Dès janvier, les Fréchich ou Majeur du Nord et les Ouled-Ayar partis en

achaba vers le Sud avaient été obligés, faute de pâturages, de

réintégrer leur propre territoire. Dans leur retraite, certains

troupeaux de la Steppe les avaient suivis, mais affaiblis par les

privations, ces derniers succombent en masse dans la neige ou sous

l’âpre djebeli régnant à ce moment dans le Haut-Tell. En février, la

zone méridionale de celui-ci commence elle-même à être intenable. En

mars, mouvement général vers le Nord. Des familles de la Hamadat des

Ouled-Ayar et de la région du Kef s’en vont avec leurs troupeaux vers

Aïn-Draham, tandis que — et ce détail est à signaler — les maigres

pâturages qu’elles ont dédaigné font les délices de bétail affamé venu

de chez les Zlass. Dans la première moitié d’avril, la sécheresse

persistante menace la contrée d’un désastre agricole et pastoral

complet. Dans le Haut-Tell, la récolte de l’orge est décidément perdue

ou près de l’être, sauf chez les Ouargha et à Téboursouk. Dans le sra au

Nord de cette ville, le bétail a pu subsister, mais à condition pour les

propriétaires de renoncer aux cultures de printemps, afin de laisser

toute l’humidité pour les herbages. Beaucoup de Charen et les deux tiers

des Ouled-Bou-Rhanem se dirigent avec leur cheptel vers les sraouate de

Souk-Ahras ; des gens du caïdat du Kef gagnent Béja ou Mateur et sont

remplacés par des arrivages de Majeur ou de Fréchich. Les pays des

Ouled-Ouezzez et des Majeur du Sud sont déserts, celui des Ouled-Naji va

l’être ainsi que le Gafour. Dans le Contrôle de Mactar, Ouled-Ayar et

Ouled Aoun se préparent à émigrer en grande quantité vers le Tell

maritime. Sur un effectif de 27.000 Ouled-Ayar, on suppute que l’exode

en entraînera 9.000 vers le Nord, soit plus d’un tiers et chez les

Ouled-Aoun, tribu de 24.000 âmes, on estime à 5.500 le chiffre des

partants probables. Ainsi, vers le 20 avril 1905, non seulement la

Steppe limitrophe s’est vidée sur ou à travers le Haut-Tell, mais encore

la bande méridionale de celui-ci est abandonnée, faute de pâturages,

tandis que même en Friguia, beaucoup d’indigènes sont également sur le

point de prendre le chemin de régions plus favorisées. Par bonheur, la

quatrième semaine d’avril est marquée par un changement à vue. Une bonne

pluie amorce une période humide et mai fournit à lui seul à Mactar

autant d’eau que les quatre-vingt-dix premiers jours de l’année. En

Friguia et sur les sraouate, la récolte du blé est sauvée. Un peu

partout, l’herbe pousse. Immédiatement, un mouvement en arrière se

manifeste. Les Fréchich et les Majeur s’en retournent et la plupart des

habitants des sraouate en font autant, sûrs qu’ils sont maintenant de

pouvoir attendre la paille de la moisson.

Exodes de bêtes et d’hommes sont donc directement influencés par les

précipitations atmosphériques et, en l’absence d’abris et de provisions

fourragères, la variabilité extrême des pluies se répercute sans

contrepoids en toute saison sur la transhumance. L’intensité de ces

migrations mixtes, animales et humaines, est en définitive en raison

inverse de la dose de pluie et leur allure tardive ou précoce, régulière

ou saccadée, est en rapport intime avec les fluctuations et les caprices

du régime pluvial.

3o =Les disettes=

Spécimen d’une année à hiver froid et très sec, l’an 1905 évoque

certaines années néfastes comme 1867 et 1888, respectivement désignées

par les indigènes, l’une sous le nom d’_am ech char_ (année de la

famine) ou d’_am bou barrek_ (année de la prostration) et l’autre sous

l’appellation d’_am el abiod_ (année blanche) ou d’_am khamsa_ (année

cinq), à cause de sa correspondance avec l’année hégirienne 1305.

D’après ce que l’on constate en Algérie[431], l’année agricole 1866-1867

se range dans la même catégorie que l’année 1904-1905, avec cette

aggravation que la sécheresse enveloppa alors également le mois de mai,

fatale circonstance qui détermina une catastrophe. Observons à cet égard

que dans l’ensemble la Régence de l’Est paraît avoir moins souffert que

sa voisine. Le phénomène y affecta principalement la zone bordière de

l’Algérie et le Haut-Tell tunisien lui-même eut été moins éprouvé sans

certains événements antérieurs, tels que la révolte de Ben Rhadahem de

1864. Après sa victoire, en effet, le Bey avait durement sévi. Les

Charen avaient payé 150 mille piastres (90.000 fr.), les Ouled-Yagoub et

les Ouled-Bou-Rhanem 200.000 piastres chacun (120.000 fr.). Les autres

peuplades avaient été taxées à des sommes équivalentes. Cependant, les

colonnes beylicales séjournaient dans le pays. Soit pour solder

l’amende, soit pour la ration des troupes, les silos de blé ou d’orge

furent épuisés. Aussi le choléra de 1866 et la mauvaise récolte de 1867

surprirent-ils les gens à un moment où ceux-ci n’avaient plus de

réserves[432]. L’effet du fléau en fut décuplé.

Il frappa également bêtes et gens. Enorme fut le déchet d’animaux. Après

la crise, il fallut quatre ans pour ramener les troupeaux à un chiffre

normal. On se nourrit de tout ce qui était mangeable, rares tubercules,

quadrupèdes de toute espèce, chair humaine. Ce dernier fait, solidement

établi dans le Haut-Tell, m’a été affirmé à la Kessera comme chez les

Ouargha et il n’a rien d’invraisemblable[433]. Malgré tous les efforts,

la faim pratiqua des coupes sombres parmi la population. Ce qui était

âgé, malade ou débile, mourut presque en totalité. Les Ouartane, tribu

pourtant assez riche, perdirent le sixième des leurs. Les Ouled-Bou-

Rhanem furent diminués des deux tiers, tandis que chez les Ouargha, les

contribuables inscrits à l’impôt de capitation, baissèrent de 1.800 à

200, etc. Sur bien des points, le pays demeura comme désert. La

propriété subit des changements. Les survivants s’emparèrent des

parcelles dont les maîtres avaient péri. Des individus qui avaient

autrefois quitté la région y rentrèrent et s’y créèrent une position

sortable.

Vingt années plus tard, l’am el abiod fut peut-être plus général que

l’am ech char, puisqu’il s’étendit à toute la Tunisie, mais la disette

fut moins intense dans le Haut-Tell, car on moissonna sur certains

sraouate. La quantité de pluie tombée sur notre région fut digne de la

Steppe désertique :

Station du Kef[434] 1887-88 (Am-el-Abiod) 1888-89

--- --- ---

mm mm

Septembre-novembre 140,5 147,0

Décembre-février 35,9 303,0

Mars-mai 31,3 153,5

Juin-août 44,6 52,0

----- -----

252,3 655,5

----- -----

Le tiers des bovins et la moitié des ovins succombèrent. Les hommes

purent, au contraire, subsister tant bien que mal et attendre la récolte

de 1888-89 qui fut bonne.

Pour la clarté de l’exposition, nous avons dégagé et analysé séparément

chacune des trois causes de migration humaine : récolte ou cueillette,

transhumance, disette. Mais quelques détails ont averti le lecteur que

ces trois ordres de phénomènes se combinent à des doses et d’une façon

variables. Les indigènes qui vont moissonner dans le Tell sont

accompagnés de bétail qu’un d’entre eux fera paître pendant que les

autres manieront la faucille. La disette privant de grain les hommes et

d’herbe les troupeaux, accentue ou rend indispensables ces mouvements en

partie double. De même, les gens qui automnent dans les cactus

poursuivent ce but : consommer eux-mêmes les figues de Barbarie, mais

aussi faire manger les raquettes à leurs animaux.

III

CONSÉQUENCES ET AVENIR DE CES MIGRATIONS

Ces déplacements qui comportent encore aujourd’hui quelques délits se

compliquaient autrefois de déprédations assimilables à des faits de

guerre. Le sultan hafside a au XVIe siècle une garnison à Lorbeus afin

de défendre la campagne « contre les Arabes (c’est-à-dire les Bédouins)

qui viennent l’été de Numidie (c’est-à-dire du Sud) pour y faire paître

leurs troupeaux et s’en retourner l’hiver chargés de blé »[435]. Car les

saiafa, quand ils se sentaient en nombre, prenaient des attitudes

menaçantes. Les Ouled-Msahel (Majeur) m’ont raconté que certains des

leurs allant jadis se louer comme moissonneurs en Friguia emmenaient

leur chien et leur matraque. Les javelles coupées, le propriétaire

remettait au travailleur son dixième. « Je ne suis pas seul, disait le

Msahli, il me faut encore un dixième pour celui-ci. » Et il montrait son

chien. L’agriculteur n’osait pas refuser. « Ce n’est pas tout, ajoutait

le Msahli en remuant sa matraque, n’ai-je pas aussi celle-ci avec

moi ? » Et le malheureux propriétaire de s’exécuter derechef. On

retrouve cette histoire chez d’autres tribus avec simple changement de

protagonistes. Evidemment, mainte invasion de peuplades fut dans

l’esprit des participants moins un acte belliqueux et politique qu’une

transhumance violente et définitive. Les mouvements de ce genre se sont

développés presque toujours du Sud au Nord et parfois d’Ouest en Est,

rarement, que nous sachions, du Tell vers la Steppe.

Même lorsque l’exode saisonnier se déroulait d’une façon complètement

pacifique, il n’était pas sans influence sur la répartition de la

population. Le reflux ne rejetait pas toujours vers le Sud la totalité

des immigrants. Quelques petites bandes parfois s’échouaient dans le

Tell. C’est ainsi que des groupes de Hamama ou de Fréchich sont établis

à demeure et depuis longtemps en pleine Friguia[436]. Il est arrivé

aussi que des troupes d’estiveurs ne revenaient au pays natal que pour

entraîner quelques-uns des leurs vers un site qui leur avait plu. C’est

la cause alléguée dans une des deux versions relatives au départ des

Beni-Oulhez de la Kessera pour le Djebel-Skhrira près de Testour (voir

chapitre IX). Ainsi s’explique d’une manière naturelle le sectionnement

de certaines tribus en plusieurs tronçons disjoints et éloignés,

phénomène dont l’antiquité nous offre déjà des spécimens avec les

_Frexes_, les _Musulamii_, etc., et qui dissipe les contradictions

apparentes des auteurs anciens au sujet du lieu de résidence de

populations appartenant à la Steppe ou issues d’elle.

Remarquons en sens inverse que si les tribus nettement sédentaires

donnent un asile plus ou moins temporaire à des représentants d’autres

peuplades, elles n’ont pour ainsi dire pas elles-mêmes de frères de sang

au dehors. Tous les Ouargha et tous les Ouartane sont massés en un bloc,

les Ouled-Ayar-Dahara et les Ouled-Aoun ne comptent à l’extérieur que

fort peu des leurs. N’émigrant pas habituellement, ces tribus n’ont pas

eu beaucoup d’occasions de semer çà et là quelques groupes. Contre

épreuve convaincante et qui affirme combien les migrations des gens de

la Steppe ou de la zone non friguienne du Haut-Tell ont contribué à la

mosaïque ethnique de certains cantons de la région qui nous occupe.

Des alluvionnements de Steppiens ne sont guère à escompter à l’avenir

dans le Tell. Car, avec l’augmentation de la population, s’effacent les

espaces déserts. D’autre part, les migrations actuelles déjà bien moins

prononcées qu’avant 1881, sont encore destinées à s’atténuer. Dans un

laps de temps difficile à préciser, un moindre besoin d’aoûterons se

manifestera dans le Tell au fur et à mesure que se vulgariseront les

machines agricoles et notamment les moissonneuses dont l’emploi

permettant l’enlèvement rapide des récoltes épargnera à celles-ci

beaucoup d’orages de grèle. Les plantations de cactus en voie

d’accroissement dans la moitié non friguienne du Haut-Tell, notamment

dans les zones basses, pourront peut-être un jour suffire aux nécessités

locales. Enfin, l’emmagasinement de fourrage et la création d’abris

sérieux pour les troupeaux, quand on aura pu y décider les indigènes,

affaibliront dans une très forte proportion le mouvement d’hivernage. En

même temps, l’extension des emblavures, l’utilisation de surfaces

aujourd’hui consacrées à la vaine pâture, la précision de plus en plus

grande des limites foncières et le développement de la colonisation

entraveront la liberté de circulation du bétail et menaceront

l’estivage. L’espèce d’équilibre qui existe aujourd’hui entre les bons

offices réciproques que se prêtent de plus ou moins bon gré les gens de

la Steppe et ceux du Tell est voué à se rompre au détriment des

premiers. Le progrès agricole et pastoral du Haut-Tell aura pour

corollaire une altération qui peut devenir profonde dans les relations

entre les deux contrées et tout particulièrement dans les déplacements

humains de l’une à l’autre.

De leur côté, les Steppiens ne sont pas férus de nomadisme. Ce n’est ni

par goût, ni par atavisme qu’ils se transfèrent périodiquement, souvent

à d’assez fortes distances, et, quand la chose leur est loisible, ils

s’empressent, comme nous l’avons noté, de restreindre leur voyage au

strict minimum et de revenir chez eux. Heureux s’ils pouvaient cesser de

se mouvoir éternellement du Sud au Nord et du Nord au Sud au grand dam

de leur famille, car dans les exodes où celle-ci participe la mortalité

enfantile est parfois considérable. Aussi ne bougent-ils d’ordinaire que

lorsque la sécheresse est intense, et ce malgré les déplorables

conséquences de ces retards pour le bétail. Une mise en valeur plus

éclairée des ressources de la Steppe attachant davantage la population

au sol ne rencontrera donc pas chez celle-ci des résistances

invincibles, résistances que la situation nouvelle qui ira se

généralisant de plus en plus dans le Tell aidera d’ailleurs à briser ou

à réduire.

Pour achever notre étude des populations indigènes du Haut-Tell, il nous

reste à examiner comment elles sont installées sur le sol.

* * * * *

[Note 422 : En lisant AUGUSTIN BERNARD et N. LACROIX : _L’évolution du

nomadisme en Algérie_, on constate que cette pratique est plus

développée en Algérie qu’en Tunisie.]

[Note 423 : Avant 1881, chaque tribu même sédentaire du Haut-Tell

détachait à l’automne une _guefla_, caravane trafiquante, qui sur des

chameaux menait à Tozeur du grain pour l’échanger contre des dattes.

_Trik-et-Tmar_, chemin des dattes, est un synonyme de l’appellation

_Trik-Soultani_, que revêt la percée Ksour-Rohia-Sbiba-Sbeïtla. Ces

mouvements ont aujourd’hui cessé. Seuls, les Ouled-Mennaa des Drid sont

encore des nomades à vaste parcours.]

[Note 424 : A défaut de _djeraïd_ proprement dits, certains moissonneurs

s’enveloppent la jambe avec un morceau d’étoffe ou de cuir. En cuir est

également la semelle des _gourg_.]

[Note 425 : Même phénomène dans l’antiquité. Une inscription de

_Mactari_, connue sous le nom d’_Inscription du Moissonneur_, met ces

vers dans la bouche d’un défunt : « Lorsque l’année avait mûri les

récoltes, j’étais le premier à moissonner les tiges. Armés de faucilles,

les travailleurs s’avançaient dans les champs, gagnant Cirta de Numidie

ou les campagnes de Zaghouan (_Seu Cirtæ Nomados, seu Jòvis arva

petens_) ». C. I. L., VIII, Supp. no 11.824.]

[Note 426 : Mot tiré d’une racine qui a le sens de « placer, poser sur,

camper ».]

[Note 427 : En 1891, la moisson ne fut terminée dans la région du Kef

qu’à la fin de septembre, à cause du manque de saiafa et de la nécessité

où avaient été les habitants de lutter contre les sauterelles.]

[Note 428 : GRENVILLE TEMPLE, _Op. cit._, II, p. 228.]

[Note 429 : Les Ouled-Aguil du Tell vivent dans la plaine de Bermajna. A

l’automne, après les labours, environ 500 d’entre eux (les 5/6es de la

fraction) vont, avec 1.000 têtes de bétail, chez leurs contribules, les

Ouled-Aguil de la Steppe qui habitent à l’Est du Mrhila. De même, les

Taghout du Mrhila reçoivent les Taghout d’El-Oubajer.]

[Note 430 : Voir notre _Steppe Tunisienne chez les Fréchich et les

Majeur_, p. 75-76.]

[Note 431 : On lira avec intérêt les considérations inspirées par cette

année 1866-67 à CH. RIVIÈRE : _Météorologie et Agrologie. La Famine de

1866-67_. (_Algérie Nouvelle_, p. 104-106 et 139-141.)]

[Note 432 : Pour ces détails et ceux qui suivent nous devons beaucoup

aux _Monographies Militaires_ (Charen, Ouled-Yagoub, etc.).]

[Note 433 : Les historiens rapportent plus d’un cas de famine en Ifriqia

où l’on mangea de la chair humaine et, par exemple, dans les années 268

H (IBN KHALDOUN, _Op. cit._, I, p. 426) et 537-542 H (IBN EL ATHIR, in

idem, _Op. cit._, II, p. 581-582).]

[Note 434 : Chiffres extraits de GINESTOUS : _Etude sur le climat de la

Tunisie_, p. 83, 19, 44 et 68.]

[Note 435 : MARMOL, _Op. cit._, II, p. 530. Dans cet auteur, le terme de

Numidie représente le Sahara et le Sud de la Steppe.]

[Note 436 : Cf. _Nomenclature et Répartition des tribus de Tunisie_,

passim. Vers 1890, on estimait à 750 le nombre des Fréchich qui, tout en

continuant à faire partie de cette tribu, habitaient d’ordinaire plus au

Nord.]

CHAPITRE DOUZIÈME

=L’habitat des Populations indigènes=

* * * * *

I

CONDITIONS GÉNÉRALES D’EMPLACEMENT ET DE RÉPARTITION

* * * * *

1o =Les conditions géographiques=

Tentes ou maisons et leurs assemblages en douars ou décherats obéissent

dans le choix des emplacements à certains facteurs géographiques. Toutes

les demeures solitaires ont leur entrée au Sud-Est non parce que c’est

la direction de la Mecque, mais pour tourner le dos au vent du Nord-

Ouest, brutal convoyeur de froid, et une préoccupation identique se

vérifie pour beaucoup de centres. A Téboursouk, la ville arabe couvre

tout l’espace que le Kef Téboursouk garantit du djebeli. Les Français

ont donc été conduits, non sans inconvénients, à hasarder leurs maisons

dans le col de l’Oued-Es-Saha où des oliviers, obstinément penchés vers

le Khalled, attestaient pourtant avec éloquence la tyrannie et l’apreté

de la bise. Afin de rendre habitable l’ancienne gendarmerie, on avait dû

goudronner à l’extérieur tout le mur du Nord-Ouest dont la couleur noire

frappait l’œil à distance. A Dougga, sans les derniers travaux de

consolidation, le djebeli descendu du Kef Dougga aurait fini par jeter

bas le fronton du Capitole dont l’équilibre était compromis. De même, la

ville du Kef s’est tapie en dessous du Dyr, gagnant plutôt à l’Est qu’à

l’Ouest, de façon à esquiver l’orientation redoutée. Seule, l’autorité

militaire, comme à Téboursouk, n’a pas hésité à la braver, sans doute

pour des raisons de défense[437].

Si les bourgades témoignent du désir très évident d’échapper au vent

précité, ce sont les sources qui ont constitué l’élément déterminant

dans la création des agglomérations permanentes. Ne font exception que

les villages ayant tout sacrifié à l’avantage de la position guerrière

(kalaats, certains villages du Bargou, etc.). Beaucoup de maisons,

beaucoup de tentes sont dressées également parfois fort loin de toute

eau potable, soit que l’on ne compte pas la fatigue des femmes ou des

bêtes, soit que l’on évite les endroits où défilent et stationnent trop

de gens. Quant aux rivières, par crainte justifiée du paludisme et des

inondations soudaines, les indigènes en fuient la proximité. Le

Mellègue, la Siliana, la Tessa ne traversent aucun centre.

On aime, en revanche, la forêt. En maint canton, les populations se

tiennent à la limite des boisements et des champs, entre la terre

nourricière et la forêt qui leur fournit contre le vent la protection de

sa masse profonde, le pâturage pour le bétail, le bois, et aussi les

moellons tirés du sol rocheux. Lorsqu’en mai 1902 j’ai visité le Gafour,

à la lisière des peuplements d’arbres et des cultures de la vallée de ce

nom, étaient disséminées nombre de tentes jalonnant la ligne de

démarcation entre deux combinaisons distinctes de couleurs, vert sur

blanc (pins d’Alep sur sénonien) et jaune sur rougeâtre (moissons sur

marnes de l’éocène moyen).

2o =Tentes, gourbis et maisons=

Recherchons maintenant quelle est la proportion des habitations mobiles

et des habitations fixes et leur répartition réciproque entre la Friguia

et la non-Friguia.

En 1881, on avait en Friguia quelques zmalas, plusieurs villes ou

villages et, çà et là, des maisons éparses ; en non-Friguia, beaucoup de

zmalas, à peine deux ou trois groupements de maisons et presque pas de

constructions isolées. Depuis cette époque, la sécurité revenue et le

développement de la population et des cultures ont entraîné une

sédentarisation naturellement plus intense dans les bonnes régions

agricoles. Beaucoup plus d’immeubles ont donc surgi dans la partie

friguienne du Haut-Tell que dans l’autre zone et, au sein de celle-ci,

ce sont les sraouate qui accaparent les bâtisses en pierre (Char,

Djouas, Haouafedh, etc.). Le contraste entre la Friguia et la non-

Friguia subsiste donc comme en 1881, seulement il est ramené à une

question de degré. Nous sommes en mesure de l’apprécier assez exactement

grâce à des relevés exécutés en 1886, en 1890[438], en 1895 et en 1906.

L’opposition de la Friguia et de la non-Friguia ressort clairement de

ces tableaux, surtout si l’on considère que ces deux régions se

partagent presque également la surface du Haut-Tell. En quittant la zone

Nord pour la zone Sud et celle-ci pour la Steppe, on rencontre en effet

la proportion suivante d’habitations mobiles et d’habitations fixes :

+-----------------------------+----------+----------------------------+

| | | Habitations fixes |

| | Tentes | | | |

| | | Gourbis | Maisons |Ensemble|

| +----------+---------+---------+--------+

| { En Friguia | 31,7 % | =41,2= %| 27,1 % |=68,3= %|

|Haut Tell{ | | | | |

| { Hors de la Friguia| =71,9= % | 9,6 % | 18,3 % | 27,9 % |

| | | | | |

|Steppe des Fréchich et Majeur| =94,1= % | 1 % | 4,8 % | 5,8 % |

+-----------------------------+----------+---------+---------+--------+

Ainsi, du Nord au Sud, de la Medjerda à Gafsa, en même temps que le

climat rend la culture de plus en plus aléatoire, la quantité des

demeures stables baisse au profit des demeures déplaçables.

En Friguia, on vérifie partout l’infériorité numérique des tentes par

rapport aux habitations permanentes. En général, il y a moitié moins de

_bit chaar_ que de gourbis ou de maisons. Là où les tentes sont

relativement le plus nombreuses, c’est chez les Ouartane et chez les

Ouargha, tribus qui sont sur la bordure externe de la Friguia. En

revanche, dans la région de Téboursouk, les tentes ne correspondent

qu’au huitième de l’ensemble des habitations. La chose est si accentuée

qu’elle saute aux yeux de tout voyageur et rien ne montre mieux le

parallélisme entre les capacités culturales d’un pays et la

sédentarisation de ses habitants. C’est ce que confirme la moitié non

friguienne du Haut-Tell. Le Khalifalik de la Kessera y offre seul une

majorité de maisons parce qu’il embrasse une région montueuse qui

continue, au point de vue des populations, la ligne du Bargou et du

Serdj et accueille comme elle plusieurs villages. Sauf cette exception,

la prépondérance des tentes est absolue en non-Friguia : 3 contre 1 chez

les Majeur, 3,5 contre 1 chez les Fréchich et 4 contre 1 chez les Ouled-

Bou-Rhanem.

ÉTAT DES HABITATIONS DU HAUT TELL (1906)

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 35 / 45 段