Cet échange d’hommes et d’animaux soit entre régions du Haut-Tell, soit

entre celui-ci et la Steppe, n’est pas complètement indépendant du

mouvement des aoûterons, car parmi les pays à cactus beaucoup

fournissent des saiafa. Plusieurs de ces derniers retournent chez eux

dès que leurs hendis sont mûrs et ce reflux entraîne un certain nombre

de telliens qui, une fois leur propre moisson terminée, suivent vers

l’Est et le Sud les traces des aoûterons dans la même intention que

ceux-ci. Dans cet ordre d’idées, citons les Ouled-Khadra des Haouafedh

qui exécutent le cycle ci-après. Ils vont estiver avec leurs troupeaux

vers Souk-Ahras ou le Kef et ils s’y emploient aussi à couper les

récoltes. En automne, ils rebroussent chemin, mais s’arrêtent en route

dans les cactus de Kalaat-Djerda. Puis, au début de novembre, ils

regagnent leur pays autour d’Haïdra où les premières pluies leur

permettent de labourer.

Il sied de noter une différence entre la cueillette des figues de

Barbarie et la récolte des céréales. Si ces deux opérations motivent un

courant de migration périodique, le fruit du cactus ne saurait être mis

en réserve comme le grain. Les indigènes qui automnent dans les opuntia

n’ont pas pour but d’accumuler des provisions en qualité de

travailleurs, mais bien de consommer les fruits sur les lieux et de

repaître leurs animaux : caractère que n’a pas à un égal degré la

moisson et qui fait songer à la transhumance accomplie pour les besoins

exclusifs du bétail. Néanmoins, les saiafa aussi conduisent avec eux

quelques vaches ou brebis pour en boire le lait et quelques chevaux,

mulets ou chameaux soit pour leur transport et celui de leurs bagages,

soit pour charger le grain acquis en échange de leurs bons offices.

Ainsi, la solidarité entre l’homme et le bétail n’est pas rompue durant

ces exodes. Toute pérégrination de groupes humains a pour conséquence un

ébranlement d’animaux et la réciproque est encore plus vraie.

II

LA TRANSHUMANCE

Les déplacements de population que nous venons de retracer étant en

relation étroite avec la production agricole, se déclanchent comme elle

toujours à la même époque. La transhumance, au contraire, directement

subordonnée au climat, à cause des perpétuelles variations de ce dernier

ne se restreint pas à une période fixe. Les conditions de température et

de pluviosité dont les indigènes n’ont pas su pallier les inconvénients

par la création d’abris ou de dépôts de fourrages pèsent de tout leur

poids et de toute leur instabilité sur le bétail du Haut-Tell. Les

rigueurs hivernales et la sécheresse qui peut sévir aussi bien au

printemps qu’en été ou en automne, font qu’en toute saison il y a dans

le Haut-Tell des migrations de troupeaux ayant pour corollaire des

migrations humaines. Un va et vient continuel et alternatif s’effectue

du sra à la plaine, des espaces découverts à la forêt, du Tell à la

Steppe, c’est-à-dire des régions froides aux régions chaudes ou

réciproquement et des cantons dépourvus d’herbe aux districts

suffisamment garnis de pâturages.

1o =L’hivernage=

Dans le Haut-Tell, c’est l’hiver qui est le grand ennemi des animaux

domestiques. Si l’on envisage un laps d’un ou plusieurs lustres, il est

constant que la sécheresse estivale est loin de provoquer des ravages

comparables. Car, elle se dessine progressivement et laisse le temps

d’essayer une marche alerte vers des lieux plus cléments, tandis qu’avec

une Guirret-El-Anz dans le genre de celle de février 1906 (voir chapitre

V) toute tentative est vaine si l’on n’a pas expédié antérieurement le

bétail dans des zones propices, c’est-à-dire en forêt, en plaine ou dans

quelque basse vallée insolée. L’entremêlement des sraouate, des forêts

et des plaines sur toute la surface du Haut-Tell est une circonstance

heureuse qui consent à la plupart des peuplades de garder, le cas

échéant, leurs troupeaux relativement près d’elles. Mais, parfois,

plaine ou clairière n’ont pas d’herbe et alors il faut envoyer les

animaux dans la Steppe. C’est ce que pratiquent couramment maintes

fractions des Fréchich, Majeur et Ouled-Ayar dont les pays peu riches en

dépressions sont, en outre, sur la frontière même du Tell et de la

Steppe. Ces groupes indigènes mènent de front leurs obligations de

pasteurs et de cultivateurs grâce à un balancement comparable à celui

des gens de l’Extrême-Sud entre les pâturages et les Ksars ou oasis.

Pour affermir les idées, voici ce que l’on observe dans le Contrôle de

Mactar. Les Ouled-Aoun, tribu assez aisée, ne fournissent guère en

moyenne à l’émigration qu’une quarantaine de tentes. Chez les Ouled-

Ayar, le nombre est dix fois supérieur. Les fractions des Ouled-Sbaa et

des Ouled-Mehelhel s’en vont presque au complet ainsi que les Sayar qui

ont leur principal établissement entre Mactar et l’Oued-Ousafa. Après la

récolte et le dépiquage vers la fin août, beaucoup de Sayar vont

automner dans les cactus d’El-Ala où ils sont accompagnés d’une quantité

plus ou moins forte d’animaux. Octobre les rappelle sur le massif de

Mactar, où ils manient la charrue et procèdent aux emblavements. Au

début de décembre, nouvelle descente vers la Steppe où ils hivernent

(_ichettou_). On dit encore qu’ils _sudisent_ (_igueblou_). Hiverner ou

sudiser sont ici deux expressions synonymes et concurremment employées.

Cet hivernage est le moment du grand exode du bétail. La mauvaise saison

une fois terminée sur le sra, quand mars cède le pas à avril, et que les

alentours d’El-Ala commencent à manquer d’herbe, tout ce monde regagne

le plateau de Mactar où il va maintenant demeurer durant cinq mois

d’affilée jusqu’à ce que sonne l’heure de reprendre le chemin du Sud.

Quand l’année est particulièrement sèche et froide sur le massif, les

Sayar en restent éloignés depuis septembre jusqu’au printemps, sauf les

célibataires qui reviennent durant deux mois pour les labours et les

semailles. Même roulement chez d’autres fractions avec cette atténuation

que le double mouvement d’aller et retour n’est pas général. La plupart

des Telliens qui ont accoutumé de passer l’hiver dans la Steppe se

bornent à partir après les ensemencements pour pacager de décembre à

avril et refluer ensuite sur le Tell afin d’y recueillir le fruit de la

campagne agricole expirante et d’y préparer les résultats de l’année

future.

C’est chez les Ouled-Mennaa que cette oscillation a son maximum

d’amplitude dans l’espace, puisque des environs de Téboursouk cette

fraction en qui a survécu l’antique humeur nomade des Drid s’avance avec

son bétail jusque vers Kairouan, Gamouda, et même jusqu’au Djerid. Les

autres Telliens sont moins aventureux et leurs déplacements ont une

moindre envergure. A l’ouverture de la saison froide, les Smaala et les

Mraouna quittent leurs Djouas des environs de Thala pour le pied

oriental du Djebel-Semama. Les Bnana vont du Zelfane à l’Aïn-Nouba au

bas du Selloum, etc. Mais surtout la large vallée de l’Oued-El-Hathob

évasée entre le Mrhila-Abeid et le massif de Mactar est le rendez-vous

de maintes peuplades. De l’automne au printemps, les Ouled-Mehelhel et

les Louata évacuent pour la Chouchet-El-Hababsa leur Djouf qui gît

presque désert ou, au contraire, regorge de gens et de bétail selon

qu’on est en hiver ou en été. Des Sayar (Henchir-Dollaa) des Ouled-

Ahmed-ben-Ali, des Msahla, quelques familles d’El-Harat, rallient les

Hababsa dans la vallée de l’Oued-El-Hathob, abritée du djebeli et où,

dans un air tiède, les épanchements du fleuve assurent toujours du

pâturage.

Dans la plupart des cas, fractions ou groupes fréquentent des terres qui

leur appartiennent. De même qu’à l’intérieur du Haut-Tell chaque tribu

de montagne déborde sur une portion de la plaine sous-jacente, de même

ici sur cette lisière Sud où les plaines sont rares les populations ont

dû se procurer la possession de deux territoires, un morceau de Steppe

et un morceau de Tell destinés à les recevoir alternativement l’hiver et

l’été. Ces territoires sont continus ou non et tantôt le domaine de la

fraction chevauche les confins du Tell et de la Steppe (Zaaba et Hanadra

des Ouled-Ouezzez, etc.), et tantôt il consiste en deux fragments

disjoints (Ouled-Aguil[429], Ouled-Khalfa, Taghout, Sayar, Louata,

etc.).

Ainsi ce ne sont pas seulement des raisons de protection militaire qui

ont incité les gens du Haut-Tell à garder pour eux les couloirs des

chaînes de Zeugitane et de Byzacène et à détenir le sol situé

immédiatement au delà de ces plis montagneux, mais encore et peut-être

surtout la nécessité d’avoir, avec des terres où conduire hiverner les

troupeaux, la possibilité de sortir du Tell sans encombre et cet état de

choses s’est réflété jusqu’à nos jours dans le découpage de certaines

circonscriptions. Les Ouled-Mraboth, par exemple, à cause de leur

station d’hiver sous la barre d’El-Gueriat, furent longtemps englobés

dans l’ancien caïdat de la Kessera. Des trois bradas des Fréchich, seuls

les Ouled-Naji sont strictement cantonnés à l’intérieur du Tell, mais

c’est parce qu’ils ont la plaine quasi steppique de Foussana. Le

territoire des Ouled-Ali renferme au Nord des sraouate et des forêts,

tandis qu’au Sud une bande mince et étroite franchit la chaîne de

Byzacène en face de Kasserine. Quant aux Ouled-Ouezzez, qui sont surtout

des steppiens, ils s’étendent sur les plateaux de Bou-Driès et de Bou-

Chebka. Les cheikhats des Majeur ne sont devenus territoriaux qu’en 1905

et chez les Ouled-Ayar il en est encore quelques-uns (cheikhats des

Louata, des Sayar) qui sont composés de deux sections habitées par des

gens de même sang, mais séparées par des cheikhats intermédiaires.

Les fractions semi-nomades laissent généralement en hiver quelques

représentants dans le Tell. Les propriétaires, et notamment ceux qui ont

des maisons, ne fuient pas le sra et détachent dans la Steppe leurs

bergers ou des membres de leur famille avec leurs animaux. Ajoutons que

les groupes migrateurs n’escortent pas uniquement leur propre bétail. En

effet, les fractions non nomades et principalement celles munies de

villages (Bèz, la Kessera etc.), leur confient leurs troupeaux, ce qui

s’accomplit sans autre rémunération pour les gardiens que le prélèvement

du laitage. Le demi-nomadisme des uns est donc la rançon de la

permanence des autres.

Notons la physionomie spéciale qu’a l’hivernage pour les gens du Gafour

et pour les Ouled-Mennaa, maîtres de chameaux assez nombreux auxquels ne

convient pas la saison pluvieuse et froide de leur pays. Dès août,

quelques propriétaires s’en vont chez les Zlass, à Sbikha ou à Chebika,

louer des jardins de cactus et du pâturage d’hiver dans les steppes

salées autour de Kairouan. Les chameaux (environ 5 à 600) sont alors

dirigés sur ces régions où ils s’emploient à l’occasion à des transports

et ils ne rentrent en Friguia qu’au printemps. Ils coulent en somme les

deux tiers de l’année dans la Steppe.

L’hivernage du Tell à la Steppe a dans une certaine mesure une allure

alpine. C’est ainsi qu’en Europe aux premières neiges, les animaux

évacuent alpes et préalpes pour gagner les pays bas et plus chauds où

ils se tiennent jusqu’en mai, date de leur retour à la montagne. Ce

phénomène qui illustre d’une façon frappante le climat de notre région

est moins connu que l’estivage qui pousse le bétail du Sud vers le Nord.

Il est aussi en réalité moins important et s’exerce sur des masses

d’hommes et d’animaux bien moins considérables. En effet, la majorité du

cheptel du Haut-Tell ne change pas de place d’habitude, même durant la

mauvaise saison. Seuls les possesseurs de grands stocks éloignent le

gros de leurs troupeaux. Les autres cherchent à se dispenser du voyage

dans la Steppe, car l’exode fait toujours des victimes parmi les bêtes

les moins solides, et la surveillance plus lâche ouvre le champ aux

tricheries des bergers. En outre, le laitage comptant pour beaucoup dans

l’alimentation des indigènes de la campagne, il faut bien que ceux-ci,

s’ils ne peuvent se mouvoir eux-mêmes, conservent par devers eux

quelques animaux. Et ce besoin est particulièrement net lorsque le

faible rendement de la précédente récolte n’a pas permis la constitution

d’une provision de grains bien copieuse. Aussi, lorsque les troupeaux

descendus en plaine n’y rencontrent pas l’herbe suffisante, souvent on

les rappelle sur le sra au lieu de les expédier dans la Steppe. D’où des

catastrophes dans le genre de celle que nous avons mentionnée à propos

de l’hiver et le désastre est plus formidable lorsque les frimas se

manifestent assez tard.

En attendant que les indigènes se décident, à l’instar des Européens, à

parer à ces calamités par les précautions opportunes, les migrations du

bétail et notamment l’hivernage dans la Steppe demeureront une nécessité

inéluctable. On peut même dire qu’en l’état actuel des choses, il est

regrettable qu’elles ne soient pas plus développées.

2o =L’estivage=

L’hivernage est caractérisé dans le Haut-Tell par un mouvement interne

et externe qui chasse les troupeaux hors des sraouate et les incline

soit vers les cantons abrités qui se trouvent à proximité, soit vers la

Steppe limitrophe. Pour l’estivage, c’est le contraire : le bétail sorti

des plaines ou revenu de la Steppe monte sur les régions de sra et

maints animaux de la Steppe viennent pâturer dans le Haut-Tell ou le

traversent pour aller dans le Tell maritime. Enfin, quand l’année est

très sèche, beaucoup de troupeaux du Haut-Tell se hasardent eux aussi

vers le Nord et s’avancent soit de la partie non friguienne dans la

Friguia, soit éventuellement de la Friguia méridionale dans les régions

plus arrosées de la rive gauche de la Medjerda. Ainsi, sans parler des

exodes qui s’effectuent chez lui et des restitutions que lui fait la

Steppe, le Haut-Tell tantôt reçoit les apports ou bien fonctionne comme

zone de passage pour les contingents de celle-ci et tantôt fournit lui-

même des émigrants.

En été, beaucoup de propriétaires délaissent leurs maisons des régions

basses et chaudes pour les sraouate où ils se mettent au besoin sous la

tente. Ce phénomène se remarque surtout dans les régions les plus

riches ; il est, par exemple, commun autour de la plaine de Siliana.

Ceux qui villégiaturent de la sorte sur des reliefs plus élevés y

recherchent un air plus frais, une eau plus pure et des extrêmes de

température moins accentués. Moins sensible à ces avantages, le bétail

s’accommode de la chaleur plus intense et de l’eau moins limpide et

moins courante des plaines. Dans un pays comme le Haut-Tell où les

rivières et les sources sont relativement répandues, la grosse question

pour les animaux domestiques est celle de la nourriture.

En année normale, le pâturage en vert ne fait jamais complètement défaut

dans les fonds humides des merjas, aux abords des sources, des oueds et

dans les ravins des montagnes. Les orages d’été du Haut-Tell, plutôt

nuisibles aux travaux agricoles, ont un rôle des plus heureux pour la

végétation. Plus répétés et plus abondants sur les sraouate qu’en

plaine, ils font des hauts plateaux à culture l’endroit privilégié du

pâturage d’été. Quelques sraouate particulièrement bien exposés (Goraa,

Dyr du Kef, etc.), ont encore d’aventure des prés verts en plein août.

Quant aux plaines, les inondations des rivières les dotent en plus d’une

occasion d’herbes tendres et jeunes comme ce fut le cas au Sers en

juillet 1906, année il est vrai très humide. Enfin, en dehors de ses

arbustes qu’entame la dent des ovins et des chèvres, en dehors des

pousses nouvelles nées après les incendies, la forêt et la brousse

renferment un guich naturel. Hantées en hiver par le bétail parce

qu’elles sont moins froides et offrent une retraite meilleure que les

superficies environnantes, les étendues boisées ne sont donc pas moins

appréciées en été, quoique pour d’autres raisons. Cependant, c’est aux

terres cultivées que l’on doit le plus gros stock d’aliment sur pied.

Car les jachères fourmillent de graminées ou de légumineuses, tandis que

dans les champs moissonnés la section inférieure de la tige des céréales

constitue un adjuvant précieux. Ressources variées, réparties entre le

sra, la plaine et la forêt, et dont aucune portion du Haut-Tell n’est

entièrement privée à cause de l’équitable distribution de ces trois

genres de pays. En conséquence, les propriétaires de troupeaux se

bornent le plus souvent à les mener des merjas aux jachères voisines,

des chaumes aux clairières prochaines et réciproquement. Les éleveurs

prévoyants ont d’ailleurs soin, dès le mois de juin, de vendre celles de

leurs bêtes dont l’entretien leur paraît problématique d’après les

possibilités végétales que présente à ce moment le district. Grâce aux

conditions favorables que nous avons décrites, troupeaux et gens du

Haut-Tell estivent d’ordinaire chez eux ou à proximité de leurs stations

familières.

La réalisation de ce programme, déjà un peu malaisée dans la zone non

friguienne du Haut-Tell, se heurte dans la Steppe à des difficultés

inhérentes à la nature même de celle-ci : manque de sraouate, rareté des

forêts ou de la brousse, petite quantité des chaumes, faible dose de

pluies d’été, chaleur plus considérable, etc. Cependant, les Steppiens

s’efforcent de ne pas quitter leur région ou du moins ils tâchent de

gagner d’autres cantons de leur propre contrée, tels que le Bled-

Gamouda[430]. Entre Steppiens, en effet, on s’arrange toujours, car tous

sont habitués à paître leurs animaux dans les plaines ouvertes où la

marche du bétail n’est endiguée ou arrêtée par rien, et la solidarité

créée entre les pasteurs par la pénurie éventuelle de pâturage les rend

plus accueillants pour le cheptel d’autrui. Au contraire, le Steppien

qui s’est fourvoyé dans le Tell avec ses bêtes y étouffe entre des

champs à contours accusés, gêné qu’il est dans ses coutumes de libre

divagation par mille limitations de tout genre (obligation de permis de

voyage, amendes pour délit de pacage, envoi de spahis, procès-verbaux

des agents forestiers, etc.). Mesures indispensables dans un pays

cultivé et où la propriété est à la fois morcelée et assez

individualisée, mais qui semblent intolérables à l’homme de la Steppe.

Pourtant, il lui faut affronter les vexations ou l’impatience des

Telliens. Car, la plupart du temps, la Steppe ne nourrit plus en été

tous ses animaux domestiques. Lorsqu’un troupeau entier est contraint de

se déplacer, les membres de la famille qui en vit le suivent sans

exception avec tente et bagages. Lors des années sèches, il y a ainsi un

gros exode de bêtes et de gens, les besoins des unes commandant les

mouvements des autres. Situé en bordure de la Steppe montagneuse de

l’Ouest et du Centre, le Haut-Tell est visité le premier par les

émigrants de ces zones et, selon ses disponibilités en herbe et en

chaumes, il les absorbe tous ou bien il en repasse un certain nombre au

Tell maritime. Les Steppiens s’évertuent, il est vrai, à s’éloigner de

chez eux le moins qu’ils peuvent. Ils font halte dès que la chose leur

est loisible et même ils reviennent en arrière s’ils apprennent que des

pluies bienfaisantes tombées chez eux ont ranimé les herbages. Mais il

arrive aussi que beaucoup d’entre eux doivent se hasarder jusqu’en

Kroumirie ou jusque vers Béja et Mateur.

Ces estiveurs qui pénètrent de la sorte dans le Haut-Tell appartiennent

aux Ouled-Ouezzez des Fréchich, aux Majeur méridionaux, aux Zlass ainsi

qu’aux Hamama. Les Steppiens de l’Est, Souassi et Metellit, ou ceux du

Sud-Est ne fournissent qu’un appoint réduit, leurs contingents défilant

au levant du Haut-Tell et se dirigeant en général tout droit sur le Tell

Inférieur. Pas de routes de transhumance spéciales. Tous les chemins

assez larges et pas trop ardus sont bons à cet effet pourvu qu’ils

soient dotés d’eau de distance en distance et qu’ils possèdent quelque

végétation. Le mouvement est donc comparable à un ruissellement beaucoup

plus qu’à l’allure d’un réseau fluvial. Observons cependant que certains

itinéraires réunissent mieux que d’autres les conditions susceptibles

d’assurer une translation satisfaisante et, par suite, ce sont ceux-là

qui sont adoptés de préférence. Ils coïncident d’ailleurs avec les

routes ou les pistes les plus courues.

Le plus souvent, pour aller en Friguia, les Fréchich et les Majeur

empruntent les uns la plaine de Bermajna et le Fedj-et-Tamer, les autres

le couloir Djouf-Rohia-Sbiba. Les Zlass débouchent vers Mactar et le

Sers par la piste de la Kessera ou bien par le Foum-Zelga d’où tantôt

ils marchent sur Téboursouk par l’Aïn-Slimane du Massouge et tantôt ils

inclinent vers Testour par l’Oued-Siliana. Puis, de Testour, selon les

cas, les uns tournent à l’Est vers Medjez-el-Bab, tandis que d’autres

enfilent la route du Kef. Au Bargou, le col de la Drija aspire les

nomades qui tendent vers la région de Téboursouk par Aïn-Fourna, le

Djebel-el-Akhouate et le Krib. Enfin, à la limite du Haut-Tell, le Foum-

el-Kharrouba est foulé aux pieds d’émigrants qui, par la plaine du Fahs,

s’égaillent vers le Goubellat et Medjez-el-Bab.

Dans les très mauvaises années (au moins une par lustre), c’est un

véritable flot humain qui s’épanche sur le Haut-Tell. Par ces voies la

Steppe se déverse sur la région tellienne contiguë. Sans parler de

districts plus reculés, que de fois, en été, le Sud des caïdats des

Fréchich et des Majeur et la région Ouest des Zlass se sont trouvés si

démunis de population que toute la vie administrative, judiciaire ou

économique était suspendue plusieurs semaines durant, tout le monde

étant absent, cheikhs, notaires, amines, etc. Les marchés ne se tenaient

plus. Le recouvrement des impôts était ajourné. En revanche, le Tell

devient pléthorique. En 1895, dès le mois de mai, on comptait 3.000 de

ces immigrants temporaires dans le seul Contrôle de Mactar, dont les

habitants étaient de cette manière accrus du douzième. A l’occasion, les

estiveurs atteignent même en quelques cantons un chiffre supérieur à

celui de la population locale. L’irruption dans le Tell d’un nombre

aussi considérable de personnes, leur permanence ou leur circulation, si

transitoire soient-elles, ne sont pas sans troubler l’existence normale

des gens du pays. Ceux-ci tirent profit de leurs hôtes auxquels ils

louent des pâturages à raison d’environ un sou par tête de bétail et par

mois. Mais ils articulent contre eux de multiples griefs, car les

transfuges de la contrée voisine, talonnés par la misère, ne sont pas

toujours d’une délicatesse excessive à l’égard du bien d’autrui.

Déprédations et chapardages augmentent sensiblement quand les nomades

sont là et nous n’insisterons pas sur les pacages abusifs, les vols, les

rixes, etc. Au surplus, ce sont là incidents inévitables dans les

régions où se répandent des vagues soudaines et périodiques d’immigrants

(dans le Nord de la France lors de la cueillette du houblon, etc.).

Les Telliens eux-mêmes ne sont d’ailleurs pas exempts d’exodes de cette

nature. Si les Ouargha et les habitants des sraouate de Téboursouk n’ont

guère à les craindre, car, à défaut d’herbe, chez eux ne manque jamais

la paille, les autres populations de la Friguia méridionale sont moins

certaines de toujours y échapper et celles de la zone non friguienne du

Haut-Tell n’ignorent pas qu’un pareil sort leur échoit de temps en

temps. Pour nous attacher à cet égard à un exemple concret, examinons

comment s’est déroulée dans le Haut-Tell et sur sa lisière la

transhumance de 1905. Par ce moyen, nous préciserons quelques-unes de

nos indications précédentes puisque nous toucherons du doigt à quelles

dates extrêmes se notent certains mouvements d’hivernage ou d’estivage

et quelles fluctuations ils subissent. Constatations qui affirmeront

combien ces migrations de bêtes et de gens sont dans l’étroite

dépendance du climat.

La campagne agricole 1904-1905, après avoir débuté par des pluies

suffisantes pour les emblavements, se heurta à un hiver froid, mais très

sec. A Mactar, alors que la période septembre-décembre offrait 133mm de

pluie en 25 jours, du 1er janvier au 29 avril on enregistrait à peine la

moitié de ce total, soit 67mm en 10 jours, tandis que le djebeli,

soufflant avec ténacité au Sud de Téboursouk et du Kef, était cause

d’une température fort basse (voir notre chapitre V). En relation avec

ces extrêmes qui endommagent mainte plantation de cactus, les

précipitations atmosphériques ont lieu quasi exclusivement sous forme de

neige (9 jours de neige contre 1 jour de pluie). L’herbe est en bien des

endroits gelée ou compromise. Dans quelques cantons non friguiens

(Hababsa, etc.), les céréales tard semées ne lèvent pas.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 34 / 45 段