l’aménagement des sources de Lorbeus qui pointent près de la route du
Kef-Mactar au milieu d’un bariolage des plus réussis. Leur sel[519]
approvisionne les débits du Haut-Tell où il est préféré à celui moins
pur et moins savoureux des salines du littoral. La production qui était
de 400 tonnes en 1898 a sauté à plus d’un millier en 1909. Mais c’est en
matière de mines et de carrières de phosphates qu’une œuvre économique
nouvelle a été accomplie depuis les toutes dernières années du XIXe
siècle. Si la concession de Djebba (1876) demeurait théorique jusqu’en
1896, la découverte par Ph. Thomas, lors des voyages de la mission de
Tunisie en 1885 et 1886[520] des étendues phosphatées de Gafsa, Kalaat-
Senane, etc., n’était non plus suivie d’aucune application pratique.
Cependant, en 1893, Vieuvignon reconnaissait les gisements du massif de
Kalaat-Senane, tandis que la même année Bournat, receveur des douanes à
Haïdra, trouvait ceux de Kalaat-Djerda. En mai 1894, était accordée la
première concession minière du Haut-Tell, celle du Fedj-el-Adhoum, au
lendemain des concessions phosphatières algériennes du Dyr de Tébessa
(1892), d’Aïn-Kissa (1893) et du Kouif (1893). Et déjà on pouvait
pronostiquer ce qu’allait devenir dans ces parages le mouvement minier,
puisque ces dernières affaires avaient le 9 juillet 1895 les honneurs de
la tribune du Sénat et qu’elles gratifiaient d’un trafic inespéré le
chemin de fer stratégique de 127 km. lancé en mai 1888[521] entre Souk-
Ahras et Tébessa.
Les années 1892-1895 sont pour le Haut-Tell le début d’une ère nouvelle
qu’on peut diviser en deux périodes. De 1895 à 1906 de nombreuses
investigations aboutissent à plusieurs concessions. Mais si quelques
mines assez voisines de la frontière expédient leur minerai sur Bône par
la voie ferrée de Tébessa, les autres, faute de communications, sont
comme paralysées. Elles finissent cependant par motiver la construction
d’un chemin de fer plongeant au sein du Haut-Tell trois tentacules (fin
1905) jusqu’au Kef, à Kalaat-Senane, et à Kalaat-Djerda, bientôt
accompagnés d’un quatrième sur le Slata (1908). Ces lignes mêmes
provoquent un véritable rush qui dure encore. Des dizaines de
prospecteurs se précipitent sur le pays et en sondent les profondeurs.
A vrai dire, l’activité minière embrasse toute la région montagneuse qui
constitue le Nord, l’Ouest et le Centre tunisiens. Mais, dans cet
ensemble, le Haut-Tell tient un rang enviable. Par la quantité des
concessions, il équivaut au Tell Septentrional (17 contre 15 sur 37 en
tout au milieu de 1906) et il le laisse derrière lui comme valeur des
gisements. D’autre part, si ses phosphates ne sont pas tous aussi riches
que ceux de la région de Gafsa, le Haut-Tell a sur celle-ci une
supériorité réelle en ce qui concerne les mines proprement dites.
Phosphates et mines s’y font contrepoids, alors que dans le Tell
Septentrional il n’est pas question de phosphates et que la Steppe
montagneuse ne s’est pas jusqu’ici révélée comme très bien dotée en
minerais. C’est cette complexité même qui fait la physionomie spéciale
du Haut-Tell au point de vue des produits du sous-sol.
A la fin de 1911, il y avait dans le Haut-Tell 16 concessions de mines
de zinc ou de plomb, en dehors d’une douzaine d’entreprises pour
lesquelles on n’en était qu’au permis d’exploitation, ce qui n’implique
pas nécessairement une importance moindre (Kef Chambi, Slata Nord, etc.)
(voir carte hors texte). De leur côté, les mines de fer ont donné lieu à
quatre concessions dont la plus ancienne (1901) et la principale (tonnes
reconnues 15 millions) est celle du Zrissa (teneur 60 à 61 %). Elle est
en pleine marche ainsi que celle du Slata, alors que les deux autres,
Nébeur et Hameima, sommeillent encore. Le total de la production minière
du Haut-Tell est en tonnes le suivant :
Tunisie
_ Production minière du Haut-Tell[522] _ entière
/ \
1907 1908 1909 1910 1911 1912 1911
-- -- -- -- -- -- --
Fer » 97.124 218.252 365.800 402.700 478.000 402.700
(Zrissa-Slata)
Plomb 6.766 6.094 8.504 8.848 9.372 ? 39.000
Zinc 7.450 6.657 5.834 6.364 7.010 ? 39.000
Il en résulte que pour le moment le Haut-Tell est seul en Tunisie à
procurer du fer[523] et que probablement sa prééminence à ce sujet ne
faillira pas, même lorsqu’entreront en lice les mines Kroumires. Pour le
plomb et pour le zinc il vient en bonne place, puisqu’on lui doit à peu
près le cinquième du tonnage de la Tunisie. Quant à la répartition des
mines au sein du Haut-Tell, les monts de Thala et le massif de Mactar en
offrent peu qui aient de la valeur. Au contraire, la région du moyen
Mellègue est particulièrement favorisée, tant en Tunisie qu’en Algérie
où l’Ouenza a des gisements de fer qu’on évalue entre 30 et 50 millions
de tonnes sans parler du cuivre, et où le Bou-Khadra comprend au moins
20 millions de tonnes d’un fer aussi riche que celui du Zrissa. Comme
nous l’avons déjà dit, ces minéralisations sont en relation avec des
failles aptiennes et sénoniennes sur la lèvre desquelles rit le
trias[524].
Quant aux phosphates, ils sont dans le Haut-Tell en liaison intime avec
les calcaires du début de l’éocène[525] sous lesquels s’étalent des
marnes phosphatées reposant sur un substratum de marnes sénono-
suessonniennes (voir notre figure 1 à la page 59). On peut donc affirmer
que là où a subsisté l’éocène inférieur, là il y a des phosphates. Et
comme cet étage, nummulitique ou non, est répandu un peu partout dans le
Haut-Tell, du Goraa au Chaquetma, à la Kalaat-Djerda et à Tébessa, il en
découle que notre région est en Tunisie une des mieux pourvues en
engrais de cette sorte. Elle se prolonge en Algérie par les phosphates
du Kouif et par ceux du Dyr de Tébessa (Aïn-Kissa, Dyr Sud et Dyr Nord).
Les couches phosphatées plongent souvent sous les alluvions quaternaires
des plaines en même temps que l’éocène inférieur lui-même. C’est le cas,
par exemple, pour le groupe de Kalaat-Djerda.
A la différence de terrain géologique entre minerais propres et
phosphates correspond une différence de législation. Alors que les uns
sont estimés domaniaux et font l’objet de concessions de l’Etat, les
seconds sont classés comme carrières et appartiennent au même maître que
le fonds[526]. La loi distingue à cet égard entre les phosphates situés
en terrain domanial ou habous et dont la recherche, l’amodiation et
l’exploitation doivent se plier à certaines normes[527] (limitation des
droits de l’inventeur, redevance envers l’Etat ou la fondation pieuse,
etc.) et les phosphates sis en terrains particuliers pour lesquels
aucune règle n’a été édictée. On conçoit dès lors que le mouvement de
prospection amorcé en 1890 et devenu intense à partir de 1896 se soit
dirigé de préférence sur les terrains melk. Lorsqu’il a découvert un
gisement paraissant rémunérateur, l’explorateur passe avec le
propriétaire du sol un contrat généralement sous seing privé portant
cession des phosphates à extraire. L’acheteur stipule à son profit
l’occupation plus ou moins longue de la surface. Le vendeur reçoit un
prix fixe et conserve son terrain dont à l’échéance du bail il reprend
possession avec les améliorations faites. Tel est le type le plus
habituel de ces actes.
Mais il sied de rappeler le caractère incertain de la propriété.
Assurément, l’élan phosphatier a eu ici des conséquences louables en
renforçant la tendance vers la spécialisation et la précision des droits
fonciers. Malheureusement, l’état précaire de ceux-ci réagit en sens
inverse. Ordinairement peu instruits des complexités du problème
immobilier tunisien, les prospecteurs réussirent plus facilement à
révéler les richesses du sous-sol qu’à déterminer à qui elles
revenaient. Ils se heurtèrent ainsi à des difficultés juridiques
considérables. A côté du vendeur, il naquit d’autres propriétaires qui
s’armèrent d’outikas récentes ou de titres faux et essayèrent de
monnayer leurs prétentions. Alors que les phosphates domaniaux de
Kalaat-Senane et Kef-Rebiba, reconnus en 1899 par l’Administration
étaient adjugés en 1900, certains gisements placés en terrain privé
comme ceux de Kalaat-Djerda et de Bir-Lafou devinrent célèbres par les
péripéties éclatant soit sur place, soit devant les tribunaux. La
Kalaat-Djerda, que l’on avait commencé à égratigner dès 1894 ne put être
franchement attaquée qu’après de multiples discussions et procès entre
deux groupes financiers[528] et encore la surface appartenait-elle ici à
une fondation habous, celle des Ouled-Cheikh. Ce n’est qu’au milieu de
1902 qu’une sentence arbitrale du Délégué à la Résidence Générale,
d’Anthouard, clôtura le débat et il fallut encore deux ans pour mettre
sur pied la Société définitive. Quant aux Ouled-Cheikh, leur droit de
propriété fut immatriculé en décembre 1906.
La production du Haut-Tell de Tunisie est, en tonnes de phosphate, la
suivante :
1906 1908 1910 1911 1912
-- -- -- -- --
Kalaat Senane et Rebiba 71.733 177.140 135.200 118.400 177.100
Bir-Lafou » » 17.405 28.600 30.600
Kalaat Djerda, Sif et 80.880 190.890 191.870 248.190 302.650
Souitir
Salsala » 10.885 14.875 23.700 11.775
Gouraïa » » 1.687 13.200 22.750
------- ------- --------- --------- ---------
152.613 378.915 361.037 432.090 544.875
Production globale de » » 1.334.000 1.592.000 1.867.300
la Tunisie
Production du groupe » 350.000 [529] [529] » »
de Tébessa (Kouif, 259.000 255.000
Aïn-Kissa, Dyr Sud)
------- ------- --------- --------- ---------
Toutes ces entreprises (voir carte hors texte) sont hors de la Friguia
et on les rencontre précisément dans cette région du moyen Mellègue déjà
si bien lotie en mines proprement dites. Entre les sraouate des Ouargha
et ceux des alentours de Thala, le pays compense son infériorité
agricole par les étonnantes ressources cachées dans ses entrailles.
En dehors des phosphates du tableau précédent, certains comme ceux de
l’Aïn-Kerma du plateau du Kouif sont inviolés, malgré leur excellence,
faute de moyens de transport. Beaucoup d’autres sont demeurés
jusqu’aujourd’hui sans possibilités marchandes à cause de leur teneur
trop basse (au-dessous de 58 %)[530] Dans ce cas rentrent des masses
énormes : 100 millions de tonnes au Meida-Djeradou des Ouargha, 4 à 500
millions sur toute la bordure du Haodh et autant chez les Ouartane, de
fortes quantités au Chaquetma, etc. Si on inventait pour enrichir les
phosphates des procédés analogues à ceux usités pour les minerais, ces
phosphates pauvres, situés en général à proximité de sources ou de
fleuves, revèteraient alors un intérêt particulier[531]. Ils concourent
d’ailleurs depuis des siècles à fertiliser bien des glèbes où leurs
débris sont charriés par les eaux d’orage. Dans cet ordre d’idées, il
serait à souhaiter que l’on disposât d’assez de pyrite de fer pour
changer sur les lieux le phosphate en superphosphate lequel est
immédiatement assimilable par les céréales. Mais, s’il y a çà et là dans
ce pays des Aïn-el-Kebrit ou Aïn-el-Mkeberta, il ne semble guère
qu’elles décèlent des gisements de soufre (_Kebrit_) de quelque entité.
Exploitations minières et phosphatières constituent une contribution
essentielle à la mise en valeur du Haut-Tell. C’est à elles beaucoup
plus qu’au développement de l’agriculture que cette région est redevable
depuis 1881 de ses principaux progrès économiques. Ce sont elles qui ont
attiré dans le Haut-Tell une bonne moitié de sa population européenne.
Elles ont eu, en outre, pour corollaire la création des voies ferrées et
celle de plusieurs villages européens.
III
LES VOIES DE COMMUNICATION
* * * * *
1o =Les chemins de fer=
Après l’inauguration du chemin de fer de Tunis à Sousse (1896) et de
Sousse à Kairouan (1898) on songea à relier à la capitale la métropole
de l’Ouest tunisien, c’est-à-dire le Kef. Deux lignes arrivaient déjà en
marge du Haut-Tell. L’une à voie large (1m 50) empruntait la vallée de
la Medjerda de Tunis à l’Algérie par Ghardimaou, l’autre à voie étroite
(1m) remontait l’Oued-Miliane jusqu’à Pont-du-Fahs depuis décembre 1897.
Pour éviter de gros débours, on décida de continuer cette dernière. Il
parut d’abord que le mieux était de cotoyer l’Oued-Miliane jusqu’à ses
débuts dans le Roba-Ouled-Yahia. De là, par le Roba-Siliana, la plaine
de ce nom, le Massouge, le Sers et Lorbeus on aurait atteint la plaine
du Kef. Cet itinéraire qui décrivait pas mal de kilomètres au pied du
massif de Mactar traversait sans interruption des pays d’une grande
fertilité. Mais il était un peu long et comportait une ascension assez
raide de la plaine du Fahs au Roba-Ouled-Yahia. Une variante consistait
à aller du Fahs à Bou-Arada et à rejoindre le Massouge par la cuvette de
Gafour et l’extrémité Nord de la plaine de Siliana. Mais on manquait
d’argent et au surplus la connaissance rudimentaire que l’on avait du
Haut-Tell faisait craindre une exploitation déficitaire. Aussi toutes
ces études demeuraient-elles platoniques.
Elles le seraient restées encore longtemps si l’amodiation en 1900 des
phosphates de Kalaat-Senane n’avait enfin fourni une base financière.
Mais, du même coup fut modifié le point de vue auquel on s’était placé
jusque-là. La future ligne Pont-du-Fahs-le Kef devint une ligne Pont-du-
Fahs-Kalaat-Senane. Le chemin de fer agricole se mua en chemin de fer
minier. On fut dès lors conduit à désirer un tracé qui fut à la fois le
plus court et le moins alourdi de rampes. Cette façon d’envisager le
problème se fortifia encore après la concession de la mine de fer du
Zrissa (1901) et après la fin des débats sur Kalaat-Djerda (1902). Sur
ces entrefaites, le propriétaire du domaine de Bou-Arada se mit d’accord
avec l’Etat au sujet de la vente de ce vaste henchir et la Société de
Gafour, pour amener chez elle le rail, offrit de céder gratis toute la
surface nécessaire tant à la plate-forme qu’à un village. Dès lors,
l’Administration renonçant à attaquer de front le Haut-Tell résolut d’y
pénétrer (voir carte hors texte) par la vallée moyenne de la Siliana où
aboutissait le couloir Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa abondant en propriétés
domaniales. La voie défilait par là devant les phosphates de Sidi-Ayed
et la calamine d’El-Akhouate puis, prenant en écharpe la région des
plaines centrales, elle détachait sur le Zrissa un embranchement et
bifurquait sur la Kalaat-Senane et la Kalaat-Djerda. Après 1904, celle-
ci jugée plus importante fut promue au rang de terminus en attendant
qu’un prolongement éventuel par l’Oued-Haïdra, tête de l’Oued-Sarrath,
permit de toucher au Kouif les 28 kilomètres du petit chemin de fer
minier Kouif-Tébessa. On estima néanmoins impossible de négliger le Kef.
La moitié de la ligne et l’embranchement lancé vers cette ville furent
inaugurés le 4 octobre 1905 devant le Ministre des Travaux publics de
France. En 1906, commençait le service régulier Kalaat-Djerda-Tunis
assez à temps pour être utilisé lors des troubles causés en avril chez
les Fréchich par le marabout Amor ben Othmane. La même année, la
concession des mines de fer du Slata et de l’Hameïma incitait à
poursuivre le tronçon du Zrissa jusqu’au Slata. L’embarquement des
minerais de fer ne s’opère pas à Tunis, mais à La Goulette, directement
unie en 1908 à Bir-Kassa, gare de la ligne des Kalaats, par 10 km. de
rails implantés sur la rive sud du canal du lac de Tunis. Phosphate et
fer ont donc chacun leur port, de sorte que les manipulations
s’exécutent sans risquer de détériorer une des matières par un mélange
des poussières de l’autre. Le Tell Inférieur profite ainsi des richesses
du Haut-Tell. La Goulette est tirée de son engourdissement et une
Société métallurgique a installé en 1910 à Mégrine, à deux pas de Bir-
Kassa, une usine qui après avoir donné 4 à 5.000 tonnes de plomb métal
a, pour diverses raisons, éteint provisoirement ses fourneaux.
Les mines qui ont gratifié le Haut-Tell de la voie d’El-Aroussa à
Kalaat-Djerda (131 km.) ainsi que des embranchements du Kef (31 km.), du
Slata (29 km.) et de Kalaat-Senane (31 kilomètres)[532], ont déterminé
la construction d’une autre ligne au Nord du Dyr du Kef pour évacuer les
minerais de fer de Nébeur[533]. Le plus simple eut été de descendre
ceux-ci jusqu’à Souk-el-Arba distant de 24 km., où ils auraient pris
jusqu’à Bizerte ou Tunis la ligne de la Medjerda. On aurait du même coup
rapproché la région du Kef de ce qui fut pendant tant d’années son
exutoire. Mais l’autorité militaire ayant obtenu la création d’une ligne
Béja-Mateur pour permettre en cas de besoin l’afflux rapide à Bizerte de
troupes d’Algérie, on décida la continuation jusqu’à Nébeur de cette
voie large afin de la doter d’un trafic minier qui fournirait en même
temps du fret au port bizertin. Il n’est pas sûr, comme nous allons le
voir, que les gisements de Nébeur puissent remplir ce double rôle. La
nouvelle artère dont le tronçon Béja-Mateur a été fini en 1912 n’aura
donc une vitalité réelle que si elle plonge au sein du Haut-Tell à la
rencontre d’autres mines.
Remarquons à ce propos que l’Ouenza et le Bou-Khadra, dont nous avons
signalé la valeur, ont comme les autres dômes du moyen Mellègue leur
écoulement naturel par les voies qui desservent la région du Kef et, en
l’état actuel, par le Nébeur-Bizerte. Aussi, bien avant que l’on songeât
à cette ligne, la pensée de la Société de l’Ouenza, concessionnaire de
la mine en 1901[534] avait été d’exporter à travers la Régence et, sans
contredit, si la Tunisie eut été territoire français, la chose n’eut pas
souffert de difficultés. La Régence étant, au contraire, en droit, pays
étranger, le Gouverneur de l’Algérie formula une opposition puissante au
projet en réclamant pour cette colonie les minerais algériens. Un tracé
Ouenza-Bône fut examiné. Il serait oiseux de raconter les péripéties
romanesques par lesquelles a passé l’affaire de l’exploitation et du
chemin de fer de l’Ouenza, affaire non encore liquidée au printemps de
1913. Nous constaterons seulement que la force des fatalités tendant à
attirer les minerais de l’Ouenza et du Bou-Khadra vers leur débouché
géographique, c’est-à-dire vers la Tunisie, par la vallée du Mellègue, a
beaucoup contribué à contrebalancer durant douze ans le désir politique
et économique des Algériens visant à porter ces mêmes minerais vers le
Nord et vers Bône par dessus des plis montagneux difficiles et coûteux à
franchir. Au cours des pourparlers, il fut un moment sérieusement
question d’envoyer les minerais du Bou-Khadra à Bizerte par Nébeur[535].
Longé au Nord par la ligne de la Medjerda, le Haut-Tell l’est à l’Ouest
par le Bône-Tébessa qui, outre les phosphates du Dyr et du Kouif
absorbait jusqu’à ces années-ci les minerais tunisiens de l’Ajered, du
Bou-Jaber et de Sakiet-Sidi-Yousef dont il a conservé les derniers
jusqu’à maintenant. Au midi, la locomotive allant de Sousse aux
gisements phosphatiers d’Aïn-Moularès siffle devant le Khanguet-bou-
Laaba par où sont ou seront drainées les mines qui regardent sur la
plaine de Foussana : Chambi, Hamra, Aïn-Khamouda. Ces mines et celles
que l’on pourra découvrir induiront peut-être un jour la voie d’Aïn-
Moularès à hasarder un tentacule jusqu’en plein Tell des Fréchich et des
Majeur. La réunion par des rails de Tébessa à Kasserine et à Kalaat-
Djerda est d’ailleurs éminemment souhaitable pour toutes sortes de
raisons.
Sans les mines, tous ces chemins de fer du Centre tunisien qui
s’aventurent jusqu’à 250 km. du littoral[536] et transpercent notre
région de part en part, ou bien n’auraient jamais été construits ou bien
auraient été retardés et arrêtés au seuil de la non-Friguia, c’est-à-
dire au Fedj-et-Tamer. Le tableau suivant montre assez quelle est la
prépondérance des produits du sous-sol dans leur trafic qui va
d’ailleurs en croissant :
TABLEAU DES RECETTES DE LA LIGNE DE TUNIS A KALAAT-DJERDA ET
EMBRANCHEMENTS
(_Transport des marchandises_)
[marchand.: marchandises; Phosph.: Phosphates]
Nature
des 1907 1908 1909 1910 1911
marchand.
-- -- -- -- -- --
Phosph. 2.690.000f 3.256.000f 2.866.000f 2.785.000f 3.350.000f
Minerais » 685.000 1.438.000 2.400.000 2.641.000
de fer
Autres 87.000 129.000 155.000 163.000 192.000
minerais
---------- ---------- ---------- ---------- ----------
2.777.000 4.070.000 4.459.000 5.348.000 6.183.000
Produits 563.000 154.000 1.053.000 571.000 1.369.000
agricoles
Autres 843.000 787.000 712.000 776.000 825.000
marchand.
---------- ---------- ---------- ---------- ----------
TOTAL 4.183.000f 5.011.000f 6.224.000f 6.695.000f 8.377.000f
GÉNÉRAL
Voyageurs » » 763.000f 742.000f 813.000f
---------- ---------- ---------- ---------- ----------
C’est donc bien à l’industrie extractive que l’agriculture, la
colonisation ou l’administration doivent les facilités dont elles
bénéficient depuis 1906. Réciproquement, ce chemin de fer, transportant
aussi les fruits de la terre et les voyageurs, puise dans la différence
même de ses éléments de trafic un gage de prospérité et de durée.
Présentons néanmoins une remarque. Depuis quelque temps, on a pris
l’habitude dans les publications tunisiennes, à propos du budget de la
Régence ou des recettes des chemins de fer, d’opposer le caractère fixe
du rendement des mines aux aléas de la production agricole. Il ne
faudrait pas trop forcer la comparaison, car les événements attestent
que si les céréales sont éprouvées par la sécheresse, les gisements ne
sont constants ni comme teneur, ni parfois comme nature et, qu’en outre,
leur exploitation doit compter avec la concurrence.
Le Bou-Khadra fut travaillé pour le zinc et le plomb de 1901 à 1904,
date à laquelle ce gîte s’épuisa. Mais pendant ce temps on y découvrit
un gros gisement de fer[537]. Inversement, au Slata-fer, au fur et à
mesure de l’avancement des galeries on rencontre beaucoup de plomb.
Durant une certaine période, les aménagements du gîte de Kalaat-Senane
se poursuivirent dans du phosphate pauvre[538] et la Compagnie ne
subsista que grâce aux phosphates beaucoup plus riches fournis par la
Rebiba. Des trois gîtes aux mains de la Société de Kalaat-Djerda, le
Souitir est plus satisfaisant que les autres. En Algérie, vers la fin de
1908, le Dyr de Tébessa[539] (Dyr Sud) et en 1912 l’Aïn Kissa furent
contraints de suspendre leur activité. Autant en dirons-nous pour le
Salsala de Tunisie. Les phosphates de Sidi-Ayed qui furent une des
causes pour lesquelles le chemin de fer s’engagea d’El-Aroussa sur
Gafour ne lui ont rien procuré, ayant été ensuite reconnus trop pauvres,
etc. En 1907-1908, il était banal à Tunis de répéter que bientôt, par
suite du développement des exploitations minières ou phosphatières, la
voie des Kalaats devrait être doublée. On espérait y atteindre
rapidement un million et demi de tonnes, chiffre maximum de sa
capacité[540]. Or, en 1908 commence et, en 1910, éclate pour les
Sociétés de phosphates du Haut-Tell, sous l’empire de l’avilissement des
cours une crise aujourd’hui heureusement terminée[541]. L’Administration
fut amenée en conséquence à consentir dans certaines conditions un tarif
de 7 fr. 65 au lieu de 8 fr. 50, mais elle ne put descendre plus bas,
sous peine de rendre passive la ligne.
Des chemins de fer comme celui des Kalaats, créés pour les mines, mais
fonctionnant avec un prix calculé pour qu’ils fassent leurs affaires
avec les minerais, peuvent arriver ainsi à l’occasion à paralyser
quelque peu les mines elles-mêmes. Celles-ci sont d’ailleurs dans une
dépendance étroite du marché.
Assurément, le Haut-Tell, aussi richement doté en minerais de fer qu’en
phosphates, offre par cette diversité même un élément réel de fixité à
ses chemins de fer. Néanmoins, et quoi qu’il en soit de l’alarme
temporaire de ces dernières années, il semble bien que lesdits
phosphates soient peu en état de lutter, le cas échéant, contre ceux de
Gafsa[542]. Un des principaux soutiens du trafic pourrait donc venir à
manquer. D’ailleurs, la contenance de plusieurs gisements phosphatiers
ou ferrifères du Haut-Tell n’autorise pas à croire à une exploitation
supérieure à une vingtaine d’années. Pour toutes les voies minières, à
moins de gisements énormes, pratiquement infinis comme ceux de la
Compagnie de Gafsa, le moment vient donc plus ou moins vite où la base
fléchit ou disparaît. Et alors, si le rail n’a pas suscité un courant
économique permanent, s’il ne s’avance pas au milieu de districts
fertiles, l’exploitation se résout par des pertes.