séguias, celle des Haouachem et celle des Sbitate des Smatha. Jusqu’à
ces dernières années, elle était, au sein de chaque fraction, répartie
non par hectare ou par jardin, mais par tente. Chaque feu, chaque père
de famille profitait d’une oujba. C’était là un souvenir d’un ancien
état de choses où la terre et l’eau étaient collectives. Mais, avec
l’accroissement de la population, le nombre des oujbas se multiplia au
détriment des besoins réels. Depuis 1890, Sbiba ayant vu se construire
deux douzaines de maisons près des ruines de l’antique _Sufes_ et des
vergers ayant été créés, il fut indispensable de préférer un statut
appuyé sur la superficie. A partir de septembre 1905, chaque méchia eut
droit à une demi-oujba, les surfaces en jardins ayant l’exposant deux.
Pour les petites parcelles, on adopta le _gadous_ (durée de cinq
minutes) comme au Djerid. La révolution d’arrosage (_dèla_) est à Sbiba
de 48 jours.
L’irrigation, qu’elle s’applique à des céréales, des vergers ou des
oliviers, a certaines conséquences d’ordre général. La plus frappante
pour l’homme est le paludisme. Les oueds et les séguias laissent,
lorsqu’ils tarissent, traîner çà et là des flaques qui constituent des
conditions propices au pullulement de l’_Anopheles Claviger_, le
redoutable moustique porteur de la malaria. Le paludisme se manifeste
parfois dès juillet pour ne cesser qu’au commencement de novembre. Il
est plus précoce en plaine parce que les rivières y suspendent leur
courant plus vite qu’en montagne. Dans le Haut-Tell, Sbiba, Rohia,
l’Oued-Thibar, Haïdra ont à ce sujet une renommée fâcheuse. Mais la
malaria n’épargne pas les hauteurs. Au Kef elle n’est pas inconnue. A la
Kessera, malgré une altitude de 1.025m, on déplore de temps en temps à
l’automne des épidémies.
A un point de vue entièrement différent, il sied de signaler combien
l’irrigation influe sur la bonne tenue du réseau hydrographique surtout
en plaine. A Rohia, par exemple, il existe un enchevêtrement
inextricable de ravineaux et de séguias actives ou mortes. Jusque vers
1908 la séguia de l’Oued-Sguiffa franchissait l’Oued-Babbouche pour
charrier l’eau au delà de celui-ci. D’autre part, les gouttières vides
se colmatent. Les canaux établis de main d’homme attaqués par l’érosion
finissent par perdre leur profil plus ou moins rectiligne. Des
sinuosités s’y dessinent comme dans les ruisseaux naturels. Il devient
dès lors impossible de savoir où passait exactement l’oued primitif. A
Rohia, personne ne peut montrer quel est le véritable lit de l’Oued-
Babbouche et selon ses intérêts chaque propriétaire affuble de ce titre
telle ou telle rainure à sa fantaisie. En saignant les rivières,
l’irrigation accentue l’indigence de l’écoulement fluvial et contribue
puissamment à sa discontinuité. Mais une forte portion de l’eau ainsi
épanchée s’infiltre dans le sol et attend que l’homme aille la quérir
par des puits peu profonds (Zouarine, Sers) ou bien elle fuse en aval en
sources (Aïn-Saboun de la plaine de Sbiba, etc.). De cette manière, est
doublement facilitée l’édification de maisons isolées et la plantation
de jardins.
Les cantons à chrabate sont des régions riches. Les habitants des
montagnes qui les dominent ont toujours tendu à y prolonger leur action
d’autant plus qu’ils étaient en amont les maîtres de l’eau. Les Ouled-
Ayar s’avancent ainsi dans le Sers presque aussi loin que les arrosages
pratiqués au moyen des eaux de leur Hamadat. D’un autre côté, en tout
pays, qui dit irrigations dit collisions. Plus d’une de ces zones
fertilisées a été jadis un _Bled-El-Baroud_ (Pays de la Poudre) âprement
disputé entre tribus voisines. Ce fut le cas de Rohia réclamée par les
Majeur et les Ouled-Ayar-Guebala. Il y a un siècle, le Bey mit d’accord
les antagonistes en confisquant l’objet du litige. Il ne lui déplaisait
pas d’ailleurs de s’assurer la possession des henchirs de ce genre. A
Kasserine, à El-Alem au Nord de Kairouan, comme à Rohia, l’irrigabilité
de la terre entraîna sa domanialité.
III
L’INDUSTRIE ET L’ÉLEVAGE
* * * * *
1o =L’industrie=
Dans le Haut-Tell, l’industrie est encore dans la phase exclusivement
familiale. Nous avons vu au chapitre VII comment on utilisait les arbres
ou plantes des forêts. L’huile est extraite par des méthodes très
inférieures qui ne consentent pas tout le rendement désirable. Dans les
décherats à oliviers, on recense en Friguia deux presses à huile à
vapeur (Téboursouk) et une vingtaine de presses à traction animale
contre sept en non-Friguia[412]. Quant aux moulins à farine, on en
trouve trois avec moteur à pétrole au Kef et autant à Téboursouk et à
Ebba-Ksour contre un à Tajérouine. Les moulins à traction animale sont à
peine plus nombreux : une trentaine dans les villages de la Friguia
contre trois en non-Friguia (Thala). Les presses ou moulins actionnés
par la vapeur sont entre les mains d’Européens. Sauf les exceptions
précitées, la mouture du blé se fait avec des meules à main au sein de
chaque famille.
La tonte des brebis est exécutée par les hommes. Les femmes lavent
ensuite la laine avec du _zebs_ (plâtre) pour la désuinter, elles la
cardent, la filent et tissent les burnous que leurs maris cousent
ensuite. Elles confectionnent également des houlis, des couvertures, des
tapis. Le tapis de haute laine (_qtif_) sort des mains des hommes, mais,
sauf chez les Fréchich, il n’est pas très en honneur dans le Haut-Tell
où il est remplacé par les nattes d’alfa. Avant 1881, on faisait chez
les Drid et spécialement chez les Ouled-Djouine de fort beaux tapis.
Avec les poils des chameaux on fabrique des sacs appelés _gherara_ où
l’on ensache les céréales. Avec la laine mêlée de poils de chèvre, on
façonne les longues bandes nommées _flidj_, dont la réunion constitue la
tente. Le paysan s’arrange en somme pour se suffire à lui-même. Ses
acquisitions se limitent à des chaussons (_bolras_), des chemises de
toile, des turbans ou chéchias, des étoffes bleues (_melhafa_) pour
l’habillement des femmes. Mais, de même qu’ils cherchent à éviter toute
dépense de numéraire pour leur habitation ou leurs vêtements, les
bédouins ne songent pas à travailler au delà de leurs besoins en vue de
ventes éventuelles. La teinturerie, la ferronnerie, la bijouterie sont
exercées par de rares artisans qui ont des boutiques dans les centres
les plus importants ou courent les marchés. De même dans les villes, il
y a des maçons, des bourreliers, des menuisiers qui font des charrues à
la fin de l’été, etc.
Ni mines, ni carrières exploitées par les indigènes. Autrefois, dans
certains coins du Haut-Tell, on obtenait du sel par des procédés
rudimentaires avant que le Gouvernement ne se soit réservé cette source
de revenu. Sur deux points l’argile est employée pour la poterie, à
Sidi-Asker de Zouarine[413] et dans les décherats Ousseltia entre le
Roba-Ouled-Yahia et le Gafour (voir chapitre III). Mais ces produits
sont loin de valoir ceux de Nabeul ou de Djerba.
2o =L’élevage=
Si les indigènes du Haut-Tell ne s’adonnent guère à l’industrie et à
l’arboriculture, il en est tout autrement de l’élevage. Celui-ci dispose
d’énormes surfaces (81 % du pays en Friguia et 89 % en non-Friguia en y
comprenant les étendues boisées). Mais, en revanche, les animaux sont
livrés à eux-mêmes, sans abris, sans soins, sans approvisionnements.
La comparaison entre les deux moitiés du Haut-Tell est à l’avantage du
compartiment friguien, surtout en matière de bovins et d’équins. Pour
les chameaux et les moutons, la zone non friguienne reprend le dessus à
cause de sa moindre pluviosité. Alors qu’en Friguia l’hégémonie est à
l’agriculture, en non-Friguia le cheptel, quoique de quantité
inférieure, a dans la vie des gens plus d’importance relative. Dans les
contrats de mariage des Fréchich et des Majeur, souvent il est question
de bétail, tandis qu’en Friguia seul l’argent y sert de contre-valeur à
l’épouse. Chez les Chaquetma, des femmes et des jeunes filles gardent
les troupeaux.
ÉTAT DU BÉTAIL DU HAUT-TELL EN 1911
[Cham.: Chameaux]
+----------+-------+------+------+------+-------------+-------+-----+
| | | | | | Moutons | | |
| |Chevaux|Mulets| Anes |Bovins| | |Chèvres|Cham.|
| | | | | |grosse| queue| | |
| | | | | | queue| fine| | |
| +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+
| =1o EN FRIGUIA= |
| |
|Massif | 435| 280| 255| 1.320| 28| 2.007| 3.775| 64|
|Ouargha | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Massif du | 833| 286| 735| 2.500| 75| 5.750| 5.885| 122|
|Kef | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Région de | 745| 869| 900| 6.425| 6.095| » | 8.050| 62|
|Téboursouk| | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Plaines | 1.577| 414| 1.447| 4.614| 750|16.575| 9.710| 371|
|centrales | | | | | | | | |
|du | | | | | | | | |
|Fedj-Et- | | | | | | | | |
|Tamer, au | | | | | | | | |
|Krib | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Gafour et | 246| 56| 320| 1.070| 1.775| » | 2.136| 540|
|Ouled- | | | | | | | | |
|Mennaa | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Ouled-Aoun| 1.345| 339| 1.261| 4.241|18.451| » | 6.700| 158|
| | | | | | | | | |
|Ouled-Ayar| 146| 51| 353| 943| 6.045| » | 2.113| 138|
|Dahara | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Ouartane | 950| 268| 1.520| 1.060| 2.100| 1.279| 1.350| 359|
| +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+
| TOTAUX | 6.277| 2.563| 6.791|22.173|35.309|25.611| 39.719|1.814|
| +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+
| =2o EN DEHORS DE LA FRIGUIA= |
| |
|Ouled-Ayar| 249| 87| 1.151| 1.800|11.705| neant| 6.450| 943|
|Guebala | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Charen | 650| 190| 1.285| 704| 1.437| 797| 1.145| 189|
| | | | | | | | | |
|Ouled-Bou-| 760| 213| 265| 466| 1.101| 545| 1.384| 151|
|Rhanem | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Zeghalma | 355| 86| 228| 204| 492| 350| 295| 114|
| | | | | | | | | |
|Fréchich | 710| 163| 2.500| 1.390| 5.700|13.200| 6.900| 770|
|du Nord | | | | | | | | |
|(O. Ali | | | | | | | | |
|et Naji) | | | | | | | | |
| | | | | | | | | |
|Majeur du | 627| 210| 2.475| 3.075| 3.700|14.780| 7.000|1.925|
|Nord | | | | | | | | |
| +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+
| | 3.351| 949| 7.904| 7.639|24.135|29.672| 23.174|4.092|
| +-------+------+------+------+------+------+-------+-----+
| TOTAL | 9.628| 3.512|14.695|29.812|59.444|55.283| 62.893|5.906|
| GÉNÉRAL | | | | | |
| | | | | Chiffres en dessous | |
| | | | | de la moyenne | |
+----------+-------+------+------+----------------------------+-----+
Le chiffre accusé pour 1911 par le cheptel du Haut-Tell ne doit pas être
considéré comme quelque chose de fixe, car, de temps en temps s’abattent
sur le bétail des intempéries exterminatrices (voir chapitre V).
L’effectif de 1911 se ressent de l’hiver 1910-1911, notamment en ce qui
concerne Gafour, Téboursouk (bovins) et les Fréchich (ovins et caprins).
Dans ce cas, la décroissance n’est que transitoire. Les troupeaux se
reconstituent postérieurement. Plus grave est le fléchissement qui
résulte des modifications de l’état social. C’est au cours de la décade
de 1890-1900 que le troupeau tunisien a été le plus nombreux,
favorablement influencé qu’il était par la sécurité des biens et des
transactions. Mais cette situation en durant a vu changer ses effets. La
tendance à la sédentarisation a amené les indigènes à préférer
l’agriculture. Les facilités d’exportation ont agi également dans le
sens d’une diminution qui semble définitive et qui ne touche pas de la
même façon les divers cantons et les divers genres d’animaux.
1o _Les animaux porteurs._ — Le Haut-Tell a toujours été un des
districts de Tunisie les plus vantés pour leurs chevaux. En 1750, des
envoyés du roi de France vont au Kef pour s’y procurer des
coursiers[414]. Au début du Protectorat, alors que dans la Régence la
plupart de ces animaux sont peu étoffés par insuffisance de nourriture
ou présentent des blessures ou des tares, le Haut-Tell offre seul aux
Commissions d’achat des bêtes susceptibles d’être acquises pour la
cavalerie. Aussi, en 1890, sur les dix stations de monte de Tunisie, six
fonctionnent dans notre région : le Kef, Thala, le Ksour, le Sers,
Siliana (1885-86)[415] Mactar (1890). Cette dernière est plus tard
supprimée (1898), mais d’autres sont installées à Sbiba et à Téboursouk
(1899) et à Tajérouine (1905). Encore maintenant, malgré les
améliorations introduites à ce sujet par l’Etat dans toute la Régence,
le Haut-Tell conserve un rang que seule pourrait lui disputer la Steppe
de Kairouan (Zlass et Souassi). Sur les 35.000 équins de Tunisie, le
Haut-Tell en a 9.600, sur 1.580 animaux studbookés en juillet 1911 il en
abrite environ 400, c’est-à-dire le quart. Des 26 stations de monte
existant en 1911 avec 119 étalons, notre région en possède 8 ayant en
tout 40 géniteurs. Les stations les plus fréquentées par les indigènes
sont celles des meilleurs pays d’élevage : Siliana a 7 étalons, le Sers,
le Ksour et Thala chacun 6.
Abstraction faite des mélanges, le cheval de Tunisie[416] appartient à
la race barbe. Moins élégant que l’arabe avec lequel il a pourtant des
affinités, le barbe avec ses lignes arrêtées et vigoureuses est une
excellente bête endurante et sobre. Des différences sensibles se
vérifient selon le milieu et la nature des pâturages. Les variétés
peuvent se résumer en deux types, le cheval des plaines de la Steppe,
moins compact et se rapprochant davantage de l’espèce arabe, et le
cheval des cantons montueux du Tell, animal dont les spécimens les plus
caractéristiques se rencontrent dans la région que nous étudions. Belle
poitrine, large croupe, mais tête lourde et jarrets souvent coudés, les
chevaux du Haut-Tell sont solidement charpentés. Plutôt tassés autour du
Kef, ils ont aux environs de Thala entre 1m 50 et 1m 60 de taille. On
attribue leur forte ossature aux herbages des terres phosphatées. Dans
les endroits très montagneux (Ouargha, Hamadat des Ouled-Ayar) des
petits chevaux, courts et ramassés, grimpent comme des chèvres dans les
rochers et s’apparentent à ce qu’on appelle les poneys des Mogod. Grâce
à l’action des étalons arabes des stations de monte, pas mal de chevaux
du Haut-Tell, sans rien perdre de la rusticité du barbe, ont plus de
distinction et d’harmonie.
Depuis 1881, le chiffre des chevaux a pourtant baissé aussi bien dans le
Haut-Tell que partout ailleurs en Tunisie. N’ayant plus besoin de bêtes
de selle pour la guerre, pourvus d’étalons par l’Etat, les indigènes
négligèrent le cheval. Les poulains sont rapidement vendus à des
maquignons ou pour le service de l’armée. On ne s’attache qu’aux juments
à cause de leur fonction reproductrice. Si l’on met les anciennes
statistiques en regard de celles d’aujourd’hui, on constate que dans
maints cantons du Haut-Tell, il y a parfois moins de chevaux que jadis.
Les deux bradas des Ouled-Ali et Ouled-Naji des Fréchich, par exemple,
chez qui piaffaient 1.370 chevaux en 1896 et encore 1.160 en 1901 sont
réduits à 710 en 1911. En revanche, ils ont 2.500 ânes contre 2.075 en
1901 et 1.600 en 1896. Leur stock de mulets est de 160 unités (150 en
1901 et en 1896).
Tandis que le cheval a reculé, le mulet s’est maintenu. Le quadrupède
est la monture chérie des chefs et des notables. Sur le sra de
Téboursouk il est plus nombreux que le cheval : 869 têtes contre 745.
Remarque identique en certains autres cantons montagneux, surtout là où
il y a des décherats. Chez les Ouled-Ayar, dans le cheikhat de Bèz, on
note 30 mulets et seulement 17 chevaux. Dans le khalifalik de la
Kessera, il y a autant des uns que des autres (37 chevaux et 38 mulets).
Zeriba (Ouled-Aoun) a 30 mulets contre 20 chevaux. Quant à l’âne, c’est,
comme on dit, le cheval du pauvre. Résistant aux privations, capable de
lourds fardeaux, il est pour le bédouin un auxiliaire indispensable.
Aussi, accuse-t-il plutôt une augmentation, surtout dans les régions
montagneuses où les chevaux ont beaucoup diminué.
Le chameau, dont l’aire naturelle est la Steppe, contrastait par trop
avec les régions humides et neigeuses de la Friguia et avec les sraouate
pour s’y conserver en masse après la disparition des conditions sociales
qui avaient motivé son introduction. Avant 1881, les chameaux
transportaient tentes et autre matériel lors des migrations des tribus
ou encore on les employait à mener au Djérid les céréales qu’on y
troquait contre des dattes ou bien on les chargeait de blé, d’orge ou
d’alfa qu’on allait monnayer à Tunis. Depuis cette date, l’arabat s’est
substituée au chameau là où sont des routes ou de bonnes pistes. Dans la
circonscription du Kef-Téboursouk, les 3.800 chameaux de 1896 n’étaient
plus que 2.500 en 1900 et 2.000 en 1911. De même, chez les Ouled-Ali et
Naji des Fréchich, cet animal a fléchi de 1.800 têtes (1896-1901) à 770
en 1911. Pourtant, le dernier chameau n’est pas encore près d’avoir
évacué le Haut-Tell. Si l’on n’en trouve plus qu’une soixantaine tant
chez les Ouargha que sur le sra de Téboursouk, là où une bonne partie de
la population gîte encore sous la tente, là où le nomadisme est encore
en honneur, fut-ce sous la forme d’exodes d’aoûterons, le chameau comme
la tente elle-même reste quelque chose de nécessaire.
2o _Les animaux de boucherie._ — Le porc honni des indigènes n’est élevé
que par les Européens. Il est par suite assez rare. Autour du Kef, on en
a environ 150 et 700 dans le caïdat de Téboursouk, dont plus de la
moitié dans le seul domaine de Saint-Joseph-de-Thibar où l’on se livre à
la fabrication des jambons. Bovins, ovins et caprins sont, au contraire,
en immense majorité aux mains des indigènes.
Le bœuf du Haut-Tell s’inscrit en général dans la race ibérique. C’est
un animal bas sur pattes, mais de corpulence assez forte. Comme le
cheval, il est dans les régions à phosphates doué d’une ossature
développée. Çà et là des sujets plus élancés évoquent la race
d’Aquitaine. Il hante principalement les sraouate ainsi que nous avons
déjà eu l’occasion de l’indiquer. Il y broute en effet les pâturages
succulents qu’il affectionne et qui ne lui font pas complètement défaut,
même en été. Les environs de Téboursouk s’identifient, pour ainsi dire,
avec cet animal puisqu’ils en accueillent à eux seuls 6.500 têtes,
presque autant que toute la zone non friguienne du Haut-Tell.
L’esplanade du Goraa est pour les bovins un endroit de prédilection. En
mai 1905, j’y ai admiré un troupeau de 200 têtes, un autre de 100 et un
autre de 50. Il y aurait parfois là m’a-t-on raconté, jusqu’à un millier
de bovidés. Sur le plateau Ouartane, il m’a été donné d’apercevoir un
groupe d’environ 200 de ces animaux qui sont également répandus sur les
sraouate des Ouled-Ayar et des Ouled-Aoun.
Sur les terres grasses et compactes des sraouate le bœuf est la bête de
traction par excellence. Si on la compare à la vache de France, la vache
de notre région n’est pas extrêmement lactifère, ce qui réside quasi
uniquement dans la sécheresse plus grande du pays et la moindre qualité
des herbages. Toutefois, les belles prairies des sraouate nourrissent au
Goraa, au Dyr du Kef, autour de Mactar, chez les Ouartane, des vaches
susceptibles de fournir jusqu’à 10 et même 12 litres de lait par jour,
alors qu’en plaine la vache ne laisse traire que 7 à 8 litres au
maximum. Il ne serait donc pas très difficile de créer par sélection sur
les sraouate des troupeaux de vaches assez laitières pour atteindre un
rendement rémunérateur et entretenir une industrie fromagère ou
beurrière.
Les ovins du Haut-Tell comme ceux de toute la Tunisie appartiennent à la
race barbarine. Bêtes assez hautes avec membres longs et fort squelette
ainsi qu’il sied à des animaux marcheurs, leur toison lourde et
abondante est un peu rude. Tant comme viande que comme laine ce mouton
serait à améliorer pour répondre aux goûts de la clientèle d’Europe. Le
tableau précédent atteste que les efforts tentés dans ce sens par
l’Administration n’ont pas été vains puisque dans tout un secteur du
Haut-Tell (caïdats du Kef, Tajérouine, et surtout Fréchich et Majeur) on
a réussi à remplacer plus ou moins complètement le mouton à grosse queue
du pays par la variété algérienne à queue fine[417].
Sur les 115.000 moutons du Haut-Tell, celle-ci en réclame aujourd’hui
presque la moitié et dans le Tell des Fréchich et des Majeur elle
absorbe les trois quarts de l’effectif ovin global. Pour achever
l’œuvre, il conviendrait de faire de la propagande dans la portion
orientale du Haut-Tell où le mouton à queue fine n’a guère pénétré. Un
peu moins résistant à la famine que son congénère à grosse queue pour
qui cet appendice constitue une réserve, le mouton à queue fine est, en
revanche, plus agile. Il grimpe mieux dans les montagnes, fuit plus
facilement le chacal et son accouplement est aisé. En France et à Tunis
son prix de vente est plus fort. Mais sur les marchés de l’intérieur où
l’acheteur courant est l’indigène, c’est plutôt l’opposé qui se produit.
Le Tunisien préfère le mouton à grosse queue auquel il est habitué et
dont l’appendice est pour lui une gourmandise gastronomique. Dans cette
région située loin de la côte, la consommation locale pèse sur
l’élevage. La substitution de la bête à queue fine à la bête à grosse
queue ne peut donc être que progressive.
Quoi qu’il en soit de ces observations, le mouton occupe dans la fortune
des populations du Haut-Tell une part qui n’est pas négligeable, surtout
chez les Majeur et les Fréchich. En dehors de la valeur marchande de
l’animal, n’oublions pas que la tonte qui s’exécute d’ordinaire fin
avril, et parfois au début de mai sur les sraouate, a dans ce pays une
importance particulière. Pour les gens qui n’ont pas d’oliviers, c’est
la vente de la laine qui détermine dans l’année les rentrées d’argent
initiales. Le lait joue en outre un des premiers rôles dans
l’alimentation des indigènes, soit liquide, soit solidifié en beurre ou
en fromage. On regrettera donc la baisse énorme infligée au cheptel ovin
des Fréchich par les frimas et la sécheresse de 1910. Alors que les
Ouled-Ali et Naji possédaient environ 50.000 moutons en 1906, on ne leur
en trouve plus que 19.000 en 1911.
Chez les mêmes bradas et entre les deux recensements, les chèvres sont
tombées de 36.000 à 7.000 et ce n’est pas là un avantage aussi grand que
d’aucuns pourraient le croire. De petite taille et vêtu de longs poils
noirs, cet animal est par son lait et sa viande d’un secours notable
pour les indigènes. Utilisant des végétaux que le mouton refuse, la
chèvre seule permet à l’homme le séjour dans certains cantons déshérités
et de plus sa rusticité supérieure à celle des ovins lui consent de
vivre sans transhumer.