Que si l’on fait abstraction des peuplements ligneux, en Friguia on

ensemença en 1909-10, le 29, 3 pour cent des terrains non boisés et en

non-Friguia, le 18,4 pour cent. Mais, parmi les superficies non

forestières, il en est beaucoup de rocailleuses et d’absolument

impropres aux céréales. C’est ce qui explique que les Ouargha, chez qui

le plancher forestier couvre 70.000 hectares, n’emblavent que 8.500

hectares. En revanche, chez les Ouartane, seuls 4.000 hectares ne

paraissent pas susceptibles d’être mordus par le soc. Il en découle que

plus du tiers du canton accueille du grain. Or, une des pratiques de

l’agriculture indigène est la jachère annuelle ou même bisannuelle afin

de laisser reposer la glèbe puisqu’on ne la fume pas. Dans certains pays

qui sont d’ailleurs aussi les plus peuplés (Ouartane, Ouled-Ayar du

Nord, Téboursouk, etc.), la charrue ne peut donc guère être mise en

œuvre sur beaucoup plus d’hectares qu’aujourd’hui, à moins d’augmenter

les risques de perte[403]. En non-Friguia, il y a davantage de marge.

Les Ouled-Bou-Rhanem, par exemple, ne cultivent que le 14 pour cent de

la partie non boisée de leur périmètre. Mais, ici, il faut compter avec

la pénurie des pluies.

Si la progression des surfaces ensemencées a été générale depuis 1881,

et ce en rapport avec le changement social, elle ne s’est pas manifestée

d’une façon régulière, mais par une série d’à-coups qui sont en relation

avec l’allure plus ou moins propice du climat selon les années, en

relation également avec la quantité de semence disponible. Plus encore

que les emblavements, la récolte est sujette aux vicissitudes

atmosphériques (sécheresse, sirocco, grèle, etc.), exerçant une action

tantôt assez bénigne comme en 1908-09 où les hectares non réussis

n’arrivèrent en Friguia qu’à 4 % et en non-Friguia qu’à 18 % de

l’ensemble, tantôt terriblement ruineuse comme en 1907-08 où manquèrent

en Friguia 45 % des cultures (max. Ouargha 73 %) et 66 % en non-Friguia

(max. Ouled-Bou-Rhanem 82 % et Zeghalma 84 %).

Ainsi, du Nord au Sud, de la Friguia à la non-Friguia, et du Haut-Tell à

la Steppe, vont empirant les possibilités agricoles. En Friguia le blé

est prépondérant ou très fréquent, les céréales occupent un quantum

important de l’étendue du pays et la proportion d’hectares perdus est

relativement faible. En non-Friguia où d’ailleurs il y a plus de terres

légères et où on est obligé de semer plus clair, l’orge prédomine

nettement, les céréales cèdent le pas à l’élevage et la proportion des

hectares manqués, même en bonne année, est toujours considérable.

En dehors des facteurs climatiques, contribuent à restreindre ou à

anéantir les récoltes les vers blancs et les invasions de sauterelles et

surtout de moineaux. Ce dernier se reproduit en masse dans les endroits

broussailleux comme le Frech de Zeriba et de là il s’élance sur les

cantons à céréales, s’attaquant au grain encore laiteux. C’est à sa

façon un nomade qui règle ses pérégrinations sur la maturation de l’orge

et du blé. On le voit parfois s’établir en bandes entre une plaine et un

sra. S’abattant d’abord sur l’orge de la plaine qui est plus avancée, il

se précipite ensuite sur celle du plateau pour retourner à la plaine y

picorer le blé et regagner plus tard le sra afin de s’y repaître du

froment tardif des régions hautes.

Plaines et sraouate ne sont pas toujours isochrones en matière de

récoltes. Quand les pluies ont été très copieuses, la plaine fournit

davantage ; sinon, c’est le sra qui est plus généreux. D’une manière

générale, le sra est préférable, car, lorsque l’année est très mauvaise,

seul il procure quelque chose. En non-Friguia, les plaines se conduisent

le plus souvent comme des steppes : Tajmout, Bermajna et Foussana se

comportent comme la plaine de Kairouan et n’ont guère une récolte que

tous les quatre ou cinq ans, notamment en ce qui regarde le blé.

L’accroissement des emblavures semble devoir continuer encore quelque

temps, soit grâce à des défrichements, soit par des jachères moins

longues. Mais cette progression ne saurait être éternelle et en tout cas

elle s’effectue dès maintenant au détriment de l’élevage auquel elle

retire de plus en plus de terrains. Le moment va donc venir, s’il n’est

déjà sonné en quelques cantons (Ouargha, Ouartane, etc.), de prendre un

contact plus intime avec le sol et de demander davantage à un même

champ. Mais, pour obtenir plus que les six quintaux à l’hectare que

l’indigène appelle bonne récolte[404], il faudrait qu’il se livrât à des

pratiques exigeant plus de soins et aussi plus de fatigue. Association

du travailleur et du propriétaire avec répartition en nature, absence de

capitaux d’exploitation, peines réduites au minimum, ni fumure, ni

améliorations foncières, ni constructions spéciales, telles sont les

caractéristiques de l’exploitation indigène. L’abîme existant entre ces

habitudes et celles de la culture savante, n’est pas près de se combler.

Dans le Haut-Tell, sauf exceptions, nos protégés n’ont adopté ni la

charrue française, malgré l’appât d’une réduction au dixième de l’impôt

achour, ni les labours _rebaï_ qui font disparaître le pâturage et

entraînent un double loyer du sol au compte de la culture qui suivra.

Encore bien moins sont-ils près de se plier aux besognes, roulages,

hersages, etc., grâce auxquelles on combat en Beauce et en Brie la

pénurie des pluies, et dont les procédés retour d’Amérique sont

aujourd’hui vulgarisés sous le nom de « _dry farming_ ». Pour

contrebalancer la précarité des précipitations, surtout en non-Friguia,

les indigènes n’ont recours en somme qu’à l’irrigation ou à l’épandage,

lesquels ne sont pas spécialisés dans les oasis où la Steppe comme on a

tendance à le croire[405].

2o =Les cultures irriguées et l’arboriculture=

Dans les garaats, selon l’époque de leur assèchement, on sème céréales

d’hiver ou bien maïs, sorgho ou pois chiches et, grâce à l’imbibition du

sous-sol, on a d’ordinaire de superbes moissons sans engrais ni repos

annuel, car on ne redoute pas l’épuisement d’un sol qui renouvelle sans

cesse sa couche superficielle. Près de Mactar, les quelques hectares de

la Garaat des Ouled-Khezem pourraient être dessalés en les draînant par

un ravin annexe de l’Oued-Haroun. En favorisant l’infiltration, la

culture modifie la physionomie lacustre des garaats. L’El-Gouriat étant

peu utilisée avant 1881, l’eau, raconte-t-on, s’y attardait pendant des

mois. Actuellement, on y laboure environ 140 hectares et il faut des

précipitations vraiment abondantes pour la remplir d’un étang

occasionnel.

Quant aux oueds, pour en jeter le liquide sur leurs propriétés, les

hommes n’ont eu qu’à en discipliner l’épanouissement naturel ou à le

provoquer en obturant les rainures du sol par des barrages (_rabta_,

_sedd_), auxquels sied mieux le titre de digues de dérivation, car il

n’est pas question de retenues d’eau. Extrêmement simples en montagne,

ces digues consistent, comme dans les Préalpes d’Europe, en un mélange

de pierres, de terre et de fascines dans lesquelles entre ici surtout le

genévrier. Rustiques et ne nécessitant aucun frais, ils suffisent à

détourner les eaux vives des oueds et ce qui coule dans les ravines

après les pluies. Les Ouled-Ayar-Dahara jouissent d’une grande

réputation comme bâtisseurs d’ouvrages de ce genre. Les oueds de leur

Hamadat descendant sur le Sers sont coupés de _rabtas_ successives au

nombre de parfois cinq ou six, et il en est de même sur le pourtour de

Zouarine. Plusieurs de ces _sdoud_ enfoncent des fondations dans la

roche. En plaine, les digues plus puissantes sont, comme sur l’Oued-

Sguiffa, édifiées en strates superposées de terre et de branchages

formant des ensembles épais et résistants dont le type le plus frappant

s’admire sur les rivières de la plaine de Kairouan.

Des barrages en maçonnerie, d’un coût respectif de 14.000 et 12.500

francs, ont été installés en 1901 par l’Administration des Travaux

publics sur les oueds Sbiba et Guergour. L’Etat avança la somme en

exigeant la constitution de syndicats[406] qui rembourseraient en 25

annuités l’argent prêté par le Gouvernement. Mais, tandis qu’à Sbiba on

baigne bon an mal an 1.500 hectares, à l’Oued-Guergour l’irrigation ne

peut s’appliquer qu’à une centaine. Elle manque même parfois

complètement, par suite du colmatage du canal de dérivation par les

sables. Les frais de premier établissement ont donc été ici excessifs et

grèvent lourdement les intéressés, si bien qu’en 1908 le syndicat de

l’Oued-Guergour réclama sa dissolution. On la lui refusa. On ne s’en

persuadera pas moins qu’en cette matière il est essentiel que le montant

de la dépense soit en proportion du profit qu’on peut en tirer. Le

problème à résoudre est beaucoup plus économique que technique. Les

travaux d’art et les belles constructions en pierres de taille sont donc

à éviter. Le plus pratique est de continuer le système des lits

accumulés de terre et fascines, quitte à l’améliorer par les procédés

que peut suggérer l’industrie moderne (gabions, encadrements de ciment

armé pour des vannes, etc.). Que si l’Etat prétendait absolument édifier

des ouvrages magnifiques et dispendieux, il faudrait que l’irrigation

n’ait pas à en souffrir. La somme annuelle à payer à l’hectare par les

intéressés devra toujours être assez faible pour qu’ils aient un réel

intérêt à arroser. Son taux ne sera donc pas proportionnel au capital

sacrifié par le Gouvernement, pas plus que les billets de chemin de fer

délivrés sur une ligne n’ont leur prix en rapport avec le coût plus ou

moins onéreux de celle-ci.

La surface des chrabate du Haut-Tell peut s’élever à environ 9.500

hectares, ainsi répartis :

Hectares

ANNEXE DE TÉBOURSOUK 50

(Oued-Thibar, Oued-Remel.)

CONTRÔLE DU KEF 5.000

(Sers, Zouarine, Oued-Medeina, Kef, Nebeur, Felta des

Ouled-Bou-Rhanem.)

CONTRÔLE DE MACTAR 2.500

(Kessera, Bargou, plaine de Siliana, Massouge, Hamadat

des Ouled-Ayar, Rohia.)

PARTIE TELLIENNE DU CONTRÔLE DE THALA 1.800

(Aïn-Hédia, Oued-Sbiba, Oued-Haidra, Oued-Guergour,

Oued-El-Hathob.)

Ce tableau montre que dans le Haut-Tell l’irrigation est pratiquée sur

des superficies bien moindres que dans la Steppe puisque rien que dans

la banlieue de Kairouan, le périmètre des syndicats des Oued-Zéroud et

Merguellil est égal à 10.000 hectares. Elle pourrait être poussée

davantage par la création de barrages sur des rivières comme l’Ousafa,

le Sarrath, etc. Elle a cependant assez d’importance pour mériter

quelques développements. Certains oueds ou sources (Oued-Massouge, Aïn-

Hèdia, Oued-Médeïna), arrosent à la fois des céréales et des vergers.

Ailleurs, on a des _chrabate_ consacrées au blé ou à l’orge et qui,

parfois trop humides, s’exagèrent en sortes de marais (centre du Sers et

de Zouarine, etc.). Très appréciées dans la partie friguienne du Haut-

Tell, les chrabate revêtent plus au midi une valeur particulière. Dans

les plaines de la non-Friguia, l’irrigation est un peu comme dans la

Steppe la condition _sine qua non_ de la récolte.

Zone d’épandage de l’Oued-Horhihir, de l’Oued-El-Alleg et de l’Oued-El-

Ma, la Felta des Ouled-Bou-Rhanem est une Beauce ou un désert selon que

ces gouttières ont abrité un instant un flot vivant ou bien sont

demeurées à sec. L’inondation ne se produit malheureusement pas tous les

ans (1902 et 1903 oui, 1904 et 1905 non, 1906 oui). En 1903, trois fois

se rua la vague fécondante et l’on eut alors des moissons merveilleuses

atteignant jusqu’à 80 pour 1. Mais en 1904 et 1905, le rendement fut nul

ou à peu près. Plutôt qu’une distribution régulière des précipitations,

ce que l’on désire ici, c’est qu’elles se concentrent en un ou deux gros

orages susceptibles de gonfler les oueds. Même dans les années

pluvieuses, les terres irriguées se reconnaissent aisément à la mine

plus florissante de leurs céréales. Dans la Felta, les Ouled-Bou-Rhanem

sèment assez de maïs pour que cette céréale figure dans leur

alimentation soit sous forme de purée (_hasida_), soit sous celle de

pains où entre du froment. Sur l’Oued-Horhihir on se sert de l’eau avant

qu’elle n’arrive dans la Felta. Autour de l’ancien bordj d’El-Meridj,

qui date de 1863, la zmala de spahis, postée là pour surveiller la

Kalaat-Senane et les tribus tunisiennes, arrosait environ 1.000

hectares[407].

La plaine de Rohia est aussi une felta qui commence après la réunion des

oueds El-Aoud, Babbouche et Sguiffa. Les eaux pérennes de ce dernier y

baignent 500 hectares environ, tandis que les crues des oueds Sguiffa et

Babbouche s’y épanouissent sur une surface infiniment plus considérable.

Même remarque pour la plaine de Sbiba où l’oued, issu du Garjouma et des

sources de Sidi-Khalifa, centuple ou davantage lors des grosses pluies

son débit habituel.

Les crues des oueds ont certaines conséquences regrettables que nous

avons signalées au chapitre VI. Mais elles ont aussi des effets heureux

qu’on ne constate guère en France. La somme de bien qu’elles déterminent

est infiniment supérieure au mal, puisque grâce à elles plusieurs

milliers d’hectares sont de temps en temps submergés par une eau

limoneuse qui les fertilise. C’est grâce à l’irrigation et aux

inondations que les plaines de Rohia et de Sbiba échappent à l’emprise

de la Steppe. Ce sont les eaux sorties de la Friguia ou des sraouate qui

conquièrent chaque année au Tell cette marche steppienne où parmi les

salsolacées verdît, même en été, un beau fourrage, minette, ray-grass,

polygonées, etc.[408].

Si les hectares de céréales irrigués dans le Haut-Tell ne sont pas très

nombreux, en revanche, pas de vergers, pas d’olivettes qui n’aient dans

l’arrosage la base même de leur existence. Jardins ou oliviers en terre

sèche comme à Draa-Tammar de Kairouan ou à Sfax sont ici inconnus. Ceux

du Haut-Tell coïncident avec les décherats dont ils utilisent les

sources et dont ils constituent des dépendances, banlieue verte non

inférieure à 400 hectares au Kef, à 60 hectares à Nébeur, à 27 hectares

en bas de Medioula du Bargou, etc.

Les jardins ou vergers indigènes (_sènia_) consistent essentiellement en

carrés de légumes (navet, oignon, ail, piment, poivron, fève, carotte,

tomate, courge, pastèque) au-dessus desquels s’élèvent, çà et là, des

arbres fruitiers (grenadier, cognassier, figuier). Il y a quelques

cerisiers au Kef. A Aïn-Chett, on trouve quelques noyers et on en

admirait jadis dans la Hamadat des Ouled-Aoun à Aïn-Zouza (pour Aïn-

Jouza). Le Bargou se distingue par ses pêchers dont les fruits renommés

dans tous les alentours mûrissent en septembre. A la zaouïa de Sidi

Abdelmelek, on contemple quelques cédratiers. Des essences d’ornement

s’offrent par endroits : frênes (_dardar_) à Zeriba, à Aïn-Mzetta, à

Djebba, ormeaux au Bargou, micocouliers (_guigueb_) à Téboursouk et à la

Kessera, peupliers blancs, etc. Employés pour faire des plats à couscous

ou pour coffrer les galeries de mines, ces grands arbres tendent à

disparaître. La sédentarisation augmente l’effectif des jardins. Durant

ces dernières années, il s’en est créé beaucoup soit en plaine grâce à

des puits (Sers, etc.), soit le long des rivières (Sbiba, etc.). Sur

quelques points, les vergers jouent un véritable rôle économique. A la

Kessera où l’on ne dispose que de peu de terres à céréales, le

jardinage, les oliviers et l’apiculture sont les principales ressources

de la population. Au Bargou, les multiples jardins échelonnés dans le

lit de l’oued rapportaient aux villageois au moins autant que leurs

céréales du Roba-Ouled-Yahia. Pourtant, la science maraîchère est dans

l’enfance. L’eau, mal utilisée, se perd souvent sans profit. Toutefois,

au Bargou, le captage des eaux pour Tunis a privé les indigènes non

seulement du superflu, mais encore d’une partie du nécessaire. Les

arbres fruitiers y périclitent et plus d’un habitant quitte la pioche

pour s’adonner au colportage.

Dans le Haut-Tell, la vigne n’est qu’un accessoire insignifiant (au

maximum 80 ha. de vigne, dont environ 75 dans les régions du Kef et de

Téboursouk) presque entièrement aux mains de colons européens et surtout

siciliens. Cependant, dans la plupart des jardins arabes, on en recense

quelques pieds soit en plaine (Sers, Sbiba), soit en montagne comme à la

Hamadat des Ouled-Ayar (Décherat-El-Ousseltia) et à Nébeur où l’on

cultive de petits vignobles à peu près à la façon de l’Europe. On en

retire un raisin de choix qui se vend jusqu’à Tunis et avec le produit

duquel est payé presque tout l’impôt. Les vignobles arabes sont

d’ailleurs rares, non seulement dans le Haut-Tell, mais encore dans

toute la Tunisie : les exemples précités n’ont guère leur équivalent

qu’à Rafraf près de Bizerte ou à Djerba.

Quant aux oliviers, en voici le tableau par circonscriptions :

Nombre

Noms des régions _ d’oliviers _

--- / \

Imposés Jeunes Sauvages

du plantations

Kanoun

--- --- ---

1o FRIGUIA :

Caïdat de Téboursouk 53.800 1.225 3.675

Caïdat du Kef 29.000 1.150 550

Bordure N.-E. du Haut-Tell 26.000 » »

Caïdat des Ouled-Aoun 22.800 2.050 6.650

Caïdat des O.-Ayar moins la 4.800 }

région de la Kessera }

}

2o EN DEHORS DE LA FRIGUIA : } 750 11.150

}

Khalifalik de la Kessera 22.000 }

Caïdat de Tajerouine 1.000 }

} 50 350

Tell des Fréchich et des Majeur 600 }

-------

160.000

-------

Avec ses 160.000 oliviers, le Haut-Tell se présente comme une des

régions de Tunisie les plus mal pourvues à cet égard. C’est qu’en effet

cet arbre, caractéristique de la côte orientale, est dans l’intérieur

infiniment moins répandu, qu’il s’agisse du Tell septentrional (région

de Bizerte exceptée), du Haut-Tell ou de la Haute Steppe. Dans le Haut-

Tell lui-même, les olivettes, sortes d’annexes des décherats, sont en

relation non avec la pluviométrie, mais avec l’habitat humain. Les

décherats étant plus nombreuses dans la zone friguienne, c’est là par

suite que l’on compte le plus d’oliviers. La partie la plus sèche du

Haut-Tell, celle où l’on s’attendrait à noter le maximum de ces arbres

en est, au contraire, quasi démunie, tout simplement parce qu’elle

manque presque de villages. Une autre conséquence est que les 7/8es des

oliviers de notre région sont distribués en onze groupes qui cadrent

avec les plus gros centres indigènes (voir carte no 12).

Téboursouk 38.500

Au Djouggar 21.500

La Kessera 15.000

Bargou 13.500

Le Kef 12.500

Ellès 10.000

Bez 8.000

Dougga 7.000

Nebeur 5.000

Aïn-Bent-Saidane 4.300

Mansoura 4.000

Dans le Haut-Tell, l’olivier est traité comme les essences fruitières

ordinaires. Il est irrigué comme elles, soit qu’il pousse en pieds

isolés au milieu de grenadiers ou de figuiers, soit qu’il s’assemble en

olivettes. La règle est générale et s’affirme même là où ces dernières

n’accompagnent pas une décherat (Aïn-Slimane du Massouge, etc.). A

défaut de source, l’humidité vient d’une rivière. Les oliviers de

Mansoura sont dans le lit même d’un oued, ceux de la zaouïa de Sidi

Abdelmelek de Siliana (1.000 arbres) s’arrosent par une dérivation de

l’Oued-Lakhmès. Aussi, les oliviers du Haut-Tell ne rappellent-ils en

rien ceux du Sahel. Plantés au hasard et sans qu’une main experte les

ait émondés ou façonnés, ils se touchent presque les uns les autres et

deviennent très élevés avec des troncs énormes. On n’est pas dans une

olivette, mais dans un mail (Téboursouk, Nébeur, etc.). Si le spectacle

est pittoresque, les arbres sont mal aérés dans un milieu trop humide,

favorable aux maladies, et notamment à la fumagine. Depuis 1884,

l’olivette de la Kessera envahie par cette _hamra_ ne procure même pas

en moyenne un litre d’huile par arbre[409]. La zaouïa de Sidi Abdelmelek

a fait tailler par un sfaxien les oliviers qu’elle possède dans la zone

inférieure ; vers le village, il faudrait non seulement élaguer, mais

supprimer.

[Illustration : _Carte 12._ — RÉPARTITION DES CACTUS, DES OLIVIERS ET

DES ZONES D’ÉPANDAGE]

Comme dans le oasis, et contrairement au Sahel, on pratique entre les

oliviers des cultures de fèves ou d’orge. Loin d’être le roi unique de

l’olivette, l’olivier y est parfois un hôte dédaigné. Le cas s’est vu à

Téboursouk de gens ayant loué des olivettes domaniales ou habous avec le

seul but d’y faire des céréales, et pour que ces oliviers soient

entretenus par les locataires qui pourtant jouissaient des fruits, il a

fallu que l’Administration y veille avec attention. Insouciance d’autant

plus significative que Téboursouk fournit une huile meilleure, dit-on,

que celle du Kef. L’olivier n’est donc pas très en vogue dans le Haut-

Tell et le nombre des jeunes plantations y est minime.

Dans notre chapitre VII nous avons parlé des oliviers anciens soit

romains, soit de date postérieure, retombés depuis à l’état sauvage. A

Zeriba, on en recense 500 contre 3.200 accordant de l’huile. Dans le

cheikhat des Ouled-Znag (rives de l’Oued-Ousafa en aval de Ksour-Uzappa)

la proportion est inversée : 3.700 oliviers inféconds contre 520 à peine

capables d’être imposés. Notons que ces vieilles olivettes délaissées

sont d’ordinaire des olivettes de terre sèche. Leurs vestiges sont

précisément le plus communs en des points où la culture des céréales

n’apparaît pas comme très sûre. Tantôt on découvre en terrain plat

(vallée de l’oued Khalled ou Frech de Zeriba), des survivants de

plantations aux lignes encore reconnaissables. Ailleurs, et c’est le cas

de Gafour, les oliviers s’aperçoivent dans les dépressions où ils

profitent des eaux de ruissellement. En montagne, c’était la culture en

terrasse, comme en Provence, avec murettes pour épauler les terres et

garder l’humidité. Au Char, au Djebel-Serdj, au Djebel-Ech-Chehid et au

Garjouma de Sbiba, paliers et oliviers (oliviers et chênes-lièges dans

l’Oued-Fernane de Zeriba) sont la plupart du temps encore en place. Les

uns et les autres ne demandent qu’à être consolidés ou greffés et

débarrassés de la broussaille. Cette œuvre de rénovation a été commencée

par les colons au Gafour et sur le versant du Haut-Tell qui descend à la

plaine de Bou-Arada. Les gens du Bargou pourraient trouver dans des

reconstitutions de ce genre un dédommagement au dépérissement de leurs

jardins.

Quoi qu’il en soit, non seulement les vergers, mais encore les oliviers

actuels du Haut-Tell dépendent strictement de l’irrigation. Qu’il

s’agisse d’arbres ou de céréales, l’importance de celle-ci est attestée

soit par un jeu assez savant de séguias, soit par l’existence d’un

statut coutumier[410]. Au Kef, à Téboursouk, à Sbiba, on compte comme à

Kasserine par _oujba_ (laps de douze heures) ou par fraction d’_oujba_.

A la Kessera, la oujba est dite _aléma_. Pas d’aïguadier. Au Kef et à

Téboursouk, on se base sur l’appel aux fidèles que lance le mouedzen du

haut de la mosquée au moment des cinq prières musulmanes réglementaires.

A la Kessera, on considère la longueur de l’ombre d’une pierre signal

(_guemira_). D’autre part, l’eau de chaque petite source est spéciale à

telle ou telle sous-fraction et celle de l’Aïn-Soultane est divisée par

groupes ou sous-groupes ethniques.

En ce qui concerne l’arrosage des céréales, les branches du réseau

supérieur de l’Oued-El-Hathob du Nord, rameau septentrional de l’Oued-

Zéroud, permettent des constatations intéressantes. Sur l’Oued-El-Aoud,

affluent de gauche de l’Oued-Sguiffa, fonctionne un syndicat de fait qui

épanouit l’eau de cette rivière sur plus d’un millier d’hectares au

moyen de cinq séguias ayant chacune leur nom et dont quatre servent aux

Msahla et la cinquième aux Ouled-Sidi-El-Mouelha. Sur les oueds Slèma et

Aïn-Ksiba qui forment l’Oued-Babbouche, affluent de droite de l’Oued-

Sguiffa, on remarque aussi toute une série d’usagers. Un peu en aval, à

Rohia, les parcelles du lotissement furent dès le début (1898) dotées

d’un règlement d’eau relatif à l’utilisation des 70 à 80 litres à la

seconde que roule l’Oued-Sguiffa lui-même. A la fin de 1907[411], les

colons de Rohia furent réunis en un syndicat et l’on compléta à cette

occasion le règlement. Cependant subsiste la rivalité entre les gens de

Rohia (irrigants d’aval) et ceux des oueds El-Aoud, Aïn-Ksiba et Slèma

(irrigants d’amont). En outre, est demeurée dans l’ombre la question de

l’indivisibilité du droit de l’eau et de la propriété de la terre et le

caractère obligatoire du syndicat n’a pas été posé aussi nettement qu’il

aurait été désirable. La législation officielle en cette matière

délicate a donc encore des progrès à faire aussi bien dans le Haut-Tell

que dans le reste de la Tunisie.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 31 / 45 段