Or, bien que l’inéluctable destinée de la plupart des lignes tunisiennes

de ce genre soit de n’être plus un jour que des voies d’intérêt

agricole, les tracés adoptés n’obéissent qu’à des considérations d’ordre

minier. On recherche l’itinéraire le plus bref, la pente la moins raide

et la rampe la moins accentuée pour permettre des convois lourds et

longs. On va droit au but final sans trop s’inquiéter des régions que

l’on sillonne. Le réseau du Haut-Tell se ressent de ces préoccupations

exclusives. La gare du Kef fut construite au pied de cette ville, à

presque 3 kilomètres de distance, à cause de l’idée d’un prolongement

éventuel vers les mines de Sakiet ou du Guern-El-Alfaïa. La station dite

du Krib gît à plusieurs kilomètres de la plaine de ce nom, celle de

Sidi-Bou-Rouis est à l’extrême pointe de la Rhorfa. D’El-Aroussa au

Sers, le chemin de fer égaré dans la forêt de Gafour et ses annexes

demeure à l’écart des bons pays. Sur 85 km. de trajet dans la zone

friguienne du Haut-Tell, 25 seulement (du Sers à Aïn-Meskhia) répondent

aux nécessités stables des cantons traversés et sont susceptibles tant

d’appuyer efficacement la colonisation rurale que de voir naître autour

de leurs stations des centres engendrés par les besoins de la contrée

environnante.

En même temps, le désir d’aller vite a conduit à lancer le rail sans

toujours se rendre un compte exact de l’importance réelle des gisements

à desservir. Le gros tonnage du Zrissa ne fut constaté que lorsque le

rail était déjà au Fedj-et-Tamer[543] c’est-à-dire trop tard pour que

l’on se résolût à aboutir à la Kalaat-Senane par le Nord du Zrissa, les

abords du Slata et Bir-Lafou. En 1907, la reconnaissance de la mine de

Nébeur faite pour savoir si elle pourrait être un élément sérieux de

prospérité pour Bizerte et pour la voie Mateur-Béja accusait une

possibilité durant vingt ans de 200.000 tonnes par an payant un tarif de

transport de 5 fr. 50. Peu après, une publication attribuait à Nébeur

une puissance de 6 à 8 millions de tonnes[544]. Mais en 1910, alors que

la voie ferrée est déjà commencée, une étude plus soignée ne signale

avec certitude que 2 millions de tonnes, ce qui n’assure le trafic voulu

que pour dix ans. En exposant cette situation à la Conférence

Consultative, le Directeur général des Travaux publics ajoutait : « Au

delà, il faut espérer que le développement de l’agriculture et de

l’industrie sera suffisant pour assurer l’alimentation de la

ligne. »[545] Des analyses de détail ont révélé depuis que le minerai de

fer en question était plus ou moins plombeux, de sorte que cette affaire

est encore dans une période d’étude et d’attente[546]. En attendant

qu’on en sorte, le mieux serait de ne pas aventurer la locomotive plus

loin que le centre de colonisation de la Merja-Kheireddine situé dans la

plaine de la Dakhlat.

Quant au doublement de la ligne des Kalaats envisagé dès 1907, trois

moyens s’offriraient de faire face aux exigences du trafic qui atteignit

en 1912 un total de 1.200.000 tonnes en chiffres ronds, dont un peu plus

d’un million pour les produits miniers (phosphates 555.500 tonnes et

minerais de fer 482.500 tonnes) contre seulement 28.000 tonnes de

céréales. Les solutions mises en avant jusqu’à présent consistent ou

bien à pousser la ligne de Nébeur jusqu’au Hameima à 25 km. de distance

de l’Ouenza et à 30 du Bou-Khadra, ou bien à doter d’une seconde voie la

ligne des Kalaats qui est à voie unique, ou bien à construire une ligne

Tunis-Medjez-el-Bab-Téboursouk qui pourrait ultérieurement atteindre la

voie actuelle afin de la dégorger et dont le tracé serait utilement

jalonné par Aïn Eja, Bordj-Messaoudi, l’Oued-Es-Souani, Lorbeus, la

plaine d’Abida et Ebba-Ksour. Abstraction faite de la question de

l’Ouenza-Bou-Khadra, c’est la troisième de ces combinaisons qui a

jusqu’ici obtenu avec raison le plus de suffrages dans le public.

Tandis, en effet, que de Nébeur au Hameima, le pays est dénué de valeur

agricole, entre Medjez-el-Bab et Ebba-Ksour, le rail vivifierait une

vaste zone cultivable, tout entière située en Friguia, de sorte que

cette ligne aurait sa justification même en dehors de toute idée

minière. Ainsi s’explique l’inscription du Tunis-Téboursouk au premier

programme des chemins de fer de l’emprunt de 1907 d’où il fut chassé par

le Béja-Mateur, et sa réapparition au programme dressé en 1910-1911[547]

dont il constitue peut-être la partie la plus intéressante, quoi qu’on

l’ait classée la dernière.

Pour en finir avec les lignes futures, observons qu’une correction

désirable consisterait à supprimer le tronçon Oued-Sarrath-Majouba et à

amener les phosphates de la Kalaat-Senane sur l’embranchement du Slata,

grâce à un pont jeté sur l’oued précité, en face de Bir-Lafou. D’un

autre côté, un jour viendra où l’on réunira soit la Kalaat-Djerda à

Tébessa par le Kouif, soit la Kalaat-Senane à Morsott par le Bou-Jaber,

donnant ainsi à la ligne des Kalaats ses terminus normaux. Comme

transversales, nous avons envisagé plus haut la possibilité d’une ligne

Tébessa-Kasserine. Ajoutons que dans certaines sphères on parle de

l’éventualité, sans doute encore lointaine, d’une ligne Rohia-Sbiba-

Khanguet-Zgalas-Hajeb-el-Aioun. Cette ligne amènerait à celle d’Aïn-

Moularès à Sousse les phosphates du Chaquetma et les minerais du Mrhila

Nord et du Djebel-El-Abeid. Si on l’exécute un jour, on sera

naturellement incité à relier Rohia à Ebba par le couloir Rohia-Sbiba-

Ksour ce qui établirait la communication entre la ligne des Kalaats et

celle d’Aïn-Moularès, c’est-à-dire entre la ligne du Haut-Tell et celle

de la Steppe Centrale. Ebba d’une part, Hajeb-El-Aioun de l’autre

réaliseraient de cette manière les prémisses qui ressortent de leur

emplacement lui-même et de l’orientation des corridors des montagnes.

En somme, tout bien pesé, il apparaît que sans la frénésie de courir

directement aux mines, le réseau ferré du Haut-Tell aurait été

différent. Vraisemblablement, il se serait composé d’embranchements

s’accrochant à deux artères principales, à savoir : 1o une voie large

Medjez-el-Bab-Testour-Téboursouk-Ebba-Ksour épousant la région des

plaines centrales du Haut-Tell comme l’ancienne voie romaine de Carthage

à Théveste ; 2o une voie étroite Pont-du-Fahs-les Robaas-Siliana-

Massouge-Mactar. La plongée au milieu même du Haut-Tell par Téboursouk

aurait permis d’acheminer phosphates et minerais _ad libitum_ sur

Bizerte ou Tunis avec un itinéraire moins long d’une vingtaine de

kilomètres et avec plus d’utilité pour l’agriculture. Et, puisque sous

la pression de nécessités géographiques inéluctables on doit construire

la ligne de Téboursouk, il eut été plus expédient de leur rendre les

armes tout de suite à l’instar des Romains et de ne pas attaquer le

Haut-Tell par El-Aroussa[548] et Gafour. A moins se hâter dans la

conception des voies ferrées et dans leur réalisation, on eut gagné un

ensemble d’une meilleure tenue et, en définitive, les tracés les plus

adéquats à la nature du pays se seraient trouvés aussi les meilleurs en

ce qui concerne l’évacuation des minerais.

Quoi qu’il en soit, en dehors de l’exploitation des mines, le rail a été

ou sera pour le Haut-Tell la cause de bien des changements. En une

dizaine d’heures, on va facilement de Tunis à Kalaat-Senane alors

qu’autrefois il y fallait au moins deux journées par des moyens de

fortune. Mais, pour que le chemin de fer favorisât complètement la mise

en valeur de la région, il conviendrait que le coût du transport des

produits agricoles fut atténué en substituant à la base kilométrique

fixe une échelle décroissante sur les longs parcours. Pour envoyer leurs

céréales à Tunis, les agriculteurs du Haut-Tell dépensent 2 ou 3 fr. par

quintal selon qu’ils sont plus ou moins rapprochés d’une gare, ce qui,

avec un rendement de 10 quintaux à l’hectare, augmente les frais de 20 à

30 francs pour cette surface et déprécie sensiblement même les belles

glèbes. Le tarif dégressif avec la distance n’était pas nécessaire à la

Tunisie tant que la locomotive ne s’éloignait guère de la mer. Il

s’impose sur la ligne des Kalaats comme sur celle d’Aïn-Moularès.

Le rail n’est pas non plus sans avoir entraîné des perturbations

locales. Les terres ont notablement renchéri dans la zone desservie. De

nouveaux courants commerciaux se sont formés. La région frontière a été

arrachée à l’hégémonie de Tébessa et de Bône. Au sein même du Haut-Tell,

la zone des plaines centrales a vu son importance augmenter au

détriment, par exemple, du Kef. Il n’est pas jusqu’aux relations

administratives qui n’aient été plus ou moins affectées, puisque des

chefs-lieux comme Téboursouk ont été pour ainsi dire coupés d’une partie

de leur cercle d’action. Le Gafour réclame son érection en une

circonscription spéciale avec El-Aroussa. Les gens de Kalaat-Djerda

demandent à dépendre du juge de paix de Thala et non de celui du Kef. Le

Contrôle civil de Thala est pratiquement scindé en deux. Thala, à

proximité de la gare de Kalaat-Djerda, est le centre naturel du Tell des

Fréchich et des Majeur. Mais le chemin de fer d’Aïn-Moularès qui passe à

Sbeïtla, Kasserine et Fériana, dérive vers Sousse et vers Kairouan les

denrées et les gens de toute la partie steppienne du territoire de ces

tribus. Cette zone méridionale serait donc beaucoup mieux gouvernée de

Kasserine ou de Sbeïtla que de Thala où résident le Contrôleur civil et

le caïd des Fréchich ou que de Sbiba où habite le caïd des Majeur. Il

n’est donc pas improbable qu’un jour où l’autre certains contrôles ou

caïdats voient modifier leur périmètre ou transformer leur siège pour

s’harmoniser avec la situation créée par les voies ferrées récentes.

2o =Routes et pistes=

Beaucoup plus que le rail, le réseau des routes et des pistes dont les

traits sont dessinés depuis des siècles répond à la structure intime et

aux besoins permanents du pays. Nous en avons dit plus d’un mot au cours

de notre description des régions naturelles.

A l’époque romaine, le Haut-Tell de Tunisie placé entre Carthage et

Théveste prêta sa dépression centrale à la voie de 261 kilomètres que

lança entre ces deux villes la légion _Tertia Augusta_ par _Tichilla_

(Testour), _Thignica_ (Aïn-Tounga), _Agbia_ (Aïn-Eja), _Thacia_ (Bordj-

Messaoudi), _Lares_ (Lorbeus), _Althiburus_ (Medeina) et _Ammaedara_

(Haïdra). De cette artère maîtresse (voir carte no 9) s’échappaient soit

des _diverticula_ comme ceux qui la joignaient à Téboursouk et à Dougga,

soit les voies de premier ordre comme celle de _Thacia_ à _Cirta_

(Constantine) par _Sicca Veneria_ (Le Kef). Sur le flanc Est de la

chaussée de Carthage à Théveste dont les restes sont encore çà et là

très visibles, _Assuras_ (Zanfour) était un nœud de routes faisant trait

d’union entre elle et la Steppe : routes d’_Assuras_ à _Sufetula_

(Sbeïtla) par _Sufes_ (Sbiba), d’_Assuras_ à _Aquae Regiae_ (El-

Haouareb) par _Zama Regia_ et le Foum-Zelga. D’autres chemins

secondaires consignés dans l’Itinéraire d’Antonin ou la Table de

Peutinger ou retrouvés par les archéologues complétaient le réseau

routier antique.

L’œuvre de l’administration française a consisté à adapter aux

nécessités modernes les grandes pistes de la contrée, momentanément

consolidées en routes du temps des Romains, et qui, sous une forme ou

sous une autre, ont été employées de toute éternité par les gens du

pays. Pour desservir des garnisons, le génie, dès les débuts du

Protectorat, réunit par des routes provisoires Le Kef à Souk-el-Arba,

Téboursouk à Pont-de-Trajan et Souk-el-Djema à la plaine du Sers. Les

deux dernières furent ensuite délaissées comme ayant des courbes et des

pentes trop accentuées. La première, au contraire, remise aux Ponts et

Chaussées, fut parachevée en 1891. Puis l’administration s’attaqua à la

route no 5 Kef-Medjez-Tunis par le Pont-Romain, Bordj-Messaoudi, Aïn-

Eja, Aïn-Tounga et Testour (1897)[549] avec embranchement de 2 km. 500

sur Téboursouk. Des chantiers furent ensuite installés sur trois autres

voies : 1o Téboursouk-Béja par Saint-Joseph-de-Thibar et Sidi-Zehili

(1907) ; 2o le Kef-Ebba-Ksour (1907) ; 3o le Kef-Mactar par le Sers

(1911). Celle-là est le tronçon initial de la route du Kef à Sbeïtla et

à Gafsa, celle-ci représente la moitié de la route no 30 du Kef à

Kairouan. Elles doivent relier le cœur du Haut Tell aux deux chefs-lieux

de la Steppe intérieure. D’autres routes sont amorcées, du Kef à Sakiet-

Sidi-Yousef, de Mactar à Pichon, du Ksour à Rohia. Outre ces voies

d’intérêt général, il a fallu après 1906 rattacher certaines gares de la

ligne des Kalaats à leur zone de trafic ou aux centres voisins. Notons

une route de presque 13 km. de Thala à la gare de Kalaat-Djerda (1908)

qui a permis entre ces deux points un service régulier de diligence

postale. En 1911 on a commencé une route de la gare d’El-Akhouate au

village de Siliana. Enfin, le tourisme et la colonisation ont déterminé

l’exécution d’une route de 18 km. de Téboursouk à Rihana par El-Hariche

(1912) avec embranchement de 2 km. sur Dougga (1908).

La longueur des voies empierrées du Haut-Tell n’atteint que 298 km. dont

34 km. seulement autour de Mactar et de Thala, ce qui est peu. Région

montueuse et lointaine, le Haut-Tell a évidemment été moins favorisé que

le Tell Inférieur ou le Sahel. Ces routes sont complétées par des

pistes, la plupart du temps carrossables. Sur beaucoup de celles-ci, il

suffirait d’aménager les passages difficiles pour obtenir des voies dont

l’empierrement total serait superflu. Ce travail pourrait être

uniquement pratiqué dans les portions très mouillées des plaines et dans

les terres argileuses des sraouate. En le bornant à l’indispensable, on

accroitrait le nombre de kilomètres utilisables par des voitures sans

demander de trop grosses contributions à un budget qui semble hors

d’état de fournir les millions qu’engloutirait la transformation de

toutes les pistes en routes véritables.

Géographiquement, ce réseau de routes et de pistes se compose de deux

séries de voies[550]. Les unes, orientées comme les plissements du sol

mènent vers Tunis. Ce sont : 1o la route no 5 de Tunis au Kef avec

prolongation sur Sakiet-Sidi-Yousef ; 2o démarrant de la précédente, la

piste Aïn-Eja, Lorbeus, Zouarine, Fedj-et-Tamer-Bermajna, Haïdra, le

Kouif-Tébessa ; 3o la piste Tunis ou Medjez-el-Bab-Goubellat-Bou-Arada-

cuvette de l’Oued-Gafour-Siliana-Mactar ; 4o la piste Pont-du-Fahs-Roba-

Ouled-Yahia-Siliana. Les deux premières suivent deux des principales

voies romaines du pays. Le chemin de fer accompagne à peu près la

seconde à partir du Sers. Ces directions sont coupées

perpendiculairement par d’autres, à savoir : 1o la route no 29 de Béja à

Téboursouk que continue vers le Sud une voie El-Akhouat-Siliana-Foum-

Zelga-Kairouan ; 2o la route no 24 de Souk-el-Arba au Kef qui amorce la

route no 30 du Kef à Kairouan ; 3o la route Kef-Ksour-Rohia-Sbiba-

Sbeïtla ; 4o la piste du Kef à Kasserine par Tajérouine et 5o la piste

Thala-Oued-Brek-Sbiba-Hajeb-El-Aioun. Les nœuds de routes notables

sont : Téboursouk, le Kef, Mactar, Siliana, Ebba-Ksour, Sbiba et Thala.

En outre, l’angle Sud-Ouest du Haut-Tell est sillonné par des pistes

allant de Kasserine ou de Fériana sur Tébessa.

Jusqu’en 1906, c’est autour de toutes ces artères qu’a gravité la vie

économique de la contrée. Même maintenant, elles ne font en aucune façon

double emploi avec le chemin de fer qu’elles alimentent ou remplacent et

qui ne dispense d’aucune d’elles. Elles ont d’ailleurs une sphère

d’action bien propre dans les cantons très montagneux. De nouveaux

couples de rails seront certes posés un jour dans tel ou tel district de

ce pays. Mais il ne paraît guère qu’on doive, dans un laps de temps

évaluable, entendre siffler la locomotive sur la majorité des sraouate.

C’est assez dire que pistes et routes restent plus que jamais

nécessaires au développement du commerce et surtout à celui de

l’agriculture et de la colonisation.

IV

LES CENTRES RÉCENTS

Si la colonisation agricole encore rudimentaire n’a pas créé de villages

dans le Haut-Tell, sauf à Thibar, et sauf les embryons du Krib (El-

Ouiba) et de Rohia, plus d’un centre est né au contraire autour d’un

marché, d’une mine ou d’un chemin de fer ou sous l’empire de besoins

administratifs.

1o =Camps militaires et villages administratifs=

Au lendemain du traité du Bardo, des camps jalonnent la piste de Tunis

au Kef. D’Aïn-Tounga, nos soldats surveillent la Friguia. Le poste de

Bordj-Messaoudi garantit le passage de l’Oued-Tessa et garde le défilé

du Khanguet-El-Qedim. D’assez fortes garnisons tiennent Téboursouk et le

Kef. A l’autre bout de notre contrée, Fériana et Hajeb-El-Aioun (après

Djilma) brident les Fréchich et les Majeur au Sud et à l’Est comme ils

l’étaient déjà à l’Ouest par Tébessa. Au cœur du pays, un poste

provisoire s’élève à Ellès pour maîtriser les Ouled-Ayar. Mais quelques

officiers n’ont pas été sans s’apercevoir des avantages du site de

l’ancienne cité romaine de _Mactari_[551]. En vue d’un établissement

durable, Ellès et l’Henchir-Mactar sont proposés _ex-æquo_ au général

Logerot qui commandait la division d’occupation. On raconte que ce

dernier, très perplexe, eut un mouvement digne du héros qui trancha le

nœud gordien : mettant son doigt sur la carte à mi-chemin entre les deux

endroits préconisés, il désigna Souk-el-Djema. En réalité, ce point fut

choisi parce que c’était le marché des Ouled-Ayar-Dahara, et parce qu’il

se trouvait en plein foyer de l’insurrection et auprès d’un piton, la

Kalaat-es-Souk, où pouvait fonctionner un poste optique.

Les camps d’Aïn-Tounga et de Bordj-Messaoudi ne tardèrent pas à être

évacués. Quant à celui de Souk-el-Djema, malgré sa source, il était

dénué d’avenir, incommode d’accès et par trop isolé. Concurrencé par

Mactar après 1887, Souk-el-Djema décline. En 1891, une compagnie d’un

bataillon d’Afrique se substitue à l’escadron de cavalerie qu’on y avait

tout d’abord caserné. L’année d’après est ôté le Bureau de

Renseignements conservé jusque là nonobstant la remise du territoire à

l’autorité civile à la fin de 1886. En 1898, lors de l’alerte de

Fachoda, la garnison est conduite vers la côte, sauf quelques hommes qui

sont rappelés à leur tour en 1899. En 1907, le vieux marché local est

même supprimé au bénéfice de celui de Mactar.

Ainsi, à cause soit de leur faible durée, soit d’un emplacement

défavorable, ces divers camps ne furent pas le noyau de bourgades comme

Sétif, Sidi-bel-Abbès, Aïn-Draham ou Gabès. Les baraquements militaires,

aussi abandonnés maintenant que les Kalaats, n’aboutirent ici qu’à semer

de quelques débris nouveaux le sol déjà si riche en ruines de la Tunisie

centrale. Et il est normal après tout que dans un pays si vite pacifié,

les appareils guerriers n’aient pas eu le rôle fécond qu’ils jouèrent

dans la région analogue de la colonie sœur.

Quant aux centres administratifs, il n’en existait pour ainsi dire pas

en dehors des zmalas, sauf le Kef et Maghraoua, résidence du caïd des

Ouled-Ayar. Après notre entrée en Tunisie, le Kef en 1884, Téboursouk en

1895, Thala en 1897 devinrent chefs-lieux de Contrôle civil et Mactar

fut spécialement créé dans cette intention en 1887 par le capitaine

Bordier, nommé Contrôleur civil. Il n’y avait là à ce moment que les

vestiges magnifiques de l’antique _Colonia Ælia Aurelia Mactari_[552],

qui provoquèrent probablement et en tout cas facilitèrent la naissance

du village actuel.

Arrivé là en mars 1887 avec ses secrétaires français et indigène,

Bordier logea sous la tente avec tout son monde. Son khodja, originaire

de Tunis, ne put résister à cette installation de bédouins et partit

avant juillet. Le néo-Contrôleur civil troqua ensuite sa demeure de

toile contre quelques pièces insérées dans les restes de thermes

autrefois transformés en forteresse par les byzantins. L’unique bureau,

servant aussi de justice de paix depuis décembre 1887, était établi sous

l’arc de triomphe de Trajan encombré de terre jusqu’à mi-hauteur et

qu’on avait clos au moyen de planches. Un caveau des Thermes faisait

office de prison. Tout autour, les spahis du Contrôle vivaient avec

leurs familles sous des _bit chaar_. Un marché est institué dès le 20

septembre 1887. Deux chambres sont aménagées dans le cirque romain pour

les ouvriers chargés de construire le bordj du Contrôle civil dont une

moitié est achevée en janvier 1889. La même année, sous les voûtes à

demi conservées d’un édifice à destination indéterminée, s’abrite le

garde forestier. En avril, les Thermes accueillent l’école et une

station de monte qu’on déclassera ultérieurement. En 1892, Mactar reçoit

un conducteur des Ponts et Chaussées pour lequel l’ancienne porte de

_Mactari_ dite Bab-el-Aïn, consolidée, est une espèce de hangar, puis

successivement le village s’augmente d’une poste-école et d’un entrepôt

des Monopoles. En 1897, lorsque Bordier prend sa retraite, Mactar est

sorti des langes.

Pourtant, le caïd des Ouled-Ayar ne s’y fixe qu’en 1899 et le cadhi en

1900, ce dernier utilisant à son tour les Thermes romains. L’existence à

Mactar fut longtemps dépourvue de toute commodité. Jusqu’en 1899, le

pain était procuré par le fournisseur des soldats de Souk-el-Djema. On

fut ensuite obligé de le demander au Kef par colis postaux confiés à un

cavalier, et ce, jusqu’à ce que dans l’été de 1900, un ouvrier italien

se fût improvisé boulanger. Quant à la viande, pas de boucher, sauf lors

du souk hebdomadaire. Il faut sauter dix ans pour apercevoir un progrès

sensible.

En 1910, un lotissement urbain a lieu tout autour du marché, grossi

depuis 1907 par la suppression de celui de Souk-el-Djema, et de nombreux

preneurs ne tardent pas à y ériger pour 200.000 francs de constructions.

En 1910 également, Mactar est doté d’un médecin et d’un petit hôpital.

Hasardé, peu après l’occupation, au milieu même des Ouled-Ayar, et

longtemps symbole du Haut-Tell de jadis, peu accessible et dur aux

Européens, Mactar était désormais tiré d’affaire. En 1906, le chemin de

fer des Kalaats avait bien amélioré les communications. Auparavant, qui

voulait gagner Tunis employait quarante-huit heures pleines ; de Mactar

au Kef, douze heures de cheval ou de voiture sans possibilité de coucher

en route, puis du Kef à Souk-el-Arba une demi-journée de diligence,

enfin, de Souk-el-Arba à Tunis une demi-journée de wagon. Aujourd’hui,

en quittant Mactar de bon matin on est dans la capitale pour diner.

Depuis 1911, une diligence fonctionne de la gare du Sers à Mactar (35

km.) : le voyage est aussi aisé que le fut pendant vingt-cinq ans le

trajet de Tunis au Kef. La période héroïque est close.

2o =Centres miniers et gares=

Les grandes exploitations minières réunissent leurs salariés de toute

catégorie dans une quantité assez considérable d’habitations _ad hoc_.

Parmi l’élément européen se recrute un état-major qui est souvent de

nationalité française. La besogne au sein de la mine est accomplie soit

par des italiens, sardes en majorité, soit par des kabyles, tripolitains

ou marocains. Ce sont les italiens qui exécutent tout ce qui implique

une connaissance réfléchie ou quelque instruction professionnelle. Les

gros ouvrages extérieurs, triage, lavage, roulage des wagonnets, etc.,

sont l’apanage d’indigènes du pays dont la main-d’œuvre, inconstante

s’il en fût, fait défection lors des travaux agricoles.

Ce personnel occasionnel vit sous des tentes ou des gourbis. Dans les

grandes mines, les européens ont à leur disposition des maisonnettes

dont l’ensemble constitue sur plusieurs points (Kalaat-Senane, Kalaat-

Djerda, Sakiet-Sidi-Yousef, Zrissa, Slata, etc.), de vrais villages. Les

administrations publiques y sont hébergées dans des locaux dus à la

Société même de la mine, ce qui atteste non seulement la bonne volonté

des Compagnies, mais encore la répugnance du Gouvernement à édifier des

immeubles de quelque valeur dans des centres dont la durée est

incertaine. Les Compagnies assurent l’alimentation en eau potable ainsi

que le service médical ou le culte. Les européens ont souvent avec eux

de la famille. Les indigènes sont toujours sans femmes ni enfants. Au

Kouif d’Algérie, 500 européens hommes ont avec eux 262 femmes, tandis

qu’il n’y a qu’une seule femme indigène contre 1.226 hommes (recensement

de 1911).

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 41 / 45 段