Etant donné le peu d’empressement des indigènes du Haut-Tell à adopter

des méthodes de culture plus scientifiques et la nature intrinsèque de

la non-Friguia, il apparaît que le progrès agricole de la région et

surtout de sa moitié méridionale doit être poursuivi plus peut-être par

l’élevage que par les céréales. Il est en somme logique que les

perfectionnements s’attachent à cadrer avec l’allure générale de

l’exploitation d’un pays, lorsque celle-ci est solidement basée sur le

régime pluvial et les aptitudes des habitants, et il semble plus aisé de

modifier les pratiques de ceux-ci en ce qui concerne le bétail qu’en ce

qui regarde les céréales. D’ailleurs, le dogme de la supériorité des

céréales sur l’élevage et du cultivateur sur le pasteur commence à

enregistrer des hérétiques depuis que le prix de la viande s’est élevé

en Europe et en Tunisie dans des proportions énormes. Dès 1906, nous

écrivions à propos de la Steppe des Fréchich et des Majeur[418] que le

mouton n’avait à être sacrifié ni aux céréales, ni à l’olivier et qu’il

présentait pour l’économie de la contrée autant d’intérêt qu’eux.

Augustin Bernard s’est prononcé dans le même sens à plusieurs

reprises[419]. En France, des hommes politiques comme le sénateur Baudin

ont attiré l’attention sur l’opportunité de conférer à la production

animale le rang qu’elle mérite. En Italie, dans un livre récent, le Chef

du Service de Statistique agraire au Ministère de l’Agriculture a osé

dire[420] que la Péninsule ensemençait trop d’hectares et qu’il serait

plus adéquat aux qualités du sol d’en diminuer le chiffre au profit de

l’élevage[421]. Sans compter qu’une des manières d’accroître le

rendement des céréales dans le Haut-Tell réside dans les fumures

appropriées et que celles-ci ne seront guère possibles à peu de frais

pour les indigènes que par l’entretien d’un troupeau nombreux.

Les défauts des éleveurs indigènes sont connus. Leur bétail vit sans

frais, mange ce qui s’offre à lui, couche où il peut. Ni provisions, ni

abris. Est-on dans une période douce comme température et riche en

herbe, le cheptel se multiplie et nul ne songe à réaliser en argent ce

qui excède la capacité normale du pâturage habituel. Aussi, vienne la

froidure, la neige ou la sécheresse, ces collectionneurs imprévoyants

subissent les pertes formidables que nous avons citées à propos de

l’hiver. Or, la plupart de ces dégâts sont parfaitement évitables. En

premier lieu, les animaux ont besoin sur les sraouate de hangars pour

les soustraire aux frimas. L’Etat interviendrait ici avec beaucoup

d’efficacité en laissant couper gratis des perches dans les taillis

voisins, en attribuant des primes et en déployant tous les moyens de

persuasion. Contre la disette, sur les sraouate et dans les merjas des

plaines, il ne serait pas trop difficile aux propriétaires dûment stylés

de réunir une quantité assez considérable de fourrage. En non-Friguia,

il faudrait principalement propager le cactus dans les parties basses,

notamment la variété sans épines, abondante à El-Ala dans la Steppe

limitrophe. Enfin, dans sa défense de la forêt, le Gouvernement, comme

nous l’avons suggéré au chapitre VII, agira sagement en se bornant

strictement à la protection indispensable et en s’abstenant de tout ce

qui entraverait l’élevage, car celui-ci importe à la prospérité de la

contrée au moins autant que l’intégrité des boisements.

Il est véritablement regrettable pour les indigènes que leur religion

prohibe le cochon qui réussirait à merveille dans toute la zone du

chêne-vert. Sur les sraouate de la Friguia, c’est l’élevage des bovins

qui devra être favorisé. En plaine et en non-Friguia, c’est celui des

moutons. On y encouragera le développement de la brebis à queue fine.

Notons à ce propos que le progrès ne doit pas consister à enfler

démesurément l’effectif du troupeau pour obtenir de grasses

statistiques. Il y a, au contraire, avantage à borner annuellement le

stock fixe à un chiffre de têtes servant de fonds de roulement et dont

la nourriture puisse à peu près toujours être assurée par les ressources

disponibles en pâturage ou en fourrage. Quant au surplus, il devra être

vendu et non collectionné à grands risques, comme aujourd’hui. De cette

façon, on s’affranchira des dîmes désastreuses payées au climat et on

livrera au commerce le plus de viande possible. Cette organisation de

l’élevage rationnellement conçue et vers laquelle il sied d’incliner les

indigènes les mettra à même de tirer de leur cheptel le maximum de

bénéfice. Elle atténuera la transhumance et éliminera ainsi quelques-

unes des mauvaises conséquences de celle-ci.

* * * * *

[Note 381 : Faute de recensement proprement dit, ce n’est qu’à travers

les rôles de la mejba, impôt de capitation frappant tous les mâles de 17

à 60 ans, que nous pouvons atteindre le chiffre réel de la population.

Chez les Italiens et Maltais de Tunisie, gens démographiquement assez

comparables aux Arabes, les personnes âgées de 20 à 60 ans donnent 51 %

de l’ensemble. (_Bull. Direct. Agric. et Com._, 1907, p. 215.) Il

suffira donc de multiplier par quatre le chiffre des mejbas pour obtenir

avec une approximation suffisante celui de toute la population

tunisienne indigène. Vu ce qui précède, le nombre atteint de cette

manière sera plutôt au-dessus qu’au-dessous de la réalité. Les

évaluations de la Statistique officielle insérée dans le _Rapport au

Président de la République_ pour 1910, p. 25, sont donc excessives

surtout pour le Kef, Téboursouk et Tajérouine.]

[Note 382 : Il nous a été impossible d’étudier cette répartition par

cheikhats, quelques-uns de ceux-ci étant encore ethniques et les autres

n’ayant leurs limites marquées sur aucune carte.]

[Note 383 : Cheikhats de Sra, Mellala, Ferchane, Djeradou et Sakiet.]

[Note 384 : Cheikhats de Gafour Est et Ouest.]

[Note 385 : Cheikhat des Ouled-Ayar-Dahara (Bèz, El-Harat, Maamria,

Ouled-Salah, Ouled-Saïd, Ouled-Khezem, Ouled-Hamed-ben-Ali) et cheikhat

des Sayar.]

[Note 386 : Cheikhats de Zouarine, Ksour, Sidi-Barkat, Benoua, Koudiat-

Chaïr, Aïn-Ksiba.]

[Note 387 : Cheikhats de Oued-Ramel, Guern-El-Alfaïa, Tajérouine, Sidi-

Abdelbasset, Sidi-Mtir.]

[Note 388 : Cheikhats de Slata, Felta, Mzita, Kalaat-Senane, Ajerda.]

[Note 389 : Rappelons qu’à l’époque romaine cette région était

précisément occupée par de grands _saltus_ impériaux.]

[Note 390 : _Mechra El Melki_, p. 228-229 et 272.]

[Note 391 : Notons que les étendues rocheuses et les forêts restaient au

Gouvernement comme étant des terres mortes non susceptibles

d’appropiation.]

[Note 392 : Voir le chapitre IV de la monographie que nous avons publiée

sous ce titre en 1906. Ledit chapitre est en date la première étude

relative à l’évolution du régime foncier chez les tribus tunisiennes.]

[Note 393 : Nous avons emprunté ce tableau à MALET : _Rapp. sur

l’extension de la culture du tabac en Tunisie_. (_Bull. Direct. Agric.

et Comm._, no du 15 oct. 1898, p. 74.)]

[Note 394 : Voir l’étude précitée de MALET (_ibidem_).]

[Note 395 : SALLUSTE : _De bello Jug._, 57. Au XVIIIe siècle,

DESFONTAINES dira de même (_Op. cit._, p. 79), que les environs du Kef,

fertiles et bien cultivés, sont la partie la plus féconde de la

Régence.]

[Note 396 : Le verbe _badara_ signifie « faire diligence ». _Bedri_

répond à nos adjectifs « précoce, hâtif ». L’année _ajmi_ est en retard

de 13 jours sur la nôtre.]

[Note 397 : En arabe régulier, _méchia_ signifie « bétail », d’où est

issu le sens d’attelage de deux bœufs, puis celui de surface qu’une

charrue suffit à labourer pendant la campagne agricole. C’est en somme

exactement le _manoir_ du Moyen-Age. On estime en général que la méchia

vaut une dizaine d’hectares, mais ce chiffre, faible pour les pays à sol

léger, n’est plus sur les sraouate que de sept à huit hectares.]

[Note 398 : Voir à cet égard MINANGOIN : _La culture des céréales en

Tunisie_. (_Bull. Direct. Agric. et Comm._, 1908, p. 81 et suiv.)]

[Note 399 : Les 100 litres de blé pèsent en moyenne 80 kilos et les 100

litres d’orge 60 kilos.]

[Note 400 : Voir au _Journ. Off. Tun._ la liste annexée à l’arrêté du

Directeur des Finances du 4 février 1911 donnant à propos de l’achour

des céréales l’équivalence en hectares des quantités moyennes de

semences par région.]

[Note 401 : Ce tableau offre le chiffre total des ensemencements en

hectares, la méchia ayant été considérée égale à 10 hectares. Mais

chaque céréale n’y a que le chiffre d’hectares où la récolte a été assez

réussie pour payer l’impôt achour. Parmi les hectares exonérés, il y a

d’ordinaire plus d’hectares de blé que d’hectares d’orge. La proportion

des emblavures en blé est donc plus forte que celle qui résulte de la

comparaison des hectares taxés.]

[Note 402 : Sauf les cheïkhats du Kef, comptés avec les plaines

centrales.]

[Note 403 : Dans le caïdat de Téboursouk on cultive chaque année à peu

près le quart des terres labourables.]

[Note 404 : L’arrêté du 29 mars 1912 sur l’impôt achour donne comme

montant d’une récolte moyenne 6 hectolitres à l’hectare, c’est-à-dire

480 kilos de blé et 360 kilos d’orge.]

[Note 405 : BRUNHES, dans son livre sur l’Irrigation, ne parle guère, en

ce qui concerne la Tunisie, que des oasis.]

[Note 406 : Voir les deux décrets en date du 13 avril 1901 au _Journ.

Off. Tun._ du 20 avril. Le Syndicat de Sbiba compte 220 participants.]

[Note 407 : CASTEL : _Tébessa_, II, p. 158.]

[Note 408 : PLAYFAIR (_Op. cit._, p. 193), arrivant à Rohia après avoir

passé par Kairouan, Djilma, Sbeïtla, Sbiba, s’émerveille de voir un pays

vert coupé de nombreuses rigoles succéder aux plaines brûlantes. C’est

là, dit-il, « l’entrée de la fertile et arrosée région du Tell ».]

[Note 409 : Un olivier moyen rend 7 litres.]

[Note 410 : Pour plus de détails à ce sujet, lire notre étude sur les

_Règlements d’irrigation dans le Haut-Tell_.]

[Note 411 : Décret du 25 déc. 1907. (Cf. _Journ. Off. Tun._ du 28).]

[Note 412 : Au début de l’occupation, le caïd de la Kessera, El Borni,

avait une roue à aubes horizontales qui tournait hydrauliquement et

fonctionnait comme moulin à huile. Après sa mort, cet instrument trop

perfectionné fut abandonné.]

[Note 413 : Cette industrie y est déjà signalée en 1829 par DE

FILIPPINI, _Op. cit._, passim.]

[Note 414 : PLANTET, _Op. cit._, II, p. 433.]

[Note 415 : Le chiffre entre parenthèses est la date de création de la

station.]

[Note 416 : A propos de l’élevage, lire quelques pages de SANSON : _La

production animale en Tunisie_. (_Bull. Direct. Agric. et Comm._, 1898,

p. 14-34.)]

[Note 417 : Vers 1890, celle-ci n’existait, çà et là, qu’à l’état

sporadique. On notait un millier de têtes chez les Ouled-Aoun d’où ce

mouton a disparu depuis et divers troupeaux chez les Majeur, où cette

introduction était due à un cheikh qui avait vécu longtemps en Algérie.

BOURDE : _Rapport à M. Rouvier, Résident Général de France, sur

l’élevage du mouton en Tunisie_, Tunis, 1895, p. 19-20. Voir aussi notre

_Steppe Tunisienne chez les Fréchich et les Majeur_, chap. VI.]

[Note 418 : _Op. cit._, chap. VI.]

[Note 419 : Par exemple dans son livre en collaboration avec LACROIX sur

_L’Evolution du nomadisme en Algérie_, Alger-Paris, 1906, et dans son

étude sur _le Dry-Farming_, p. 428.]

[Note 420 : VALENTI : _L’Italia agricola dal 1861 al 1911_. Publication

de _l’Académie des Lincei_ pour le cinquantenaire de la constitution du

royaume d’Italie, 1911.]

[Note 421 : L’économiste EINAUDI : _Progresso agrario ed agro romano_.

(_Corriere della Sera_, no du 27 août 1911), commentant cet avis

remarquait, à propos de la campagne de Rome, que celle-ci, avec les 60 %

laissés au pacage, contre 29 % aux céréales, était dans une situation

absolument harmonique avec les qualités du canton.]

CHAPITRE ONZIÈME

=Les mouvements de la population indigène=

* * * * *

La question de la transhumance que nous venons d’effleurer en traitant

de l’élevage nous incite à examiner dans leur ensemble les migrations

occasionnelles ou périodiques des groupes humains[422].

I

LA RÉCOLTE DES FRUITS DU SOL

* * * * *

1o =La moisson=

Les caravanes commerciales appartiennent au passé[423]. D’autre part, il

suffit de mentionner la cueillette des olives ou bien l’écorçage des

pins et des génévriers qui chaque année conduit les Ouled-Mehelhel des

Ouled-Ayar dans les forêts des Fréchich pour y fabriquer du goudron.

Observons, en revanche, ce qui a lieu lors de la moisson ou de la

cueillette des figues de Barbarie.

Du 15 mai à la mi-août, les champs sont remplis de bandes de

travailleurs et de travailleuses. A cheval sur les derrières ou sur les

flancs des équipes, le maître les gourmande ou les encourage de la voix

et du geste et les pièces de céréales s’amoindrissent au fil des

faucilles. Par dessus une chemise de toile, les hommes portent sur la

poitrine et sur le ventre un grand tablier de cuir roux (_metnine_). Des

gantelets de même nature arment le poignet et l’avant-bras. Des

_djeraïd_[424] et des _gourgs_ identiques à ceux en usage contre le

froid garantissent les jambes et les pieds contre les piqûres des épis

barbelés. Les femmes sont protégées simplement par l’épaisseur et

l’ampleur de leur robe flottante.

Ces opérations, en amenant propriétaires et khammès parfois assez loin

de leurs habitations ou de leurs campements, les obligent à s’installer

sous la tente à proximité du point où se déroule leur action

journalière. Les villageois de Zeriba ont leurs cultures dans la plaine

de Sidi-Naoui à deux, trois ou quatre kilomètres de leur décherat.

Beaucoup étant sans montures, perdraient énormément de temps s’il leur

fallait chaque soir regagner leur montagne. Aussi, tandis qu’une moitié

des femmes, les jeunes enfants et les vieillards gardent les maisons de

pierre de Zeriba, le reste de cette population dresse aux abords de

l’Oued-Lakhmès, non loin de la source de Ras-el-Ma, un Zeriba de poil et

de bois, considérable, inattendu, éphémère.

Dans le Haut-Tell, la main-d’œuvre locale est en général inférieure à ce

qu’il faudrait, et l’on doit, par conséquent, recourir à des bras

mercenaires. D’autre part, les habitants de la Steppe, toujours plus ou

moins démunis de céréales, se félicitent de pouvoir chercher dans le

Tell un supplément appréciable ou même les ressources indispensables à

leur vie et à celle de leurs familles. Dès que le printemps expire, de

nombreuses compagnies d’indigènes de la Steppe ou de la non-Friguia se

dirigent vers la Friguia pour s’y proposer aux agriculteurs. Beaucoup ne

s’en vont qu’après avoir récolté chez eux leurs propres champs, ce qui,

vu la faible quantité des emblavures et la maturité plus précoce, ne les

empêche pas de participer aux moissons plus tardives du Nord. Ces

immigrants temporaires qui représentent en Tunisie les « _camberlots_ »

ou les « _aoûterons_ » de France se trouvent ainsi passer l’été dans le

Tell où ils sont désignés sous le nom de _saiafa_ « estiveurs ».

Les déplacements des saiafa ne sont soumis à aucune règle fixe. Les

journaliers en quête d’embauchage se rendent dans les cantons que la

rumeur publique leur annonce comme les plus propices. Dans une certaine

mesure, ils obéissent à l’attirance du voisinage. Les Ouled-Ouezzez

(Fréchich du Sud) s’acheminent vers les Fréchich du Nord (Ouled-Naji et

Ouled-Ali) d’où ils débordent sur la région de Tajérouine et du Kef.

Chez les Ouartane, ce sont des Majeur qui fournissent la main-d’œuvre.

Aux Ouled-Ayar et Ouled-Aoun, on reçoit aussi des Fréchich et des

Majeur, mais surtout des Zlass qui descendent de là sur la zone des

plaines centrales du Haut-Tell et sur Téboursouk. Quant aux Hamama, on

les rencontre un peu partout.

La frontière artificielle qui divise la Tunisie de l’Algérie n’arrête

pas les moissonneurs[425]. Les céréales des environs de Tébessa tombent

souvent sous le fer de faucilles fréchiches ; chez les Beni-Khiar

travaillent des Ouled-Bou-Rhanem. Réciproquement, pas mal d’algériens

s’emploient chez les Ouargha et autour du Kef. Mais il n’y a rien là

d’absolu. Journaliers ou fractions de tribu ne fréquentent pas toujours

un endroit identique. Tout dépend des occasions. Il peut même arriver

que certains groupements accoutumés à accueillir des saiafa soient

contraints par une très mauvaise année d’aller eux-mêmes dans une région

plus fortunée. Les cultivateurs des plaines de la Friguia ne sont pas

entièrement exempts de semblables vicissitudes. Quand dans un champ sa

besogne est achevée, la horde des moissonneurs plie bagage, s’avançant

progressivement du Sud vers le Nord en suivant la venue à terme des

céréales, plus reculée en moyenne à mesure qu’on approche de la

Medjerda. Mais, à cause de la différence qui court à cet égard, entre

l’orge et le blé, et entre les plaines et les sraouate, maints saiafa

hantent à peu près tout l’été les mêmes parages.

Les saiafa ne se chargent dans leurs pérégrinations que du strict

nécessaire. Les bambins, les jeunes femmes demeurent dans le pays

d’origine. Ces aoûterons campent sous des abris minuscules, tentes

constituées de morceaux de sacs cousus, de vieux flidjs hors d’usage, ou

d’un assemblage de toiles et de tissus divers. D’aucunes résultent de

couvertures jetées sur des piquets. Variées de couleur et d’allure,

brunes, rougeâtres ou bariolées, aplaties ou pointues, ces chambres de

hasard allongent au ras du sol les lignes gaies et un peu comiques de

douars enfantins, petits coquinvilles d’étoffe qu’au premier coup d’œil

on distingue des douars du pays.

Les saiafa sont dits également _hatthaia_[426] ou bien encore _achchara_

(décenniers) parce que leur salaire atteint le dixième de ce qu’ils ont

coupé. Proportion purement théorique d’ailleurs. On leur accorde par

exemple un dixième pour l’orge et un quinzième pour le blé, taux

susceptible de s’abaisser l’un jusqu’au quinzième ou au vingtième,

l’autre parfois jusqu’au vingt-cinquième, voire au trentième. En 1906,

dans le Roba-Ouled-Yahia, on a donné pour l’orge la seizième gerbe et

pour le blé la trente et unième. La rémunération est modifiée en somme

en raison de l’offre et de la demande et aussi de l’abondance de la

récolte qui a pour corollaire un avilissement du loyer d’ouvrage. Si les

épis sont touffus, un adulte vigoureux dans une journée de dix heures

ramasse 150 bottes dont 7 à 15 (orge) ou 5 à 10 (blé) deviennent sa

propriété. Si l’on calcule que quatre bottes d’orge et cinq de blé

produisent respectivement une guelba ou double décalitre et si l’on

réfléchit que la guelba d’orge nouvelle se vend en moyenne un franc et

la guelba de blé 2 fr. 25 ou 2 fr. 50, on verra que le paiement en

nature peut valoir aux travailleurs un gain minimum de 1 fr. 75 ou de 2

fr. 75 et un gain maximum de 2 fr. 75 ou de 4 fr. 50 par jour, selon

qu’il s’agit d’orge ou bien de blé. Les quelques propriétaires qui

pratiquent la compensation en argent, ce qui est d’ordinaire le cas des

colons, versent autour du Kef à leurs mercenaires des gages journaliers

de 1 fr. 60 à 1 fr. 80, qui fléchissent un peu au-dessous de ce chiffre

dans la région de Tajérouine et lui sont, au contraire, légèrement

supérieurs aux environs de Téboursouk.

L’effectif des saiafa occupés dans ces contrées est des plus

inconstants. La disette règne-t-elle dans la Steppe, les populations de

cette zone se ruent vers le Tell et, aiguillonnées par le dénument,

elles forcent parfois la main au maître jusqu’à trancher malgré lui les

tiges dans ses champs. Heureux encore celui-ci quand des bandes

faméliques n’abattent pas les javelles à son insu et à son détriment.

Inversement, lorsque l’année est excellente ou simplement bonne dans les

districts à saiafa, ceux-ci absorbés chez eux n’ont pas le loisir ou la

volonté d’émigrer vers le Tell assez tôt, ni en quantité suffisante.

C’est ce qu’on a vérifié en 1903 où les moissonneurs n’ont paru qu’à

l’expiration de juin dans les pays du Kef et de Téboursouk, avec quel

retard pour l’emmagasinement du grain : aux premières pluies de novembre

tout n’était pas encore dépiqué[427]. Observons enfin que certains

saiafa ne restent pas dans le Tell durant toute la campagne d’été, mais

rentrent chez eux, soit lorsqu’ils estiment qu’ils sont assez pourvus,

soit pour fuir l’insalubrité que les steppiens attribuent aux terres

assez arrosées du Haut-Tell, soit pour la cueillette des figues de

Barbarie.

2o =La cueillette des figues de Barbarie=

A cause des froidures hivernales, les peuplements de cactus (_hendi_) ne

sont pas communs dans le Haut-Tell. Sur les sraouate ils sont incapables

de subsister et négatifs ont été les essais tentés à Mactar à l’effet

d’enclore d’_opuntia_ le cimetière européen. Ce végétal ne peut vivre

dans la zone élevée du Haut-Tell qu’à condition d’avoir une exposition

appropriée, face au Sud (Téboursouk, Dougga, la Kessera) vers une plaine

assez chaude, ou encore d’être dans une gorge ou une vallée abritées du

_djebeli_ (Ousafa, Djouf de Mided). Les cantons les plus propices pour

lui sont le Bled-Zelfane, la région des Charen, le Berbérou et le Bled-

Remil près de la plaine de Bou-Arada (voir carte no 12) où il trouve le

sol de sable qu’il affectionne. La plantation du Remil, la plus

considérable que possède d’un seul tenant le Haut-Tell, couvre, avons-

nous dit, 270 hectares. Mais ni cette masse d’_opuntia_, ni les cactus

de la Foussana, ni ceux du Berbérou, annonciateurs des étendues de même

nature du pays Zlass, ne sont grand chose en comparaison de la

superficie totale de la contrée que nous étudions. Au surplus, même dans

les endroits les plus favorables, les hivers rigoureux déciment

terriblement les peuplements à Zeriba, à la Kessera, à Mided, au

Zelfane. Vers 1830, les frimas détruisirent une petit forêt de hendis

encombrant les ruines de Kasserine[428]. Ce n’est que dans la Steppe, et

notamment chez les Zlass et les Majeur du Sud, que l’opuntia devient un

des éléments caractéristiques de la végétation, au Bled-el-Ala, chez les

Ouled-Idir, au Djebel-el-Abeid et vers Sbeïtla. Ainsi, d’une part, le

cactus est loin d’être très répandu dans le Haut-Tell et, d’autre part,

la Steppe voisine en montre à proximité des surfaces remarquables.

On sait quel rôle joue le hendi dans la vie des indigènes. En automne,

pendant deux mois, un certain nombre d’entre eux se nourrissent quasi

exclusivement de ses fruits, ce qui épargne leur stock de blé. Les

premières figues de Barbarie mûrissent dans le Haut-Tell vers la fin

août et il y en a jusqu’au déclin d’octobre. Quelques espèces sont

particulièrement estimées. Chez les Ouled-Rhilane (Bled-Zelfane) il en

existe une dont la chair n’a que très peu de pépins et dont la peau fine

s’ôte assez aisément. Les Majeur la vantent et la disent préférable aux

meilleures espèces du pays Zlass. Les raquettes jûteuses de l’_opuntia_

ne sont pas moins secourables pour le bétail, quoiqu’il n’y ait pas ici

de cactus inerme. Mais les chameaux mangent les feuilles à même la

plante, sans s’inquiéter des épines, et quelquefois les bœufs font de

même. Cependant, avant de livrer les raquettes aux bovins ou aux ovins,

les femmes les débarrassent de leurs piquants. Aux époques de

sécheresse, les cactus sont pour les bestiaux soit un précieux adjuvant,

soit même l’alimentation unique. D’ailleurs, pas mal d’herbe égaie

toujours les fourrés d’_opuntia_.

Parmi les populations du Haut-Tell, les unes ont chez elles assez de

ressources agricoles et de pâturage pour ne pas avoir besoin de recourir

aux hendis. C’est le cas de mainte fraction des sraouate de la Friguia.

D’autres se contentent des cactus dont elles sont nanties (Charen,

Zeghalma, Ouled-Bou-Rhanem, Ouled-Naji, gens de la vallée de l’Ousafa,

du Serdj, du Bargou). Quelques tribus évoluent d’un secteur à l’autre du

canton qu’elles occupent. Les Hababsa quittent leur plateau pour la

vallée de l’Oued-el-Hathob. Les Ouartane descendus de leur sra

s’assemblent au Koudiat-Chaïr. Les Guemata des Fréchich vont à l’Oued-

Guergour. D’autres peuplades enfin, démunies du précieux végétal, se

résolvent après l’été à un voyage annuel pour aller, selon l’expression

arabe « automner dans les cactus » (_ikharfou fi el hendi_). Les uns ne

sortent pas du Haut-Tell. C’est ainsi que pas mal de Fréchich et de

Majeur se réunissent autour des cactus du Zelfane et de la Foussana. Les

opuntias de Kalaat-Djerda sont fréquentés non seulement par les Zeghalma

dont ils hérissent ce coin de territoire, mais encore par les Haouafedh

(Ouled-Ali des Fréchich) dont 8 à 900 âmes se concentrent là après

l’été. Mais c’est naturellement vers les vastes plantations de la Steppe

limitrophe que se dirige la foule des telliens. Les fractions émigrantes

des Ouled-Ayar et des Ouled-Aoun se rendent presque toujours à El-Ala,

ainsi que les gens du Sers. Fréchich et Majeur s’amassent au pied

oriental du Djebel-Semama, à Sbeïtla ou vers le Djebel-el-Abeid.

Quelques-uns se hasardent jusqu’à Gamouda. A Sbeïtla, on rencontre ainsi

en septembre dans les champs d’opuntia jusqu’à 1.000 personnes. Il y a

encore plus d’étrangers à El-Ala.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 33 / 45 段