+--------------------------------+------+-------+---------------------+

| | | | Maisons |

| |Tentes|Gourbis| |

| | | |indigènes|européennes|

| +------+-------+---------+-----------+

| =A. En Friguia= |

| |

|Massif Ouargha | 605| 605| 26| 22|

| | | | | |

|Massif du Kef[439] | 577| 667| 645| 96|

| | | | | |

|Région de Téboursouk[440] | 303| 1.927| 410| 71|

| | | | | |

|Région des plaines centrales du | 1.238| 1.345| 985| 14|

|Fedj-Et-Tamer au Krib[441] | | | | |

| | | | | |

|Région de Chetlou et | 32| 150| 8| »|

|d’Aïn-Tounga[442] | | | | |

| | | | | |

|Gafour (Cheikhats de Gafour E. | 284| 202| 119| 41|

|et W.) | | | | |

| | | | | |

|Djouggar et glacis N.-E. du | 335| 610| 49| 4|

|Haut Tell[443] | | | | |

| | | | | |

|Djebel Serdj et Bargou | » | » | 468| 1|

| | | | | |

|Ouled-Aoun de l’Ouest | 749| 1.004| 521| 6|

| | | | | |

|Ouartane | 536| 93| 546| » |

| | | | | |

|Oujed-Ayar Dahara | 585| 206| 434| 15|

| +------+-------+---------+-----------+

| | 5.244| 6.809| 4.211| 270|

| | |\_ _/|

| | | 11.290 |

| +------+-----------------------------+

| =B — Hors de la Friguia= |

| | | | | |

|Ouled-Ayar Guebala[444] | 1.246| 131| 314| 16|

| | | | | |

|Khalifalik de la Kessera, | 70| 3| 278| 1|

|Mansoura, El-Gueriat | | | | |

| | | | | |

|Charen | 650| 135| 168| 11|

| | | | | |

|Ouled-Bou-Rhanem | 1.450| 135| 158| 90|

| | | | | |

|Zerhalma[445] | 690| 110| 175| 98|

| | | | | |

|Majeur du Nord | 1.447| 222| 216| 3|

| | | | | |

|Fréchich du Nord (O.-Ali et | 1.889| 235| 299| 19|

|O.-Naji) | | | | |

| +------+-------+---------+-----------+

| | 7.442| 971| 1.608| 238|

| | |\_ _/|

| | | 2.817 |

+--------------------------------+------+-----------------------------+

Remarquons cependant que la grosse différence entre la Friguia et la

non-Friguia dérive surtout de cette circonstance qu’en non-Friguia il

n’y a presque pas de gourbis, tandis que ce mode d’abri est extrêmement

répandu plus au Nord. Mais si la proportion de 41 % de gourbis en

Friguia est un signe non équivoque de fixation, ce n’est pas pourtant un

phénomène dont il faille trop se réjouir en principe. La hutte de

branchages décèle souvent plus de misère que la tente : plus d’une fois

le kib est le refuge de celui qui est à la fois trop démuni d’argent

pour se bâtir une maison et trop pauvre en troupeaux pour avoir la laine

indispensable à la fabrication de la tente. Néanmoins, il ne faut pas

oublier que sous le nom de gourbis on range souvent soit des _bortals_,

soit des cases ayant mur en moellons ou en cubes d’argile séchée au

soleil et toit en chaume, constructions intermédiaires entre la maison

proprement dite et la cabane de branchages et de paille. C’est en

particulier le cas pour les 1.900 gourbis recensés dans la région de

Téboursouk. Quant aux maisons elles-mêmes, la statistique ne décompte

pas celles en pierre et celles en toube. Il est constant toutefois que

ces dernières à peu près spéciales aux plaines, sont moins fréquentes

que les maisons de l’autre catégorie.

Les progrès de la stabilisation des indigènes sont mis en lumière par la

comparaison des chiffres de 1900 avec ceux des années antérieures[446].

Nulle part la réduction des tentes et la marche en avant de la

sédentarisation n’ont été plus évidentes que dans la région de

Téboursouk :

Région de Téboursouk Tentes Gourbis Maisons indigènes

--- --- --- ---

En 1895 1.931 ? 247

En 1906 303 1.927 410

Les gens de la tente y ont abandonné en masse la demeure de poil pour le

gourbi-maison, et il en est presque de même chez les Ouled-Aoun :

Ouled-Aoun Tentes Gourbis Maisons indigènes

--- --- --- ---

En 1895 1.365 ? 281

En 1906 749 1.004 521

Chez les Ouled-Ayar-Dahara, le mouvement est moins prononcé. Les tentes

rétrogradent cependant de 690 en 1886 à 585 en 1906. En somme, celles-ci

subissent en Friguia une diminution dont on évaluera toute la portée en

réfléchissant qu’elle coïncide avec un accroissement sensible du chiffre

total de la population. En non-Friguia, au contraire, si le nombre des

maisons indigènes a augmenté, celui des tentes s’est maintenu ou même

s’est grossi de quelques unités. Voici, par exemple, les Ouled-Ayar-

Guebala :

Ouled-Ayar Guebala

le Khalifalik de Tentes Gourbis Maisons indigènes

la Kessera excepté

--- --- --- ---

En 1886 1.207 ? 5

En 1890 1.371 ? 77

En 1895 1.460 ? 73

En 1906 1.246 131 314

Chez les Fréchich du Nord la tente a davantage gagné que la maison. En

1906, on a dans ce coin de pays 335 _bit chaar_ de plus qu’en 1890

contre seulement 186 maisons nouvelles.

Fréchich du Nord Tentes Gourbis Maisons indigènes

--- --- --- ---

En 1890 1.554 ? 113

En 1895 1.830 ? 264

En 1906 1.889 235 299

Enfin, aux Zerhalma et aux Ouled-Bou-Rhanem, l’effectif des tentes s’est

enflé de 50 %.

Ouled-Bou-Rhanem Tentes Gourbis Maisons indigènes

--- --- --- ---

En 1890 1.066 ? 82

En 1895 1.099 ? 27[447]

En 1906 1.450 135 158

Les grands groupements de tentes ont vécu et il n’y a plus dans le Haut-

Tell que des douars médiocres dont la quantité tiendra en Friguia à

devenir de plus en plus restreinte. Mais les tableaux ci-dessus nous

prouvent qu’en non-Friguia la tente gardera longtemps, sinon toujours,

sa prééminence. Il faut, en effet, songer que la maison, le gourbi et la

tente, par leurs matériaux sont en harmonie étroite avec les régions où

on les trouve de préférence. La maison et le gourbi impliquent la

proximité de boisements. Le gourbi réclame en plus celle de peuplements

de diss ou de cultures de céréales. Maison et gourbi sont donc des

demeures de Tell, de Sahel ou d’oasis. C’est ainsi qu’il n’y a que peu

de maisons et presque pas de gourbis dans toute la Steppe des Fréchich

et des Majeur. La tente, en revanche, emprunte peu aux végétaux. Elle

demande bien moins de bois que le gourbi ou la maison et emploie surtout

des produits animaux, laine et poils. C’est donc une habitation de

propriétaires de moutons et de chèvres et par suite de pasteurs, une

demeure fatale et inéluctable pour les Steppiens et qui cadre avec les

moyens de bien des gens de la section non friguienne du Haut-Tell.

D’autre part, le climat oblige ou excite à des déplacements. Beaucoup

d’indigènes possédant des lopins de terre lointains, la tente leur

permet d’y camper lors des travaux agricoles. Dès que pour une cause

quelconque le sédentaire nomadise, fut-ce temporairement, immédiatement

la tente s’impose à lui. Aussi, bien des gens ont-ils à la fois leur

maison et leur tente. Ajoutons que parmi ces derniers, nombreux sont

ceux qui dressent l’été le _bit chaar_ auprès du _dar_ pour vivre sous

l’étoffe de poil les mois des chaleurs, et ce par imprescriptible

atavisme ou par désir d’avoir un abri plus ventilé le jour et plus frais

la nuit. La tente est alors une sorte de villa ambulante qui double la

maison et la supplée à l’occasion. Rôle modeste, mais susceptible lui

aussi de contribuer à la persistance de la tente jusque dans les coins

les plus fertiles de la Friguia.

Les tentes ne s’assemblent plus comme jadis en zmalas. A peine forment-

elles des douars comprenant au maximum une dizaine d’entre elles. Au

contraire, sur les 6.327 maisons que le recensement de 1906 a dénombrées

dans le Haut-Tell (5.819 demeures indigènes et 508 européennes), une

forte proportion (environ la moitié) se présente groupée en villages. La

répartition de ceux-ci obéit à la même règle que les maisons : bourgades

ou hameaux sont infiniment plus répandus en Friguia que plus au midi.

Dans la région du Mellègue et du Sarrath, leur pénurie est atténuée par

les centres miniers dont le développement ne remonte qu’à quelques

années. Mais chez les Fréchich et les Majeur du Tell, on n’aperçoit

comme agglomérations que Thala et la Décheret Ouled-Sidi-Bou-Rhanem.

Quelques points de la Friguia vantent des lignes ou des bouquets de

villages, par exemple dans la plaine de Zouarine (El-Maarif, Sidi-Asker,

Le Ksour, Ebba), au Gafour (village de la gare et les deux décherats

Ousseltia), à la chaîne d’El-Gueriat (les Blidate), et dans le cheikhat

de Bèz de la Hamadat des Ouled-Ayar. La chaîne de Zeugitane avec le

Bargou, le Serdj et la forêt de la Kessera est peut-être la région du

Haut-Tell la plus favorisée à ce sujet. Elle témoigne de l’identité que

nous avons signalée entre les décherats et les régions montueuses. En

revanche, la chaîne de Byzacène n’est nantie d’aucun centre.

Remarquons encore que par suite de la courbe décrite par les plis du sol

depuis le golfe de Tunis jusque vers l’Aurès, la chaîne de Zeugitane, le

massif de Mactar et la chaîne de Byzacène s’enfoncent de plus en plus

vers le Sud en refoulant pour ainsi dire la Steppe devant eux. Le Haut-

Tell se rapproche ainsi davantage de l’équateur à l’Ouest qu’à l’Est et

les principales bourgades de sa partie méridionale sont dans le même

cas. Mactar, Thala et Tébessa, quoique à peu près à égale distance de la

Steppe, sont respectivement de plus en plus au midi.

II

LES DÉCHERATS

Les villages indigènes ordinaires portent le nom de _décherat_[448]. Ils

se sont constitués autour d’une source selon un processus qu’il n’est

pas malaisé de découvrir. Dès que les circonstances le consentent,

l’effusion pérenne de liquide provoque la création de jardins qui

exigent des soins assidus. Des familles s’enracinent ainsi au sol. C’est

le premier stade. Bien des sources ne l’ont pas dépassé dans les temps

modernes (Aïn Medeina, la source de Mactar jusqu’en 1887, etc.). Puis,

la population augmente. Auprès de l’eau, sur un mamelon aplati entre des

ravins, des maisons sont édifiées. La décherat naît. Plus tard, en aval

des vergers, on plante des oliviers qu’arrosera le surplus de

l’écoulement. Maisons, source, jardins, oliviers, la décherat est dès

lors complète avec ses éléments essentiels se conditionnant les uns les

autres et se succédant dans cet ordre du haut en bas de la pente[449].

En dessous des oliviers, s’étalent les terres à céréales (voir la

planche K et le plan du Kef ci-après). De loin, ce bloc se détache

nettement du décor environnant. Que l’on considère Téboursouk du sommet

du Djebel-Ech-Chehid ou que du versant Nord du Djebel-Zafrane on regarde

le Kef, le spectacle est analogue. L’agglomération urbaine apparaît

comme un amalgame de multiples petits points d’un blanc criard entouré

d’un trait grisâtre (remparts) et souligné par la tache verte et cendrée

des jardins et des oliviers.

Ainsi, les cultures potagères et arbustives réclamant beaucoup

d’humidité sont le plus près de la source. Les oliviers qui ont moins

besoin de liquide viennent ensuite, puis on a l’orge ou le blé pour la

réussite desquels on compte normalement sur les précipitations

pluviales. Quant aux maisons, n’ayant point de place sous la source,

elles se mettent forcément en dessus. Elles utilisent de cette manière

un sol rocailleux où rien ne saurait pousser et d’où l’on surveille

l’épanchement de l’eau.

Disposition à la vérité peu hygiénique. La décherat dominant la source

et la voirie laissant à désirer, il se produit des infiltrations nocives

capables de contaminer gravement l’eau potable. En outre, les gens sont

obligés d’aller au loin quérir celle-ci et de la remonter avec grande

fatigue. Il en résulte un va et vient pittoresque, mais dispendieux

d’ânes menés par des _guerrab_[450]. C’est pour ce double motif que

malgré sa belle source, Thala a reçu récemment le débit de l’Aïn-Ahmed

qui fuse à 1.300m plus haut. Pour alimenter directement le vieux Kef, on

va procéder à l’adduction des griffons du Dyr. Le mouvement de descente

des maisons, déterminé par le retour de la sécurité, est donc également

justifié à d’autres points de vue.

Les décherats se décomposent en général en deux ou trois fragments

distincts. Tantôt chacun est pour ainsi dire autonome (groupe d’Ellès

avec ses trois morceaux d’Ellès, Menzel, et El-Aïaichia, etc.).

Ailleurs, on a devant soi les quartiers d’un même centre, comme à

Zeriba. Nébeur a deux quartiers séparés, celui d’en bas (_Houmet-el-

Lotania_) dénommé aussi le Ksour et où vivent les Ksaouria, celui d’en

haut (_Houmet-el-Fogania_) habité par les Klefna. A l’écart, se voit un

petit hameau européen. Les qualifications en question rappellent les

épithètes « _inférieur_ » et « _supérieur_ » ou « _d’en haut_ » ou « _le

haut_ » et « _d’en bas_ » ou « _le bas_ » appliqués à bien des villages

doubles des Alpes ou Préalpes. Djebba n’a pas moins de quatre tronçons

éparpillés. Dans certaines localités, les quartiers peut-être non soudés

au début le sont actuellement. C’est le cas des cinq de la Kessera, des

trois du Kef, etc. Au Kef, à Téboursouk, l’unité est encore accentuée

par un mur d’enceinte. A la Décheret-Bent-Saïdane, les maisons sont si

bien collées l’une à l’autre que leur ensemble forme un pâté unique avec

saillants et rentrants n’offrant aucune prise à un ennemi. Beaucoup de

villages de l’époque byzantine devaient avoir cet aspect massif.

Pourtant, les décherats se fient d’ordinaire exclusivement à leur

assiette quoique la distribution des habitations en plusieurs îlots non

joints l’un à l’autre ne facilite guère la défense. L’idée de protection

a cédé ici le pas à l’indestructible particularisme berbère.

La raison de cette séparation dans l’espace réside presque toujours dans

une différence de sang. Lorsqu’un hameau existant se grossit d’un

nouveau groupe ethnique, celui-ci ne se mélange jamais au précédent. Il

s’établit à côté de lui pour profiter des mêmes avantages tout en

conservant son individualité. Les fondateurs de zaouias et ceux de

quartiers européens n’agissent d’ailleurs pas autrement. Ces populations

spéciales, fixées sur des emplacements à elles, s’opposent souvent

violemment. Des haines sévissent entre hameaux voisins ou entre

quartiers, où elles trouvent des nids propices à l’éclosion des sofs.

Seuls sont communs la mosquée et le marché. Pas de fêtes de village

comme en Europe. En fait de personnages administratifs, il y a le cheikh

et les notables dont le conseil (_djemaa_, _miad_) n’a rien d’officiel.

On remue dans les séances les cent petites questions locales, mais on ne

s’y occupe jamais des intérêts réels et permanents du centre.

Qui visite ces décherats n’en emporte pas une impression bien

satisfaisante. Tout y est dans l’état le plus primitif, et les demeures,

même celles des riches, sont bâties simplement en pierres sèches non

crépies (voir planche L). La plupart de ces hameaux indigènes sont

dépourvus de boutiques et n’ont ni épicier, ni café maure. Les rues sont

extrêmement étroites. Ce qu’on appelle en France la place du village est

un ornement inconnu. A peine pouvons-nous citer la belle étendue

horizontale non bâtie et ombragée d’un micocoulier qui se voit vers le

milieu de la Kessera et qui sert aux réjouissances et au souk. Au Kef,

il y avait quelque chose d’analogue entre la cité et le rempart

méridional, à l’endroit dit aujourd’hui place Logerot près de l’ex-porte

Beni-Anine. Pour ainsi dire, pas d’industrie : les villageois

croupissent dans la paresse qui favorise les dissensions intestines. Les

gens des décherats sont peu hospitaliers. Pas de maisons d’hôtes, et

c’est souvent à qui se refusera d’héberger l’étranger.

Abstraction faite du Kef, de Téboursouk ou de Thala, dotés d’un

organisme municipal à cause des Européens, les villages sont privés de

tout soin. Ni éclairage, ni voirie, faute de ressources ou de bonne

volonté. Aux ordures ménagères s’ajoutent les fumiers qu’accumule un

nombreux bétail. Le Kef, par exemple, abritait en 1895 11 chameaux, 160

ânes, 500 chèvres, 850 bœufs et 1.400 moutons, sans parler des chevaux

et des mulets. Au lieu d’utiliser dans les vergers tous les déchets, on

attend qu’un orage éclate pour les jeter aux ruisseaux temporaires qui

dévalent alors sur les pentes. Les quartiers supérieurs se purgent de la

sorte, mais c’est au détriment de ceux d’en bas. Le palliatif du tout à

la rue manque-t-il ? Pour s’épargner le maximum de dérangement on évacue

les fumiers aux abords immédiats des agglomérations lesquels

s’encombrent ainsi de tas énormes, évoquant les « buttes » et les

« monceaux » qui s’arrondissaient aux portes des cités françaises du

Moyen-Age. Sous le rocher de Téboursouk, la couche de détritus a une

quinzaine de mètres d’épaisseur.

Les décherats étant nées autour de sources et celles-ci jaillissant en

montagne, ces villages sont, à part de rares exceptions, perchés à une

certaine hauteur, si bien que l’on n’y arrive que par une montée plus ou

moins raide. Conséquence qui n’était pas pour déplaire aux habitants,

car si les plaines sont des artères économiques, c’est aussi par là que

venaient les hordes ennemies et, ce qui en était presque synonyme, les

soldats du Bey. De plus, la décherat possède en montagne l’avantage

d’avoir à côté d’elle le bois et la pierre à bâtir, ainsi qu’un air plus

frais et salubre, préférable à l’atmosphère torride des zones peu

élevées où sévissent sirocco et malaria. Les décherats représentent en

somme un bon compromis entre les nécessités qui guidaient les actes des

hommes de jadis.

En revanche, deux inconvénients sautent aux yeux. Les décherats ne sont

pas près des cultures et elles ne jalonnent pas le tracé naturel des

voies de communication qui vise à emprunter les dépressions alluviales.

Si les routes peuvent se hisser par des lacets jusqu’à ces centres, le

chemin de fer moins souple coupe au plus court ou au plus facile et les

néglige forcément. C’est en dehors du Haut-Tell le cas de Zaghouan, de

Mateur, et dans notre région, le cas du Kef, du Ksour, etc. A l’Ouest du

Kef, un vallon permettait au rail de grimper à faible distance de la

ville. Escomptant l’éventuel prolongement de la ligne vers les

exploitations minières de la frontière algérienne, les ingénieurs

répugnèrent à cette solution qui aurait ultérieurement contraint les

trains soit à un rebroussement, soit à laisser à l’origine de la rampe

les wagons de marchandise en transit. La gare fut donc construite à

presque trois kilomètres du Kef et à ses pieds.

III

LES BOURGADES PRINCIPALES

Maintenant que nous connaissons la physionomie des décherats, il n’est

pas superflu de décrire séparément celles qui font figure de ville,

c’est-à-dire Le Kef, Téboursouk et Thala, sans oublier l’algérienne

Tébessa qui joue un peu le rôle du Kef à l’égard du pays qui l’entoure.

Ces localités revêtent en effet un double caractère. D’une part, ce sont

des centres administratifs de valeur. D’autre part, seules dans la

région, elles ont des hammams (Le Kef 3, Téboursouk 2, Thala 1). Or, si

l’on rencontre des mosquées fussent-elles d’ordre infime dans beaucoup

de décherats, il ne saurait y avoir de bain maure que dans des

agglomérations à la fois assez grosses et habitées par des gens policés.

Le hammam est donc un critérium de l’importance réelle d’une bourgade

infiniment plus exact que la mosquée.

Le Kef, Téboursouk et sa voisine Dougga culminent à 4 kilomètres au-

dessus de la voie qui, à toute époque, a relié Constantine au golfe de

Tunis par la zone des plaines centrales. Comme en outre elles sont assez

à proximité (le Kef) ou contre (Dougga et Téboursouk) des brèches qui

ouvrent l’accès au Nord vers la plaine de la Dakhlat, elles jouissent

d’une position des plus heureuses et sensiblement identique. Mais le Kef

gît presque sur la limite de la Friguia et des mauvaises terres de la

région du Moyen-Mellègue. Téboursouk est également quasi en bordure

d’une zone broussailleuse, tandis que Dougga s’érige au milieu même du

meilleur canton à céréales et à herbages du Haut-Tell. Dougga et

Téboursouk ne sont pas loin du croisement des deux voies Théveste-

Carthage et Cirta-Carthage. En somme, c’est Dougga qui est doté de

l’emplacement le plus favorable, et cette circonstance s’est manifestée

dans toute sa puissance durant l’antiquité. A l’époque moderne, c’est le

Kef que les événements ont poussé au premier rang.

[Illustration : XX — PANORAMA DE LA VILLE DU KEF EN 1905. (Cliché

Olivier.)

_Planche K_]

1o =Le Kef=

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’ancienne _Sicca Veneria_ devenue le

Kef[451] est une simple décherat où logent de pauvres gens, bons tout au

plus à paître des troupeaux[452]. Mais sa situation stratégique lui vaut

des fortifications qui lui impriment l’air d’une cité. Sentinelle

avancée de la Régence contre sa rivale de l’Ouest, le Kef est de toutes

les guerres et son nom, bref et sec comme un cri d’alarme et comme un

commandement militaire, ne résonne dans El Kairouani ou dans Mohammed

Seghir ben Yousef qu’accompagné du cliquetis des armes. C’est le

boulevard de la Tunisie, de la résistance duquel dépend le succès de

toute irruption algérienne. Et 1881 corrobore une dernière fois cette

règle. L’entrée de la colonne Logerot au Kef, sans coup férir, le 26

avril, grâce au sang-froid et à la finesse avisée de notre agent

consulaire Roy[453], nous livra toute la contrée environnante.

[Illustration : _Carte 13._ — PLAN DE LA VILLE DU KEF ET BANLIEUE

Mousalla, 750 mètres d’altitude.

C Reste du quartier des Cherfine, 700-750.

A Quartier El Haouarets, de 680 à 700.

B Quartier des Beni Anine, de 680 à 700.

Source, 680.

D Nouveau quartier, 660-680.

Gare, 560.

Plaine du Kef, au-dessous de 550 mètres.

a Ancienne porte El Haouarets.

b Ancienne porte Beni Anine.

c Porte Cherfine.

d Château.

e Kasba.

f Bastion no IV.

g citernes romaines.

h Bab Rhedar.

i Cimetière européen.]

Le traité d’Es-Settara de 1628, en fixant la limite des deux Régences au

Sarrath et au Mellègue, avait fait du Kef une ville frontière que

Mohammed-Pacha arrache aux Beni-Chennouf. Le vainqueur installe au Kef,

comme à Kairouan et à Béja, un poste de cavaliers zouaoua dits spahis

(_sbahïa_), réunis en un _oudjaq_[454]. Pendant les luttes entre ses

petits-fils Mohammed et Ali (1675-1681), le Kef sert de refuge au

premier[455], qui bâtit la kasba en 1679[456]. A ce moment, les

Algériens intriguent pour mettre la main sur le Kef. « S’ils étaient

parvenus à s’en emparer, observe El Kairouani, ils auraient été les

maîtres de tout le pays[457]. » En 1705, il y a au Kef un agha et une

garnison de 500 hommes[458]. En 1152 de l’hégire (1739-1740), Ali-Pacha

ceint le Kef d’un rempart[459] et en 1744, G. Dupont énonce que la

position du Kef le rend une des clefs du royaume de Tunis[460]. En 1746,

grâce à l’œuvre d’Ali-Pacha, le Kef réfrène une invasion algérienne.

Mais au Nord-Est la ville était surplombée par un mamelon rocheux appelé

Mousalla[461]. Ali-Pacha l’englobe dans une seconde muraille extérieure

qu’il garnit de huit fortins armés chacun de huit pièces

d’artillerie[462]. En outre, il renforce à la Kasba le bordj de l’Est

surmonté d’une tour ronde, dite la Balamita, d’où l’on dominait et la

Kasba et toute la ville[463]. Malgré ces précautions, l’invasion de 1756

enlève le Kef en treize jours, ce qui entraîne la chute de Tunis et la

mort d’Ali-Pacha.

Hamouda-Pacha qui régna en Tunisie de 1782 à 1814 eut aussi maille à

partir avec les Algériens. Le Kef lui doit un nouveau château et un

raffermissement de ses autres défenses[464]. On prête à ce souverain le

mot suivant : « Mon corps est à Tunis et ma tête au Kef. » En

réussissant à replacer les Ouargha sous sa loi et à reculer la frontière

jusqu’à Sakiet-Sidi-Yousef, Hamouda-Pacha éloigne du Kef la menace

algérienne. Néanmoins, en 1829, à la veille de la prise d’Alger par le

maréchal de Bourmont, le Kef a encore un appareil guerrier important :

la Kasba abrite 150 Turcs et le château d’Hamouda-Bey 150 Zouaoua. Dans

la population se recrutent quatre pavillons de cavalerie de 50 hommes

chacun. Les Arouch-Es-Sendjaq procurent de leur côté un goum de 750

autres cavaliers[465] et les tribus maghzen fournissent des irréguliers

(_mzarguïa_ dans l’idiome local). En 1833, lors du passage de Sir

Grenville Temple, la Kasba renferme 132 pièces de canon[466]. Mais, en

1837, notre établissement à Constantine, clôt l’âge héroïque qui avait

duré cent cinquante ans. En 1848, extrêmement faible est la valeur

militaire du Kef moderne[467] qu’une artillerie postée sur le Dyr

obligerait vite à obéir à un envahisseur. En somme, tant par suite des

changements politiques qu’à cause des progrès de la balistique et de

l’armement au milieu du XIXe siècle, le Kef avait cessé d’avoir une

efficacité, sauf contre des Bédouins.

Fort d’arrêt, le Kef était en même temps un chef-lieu administratif de

premier ordre. A côté de l’agha de la Kasba, commandant de la citadelle

et des troupes, et sans autorité sur lui, on remarquait le gouverneur

civil ou caïd, appelé d’habitude kahia[468] parce que délégué de l’agha

de l’oudjaq du Kef, lequel vivait d’ordinaire à Tunis où il était un des

principaux personnages de la Cour. Le ressort du Kef variait. En 1864,

Si Ferhat régentait les Ounifa, le Kef et les Arouch-Es-Sendjaq.

D’autres caïds eurent aussi la Regba. Au printemps de 1859, avait été

inauguré le télégraphe reliant le Kef à Tunis et à l’Algérie[469] et le

fonctionnaire français chargé de ce service était agent consulaire. Le

marché, seul souk du Bled-Et-Trouk en dehors de Sidi-Asker de Zouarine

et de la Kalaat-Senane, était très achalandé. Le Kef comptait encore

comme centre religieux. Sidi Bou Hadjar en 1199 de l’hégire (1784-1785)

et Sidi el Mizouni vers 1250 (1834-1835) y avaient fondé dans la ville

haute, sur la Mousalla ou à côté, les zaouïas dont nous avons parlé et

dont l’essor fut si brillant que depuis le milieu du dernier siècle

c’est comme métropole maraboutique que le Kef s’impose à l’esprit des

hommes. Dès lors, l’organe local essentiel n’est plus la Kasba, mais les

zaouïas. Les chefs de celles-ci sont plus écoutés que l’agha ou le

kahia.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 36 / 45 段