En ce qui regarde l’Etat, le Haut-Tell lui apparut longtemps comme une

contrée reculée où il était imprudent d’aventurer des colons. Toutefois,

les sollicitations réitérées de Français du pays l’amenèrent en 1897 à

renoncer à l’expectative. Y compris 640 hectares du caïdat de Medjez-el-

Bab, l’Etat a abouti dans les dix années que dura son activité (Nemcha

1897, Aïn-Tounga 1907) à mettre à la disposition de colons 9.393

hectares en 57 lots. Sur cette superficie, 3.250 hectares seulement

provenaient du vieux fonds domanial qui a été ainsi épuisé dans les

circonscriptions du Kef et de Téboursouk. Les 6.143 autres hectares sont

dus à des échanges en argent avec les Habous, conformément au décret du

13 novembre 1898. Dix-sept lots ont constitué des propriétés françaises

éparses, des 40 autres, au contraire, résultent les groupements de

Rohia[499] (culture irriguée) de Rihana, Bordj-Ouarghi, El-Hariche[500]

(céréales et élevage) et de Lorbeus (élevage et arboriculture). Mais ce

sont là des centres ruraux à la tunisienne, c’est-à-dire des

conglomérats de propriétés voisines n’ayant pas de village comme gage et

symbole de leur unité. Ils sont d’ailleurs lents à sortir des limbes.

Pendant plusieurs années, les nouveaux propriétaires louent aux anciens

locataires du domaine et certains revendent. El-Hariche tend à se

concentrer en quelques grosses unités comme la chose a déjà eu lieu à

Rihana et son lotissement urbain est presque vide. Rohia, le plus vieux

de ces périmètres colonisés, est aussi le plus affermi : 35 Français et

12 Italiens y habitent une dizaine de maisons échelonnées sur la route

Ksour-Sbiba. Enfin, en octobre 1912, après cinq années de repos, l’Etat

a vendu à 3 kilomètres en bas de Téboursouk 2.292 hectares en 13 lots

distraits de l’henchir habous du Khalled (céréales et arboriculture).

Sauf cette exception, le Gouvernement, n’ayant plus après 1907 de

propriétés rurales à céder dans le Haut-Tell, a porté son attention sur

des lotissements urbains. Ces opérations qui répondent à des besoins

administratifs ou commerciaux d’ordre général plutôt qu’à des

préoccupations de colonisation agricole ont été effectuées au prix

modique de dix centimes le mètre carré contre obligation de bâtir

(Sakiet-Sidi-Yousef 1903, Téboursouk 1906, El-Hariche, Siliana et Ebba

1908, Rohia 1909, Mactar 1910). Les lotissements d’Ebba et de Siliana

implantés autour d’un marché de premier ordre rencontrèrent la plus

grande faveur. Dès 1909, la valeur totale des constructions édifiées en

ces deux endroits était de 250.000 francs à Ebba et de 300.000 francs à

Siliana.

Replaçons maintenant toutes ces données dans l’ensemble des propriétés

européennes de la région, de manière à distinguer ce qui est dû à

l’activité individuelle française ou étrangère dans la colonisation du

Haut-Tell et à nous renseigner également sur la répartition des biens

fonciers par district, par nationalité ou par superficie moyenne.

A l’aurore du XXe siècle, sauf les trois grandes sociétés précitées, on

ne recense pour ainsi dire pas de colons dans le Haut-Tell. La situation

au 31 décembre 1900 se résume ainsi : une quinzaine de propriétés

françaises y couvrent sensiblement 47.000 hectares, tandis que 10

propriétés italiennes s’étendent sur 268 et 5 propriétés maltaises sur

2.350. Ces chiffres reposent tant sur des relevés exécutés par nous à

cette époque que sur les résultats d’une ancienne enquête

administrative. En 1911, les propriétés européennes d’après nos propres

investigations embrassent environ 50.000 hectares[501]. Elles n’ont donc

pas progressé dans les onze dernières années. Les achats nouveaux ont

tout juste compensé les cessions qui ont eu lieu au bénéfice des

indigènes à Gafour et au Krib. Les propriétés européennes actuelles sont

distribuées comme il suit en 1911 :

Noms des régions Français Italiens Autr.

_ _ _ _ étrangers

--- / \ / \ / \

Hectares Lots Hectares Lots Hectares Lots

Région d’Aïn-Tounga 940 3 » » » »

Gafour 4.412 4 13.618 3 » »

Reste du caïdat de 9.663 37 74 1 7.991 6

Téboursouk

Caïdat du Kef 4.890 25 72 14 1.052 2

Caïdat de Tajérouine 1.950 5 1/2 1 1.888 3

Caïdat des Ouled-Ayar 1.412 19 » » » »

Caïdat des Ouled-Aoun 70 1 » » » »

Tell des Fréchich 791 5 » » 560 2

Tell des Majeur 300 6 10 1 600 1

------ --- ------ -- ------ --

24.448 105 13.774 20 12.091 14

Avec le Khalled 2.292 13

------ ---

TOTAL EN 1912 26.730 118

------ ---

Si l’on considère que l’Etat, y compris le Khalled, a livré à la

colonisation dans le Haut-Tell 11.700 hectares en 70 lots et que les

grandes sociétés ont aliéné 27.500 hectares à 19 Européens, on

constatera que dans le chiffre total des propriétés l’initiative

individuelle entre juste pour le quart. Celle-ci a été absolument nulle

dans l’annexe de Téboursouk et dans le Contrôle de Mactar. Dans le

Contrôle du Kef, au contraire, le Domaine n’a vendu que 2.764 hectares

en 10 lots, tous contenus dans le caïdat du Kef, et aucun établissement

de colons n’a été opéré par lui ni dans le caïdat de Tajérouine, ni dans

le Tell des Fréchich et des Majeur. L’œuvre parallèle de la Direction de

l’Agriculture et des Compagnies dans l’annexe de Téboursouk y a doté la

colonisation d’un pourcentage de terres relativement fort (36 % au

Gafour, 21,4 % dans le reste du caïdat). Ailleurs, le quantum des

propriétés européennes atteint au maximum 1 % et au Gafour même le taux

de 36 % n’est qu’un trompe l’œil, car il s’applique à des sols plus

propices à la chasse qu’à la culture. Tout bien pesé, la colonisation ne

vante réellement dans le Haut-Tell, comme pouvant offrir un intérêt

agricole, que 30.000 hectares dont les trois cinquièmes sont dans la

zone septentrionale de l’annexe de Téboursouk.

En 1900, l’immense majorité des biens fonciers européens du Haut-Tell

était française. En 1911, la proportion s’est de beaucoup modifiée au

détriment de l’élément national qui a perdu 23.000 hectares, malgré les

efforts du Domaine, et ce, à cause du démembrement des henchirs Gafour

et Krib effectué en grande partie au profit d’indigènes ou d’étrangers,

à cause également du passage des 2.361 hectares de Saint-Joseph-de-

Thibar à une Société hollando-belge (1905). Inversement, les Italiens

qui ne possédaient en 1900 que 268 hectares en ont 14.000 en 1911 et les

autres étrangers montent de 2.356 hectares à 12.000 dans le même laps de

temps. Il a fallu l’allotissement du Khalled pour que la propriété

étrangère ne se targuât plus en 1912 dans le Haut-Tell d’un chiffre

d’hectares supérieur à celui de la propriété française.

En 1900, les 268 hectares italiens appartiennent à 10 individus dont

l’un a 200 hectares. Celui-ci excepté, la moyenne est donc pour cette

catégorie de 8 hectares par personne. A cette date, on observe au Kef et

banlieue un demi-millier d’Italiens. Le phénomène est à noter, car en

Algérie la prépondérance numérique des Français a toujours été de règle

dans les cantons lointains. Mais ici, la route de Souk-el-Arba au Kef a

été mise au point par des ouvriers, presque tous originaires de Rocca-

Palumba (Sicile), auxquels on a confié l’entretien de la voie après son

achèvement. Ces gens se sont trouvés d’autant moins dépaysés que le Kef

par son importance et sa position sous un escarpement calcaire où

nichent des ramiers reproduit certains traits de leur bourgade natale.

Ils ont mandé parents et voisins. Sobres et endurants, se contentant

d’un gourbi ou d’une baraque, les uns se sont installés en ville pour y

exercer les petits métiers, d’autres se sont procuré de petits lopins de

terre où ils ont planté de la vigne et des jardins. Ils ont ainsi

couvert de verdure plus d’une parcelle des friches sénoniennes des

alentours du Kef. Dès 1903, une vingtaine de familles italiennes s’y

sont ainsi accrochées au sol. En revanche, échoue une tentative

analogue, essayée à l’autre bout du Haut-Tell, à l’Aïn-Soultane du

massif du Djouggar, par un hellène sur un terrain litigieux[502]. En

1904-1906, les achats italiens au Gafour y créent de grandes propriétés

lesquelles à vrai dire n’ont pas grand intérêt à cause de la nature des

terrains. Cette circonstance fait que somme toute, malgré trois vastes

domaines localisés dans cette région, la colonie agricole italienne

demeure conforme à sa physionomie initiale et est en réalité assez

insignifiante. Plus d’importance foncière a le reste de l’élément

étranger dont les 12.000 hectares sont absorbés pour la plupart par des

Maltais, abstraction faite de la Société hollando-belge de Thibar.

La faiblesse de cette colonisation tant française qu’étrangère n’est

adéquate ni à la fertilité de certains au moins des cantons de notre

région, ni à la densité plutôt faible de la population indigène, ni aux

nécessités permanentes de l’œuvre commencée en Tunisie en 1881. Et ce ne

sont pas les candidats qui font défaut, puisqu’en 1912 pour les 13 lots

de l’Henchir-Khalled on a eu plus de 200 demandes, ce qui montre que nos

compatriotes n’hésitent plus à s’engager dans ces parages. Le

développement de la colonisation dans le Haut-Tell est à poursuivre sans

défaillances par l’acquisition de terres et par l’installation de plus

d’agriculteurs sur celles déjà aux mains des colons. Ainsi sera

introduite une plus forte quantité de Français au sein des indigènes et

en face des Italiens. Ainsi sera réalisable le progrès agricole.

Dans les plaines du Haut-Tell et dans la partie non friguienne,

l’obtention d’un rendement plus rémunérateur en ce qui concerne les

céréales dépend de l’organisation d’une méthode de défense contre la

sécheresse intermittente. Pour parer à celle-ci, il faut que le sol

subisse de multiples façons de manière à accaparer et à garder toute

l’eau tombée à sa surface. Et ce, aussi bien dans la période de

préparation des champs que pendant la durée de la végétation. En même

temps, il faut trouver et employer les variétés de céréales qui se

contentent du minimum d’humidité et résistent le plus au fléchissement

momentané de cette dernière.

Une première précaution est de laisser reposer le sol un an sur deux.

Comme elle consiste en une abstention, elle est usitée couramment par

les indigènes. Mais cette jachère doit être remuée. Elle devra être

labourée en hiver, puis, hersée aussitôt afin de rompre la capillarité

et hersée encore après chaque pluie, car l’infiltration de celle-ci

rétablit le contact entre l’intérieur de la terre et l’air. Grâce à

cela, toutes les précipitations seront emmagasinées puisqu’on coupera

toute communication leur permettant de regagner l’atmosphère. On aura

ainsi en octobre un sol assez humide pour que l’on puisse y semer

_bedri_ même si l’automne est sec. L’exécution des emblavures ne doit

pas arrêter les façons culturales. Après l’enfouissement du grain on

hersera et l’on roulera. On hersera encore, même lorsque la céréale aura

10 ou 15 centimètres de hauteur, ou bien on binera si on a jeté la

semence en lignes, et ce, toujours pour maintenir la couche supérieure

du sol dans un état de texture granulaire et complètement sèche

empêchant l’évaporation. Ce système connu sous le nom de _Dry Farming_

(culture en terre aride)[503] est incontestablement de nature à

augmenter la production céréalière de la Tunisie en général et du Haut-

Tell en particulier. Mais il réclame un esprit d’observation, un emploi

de machines, une volonté de travail et enfin une dose de capitaux qu’il

est impossible d’espérer rencontrer d’ici longtemps chez les indigènes

du Haut-Tell surtout si ceux-ci demeurent sans initiateurs.

Seul le colon français paraît en mesure pour le moment d’adapter les

principes du dry farming aux différents sols du Haut-Tell. Car il n’est

pas certain que les sraouate et les plaines, le tell et la aitsa se

contentent exactement des mêmes procédés ni qu’on puisse opérer à

Téboursouk ou à Mactar, au Khalled ou à Bermajna, comme dans l’Utah,

malgré certaines analogies climatiques. En cette matière, comme pour la

recherche de variétés de céréales les plus appropriées à tel sol ou à

tel canton, une étude intelligente est nécessaire à laquelle les

indigènes sont incapables de se livrer. Ce n’est que lorsque des colons

répandus un peu partout auront prospéré grâce aux nouvelles méthodes et

formé une main-d’œuvre moins apathique, que les propriétaires indigènes

du Haut-Tell et leurs khammès entreront eux aussi dans la voie du

progrès.

Notons à cet égard que sur les sraouate le dry farming intégral ne

comporterait sans doute pas un accroissement de récolte en rapport avec

le surplus de dépense. Car le sol argileux y rendrait plus onéreux les

hersages répétés. D’autre part, les précipitations y sont assez fortes

en Friguia pour qu’il soit probablement nuisible de viser leur

absorption complète. Au contraire, les plaines, surtout dans leurs

parties demi-fortes ou sableuses, ne pourront qu’en être améliorées,

principalement en non-Friguia où, comme nous l’avons expliqué, Tajmout,

Bermajna et Foussana sont des succédanés de la Steppe. En somme, le dry

farming paraît devoir être plus fructueux dans le hamri et dans la aitsa

que dans le terrain tell, en plaine que sur les sraouate et en non-

Friguia qu’en Friguia. En d’autres termes, ses effets seront plus

heureux dans les sols et dans les cantons considérés aujourd’hui comme

inférieurs. Ces sols et ses cantons étant au surplus ceux où l’hectare

de terre vaut aujourd’hui le moins cher, et ceux où la colonisation a le

moins pénétré, l’application prudente et avertie des systèmes récemment

préconisés consentira aux colons de réussir dans toute notre région et

d’incorporer au Tell d’une manière indissoluble ceux de ses districts

que les indigènes n’ont pas cru devoir inscrire dans la Friguia. Mais

comment fixer dans le Haut-Tell d’autres agriculteurs français ?

L’Etat ne possède plus rien, en effet, dans le Nord du pays. Sur le

flanc Sud-Est du Djouggar, les tellas de Zbidine et de Souar sont un

fragment du vaste henchir de Djebibina dont la majeure portion est

incluse dans la Steppe basse et dont la colonisation est une question à

envisager dans son ensemble. Dans le Tell des Fréchich et des Majeur,

sauf les 90 hectares de l’Henchir-el-Oubira affecté au poste de douane

et sauf les 100 hectares achetés en 1907 au Khanguet-Bou-Laaba, le

Domaine n’a qu’une dizaine de méchias en cinq morceaux dans la plaine de

Foussana et trois parcelles en haut du Chambi au plateau de Seba-Biar.

Dans le Contrôle de Mactar et autour d’Ellès, il est plus riche. Les

confiscations opérées au XVIIIe siècle par le Bey sur les Ousseltia lui

valent 1.387 hectares en 70 morceaux au Roba-Ouled-Yahia, 1.788[504] en

118 lots dans le reste des Ouled-Aoun, surtout au Massouge, et environ

600 hectares aux Ouled-Ayar en 68 lots parmi lesquels des bouquets

d’oliviers et des pièces de culture à la Kessera. Ces terrains sont en

général excellents, mais aux Ouled-Yahia deux seulement dépassent 100

hectares et la moyenne est de 20 hectares ; aux Ouled-Aoun la plus

grosse parcelle n’a que 93 hectares. Cet éparpillement et cette

petitesse ne permettent une utilisation éventuelle qu’à la condition de

procéder au préalable à des échanges ou à des acquisitions dans le but

de constituer des unités dont l’on puisse tirer parti. Les

disponibilités actuelles du Domaine ne l’autorisent donc pas à une

action bien efficace en faveur de la colonisation. Si l’on se rappelle

ce que nous avons dit antérieurement de la nature du pays et de ses

habitants et de l’état de la propriété, on conviendra que la pénétration

de colons français paraît devoir être ici peu rapide. L’Etat pourrait

cependant prélever çà et là quelques surfaces sur ce qui a été classé

comme domaine forestier, et ce sans inconvénients, étant donné le grand

coefficient de boisement du Haut-Tell. Au cours de la délimitation des

forêts, les 1.550 hectares du Frech de Zeriba ont été notés comme

livrables à la colonisation (céréales et oliviers). Sur d’autres points

et, par exemple, au Nord de Sakiet-Sidi-Yousef, la haute brousse et la

brousse à lentisque pourraient aussi offrir des superficies plus ou

moins vastes.

Quant aux biens habous, on n’a pas oublié les lignes à eux consacrées

dans nos pages 327 et 328. Les habous publics du Khalled[505] et de

Lorbeus semblent avoir fourni leur maximum. Les habous privés sont, en

revanche, susceptibles de procurer un stock assez considérable de

terres. Quasi inertes aux mains des dévolutaires des fondations pieuses,

beaucoup pourraient être colonisés en tout ou en partie sans dommage

pour les ayants-droit qui n’y font rien et qui seraient dédommagés par

des procédés à étudier et, au besoin, par l’attribution de rentes sur

l’Etat équivalentes aux revenus habituels. Pour les raisons exposées aux

pages 326 et 327, les biens immeubles particuliers ne sont pas d’un

achat facile même pour l’Etat qui ne saurait traiter que de la cession

de droits nettement établis et purs de tout litige présent ou à venir.

En terminant, signalons l’intérêt spécial de certaines parcelles

domaniales qui sont parmi les moins accessibles. Au fur et à mesure que

l’élément européen va prenant pied dans la Steppe intérieure et le

Désert, il ressent l’impérieuse nécessité d’endroits pas trop lointains

où se retremper de temps en temps des chaleurs étouffantes de l’été. Or,

la bande du Haut-Tell limitrophe de la Steppe en est précisément la plus

haute partie et, durant la période chaude, les chaînes de Zeugitane et

de Byzacène offrent aux Steppiens un climat très supportable. Trois

points paraissent qualifiés pour jouer à l’égard de la Steppe le rôle de

station estivale : la Kessera (1.025m), le plateau domanial de Seba-Biar

(1.150m) au pied du versant Nord de l’arête du Chambi, ou bien encore la

forêt de Bou-Chebka (1.200m).

2o =L’exploitation du sous-sol=

De ce qui précède, il résulte que l’élément européen ne prend encore

qu’une part minime à la mise en valeur agricole du Haut-Tell.

L’exploitation du sous-sol a été, au contraire, l’objet d’une

sollicitude des plus intenses.

Dès avant 1881, les richesses dormant dans les entrailles du pays

n’avaient pas été sans attirer l’attention. Les Romains ont extrait pour

leurs villes les calcaires du sénonien, durs et compacts et assez

aisément fragmentables. _Mactari_, _Assuras_, _Sufes_, _Sufetula_, etc.,

d’innombrables dolmens, temples, tombeaux, remparts ou aqueducs ont été

édifiés avec ce beau _saouane_ qui, doré par l’air et le soleil,

contribue à la poésie des ruines. Quant aux mines, les Romains ont dû se

hasarder au sein de plus d’une montagne, notamment au Fedj-El-

Adhoum[506], au Zrissa[507], au Bou-Jaber, à l’Ouenza[508], quoique rien

ne prouve que les vieux travaux constatés en ces endroits soient leur

œuvre[509] plutôt que celle des dynasties musulmanes. C’est ainsi, par

exemple, qu’Edrisi signale sur le territoire de _Laribus_ une mine de

fer[510] qu’on ne peut localiser ailleurs que dans un des dômes aptiens

de la région du moyen Mellègue. Même observation pour les galeries

anciennes du Djebel-El-Akhouate, de l’Aïn-Touiref, du Slata, de

l’Ajered, etc. Dans l’une d’elles, on a rencontré à Sakiet-Sidi-Yousef

un squelette avec une chaîne au pied. Les Ouargha disent que le plomb du

Koudiat-Rsas était jadis recueilli par leurs ancêtres.

En 1744, Gabriel Dupont envoyé au Kef par le Bey Ali-Pacha pour

inspecter les fortifications, avait également pour mission de visiter, à

un peu plus d’une journée de marche de la ville, une mine de cuivre

ouverte dans une éminence entourée d’une plaine, à deux milles d’une

petite rivière qui servait de frontière entre le royaume de Tunis et

celui d’Alger. Le gisement était donc sur la rive droite du Sarrath ou

du Mellègue. Notre compatriote le jugea bon, mais il critiqua

l’outillage et les procédés des chrétiens de rite grec qui y étaient

employés[511]. G. Dupont emporta des échantillons qu’il fit fondre peut-

être à Nébeur. Il conclut que le minerai pouvait rendre 12 pour cent et

davantage.

Au milieu du XIXe siècle, le gouvernement beylical avait à Djebba une

mine sous la direction d’un ingénieur français[512], et Pellissier note

la présence du fer dans presque toutes les montagnes de la frontière

algéro-tunisienne[513]. Une dizaine d’années plus tard, Dunant[514]

parlait de l’existence de mines de fer et de cuivre dans la région du

Kef. Les travaux de Djebba, abandonnés sans doute après la mort d’Ahmed-

Bey, furent repris sous le ministère Kheireddine pour s’arrêter bientôt.

En 1876, le gîte est concédé à la Société des Batignolles en même temps

que la construction du chemin de fer de la Medjerda. Mais son

exploitation n’aura lieu qu’à partir de 1896 par les soins de la Société

La Vieille Montagne.

Les beys, malgré que le littoral abondât en salines s’efforçaient

également d’utiliser les sources salées de l’intérieur. Etaient

affermées vers 1881[515] celle qui du Djebel-Ech-Chehid coule à l’Oued-

Siliana, celle de la Kalaat des Ouled-Khader au Nord-Nord-Est de

Téboursouk, celles de l’Oued-Meliz, de Lorbeus, etc. Un bey aurait voulu

autrefois tirer profit de la source salée de Sidi-Abdallah-El-Hassine au

Nord-Est de Thibar. Mais le saint se serait irrité de l’usage profane

qu’on voulait faire d’une source placée sous sa protection. Pendant

plusieurs jours, l’eau fusa mélangée avec du sang. L’envoyé du Bey

effrayé s’enfuit à Tunis rendre compte de ce prodige devant lequel le

souverain renonça à son dessein. Les épanchements liquides salés

laissent, en effet, des dépôts couleur de rouille.

Le Haut-Tell ne manque pas non plus de sources sulfureuses chaudes[516]

dont les gens du pays se servent de longue date. A l’Est de la garat du

poste de douane du Djebel-Harraba, cinq ou six jaillissent du

cénomanien[517] en édifiant des cônes de fange, véritables volcans en

miniature. Mais ces petites _salses_ sont de beaucoup dépassées en

intérêt par celle d’Hammam-Biadha qui supporte la comparaison avec telle

_maccaluba_ de Sicile ou telle _salsa_ des Apennins. A l’extrémité Nord-

Est de la plaine de Biadha, non loin de la rive droite de l’Oued-Tessa,

sur un socle ocreux, se dressent une série de buttes d’argile jaunâtre

et criblée de trous, absolument semblable aux argiles triasiques. Au

milieu, un monticule isolé abrite dans une fente une poche liquide où

l’eau bouillonne à une quarantaine de degrés en dégageant une odeur

sulfhydrique très accentuée. Ce tertre est comme enveloppé à quelque

distance par des pans de même nature déterminant une espèce d’enceinte

circulaire coupée de larges brèches. On est devant une colline créée par

les expansions terreuses d’une source issue du trias sous-jacent et dont

l’activité amoindrie se limite à des manifestations hydro-thermo-

minérales. Quant au monticule, il a été démantelé par l’érosion qui n’a

laissé subsister que la périphérie de ce volcan de boue ainsi que le

cône d’éruption. Une modification identique a été subie en Italie par la

salsa de Nirano près de Modène, si bien qu’on la dirait la copie de

notre Hammam-Biadha[518]. La source d’Hammam-Biadha est très vantée par

les indigènes contre la syphilis, la scrofule et les rhumatismes. Elle

est le Korbous du Haut-Tell et l’on y accourt même de Tabarca et de

l’Algérie. Moins notoire est le Hammam-Mellègue fréquenté des Kéfois.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 39 / 45 段