gens du Haut-Tell

affluent sur les foires limitrophes de cette contrée et notamment sur

les souks algériens de Tébessa et du Meridj. Le tableau ci-après indique

quels sont les marchés du Haut-Tell et la valeur de leurs transactions

annuelles qui ont surtout pour objet des produits agricoles.

TABLEAU DES MARCHÉS DU HAUT-TELL

Chiffre des Taux du Perceptions

transactions fermage directes

Noms des marchés en 1906 Moyenne Moyenne de

(avant le de 1909-1910

chemin de 1909-1910

fer)

--- --- --- ---

Sakiet Sidi-Yousef 145.000f 2.750f

Le Kef 400.000 5.880f

Nebeur créé en 825

janv. 1907

Rihane créé en 90

déc. 1906

Téboursouk 550.000 6.190

Le Krib 150.000 1.000

Le Sers 880.000 9.500

Ebba Ksour 1.400.000 20.000

Tajérouine 450.000 3.050

Kalaat Djerda 8.000

Gafour 65

Souk El-Arba des 195.000 2.000

Ouled-Yahia

Siliana 700.000 12.000

Souk El-Djema 270.000 Supprimé en nov. 1907

Mactar 300.000 8.600

Thala 400.000 14.900

Rohia créé en 2.350

avril 1906

Sbiba 100.000 3.175

Certains marchés sont affermés à un taux naturellement un peu inférieur

aux recettes. D’autres sont gérés par l’Etat, mais les droits perçus

sont les mêmes. On peut donc comparer les marchés quel qu’en soit le

mode d’exercice, en tenant compte de la remarque ci-dessus.

Ce tableau nous montre que la région des plaines centrales et du

Mellègue en laquelle nous avons décrit une sorte de collecteur

canalisant dans la direction de Tunis les ressources de tous les cantons

des alentours, effectue à elle seule un commerce presque égal à celui du

reste du Haut-Tell. Bien qu’elle soit privée de villes ou de gros

villages, elle compte à son actif sans parler du Sers, le principal des

marchés de toute la contrée, celui d’Ebba-Ksour. Ce dernier, soit que

l’on considère son chiffre d’affaires de 1.400.000 francs en 1906 ou le

montant de son fermage en ces dernières années, est de beaucoup

supérieur à tous les autres. A n’en pas douter, il le doit à sa

situation tout particulièrement heureuse, juste au débouché de la

fameuse voie Ksour-Rohia-Sbiba-Sbeïtla par où rentrent dans le Haut-Tell

la plupart des marchandises du Sud. Ebba-Ksour est ainsi le premier souk

où se rencontrent les productions de la Friguia et celles de la Steppe.

Malgré qu’elle possède les deux plus grosses agglomérations du Haut-

Tell, la zone montagneuse qui se développe au Sud de la Medjerda est

loin de résister à la comparaison. C’est d’ailleurs à leur position

bordière de la dépression médiane de notre région, bien plus qu’à la

quantité de leurs habitants, que le Kef, Téboursouk et Sakiet-Sidi-

Yousef sont redevables de la majeure partie de leurs échanges. La zone

montagneuse qui constitue vers la Steppe la lisière du Tell fait preuve,

au contraire, d’une vitalité spéciale. Si la foire de Siliana, attachée

au croisement des deux routes Mactar-Tunis et Kairouan-Téboursouk est

souvent honorée de la présence d’acheteurs de la capitale, les autres

souks ont un caractère plus local et pourtant, d’aucuns comme Thala,

Kalaat-Djerda ou Mactar réalisent un total de transactions qui vaut

celui du Kef ou le dépasse. L’importance des marchés dépend tout d’abord

de ce qu’ils sont sur des voies de communication favorisant plus ou

moins la concentration temporaire des denrées, puis leur diffusion[556].

Subsidiairement, entre en jeu la fertilité du pays circumvoisin. Enfin,

il faut envisager la densité de la population environnante. Pour ces

divers motifs, de petites localités comme Ebba-Ksour, Siliana ou le

Sers-Gare ont des foires infiniment plus fortes que des villes comme le

Kef ou Téboursouk.

En ses grandes lignes, la répartition actuelle des marchés dans le Haut-

Tell est la même qu’en 1881. Quelques souks peu fréquentés ou faisant

quasi double emploi ont été supprimés. D’autres ont été décidés là où

besoin en était (Tajérouine en septembre 1891). Dans ses innovations ou

remaniements, le Gouvernement du Protectorat a été souvent guidé par le

désir d’appuyer la colonisation ou d’incliner le mouvement économique

vers le chemin de fer. L’antique marché de Biadha, d’abord transféré à

Bordj-Messaoudi en 1896 pour être plus près des colons du Krib, eut lieu

autour de la station de ce nom de février 1906 à octobre 1912, date à

laquelle on le mit à Bordj-Ouiba, où est en train de naître le village

du Krib. La foire de Gafour se tenait jadis à Sidi-Rahal. Le souk de

Fondouk-Debbiche, aboli en 1899, a été rétabli en 1906 à Rohia. Les

souks du Sers et du Ksour ont été fixés à la gare. D’une façon générale,

les changements intervenus ont profité à la zone des plaines centrales

dont la prépondérance commerciale s’est trouvée consolidée ou accrue.

En 1881, villes ou villages exceptés, les foires fonctionnaient dans des

plaines (Zouarine, Sers, Siliana) en des endroits dénués de toute espèce

de construction. Dès que la sécurité ne fut plus un vain mot, autour des

souks se groupèrent spontanément quelques épiciers, marchands ou

cafetiers. Des espèces de Coquinvilles surgirent ainsi où le bois de

caisses d’emballage et la latte de bidons à pétrole furent les matériaux

les plus communs. Ces cahutes sont remplacées peu à peu par des édifices

plus consistants auxquels s’ajoutent des bâtiments officiels qui sacrent

le village.

A Tajérouine, au début de ce siècle, il n’y avait encore à côté de la

belle source sénonienne que la qoubba de Sidi Ali ben Amor et quatre ou

cinq jardins. Lorsque le marché se fut doublé en 1904 du siège du caïdat

des Ounifa-Guebala, baraques et maisons commencèrent à s’y installer.

C’est aujourd’hui la capitale administrative de toute la région minière

environnante.

Le Ksour eut une fortune plus rapide suivie d’une chute non moins

prompte. A son bénéfice est supprimé en 1895 le souk pourtant séculaire

de Sidi-Asker de Zouarine[557]. Dès lors, le nombre des maisons et des

habitants du Ksour décuple et le village s’enfle autour de la place du

marché jusqu’à contenir 7 à 800 âmes en 1905. Mais dans les contrées qui

s’éveillent à peine à la vie moderne, les meilleures situations sont

souvent mal assises. Le Ksour perdit d’abord en 1904 le chef-lieu du

caïdat que lui ravit Tajérouine. Puis, le chemin de fer, achevé à la fin

de 1905, dut, pour gagner le Fedj-Et-Tamer, laisser le Ksour à 7 km. au

Sud et ériger sa gare dans la plaine de Zouarine, à 2 km. d’Ebba.

Appelée Ebba-Ksour, cette station prit très vite de l’allure, car le

nœud de jonction de la route Ksour-Sbeïtla avec la direction de Tunis ne

tarda pas à s’y accrocher naturellement. Aussi, en 1908, le lotissement

domanial que nous avons signalé enleva-t-il au Ksour son marché qui

passa ainsi du caïdat de Tajérouine dans celui du Kef sans rien perdre

de son ampleur. Le Ksour qui durant le XIXe siècle avait dressé son souk

en face de celui de Sidi-Asker de Zouarine, puis l’avait supplanté, vit

ainsi le marché revenir à la plaine. Dès lors, le Ksour périclita,

tandis que la localité nouvelle s’avance vers une brillante destinée. En

1909, sa gare envoie sur Tunis 115.000 quintaux de grain et se classe

d’emblée parmi les plus fortes expéditrices de céréales. En 1911, on y

recense 26 maisons, 8 baraques et une population stable de 120 indigènes

et 123 Européens, dont 43 Français. Principal centre de négoce du Haut-

Tell, Ebba-Ksour deviendra sans doute aussi un des plus populeux. C’est

déjà un petit chef-lieu administratif, siège d’une subdivision de Ponts

et Chaussées, de la recette postale et de la station de monte ôtées au

Ksour. D’aucuns pensent qu’Ebba-Ksour pourrait bien un jour rejeter le

Kef au second plan, surtout si le Gouvernement favorisait la

colonisation dans la plaine de Zouarine.

Le Sers et Siliana ont suivi, quoique de plus loin, l’exemple d’Ebba-

Ksour. Le souk du Sers émigré à la gare en août 1906 s’y est orné de

quelques édifices officiels. Le village comprend une centaine

d’indigènes et 32 Européens dont 10 Français. Quant au marché de Siliana

il n’a son emplacement actuel que depuis avril 1908, moment où, de Ksar-

el-Hadid, il a été transféré à Henchir-Abane, à quelques kilomètres plus

au Nord sur un terrain domanial, à cause de l’entêtement des deux

uniques maîtres du sol à ne pas vendre et à ne pas construire, ce qui

empêchait toute croissance. Le nouveau souk, d’ailleurs plus proche de

la gare d’El-Akhouate que l’ancien s’est déjà entouré d’une trentaine de

maisons. Les Européens y sont 34, dont 8 Français contre 7 ou 8

douzaines d’indigènes. Plus encore que le village du Sers, celui de

Siliana semble voué à une prospérité indéniable, bien qu’elle ne

paraisse pas devoir égaler celle d’Ebba-Ksour. Postés au sein ou en

bordure de trois des meilleures plaines agricoles du Haut-Tell, ces

trois villages marchés ont, ce qui n’est pas le cas des centres miniers,

des raisons permanentes de vitalité. Ils peuvent à la fois servir de

soutien à la colonisation et en recevoir une impulsion féconde.

Beaucoup de ces villages empruntent leur nom à la foire elle-même selon

un procédé dont l’antiquité nous a légué des exemples. D’après quelques

philologues, Sicca serait le phénicien _sucoth_ (huttes de feuillage),

demeures des prêtresses de Tanit. Des hébraisants comme Selden et Voss

ont même ajouté que _Sicca Veneria_ est une transformation de _Sucoth

Benoth_ (cabanes des filles) par allusion aux prostitutions sacrées[558]

relatées par Valère Maxime (voir ci-dessus p. 307, note 365). Gesenius

estime, en revanche, que _Sicca_ vient du mot sémitique _souk_ (marché)

qui se retrouve en arabe, et cette opinion est également celle de

Barth[559], de Guérin[560] et de Tissot[561]. Nous hasarderons

l’hypothèse que sous les Carthaginois, le Kef s’appelait peut-être Souk-

el-Bennet, comme on dirait aujourd’hui, c’est-à-dire le « marché aux

filles », expression qui qualifiait le souk par sa principale

attraction. De Souk-el-Bennet les Romains ont fait _Sicca Veneria_ « le

marché de Vénus », latinisant ainsi la dénomination phénicienne tout en

lui laissant un sens analogue. Avec le vocable de _Thibursicum_, c’est

un détail géographique qui s’associe à l’idée de foire. Si _Thibur_ a

son équivalent dans notre « colline », _Thibursicum_ aurait sa

traduction moderne dans Koudiat-es-Souk ou Souk-el-Koudiat. Notons

d’ailleurs que dans Ptolémée _Thibursicum Numidarum_ est écrit

_Thouboursica_. En Algérie, Souk-Ahras, d’abord simple bordj-fondouk

bâti en 1844 auprès d’un marché, puis bourgade de colonisation en 1856,

reproduit un nom propre berbère[562]. Les deux foires de Siliana et du

Sers s’identifient comme nom avec le canton même où elles fonctionnent.

Les centres récents se distinguent si nettement des décherats que les

indigènes leur appliquent des termes particuliers. Les villages

administratifs comme Mactar sont des _merkez_. Les groupements miniers

sont dit simplement _mina_. Ceux qui sont édifiés autour des stations de

chemin de fer sont des _angar_, adaptation barbare de notre vocable

gare. Parfois est employé le néologisme _brareq_, pluriel de _barraqa_.

Mots différents rendant chacun une façon d’être ou une apparence de ces

nouveaux centres surgis depuis 1881 dans le Haut-Tell avec un air de

famille très net et des caractères généraux communs.

Contrairement à ce qui s’est passé pour les décherats, l’eau n’a pas été

un facteur déterminant dans le choix de l’emplacement qui a obéi avant

tout à des idées d’ordre commercial ou industriel. Tajérouine, Sbiba,

Sakiet-Sidi-Yousef, Mactar doivent pourtant à leur richesse hydrique le

rôle qui leur est échu. Mais, ailleurs, il a fallu amener de loin, à

grands frais le précieux liquide. A Siliana, en attendant l’adduction de

l’Aïn-Slimane, on se contente du Bir-Tkaka, dont les 10 mètres cubes

journaliers sont charriés dans une conduite de 1.250 mètres de longueur.

On a doté Ebba-Ksour de l’eau d’une source d’Ebba. Au village du Sers,

le puits public est un peu saumâtre, etc. Aussi, la plupart de ces

villages sont-ils privés de la parure verte qui décore les décherats.

La persuasion d’une sécurité complète fait que l’on n’a pas recherché

non plus ni une assiette forte, ni des moyens de défense. A Mactar

seulement, le Contrôle civil, à cause de son constructeur militaire, est

un bordj crénélé capable de résister à un soulèvement. L’absence de

rempart naturel ou artificiel est aggravée par l’éparpillement des

habitations. Ces centres sont beaucoup plus décousus encore que les

décherats par excès d’individualisme et manque de vues d’ensemble de la

part de l’Administration. 1.500 à 3.000 mètres séparent la mine et le

village de Sakiet-Sidi-Yousef, la décherat et la gare d’Ebba, Kef-Gare

et Kef-Ville. Kalaat-Senane est scindé en trois fragments, la gare, le

village et la mine. Gafour n’est pas soudé aux décherats Ousseltia, etc.

Il eut été pourtant préférable, au point de vue général, de créer quatre

ou cinq centres pleins de vie que de multiplier les agglomérations. On y

aurait en outre gagné d’avoir à s’occuper de moins d’écoles, de moins de

captages de sources ou de distributions postales et la population eut

été plus vite et mieux desservie.

Celle-ci est, il est vrai, essentiellement mobile. Son effectif de

fonctionnaires, marchands, ouvriers, etc., se modifie sans cesse. Selon

qu’une mine stagne ou prospère, elle assemble autour d’elle un personnel

plus ou moins considérable. Au milieu de 1911, il y avait à Kalaat-

Djerda un millier d’âmes. Vers la fin de 1912, ce chiffre était triplé

et ce en rapport avec des installations nouvelles. Quand une mine se

ferme, son village se vide. Les indigènes eux-mêmes ne sont pas stables

et beaucoup tirent leur origine d’autres cantons. La plupart des

commerçants sont israélites, djerbiens ou sfaxiens et ils n’ont jamais

avec eux ni femmes, ni enfants. Maintes demeures ou boutiques ne sont

que des baraques en bois ou des masures en toube, qui ne peuvent durer

plus de quelques années.

Ces centres récents frappent agréablement l’œil par une régularité

d’allures inconnue des décherats, et par la présence de maisons à

l’européenne. Toutefois, si quelques-uns sont en marche vers un assez

bel avenir, on est obligé de confesser que l’existence d’un assez grand

nombre est encore mal assurée, les motifs qui l’ont provoquée pouvant

cesser d’agir ou jouer en faveur d’autres endroits. Si la prépondérance

de la zone des plaines centrales est hors de conteste, on ne peut

affirmer que les futures voies ferrées n’y détermineront pas çà et là

des perturbations à l’instar de celles entraînées par la ligne des

Kalaats. Seuls survivront ou se développeront les villages qui répondent

aux courants commerciaux permanents et ceux qui pourront pousser dans le

pays de profondes racines en devenant en quelque mesure des bourgades

agricoles.

* * * * *

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 42 / 45 段