et fut interné dans la capitale. Rentré dans sa tribu en 1888, il décéda
en 1899.]
[Note 339 : Avant 1881, le caïd des Dahara partageait avec celui des
Beni-Rezg la surveillance du marché du Sers.]
[Note 340 : Saiour, nom berbère d’homme. IBN KHALDOUN, IV, p. 437.]
[Note 341 : _Gherib_ signifie précisément « étranger » en arabe.]
[Note 342 : _Op. cit._, III, p. 288.]
[Note 343 : Sans Fériana et les Ouled-Sidi-Tlil.]
[Note 344 : FÉRAUD : _Les Harar_, _loc. cit._, p. 361.]
[Note 345 : La lettre _qâf_ est prononcée comme un _rhin_. Au lieu de
qadhi on dit rhadhi, etc.]
[Note 346 : Pour les Fréchich nous avons puisé pas mal de renseignements
dans les _Monogr. Milit._, nos 91 et 93.]
[Note 347 : Effectivement, la réunion de tous les Fréchich est
antérieure de deux ans, pendant lesquels le caïd des Ouled-Ali et Naji
administra, par intérim, les Ouled-Ouezzez.]
[Note 348 : Dans ce chiffre ne comptent pas Fériana et les Ouled-Sidi-
Tlil.]
[Note 349 : Cette haine qui n’a pas disparu est réciproque. En 1906 j’ai
pu constater de visu que les tribus algériennes de la frontière
n’attendaient qu’un signal des autorités françaises pour se ruer sur les
Fréchich lors du mouvement maraboutique d’Amor ben Othmane.]
[Note 350 : Ce rassemblement fut arrêté et leur chef tué par la garnison
de Tébessa. Voir FÉRAUD : _Notes sur Tébessa_, p. 446-448.]
[Note 351 : _Wanderungen_, I, p. 240.]
[Note 352 : _Monogr. Milit._, no 91, passim.]
[Note 353 : Les Majeur l’avaient été en 1895.]
[Note 354 : Il est décrit par CAGNAT et SALADIN : _Voyage en Tunisie_,
p. 208-209. En 1829, DE FILIPPINI note au Kef 200 israélites. En 1880,
GUÉRIN, _Op. cit._, II, p. 54-56, estime à 600 le nombre des Juifs du
Kef. A Téboursouk, il n’y avait pas de Juifs avant 1881, mais il en
existait à Testour.]
[Note 355 : RECLUS, _Op. cit._, p. 398, note qu’il y a encore quelques
pasteurs Juifs autour de Tébessa. DE SEGONZAC : _Voyages au Maroc_,
1899-1901, Paris, 1903, p. 127, cite parmi les Braber des Juifs qui
portent le costume berbère et qu’on appelle non pas Ihoud, mais Ait-
Moussa (enfants de Moïse).]
[Note 356 : IBN KHALDOUN, _Op. cit._, p. 208-209.]
[Note 357 : FÉRAUD : _Les Harar_, p. 30-31.]
[Note 358 : VON MALTZAN, _Op. cit._, II, p. 177.]
[Note 359 : _Op. cit._, p. 186-187.]
[Note 360 : _Bahoussi_ (au plur. _Bahoussïa_) signifie « Juif bédouin ».
La plupart des israélites du Kef sont d’anciens Bahoussïa.]
[Note 361 : On y remarque la qoubba-zaouïa de Sidi Bou Rhanem, la qoubba
d’un de ses descendants, Sidi Amor ben Salem, ainsi qu’une haouta
décorée de deux grenadiers géants et d’un araar. Cette houta renferme
les dépouilles de quelques marabouts oubliés et en englobe une autre,
plus petite, couverte comme un gourbi et où reposent Sidi El Mouelha et
Sidi Mohammed Satour, l’ancêtre des Guemata (Fréchich). Un peu plus
loin, s’éparpillent des masures en pierre sèche, dernier abri de saints
décédés. C’était jadis chez les Fréchich l’habitude d’être enterré sur
la Garet-Er-Rgoud, dans le sol sanctifié par tant de pieux personnages.]
[Note 362 : ESPÉRANDIEU : _Etude sur le Kef_, Paris, s. d. (1888),
signale sommairement cet usage.]
[Note 363 : Sur la source du Kef, voir RENAULT : _Install. hydraul. rom.
de Sicca Veneria_ in _Enq. sur les Install. hydraul. rom. en Tunisie_,
t. II, p. 83-89.]
[Note 364 : _Voyage en Tunisie_, Paris, 1894, p. 204 et 205. Voir à ce
sujet notre étude : _Mœurs indigènes — Répugnance ou respect relatifs à
certaines paroles ou à certains animaux_. (_Rev. Tun._, 1908), p. 5-21.]
[Note 365 : Dans ce temple avaient lieu des prostitutions sacrées
signalées par VALÈRE MAXIME, liv. II, chap. VI, § 15, _Siccæ enim fanum
est Veneris in quod se matronæ conferebant : atque inde procedentes ad
quæstum, dotes, corporis injuria contrahebant, honesta nimirum tam
inhonesto vinculo conjugia juncturæ_. Il y a à Sicca un temple de Vénus
où se réunissaient des femmes pour trafiquer de leurs charmes et gagner
une dot au prix de leur pudeur, s’assurant ainsi un mariage honorable
par un moyen deshonnête.]
[Note 366 : Beaucoup de musulmans se rendent compte eux-mêmes que les
nombreux Sidi Chérif n’ont jamais existé. Ce nom décèle souvent, comme
c’est le cas au Kef, un endroit vénéré antérieurement.]
[Note 367 : TISSOT : _Géog. Comp._, II, p. 366, signale déjà cet usage.]
[Note 368 : Cette anecdote est racontée dans la _Rev. Tun._ de 1902, p.
187. Elle est tirée de la _Monogr. Milit._, no 33.]
[Note 369 : Cette particularité qui est un article de foi pour les
Ouled-Sidi-El-Mouelha, m’a été confirmée à la Garet-Er-Rgoud par des
Fréchich.]
[Note 370 : Cf. par exemple _Journ. Off. Tun._, no du 26 avril 1883.]
[Note 371 : Sidi Bou Meftah est enterré dans la plaine du Kef.]
[Note 372 : Pour plus de détails, lire notre étude : _Mœurs indigènes —
Répugnance ou respect_..... (_Rev. Tun._, 1908), p. 5-21.]
[Note 373 : Nous avons consulté la _Monogr. Milit._, no 32.]
[Note 374 : FÉRAUD : _Notes sur Tébessa_, _loc. cit_., p. 472-473, cite
les Ouled-Sidi-El-Mouelha comme une fraction des Ouled-Yahia-ben-
Thaleb.]
[Note 375 : Chez eux on tuait jadis un homme « _ala basla_ » pour un
oignon.]
[Note 376 : Dans la région de Fériana, elle a été remplacée par le chef
des Ouled-Sidi-Tlil, Belgassem Es Sassi, qui tenait d’ailleurs le
chapelet de Mostefa ben Azzouz.]
[Note 377 : Cf. PLAYFAIR, _Op. cit._, p. 180 et suiv. Voir dans
SALADIN : _Rapp. sur la Mission faite en Tunisie de novembre 1882 à
avril 1883_. (_Arch. Miss. Scient._, XIII), p. 64, le plan de Sbeïtla
avec l’emplacement de la maison bâtie par Si Ahmed. Voir aussi _ibid._,
p. 79, note 2.]
[Note 378 : Décédé en 1793-94. Après avoir passé environ vingt-cinq ans
en Egypte, il rentra vers 1763 dans sa Kabylie natale et fonda son ordre
peu de temps après. Un diplôme de moqaddem délivré par lui en 1777 (1191
de l’hégire) a été étudié par A. DELPECH. (_Rev. Afric._, 1874), p.
418-429.]
[Note 379 : Benaïssa forme ici un nom propre spécial donné en souvenir
de Sidi Ali ben Aïssa qui dirigea pendant plus de quarante ans en
Kabylie la zaouïa mère après la mort du fondateur.]
[Note 380 : La plus ancienne zaouïa du Kef est celle de Sidi Bou
Makhlouf (Aïssaoua). Elle est sans influence.]
CHAPITRE DIXIÈME
=L’exploitation du pays par les indigènes=
* * * * *
I
DÉMOGRAPHIE ET PROPRIÉTÉ
* * * * *
1o =Distribution de la Population=
Le Haut-Tell en 1911 comptait 235.000 tunisiens[381], 10.000 algériens
et quelques milliers d’Européens, soit en tout 250 mille âmes donnant
une densité de 17,5 au km. carré. Cette population est en état
d’accroissement rapide. De la comparaison des rôles des mejbas, il
résulte qu’elle est deux fois plus nombreuse qu’au moment de
l’établissement du Protectorat, c’est-à-dire qu’il y a trente ans. Dans
les caïdats de Tajérouine, des Fréchich ou des Ouled-Aoun, régions qui
sans doute s’étaient le plus vidées lors de la famine de 1867, le
doublement s’est effectué en vingt-cinq ans. Voici quelle est la
distribution de l’effectif indigène par régions naturelles, ou tout au
moins par périmètres de tribus historiques[382].
SURFACE ET POPULATION DU HAUT-TELL (1911)
Surface Nombre Densité
Nom des régions approximative d’âmes au
en hectares d’après kilomètre
les carré
mejbas
=1o Zone Friguienne=
Massif Ouargha[383] 107.700 8.300 7,7
Reste du caïdat du Kef 220.000 48.200 21,9
Gafour[384] 50.000 6.200 12,4
Reste du caïdat de Téboursouk 93.000 21.800 23,2
Bordure N.-E. du Haut Tell 110.000 9.500 8,6
Ouled-Aoun 123.600 26.000 21,0
Nord des Ouled-Ayar[385] 45.000 12.000 26,6
Ouartane[386] 44.000 12.000 28,0
--------- ------- ----
794.100 144.000 18,1
--------- ------- ----
=2o Zone non Friguienne=
Ouled-Ayar du Sud 113.500 18.000 14,9
Charen[387] 80.400 10.800 13,4
Ouled-Bou-Rhanem[388] 78.800 10.700 13,6
Reste du caïdat de Tajérouine 44.400 10.500 23,6
Tell des Fréchich 198.000 22.500 11,3
Tell des Majeur 115.600 18.500 16,0
--------- ------- ----
631.200 91.000 14,4
TOTAL 1.425.000 235.000 16,4
--------- ------- ----
Ce tableau, encore que nous n’ayons pu le détailler davantage, met
néanmoins en lumière certains phénomènes. Tout d’abord, la partie
friguienne est plus peuplée (18,1 hab. au km. q.) que la zone non
friguienne (14,4) laquelle se trouve à peu près au niveau des Basses-
Alpes (13,9). Mais celle-ci diffère encore plus de la Steppe limitrophe
(Steppes des Fréchich et des Majeur, réciproquement densité 4 et 6). Au
point de vue démographique, elle mérite donc bien d’être classée à côté
de la Friguia. Au sein du Haut-Tell, ce sont les régions de sraouate et
de plaines de la Friguia qui sont le plus peuplées et notamment la
portion friguienne du massif de Mactar et le pays des Ouartane qui
comprend le plateau de ce nom et le Sud de la plaine de Zouarine. Les
cantons les plus vides sont ceux où abondent les forêts comme c’est le
cas du massif Ouargha et de la bordure Nord-Est du Haut-Tell, où la
densité atteint juste 5,7 au Nord du Gafour et du Djebel-Ech-Chehid.
Comment cette population plutôt faible s’est partagé le sol et comment
elle l’exploite, c’est ce que nous allons maintenant envisager.
2o =L’évolution historique du régime foncier=
La situation politique du Haut-Tell à la fin du XVIe siècle et au milieu
du XVIIe se répercute sur la propriété. Des tribus sédentaires, non
subordonnées à d’autres et généralement d’origine berbère, travaillent
elles-mêmes leur glèbe comme les Ouargha et les Ouartane. Quant aux
tribus arabes dont la suprématie embrasse bien des lieues carrées
(Ouled-Yagoub, etc.), elles ne cultivent pas le sol où elles règnent.
Elles laissent ce soin aux peuplades plus ou moins sujettes (Fréchich,
Majeur, Ouled-Ayar, etc.). La location n’étant pas dans les mœurs, elles
perçoivent une espèce de rente variable ou fixe, moyennant quoi elles
cèdent la disposition des terrains pour un laps de temps pratiquement
indéfini. Dans le Nord du Haut-Tell, le Gouvernement s’étant débarrassé
des Beni-Chennouf, Ouled-Mimoun et Ouled-Yahia, jouit de leur territoire
sans autre forme de procès et notamment sans procédure écrite ni décret
de confiscation. Autant devait-il en faire au XVIIIe siècle pour les
biens que les Ousseltia avaient dans le Haut-Tell et au début du XIXe
siècle pour l’Henchir-Rohia. S’il souffre que les Ouled-Yagoub se créent
des droits de propriété sur les plaines au midi du Kef, plus à l’Est il
se réserve la région de Lorbeus qu’il habousera sous le bey Hassine ben
Ali et celle de Téboursouk-Gafour[389]. Cette dernière est affermée ou
louée à tout venant, ce qui attire dans ces parages des gens de sang
divers, ancêtres des fractions minuscules dont nous avons parlé.
Autonomes ou courbés sous les tribus arabes, les gens du Haut-Tell sont
au XVIIIe siècle plutôt pasteurs qu’agriculteurs. Les habitants du Kef
eux-mêmes sont dédiés de préférence à l’élevage[390]. Les divers groupes
ethniques utilisent leur pays à la manière collective. On limitait les
labours aux cantons les plus favorisés par les pluies d’automne de sorte
que chaque année ou presque on changeait de secteur ; semailles,
moissons, etc., s’exécutaient à proximité et sous la protection de la
zmala qui réglait là-dessus ses déplacements. Sauf des cas spéciaux,
aucun individu ne s’accrochait à un même lopin de terre « _animo
domini_ ». A chaque campagne agricole, le terrain était distribué par
les chefs d’une façon nouvelle entre ceux qui annonçaient l’intention de
se livrer aux céréales. La tribu seule étant en jeu et non les
individus, le théâtre de son action foncière se confondait avec son
périmètre politique. Etait-elle chassée d’un district par une rivale,
non seulement elle voyait fléchir ses frontières, mais encore ses
membres perdaient _ipso facto_ la faculté de se servir au point de vue
agricole du territoire d’où la collectivité venait d’être éliminée. La
plupart des guerres entre tribus ayant pour but de s’emparer de
pâturages ou de terres de labour, la défaite et l’expulsion corrélative
frappaient de nullité les titres écrits que pouvaient vanter les
groupements vaincus. Ces mouvements s’opèrent du Sud au Nord, c’est-à-
dire de la Steppe vers le Tell et sans doute ils sont consécutifs à de
mauvaises récoltes.
Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, grâce à l’équilibre à peu près
atteint entre les tribus et à la sécurité relative, insensiblement ce
qui était collectif devint privatif. Chaque fraction se cantonne. Puis
chaque sous-fraction se choisit une sphère à elle. Ensuite, c’est entre
les familles que s’opère un allotissement à l’amiable. Le pays se divisa
ainsi en parcelles plus ou moins considérables[391] sur lesquelles des
groupes d’hommes, tous parents purent dire « ceci est à nous ». Cette
modification fut plus rapide là où le climat propice aux céréales
consentait une appropriation du sol plus intime. L’évolution fut donc
plus hâtive en Friguia et sur les sraouate. Elle s’accompagna de
l’établissement d’actes de propriété dont les plus vieux semblent
remonter pour le Contrôle du Kef aux alentours de l’année 1650. Quant
aux habous, le plus anciennement certain est celui de Kalaat-Djerda qui
date de 1670.
Dans l’aire soumise à la suzeraineté des tribus arabes, un processus
analogue se vérifie. Grâce à la tranquillité plus constante, des groupes
de cultivateurs, à coups de mahboubs et de piastres et contre moutons ou
bétail, arrachent la glèbe à leurs maîtres. Les instruments notariés
dressés à cette occasion sont dits _hodja arbïa_ et c’est grâce à ces
documents que nous savons quel fut du XVIe au XVIIe siècles le
patrimoine des descendants des Hilaliens, dilapidé ensuite
progressivement par eux sous tous les modes possibles. A force de
constituer des habous, de vendre aux Fréchich, aux Ouled-Bou-Rhanem ou à
d’autres, les Ouled-Yagoub en arrivent à ne plus posséder un pouce de
terrain au Sud d’Haïdra et du Djebel-Bel-Hannech. Ils sont désormais des
intrus. Les Ouled-Ouezzez les pressent au midi. Ils émigrent donc, peut-
être par bandes, et ils se recasent en Friguia. Les Ouled-Smir, Ouled-
Sbaa, Ouled-Ali ne se conduisent pas autrement. Les Ouled-Ali cèdent
leurs terres du Sers aux Mernissa des Ouled-Ayar qui les repassent plus
tard aux Beni-Rezg, etc. Les Ouled-Sbaa entrent dans cette voie les
derniers. Ils ne commencent leurs aliénations aux Majeur et aux Zlass
qu’un peu avant l’an 1800 et ils les continuent pendant tout le XIXe
siècle.
Cette reprise du sol par acquisitions successives de morceaux distincts
a une conséquence qu’il faut noter. Le jeu naturel des ventes oblige
plus d’une fraction à se séparer des gens de son sang. Les Haracta
d’Algérie ont ainsi un détachement entre le Zelfane et Thala bien loin
du corps principal. Chez les Majeur, comme nous l’avons vu, les trois
bradas, Fouad, Chaquetma, Ouled-Mehenna, et même les fractions
secondaires, sont disloqués : Les Ouled-Khelfa des Ouled-Mehenna sont,
les uns au Nord autour du Koudiat-El-Halfa et de l’Oued-El-Hathob, les
autres au Sud vers Djilma. Les deux groupes ont acheté aux Ouled-Sbaa.
Ici, une cause subsidiaire de désagrégation a été pour chaque fraction
le besoin d’avoir du terrain à la fois dans le Tell et dans la Steppe,
ou tout au moins en deux régions différentes pour mieux parer aux
variations climatiques. Les tribus sont donc restées plus compactes
quand leur installation s’est produite en bloc par la force que
lorsqu’elle a eu lieu à prix d’argent (Sud du Haut-Tell) ou qu’elle a dû
dépendre de locations comme dans la zone domaniale Téboursouk-Gafour.
Au point de vue juridique, le premier stade de l’appropriation, celui
qui s’effectue par groupes humains assez importants, se constate par des
titres d’ensemble couvrant des lieues de pays. A la seconde phase,
marquée par une spécialisation plus intense entre sous-groupes, répond
une espèce de prolifération des actes. Des hodjas concernant des
surfaces plus restreintes sont rédigées. Elles se réfèrent expressément
à la hodja primitive qui reçoit alors le nom de _hodja oumm_ (hodja
mère). Enfin, quand la propriété par familles se substitue à celle par
sous-fractions, les hodjas offrent une multiplication corrélative. Ce
système de bouturation est général et les exceptions ne sont souvent
qu’apparentes. Chez les Haouafedh des Ouled-Ali des Fréchich, on ne voit
guère que des titres particuliers. Mais ces mêmes Haouafedh possèdent un
acte global visant le Zelfane qu’ils prétendent leur avoir jadis
appartenu. Nous en concluons que les Haouafedh, établis dans le Zelfane
au début du XVIIIe siècle lors de la naissance des premières hodjas, le
quittèrent pour chasser les Ouled-Bou Rhanem des alentours d’Haïdra.
Comme ce sra était meilleur, les Haouafedh se l’attribuèrent d’emblée
par familles et lorsqu’on songea aux hodjas on en confectionna
immédiatement du degré le plus avancé.
La propriété familiale se dégagea assez vite en certains endroits plus
fertiles ou mieux défendus contre les razzias. Elle est assez ancienne
sur la Hamadat de la Kessera, chez les Ouartane, et là où verdissaient
des olivettes et des jardins. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle,
elle était assez répandue dans la zone friguienne, puisque les multiples
parcelles confisquées sur les Ousseltia dans les Robas et à Siliana
étaient détenues par des particuliers tant selon la tradition que
d’après ce que suggère leur petitesse et leur dispersion. Ces parcelles
avaient probablement pour origine des achats. D’autres propriétés
individuelles résultaient au contraire du démembrement ou plutôt du
partage de propriétés familiales.
Quant au Bey, il ne semble s’être dépouillé d’aucun de ses domaines du
Haut-Tell avant l’année 1800, sauf en ce qui regarde le habous de
Lorbeus et celui de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid (Henchir-Khalled) mentionné
dans un titre de 1768. Mais au cours de la seconde moitié du dernier
siècle, le Gouvernement fait cadeau de l’Henchir-El-Abiod du Roba-Ouled-
Yahia au marabout Si Ahmed ben Abdelmelek. Il abandonne à des Algériens
divers fragments des sraouate de Téboursouk et dans ce même canton il
habouse en 1883 l’Henchir-El-Harich au bénéfice du Collège Sadiki,
tandis que des favoris étaient avant le Protectorat gratifiés du Krib et
du Gafour. Il se crée ainsi plus d’une propriété individuelle sans
l’intermédiaire des étapes précédemment décrites.
Dans ce bref aperçu de l’évolution de la propriété depuis le XVIIe
siècle et dans l’exposé analogue que nous avons consacré à la Steppe des
Fréchich et des Majeur[392], beaucoup de traits sont identiques.
Seulement, au sein du Haut-Tell, contrée plus fertile, la marche a été
plus rapide, surtout dans la zone friguienne, ce qui atteste l’influence
du milieu géographique en une matière où les facteurs historiques furent
prépondérants.
3o =L’état actuel de la propriété=
Le présent porte la trace non équivoque de ce passé peu éloigné et le
Haut-Tell nous offre encore maintenant deux types de propriété. Dans
l’un, la propriété individuelle munie de titres assez récents (achats,
partages, héritages) est à peine tempérée par une indivision entre très
proches parents ayant pour but de diminuer les frais généraux. Dans
l’autre, des titres familiaux assez vieux embrassent aujourd’hui des
dizaines de personnes cousines à un degré ignoré, tandis que certains
copropriétaires n’ont aucune hodja pour étayer leurs droits. Dans ces
conditions, il est difficile de savoir si la terre dont jouit chaque
intéressé correspond à sa part telle qu’elle découlerait du jeu des
règles successorales, règles d’ailleurs impossibles à déclancher faute
d’arbres généalogiques remontant un peu en arrière. La première classe
de biens se note là où la culture des céréales est assez intense, c’est-
à-dire dans les portions suffisamment mises en valeur de la zone
friguienne du Haut-Tell. Elle comprend d’ordinaire des domaines de
moyenne et de faible grandeur, assez convenablement exploités au point
de vue indigène. Sises en général hors de la Friguia, les propriétés de
la deuxième catégorie sont surtout vouées à l’élevage et se ressentent
des coutumes divagantes des pasteurs. Si chaque mâle réserve à son orge
ou à son blé toujours le même lopin, il ne lui confie pas du grain
chaque année, car le climat s’y oppose. La possession est donc
discontinue dans le temps, car les jachères sont livrées à la vaine
pâture de tout le monde ou tout au moins de tous les copropriétaires
indivis. La grande propriété est une conséquence de cet état de choses
qu’elle contribue à entretenir.
Les limites inscrites dans les titres sont flottantes et souvent
inapplicables. Imprécision harmonique avec l’esprit indigène et la
langue arabe, mais qui a également sa justification dans la grande
quantité d’espace libre. Puisqu’il existait plus de terres qu’on n’en
pouvait utiliser, à quoi bon fixer des contours rigides ? Ces tares se
rencontrent plus souvent en dehors de la Friguia que dans la zone où une
culture constante a fini par mieux éclaircir les droits de chacun. A
quel point elles gênent ou empêchent les transactions, c’est sur quoi il
est superflu d’insister. Et de cette incertitude on ne voit pas très
bien le terme, car, pour immatriculer, le Tribunal mixte immobilier
exige des précisions de titres et de fait matériellement impossibles à
fournir, notamment dans la moitié non friguienne du Haut-Tell. Aussi, le
caïdat de Téboursouk accuse-t-il seul une proportion satisfaisante de
terres immatriculées (38.000 ha. sur 143.000), ce qui est en relation
tant avec la bonté du sol et l’état de la culture qu’avec de vastes
propriétés d’origine domaniale. Mais le caïdat du Kef n’a que 6.500 ha.
immatriculés sur 327.000, celui de Tajérouine 7.300 sur 250.000, celui
des Ouled-Aoun 2.000 sur 123.000, celui des Ouled-Ayar 1.150 sur
158.000. Dans le Tell des Majeur on en a 2.400 sur 115.000 et dans le
Tell des Fréchich 690 sur 198.000.
Au premier rang des latifundia se placent naturellement les biens habous
ruraux qui, au dire de quelques personnes, égaleraient en Tunisie le
tiers du territoire. L’évaluation paraît exagérée. Elle est en tout cas
complètement erronée pour le Haut-Tell. Les habous publics n’ont jamais
été bien développés dans cette contrée et la colonisation a absorbé
presque tout ce qu’ils contenaient d’utilisable. Ils comptent
aujourd’hui seulement 100 hectares dans le caïdat de Tajérouine, 140
chez les Ouled-Aoun, rien dans l’ex-Bled-El-Arab. Ils ont il est vrai
4.000 hectares dans le caïdat de Téboursouk et autant dans le caïdat du
Kef, mais c’est grâce aux deux habous de Sidi-Abdallah-Ech-Chehid et de
Lorbeus, ou plutôt à ce qui en subsiste (respectivement 3.800 et peut-
être 2.500 ha.) après le prélèvement opéré sur chacun d’eux pour la
colonisation.
Quant aux habous privés, il est difficile de les dénombrer avec
exactitude. Ils sont rares dans l’ex-Bled-El-Arab, ce qui est en rapport
avec le caractère plus indépendant et plus sauvage du pays et de ses
habitants : (Tell des Fréchich 500 ha. Tell des Majeur 1.000, Ouled-Ayar
900 ha.). Les membres des tribus en question, vivant à leur manière, ne
redoutaient en effet ni les spoliations du prince, ni l’application des
normes successorales coraniques réservant une part d’héritage aux
femmes, craintes qui sont la cause de la plupart des habous de notre
Afrique du Nord. Dans l’ex-Bled-Et-Trouk, les habous privés sont en plus
grande quantité : (8.000 ha. chez les Ouled-Aoun, 8.500 dans le caïdat
de Tajérouine, 5.500 dans celui du Kef et 16.000 dans celui de
Téboursouk). En somme, les habous ne revêtent une réelle importance que
dans cette dernière circonscription où ils équivalent au septième de la
superficie. Ils n’embrassent qu’un cinquième chez les Ouled-Aoun, un
trentième dans le caïdat de Tajérouine, un trente-huitième dans celui du
Kef où ils sont massés dans la banlieue de la ville et au Sers. Parmi
les plus considérables, en dehors des habous susvisés de Sidi-Abdallah-
Ech-Chehid et de Lorbeus, citons le habous de Kalaat-Djerda aux Ouled-
Sidi-Mahammed-ben-Khalifa des Zeghalma (1.963 ha. immatriculés).