troisième ville de la Régence, après Tunis et Kairouan et avant Sousse,
Sfax et Bizerte. Toutefois, Grenville Temple note que le Kef n’occupe
que les deux tiers de l’espace contenu dans ses murs. Berbrugger signale
également qu’à l’intérieur de ceux-ci de vastes surfaces sont vides et
beaucoup de maisons ruinées. Il juge cependant que la ville peut avoir
six à sept mille âmes, moins, dit-il, que ne le ferait croire le
développement de l’enceinte. A la vérité, le spectacle de demeures
écroulées est assez fréquent dans les décherats. Mais le phénomène se
généralise au Kef (voir planche L) avec l’insurrection de Ben-Rhadahem,
la famine de 1867 et le choléra subséquent[473]. Pour comble de malheur,
en 1878 le chemin de fer de Tunis à Souk-el-Arba atteint le Kef dans son
rôle d’intermédiaire commercial entre la Régence septentrionale et
l’Algérie. Aussi, en 1881, gîsait-il dans le marasme. Ses 45 hectares de
superficie qui avaient peut-être enserré 8.000 personnes n’embrassaient
guère plus de 3.500 âmes.
Toutefois, subsistait le prestige de la ville. Dès juin 1884, au
lendemain de la création de la Direction de l’enseignement, on confie au
Kef la première école de l’intérieur. Le 8 juillet, on l’érige en
commune, une semaine avant Sousse, Sfax et Bizerte. Le Kef gardant avec
Téboursouk la ligne de communication entre Tunis et l’Algérie, le
Gouvernement en restaure les ouvrages et redore la vieille renommée
guerrière du centre en y casernant deux bataillons d’infanterie, un
peloton de cavalerie et une batterie d’artillerie. La tranquillité
régnante entraîne ensuite la réduction progressive de la garnison qui ne
comprend plus aujourd’hui que 300 soldats d’infanterie légère d’Afrique
(vulgo Joyeux). A partir de 1888, on se fatigua d’entretenir les
remparts qui entravaient l’expansion de la cité vers la plaine sans
autre bénéfice que de dresser un obstacle devant les voleurs de
bestiaux. Puis l’année 1901 vit s’effacer du front Sud la ceinture de
pierre illusoire et pesante[474] qui masquait l’horizon. Le paysage
immense, les dômes aigus du Moyen Mellègue, le méplat de la Kalaat-
Senane apparurent, et la ville commença à sortir, châtelaine recluse qui
par les portes de sa prison enfin ouvertes descend radieuse vers les
jardins ombreux et vers la liberté.
Pendant ces six derniers lustres, le Kef s’est guéri peu à peu de ses
blessures. Un recensement dû au receveur municipal Demay y a trouvé en
1911 une population indigène de 5.112 personnes (4.462 musulmans dont
269 Algériens et 650 israélites), ce qui, avec les 1.200 Européens (800
Italiens et 340 Français), constitue une agglomération civile de 6.300
âmes. Les Français y sont deux fois moins nombreux qu’à Béja (680) trois
fois moins qu’à Tébessa (900), et huit fois moins qu’à Souk-Ahras
(2.700). En 1891, le culte catholique fut célébré dans la basilique
byzantine de Dar-el-Kous[475], aménagée dans sa portion antérieure, et
les citernes romaines capables de renfermer 7.500 mètres cubes étaient
déblayées. Dès 1892, des files d’arbres embellissent les pentes de la
Kasba et le bas de la ville où des maisons modernes se bâtissent sur une
aire disponible qui combinait l’avantage de la proximité de l’eau avec
celui de relations plus aisées avec l’extérieur. La démolition du
bastion méridional en 1901, puis la construction d’une gare presque dans
la plaine en 1905 (voir le plan ci-joint) fixent définitivement de ce
côté le quartier européen, agréable avec ses rues assez larges, bien
ordonnées et égayées par des plantations. Ainsi se répète un phénomène
qui avait déjà eu lieu à Tébessa une quinzaine d’années auparavant,
celui d’une ville forte qui s’épanche hors de ses remparts, symbole d’un
passé aboli, pour aller au devant d’une station de chemin de fer où
afflue la vie. Le Kef tend ainsi, quoique avec une affectation
différente, à reproduire la disposition de _Sicca Veneria_[476].
Cette gare est le terminus d’un embranchement de 31 km., détaché des
environs des Salines de Lorbeus, et qui, unissant le Kef au chemin de
fer de Tunis à Kalaat-Djerda et Kalaat-Senane, a mis la ville en contact
plus rapide avec son territoire. Sans ce tronçon, le Kef eut
probablement reçu un contrecoup sérieux de la création d’une ligne qui
draine directement sur Tunis tout le commerce du Haut-Tell. Malgré ce
palliatif, le marché du Kef a, en effet, décru dans ces dernières années
au profit des souks de la zone des plaines centrales et sa population
européenne a baissé depuis 1906 de 1.406 à 1.166 personnes.
Dans les conditions actuelles, le Kef ne semble pas susceptible d’un
bien grand développement. Il demeure pourtant la seule localité du Haut-
Tell qui dispose d’une force armée. En 1906, lors du mouvement d’Amor
ben Othmane, les soldats du Kef arrivèrent à Thala un jour avant ceux de
Tunis. Le Kef reste également comme il y a cinquante ans la capitale
religieuse de toute la région. Enfin, c’est le siège d’un Contrôle civil
qui avec l’annexe de Téboursouk étend son action sur presque 7.000
hectares, c’est-à-dire la moitié du Haut-Tell.
2o =Téboursouk, Thala, Tébessa=
Contraint au Moyen-Age de se cacher dans la citadelle byzantine,
Téboursouk voit aux XVIIe et XVIIIe siècles se coller sur le flanc Ouest
de celle-ci les quartiers d’El-Guebli au Sud et d’El-Djebli au
Nord[477], étalés sur une superficie quatre fois supérieure à celle du
Ksar et qui accueillent des Ouled-Yahia, des Ouled-Mimoun, des Andalous,
et plus tard des Ousseltia. Aux luttes algéro-tunisiennes du XVIIIe
siècle remonte l’enceinte en pisé doublée d’une cuirasse de pierre de
moyen appareil dont quelques pans sont encore visibles, ainsi qu’une
tour de garde ou de guet. Malgré ces vestiges, plutôt qu’une ville,
Téboursouk est une grosse décherat[478], à peine décorée de deux
mosquées dont l’une, la djama rahmania, avec sa couverture de tuiles
rougeâtres évoque les villages andalous de la basse Medjerda et
notamment Testour. Quelques maisons ont aussi des toits analogues, en
matériaux fabriqués sur place. Le camp est de 1882. Evacué à la fin de
1883, puis réoccupé d’octobre 1890 à janvier 1900, il devint à cette
date un pénitencier militaire que gardent des tirailleurs. En 1890,
Téboursouk reçut une poste et une école et, déjà résidence d’un caïd,
fut promu en 1895 chef-lieu d’une annexe de Contrôle civil dépendant du
Kef. Malgré cela, la bourgade fut longue à prendre quelque allure.
Jusqu’en février 1904, elle n’eut pas d’organisation communale. On la
gratifia alors d’une simple Commission de voirie transformée en 1907 en
Commission municipale.
A ce moment, il y avait un an seulement que la Direction de
l’Agriculture avait pu acquérir, pour le revendre, du terrain à bâtir et
encore celui-ci était-il situé à l’Est de la bourgade. Au lieu de gagner
vers la plaine comme au Kef, le quartier moderne s’avança donc vers le
camp et le vallon de l’Oued-Es-Saha, s’exposant de la sorte au djebeli.
En même temps, Téboursouk depuis longtemps relié à Medjez-el-Bab, c’est-
à-dire au chemin de fer de la Medjerda par une diligence (aujourd’hui
par un service d’automobiles) voyait la colonisation s’asseoir aux
environs, c’est-à-dire à Thibar, Nemcha, Rihana, El-Hariche, au Krib,
etc. Mais le rail jeté en 1906 entre Tunis et Kalaat-Senane et Kalaat-
Djerda laissa Téboursouk à égale distance (20 km. à vol d’oiseau) entre
les deux voies ferrées dont les gares (Gafour et le Krib au Sud, et au
Nord Sidi-Smaïl et Mastouta) sont pour les indigènes voisins et surtout
pour les colons, des points d’expédition et des bases de ravitaillement.
Le rayon économique des 3.000 habitants de Téboursouk s’est donc
restreint : la population française est stationnaire et le nombre des
Italiens a fléchi. L’allotissement de l’Henchir-Khalled va conférer
quelque animation à cette bourgade qui espère un chemin de fer lancé de
Tunis par la Mornaghia, Medjez-el-Bab et Testour. Téboursouk est
l’antichambre de Dougga qui gît à 6 km. à peine. Si les maisons de
l’héritière de l’antique _Thugga_, tombent depuis 1891 une à une pour
permettre les fouilles qui nous restituent la capitale de Massinissa, du
moins les visiteurs affluent chaque année plus nombreux vers ce Timgad
tunisien et il y a là un mouvement dont Téboursouk bénéficie.
Quant au village de Thala, il résulta vers 1850 de la création de la
zaouia rahmania édifiée par Mostefa ben Azzouz non loin de deux ou trois
demeures érigées là à cause de l’Aïn-Thala (950m d’alt.). Vers 1860, il
est en plein essor : seule agglomération réelle entre Kalaat-Senane et
Fériana, il assemble peut-être un millier d’habitants. L’_am ech char_
lui est funeste, puis, lors de l’entrée des Français en Tunisie, les
dissidents le pillent sans scrupule. Après ces événements, Thala
n’abrite plus que 300 personnes et telle nous retrouverions aujourd’hui
cette décherat, si en 1896 elle n’avait accaparé les bureaux du Contrôle
civil constitué en 1895 par la réunion des Fréchich et des Majeur. Les
sollicitations du caïd des Fréchich, Mohammed Salah Chafaï, désireux de
donner une plus-value à ses terrains de Thala et sans doute aussi
l’attirance de la direction Nord avaient persuadé de renoncer à
Kasserine, siège officiel, et à Fériana, siège provisoire de la nouvelle
circonscription. A ce moment, il n’y avait encore à Thala aucun bâtiment
administratif si ce n’est une station de monte (1886) et une maison
forestière (1888). D’autres constructions furent exécutées après 1896.
On les campa malencontreusement au-dessus de la source ce qui obligea à
dévier jusque là l’eau de l’Aïn-Ahmed, grâce à laquelle du moins on
effectua une belle plantation de platanes.
Le marché de Thala a prospéré depuis qu’une gare, celle de Kalaat-
Djerda, fonctionne à 13 km. Le village a aujourd’hui 700 âmes dont 140
Européens (90 Français) et il produit à qui vient du Sud une certaine
impression. La majorité des toits est en tuiles, tuiles rondes de
Testour à tonalité un peu terne sur la mosquée rahmania et autour
d’elle, tuiles plates de Marseille d’un rouge plus crû sur la plupart
des autres habitations. Thala revêt ainsi aux yeux du voyageur l’aspect
d’un village de Kabylie et, ici comme là-bas, la préférence accordée à
ce mode de couverture et la faible quantité des terrasses sont un signe
extérieur visible et frappant de la nature plutôt froide et humide du
climat.
A 60 km. à l’Ouest de Thala, Tébessa[479] est dans la colonie voisine
une vieille forteresse byzantine et turque, posée à 900m d’altitude et
encore munie de ses remparts antiques. Après l’installation de nos
troupes en 1842, elle devint la résidence d’un commandant supérieur.
Poste avancé défendant le Tell algérien contre les gens de la Steppe et
contre les tribus tunisiennes limitrophes (affaire Ammar ben Guedida en
1853), c’est de là qu’en 1881 la colonne Forgemol s’en va coopérer à la
prise de Kairouan. En 1888, après l’insurrection de l’Aurès, un chemin
de fer d’intérêt stratégique réunit Tébessa à la ligne de la Medjerda, à
Souk-Ahras. Enfin, en 1906, lors de l’équipée d’Amor ben Othmane,
Tébessa échelonne sur la frontière des détachements pour empêcher la
fuite des meneurs.
Sise dans un pays déjà presque steppien, Tébessa ne pouvait déterminer
une colonisation agricole considérable. Mais c’est un centre important
de trafic. Pour nous borner à la Tunisie, Tébessa maîtrise les pistes du
Djerid, de Gafsa, de Fériana, de Kasserine, de Thala et de Bermajna
aussi bien économiquement que stratégiquement. Jusqu’en 1899, date de
l’inauguration du chemin de fer Sfax-Metlaoui et jusqu’en 1906, date de
l’arrêt du train initial à Kalaat-Djerda, l’itinéraire le plus rapide de
Tunis à Gafsa ou à Thala passait par Tébessa. Déjà couru avant 1881 par
les populations de la non-Friguia, le marché de Tébessa accrut encore
sur elles son influence après 1888 : l’exportation ovine de toute la
région tunisienne limitrophe se dirigea dès lors sur Bône par Tébessa où
en 1900 l’on ne recensait pas moins de 575 indigènes tunisiens. Depuis
1906 et surtout depuis 1909, année où la locomotive venue de l’Est
atteignit Fériana, Tunis et Sousse aspirent à ramener de plus en plus
ces territoires dans leur sphère d’action commerciale. De ce chef, les
tunisiens ont diminué à Tébessa d’une centaine entre 1906 et 1911.
Vers la fin du dernier siècle, Tébessa, grâce aux phosphates du Dyr des
Ouled-Yahia et du Kouif, s’est entourée de centres miniers pour qui elle
est une manière de capitale. L’édification de la gare hors de la ville
et la prospérité des affaires engagea Tébessa à sortir de ses murailles
et lui vaut une population actuelle de 6.500 âmes à peu près égale à
celle du Kef. Sur ce total, il y a comme au Kef 1.250 Européens, mais
ceux-ci comptent 900 Français non israélites[480]. En marge de la région
que nous étudions, Tébessa est donc, non seulement une place de guerre
et de négoce, mais encore un foyer d’irradiation nationale, affirmé en
1912 par la fondation, tout près de la frontière tunisienne, de deux
villages de colonisation à Aïn-el-Bey et à Henchir-Somaa. La Régence a
donc tout avantage à assurer de ce côté des communications aisées.
Tébessa lance déjà vers l’Est le petit chemin de fer minier du Kouif et
tend vers Haïdra une route empierrée. A la Tunisie de remplir son devoir
dans ces parages et de songer à des lignes Tébessa-Kalaat-Djerda et
Tébessa-Kasserine (ou Tébessa-Fériana).
IV
LES KALAATS
Il nous reste maintenant à parler des villages de Kalaats[481], nids
d’aigle qui, autrefois, tinrent un des premiers rangs dans notre région.
Presque complètement aboli aujourd’hui, ce type de groupement y est
encore représenté par des vestiges matériels qui font penser aux centres
de l’Aurès et illustrent à merveille l’allure montueuse du Haut-Tell de
Tunisie.
Entre Thala et Bermajna, le Kef-Chirdou est couronné par les ruines d’un
hameau qui fut peut-être la Kalaat-Ed-Dyk du Moyen-Age. Le Guern-el-
Alfaïa, le Djebel-Chirich ont sur leur cîme des débris de constructions.
A la Kalaat-Snoubria (Hamadat des Ouled-Aoun) l’ancien village était
garanti sur trois flancs par des escarpements rocheux et sur le
quatrième par un mur. Sur la Hamadat des Ouled-Ayar, la kalaat anonyme,
cotée 1.220m, non loin de l’Aïn-Seddine, est renforcée au midi par un
rempart percé d’une porte, unique endroit par où l’on pouvait se hisser
au sommet. La Kalaat-Senane qui réunit en elle et dans toute leur
ampleur les divers caractères de ces acropoles n’est donc pas quelque
chose d’exceptionnel.
Si, quittant la gare de Kalaat-Senane, nous voulons gagner la fameuse
table, il nous faut gravir le socle de marnes noirâtres jusqu’à la mine,
puis de là contourner par le Nord la gigantesque masse calcaire.
Soudain, voici qu’un talus, pareil à une vague de terre écrasée contre
la Kalaat, en réduit l’aplomb de moitié. De la pointe du cône herbeux
s’élève en lacets un escalier (voir planche J) comparable à celui de
Tizigrarine du Djebel-Chechar (Aurès)[482]. Les marches, au nombre
d’environ cent cinquante, tantôt sont taillées dans le roc, et tantôt
consistent en un monolithe ou en un tronc d’arbre. La montée est assez
commode. La descente réclame plus d’attention, mais ce serait d’un faux
pittoresque que d’en exagérer les difficultés, car le bétail utilise
sans encombre ce chemin qui n’est réellement impraticable que pour les
chameaux. Quatre paliers, le cinquième étant le plateau lui-même. Au
premier étage on traverse une espèce de corps de garde plafonné de
perches. Au second, on a devant soi une solide tour rectangulaire, munie
d’un huis en bois plaqué de lames de fer. On pousse l’un des deux
battants et l’on entre dans un couloir couvert analogue au précédent,
mais plus long, car il mène jusqu’au palier d’en dessus qui s’épanche en
une banquette à l’air libre soutenue par un parapet. L’escalier s’en
détache pour décrire une courbe sur le toit de la galerie précitée. Puis
l’on grimpe encore. Quatrième palier. Une ultime rampe épaulée par un
garde-fou barbare et l’on est sur la terrasse supérieure d’une
superficie de 90 à 100 hectares. Système de défenses superposées et
s’entraidant l’une l’autre et qui devait être des plus efficaces. Sans
parler des marches adventices qu’on ôtait en cas d’alerte, la section
centrale de l’ouvrage constitue un ensemble qui rappelle maint détail de
château du Moyen-Age.
Partout ailleurs, la Kalaat-Senane est à pic sur une hauteur trop
considérable pour qu’une escalade soit possible. C’est à peine si une
fente verticale béante entre deux des fahouls de l’angle Sud-Est a
laissé parfois se faufiler des voleurs de moutons. Pour plus de sûreté,
ce passage éventuel était barré par un pan de maçonnerie. D’autres
souvenirs de la vieille organisation protectrice sont imprimés dans le
roc même. Auprès des fahouls la falaise offre une poche interne où l’on
se glisse par un trou rectangulaire. C’est le _dar el aris_ (la maison
du fiancé) à laquelle fait face à quelques centaines de mètres le _dar
el arousa_ (la maison de la fiancée) excavé dans un gros bloc calcaire
écroulé et doté d’une baie vers le dar el aris, tandis que du côté
opposé regarde une sorte d’œil de bœuf. On raconte que jadis, avant de
se marier, les futurs époux devaient attendre là un jour et une nuit,
chacun dans une des deux chambres, sans communiquer autrement que par
des signaux. Pour nous, nous y reconnaissons des postes de guet.
Sur leur kalaat scrupuleusement prémunie contre toute agression, les
habitants vivaient sans crainte. Aussi le village, d’ailleurs bâti au
débouché même de la voie d’accès, ne présente-t-il ni murailles, ni
citadelle. Il s’appelait jadis Menâa[483] comme un des centres de
l’Aurès, tradition que confirme l’inscription funéraire de Brahim ben
Bou Aziz, datée de l’an 1195 de l’hégire (1780-81 de notre ère) et qu’on
peut y lire dans une cour devant la qoubba de Sidi Abd El Jaouad. En
temps ordinaire, les gens de la kalaat tenaient leurs meules en bas de
l’escalier à l’abri du djebeli, dans des cercles de pierre, non loin
d’aires dallées servant à dépiquer. Avant 1864, il y avait sur la Kalaat
un endroit où l’on enfermait des approvisionnements de céréales
renouvelés chaque année par moitié. Quant à la soif, elle n’était pas à
redouter, malgré l’absence de sources ou de puits au sommet. Profitant
de la sculpture en lapiez de l’assise supérieure, l’homme a élargi et
approfondi les fissures naturelles du calcaire. On a ainsi derrière le
village quatre vastes citernes à ciel ouvert (_majen_), à parois
rigides, capables d’une tranche d’eau de trois mètres ou davantage. Deux
autres réservoirs[484] (_fesguia_) ont des contours moins rectilignes et
sont à la fois plus développés en surface et plus restreints en
profondeur. Un d’entre eux a dû jadis être voûté. Une rigole met en
communication l’un des majens avec une fesguia située à un niveau
inférieur. Des bassins du même genre se retrouvent en grand nombre assez
loin de là dans le Djebel-Ousselet sur le territoire des Zlass.
Malgré quelques fragments antiques, cette Menâa n’est pas identifiable
avec telle ou telle cité romaine. Après l’occupation française, les
Européens du Kef ont gratifié la Kalaat du titre de Table de Jugurtha,
voulant voir là le point où le prince numide, pourchassé par Metellus,
avait déposé ses femmes et ses trésors. Supposition gratuite, ne
répondant aucunement au récit de Salluste[485]. C’est au XIIIe siècle
que notre Kalaat entre dans l’histoire avec le nom que lui a valu un
certain Senane (forme vulgaire du nom propre Sinane) héros ou bandit
dont les exploits ont été oubliés[486]. Place forte des Haouara, puis
des Hanencha, Shaw la qualifie d’« endroit qu’on ne saurait réduire que
par famine ou surprise »[487]. Au moment même de la chute des Hanencha,
la Kalaat défie les beys de Constantine. On raconte que Salah-Bey arrivé
avec ses troupes au pied de la Kalaat demanda le tribut ou tout au moins
une diffa. On la lui refusa. Même, les gens d’une fraction qui depuis
furent dits les Ouled-bou-Kelba poussèrent l’audace jusqu’à jeter au Bey
en signe de mépris le corps d’une chienne et le redoutable Salah-Bey dut
dévorer cet affront[488].
C’eût été, en effet, pure folie que de tenter un assaut. Une fois
seulement, des ennemis réussirent à fouler le sol de la Kalaat, et ce
grâce à un stratagème assez commun dans l’Afrique du Nord. Un beau jour,
une foule d’Ouled-bou-Rhanem inermes et pleurants et escortant une
civière sur laquelle se détachait la forme d’un cadavre se présentent
pour enterrer un des leurs auprès de la qoubba de Sidi Abd El Jaouad.
Sans défiance, les montagnards les laissent passer. Mais une fois dans
le village, les Ouled-Bou-Rhanem renversent la civière d’où s’abat un
amas d’armes et réduisant à merci leurs adversaires surpris ils les
pillent à qui mieux mieux. Episode resté d’ailleurs exceptionnel. Grâce
à leur assiette inexpugnable[489], les habitants se livraient au
commerce sans crainte : dans ce pays troublé la Kalaat-Senane était un
entrepôt sûr, un terrain neutre où se rencontraient vendeurs et
acheteurs. Avec ses quarante boutiques elle demeura jusque vers 1850 le
marché le plus achalandé de la région[490].
[Illustration : XXI — LE KEF — LE QUARTIER CHERFINE. (Cliché X...)
Dans le fond, à gauche, le mamelon oriental de la Mousalla surmonté du
bastion no IV.
Dans le fond, à droite, s’ouvrant dans les remparts, la porte Cherfine.
En deçà de la porte, à gauche, la maison de Sidi Kaddour ; à droite, la
zaouia qadria (une qoubba et un minaret).
Sur le devant, à droite, qoubba de Sidi Bou Makhouf.
_Planche L_]
Cependant, si la protection obtenue était complète, résider sur ce roc
élevé et peu accessible n’allait pas sans inconvénients. Sans parler des
incommodités journalières pour descendre aux champs ou paître le bétail,
on y souffrait d’un djebeli furieux. La famine de 1867 provoqua un exode
qui ne fut pas suivi de retour, et après 1881 le rétablissement de la
sécurité précipita la décadence. La bourgade qui accueillait au milieu
du XIXe siècle 4 à 500 âmes dénombrait encore en 1886 une trentaine de
maisons et 218 personnes. Mais vers 1890, ce chiffre tombait à huit
familles. En 1910 on y comptait à peine deux feux en train de
s’éteindre[491]. La vase envahit les majens et les fesguias dont la
menthe sauvage (_fleiou_) agrémente la périphérie, tandis que sur l’eau
dormante flottent inviolées les fleurs candides de la renoncule
aquatique.
Tous les gens qui ont évacué la Kalaat ne se sont pas dispersés : sur le
flanc Sud de la falaise entre les fahouls et la Settaret-Zid, le hameau
tout récent et quasi troglodytique de Bou-Ayech résulte des sept maisons
et des parcs à bestiaux que les Ouled-Bou-Kelba ont insérés dans un long
abri sous roche (voir planche B). A côté de Bou-Ayech ou de la vieille
Menâa, l’agglomération de la mine est bien pâle comme pittoresque, mais
une vie intense y circule. C’est elle qui est véritablement aujourd’hui
le village de la Kalaat. Changement qui en dit long sur les
modifications survenues en Tunisie depuis trente ans.
Quoi qu’il en soit, la Kalaat-Senane se classe comme un des types les
plus accomplis de ces montagnes forteresses dont la Djaafa et la
Mestaoua sont des échantillons remarquables dans la province de
Constantine. Avec Masqueray[492] nous résumerons ainsi les traits de la
physionomie de ces nids d’aigle : esplanades tabulaires isolées de tout
autre relief, abruptes et inabordables, sauf sur un seul point aisé à
boucher ou à défendre, pourvues d’eau, assez vastes pour que toute une
tribu puisse s’y tenir au moins momentanément et ornées souvent d’une
décherat. Nous ajouterons que ces aires d’oiseaux de proie servaient
moins à appuyer une offensive qu’à favoriser une résistance. C’étaient
des refuges plutôt que des repaires.