ladite plaine au cours d’un pèlerinage accompli par ses parents. Partis
du Maroc, ceux-ci se dirigeaient vers La Mecque lorsque la femme, étant
enceinte, dut s’arrêter. Le mari continua seul le voyage et confia à
Sidi Bou Rhanem son épouse. L’enfant, une fois né, resta avec son père
nourricier. Sidi El Mouelha mena une vie qu’Allah orna de miracles.
Comme il voyageait chez les Ouled-Ayar, on le supplia d’aller visiter
une femme qui se tordait dans les douleurs sans pouvoir accoucher. Le
saint la fit déposer sur une de ces housses (_djlèl_) dont on couvre
l’arrière-train des chevaux pendant les fantasias et pria Dieu pour
elle. L’oraison n’était pas plutôt achevée que la patiente mettait au
monde un fils qui reçut le nom de Mouelha. Il serait la tige des Ouled-
Sidi-El-Mouelha des Ouled-Ayar que les autres qualifient, un peu par
dérision, d’Ouled-Sidi-El-Mouelha-Bou-Djlèl. Comme Sidi El Mouelha et
Sidi Bou Rhanem s’approchaient avec des dattes d’une armée campée dans
le col qui conduit de Zouarine à Bermajna, Sidi El Mouelha réfléchit
qu’il serait peu humain d’en gratifier le général seul, alors que tant
de soldats criaient misère. Il invoqua alors le fameux Sidi Bou Ali qui
florissait dans le Djérid. Et voilà qu’une pluie de dattes s’abattit en
telle abondance que l’endroit en a conservé le nom de Fedj-Et-Tamer (le
Col des Dattes, le Col des Fruits). Sidi El Mouelha fut enseveli auprès
de Sidi Bou Rhanem, sur la Garet-Er-Rgoud. Chaque année, les Ouled-Sidi-
El-Mouelha vont en pèlerinage à la haouta de leur ancêtre qui garde
jalousement pour eux les fruits des grenadiers qui ombragent son
tombeau. Des gens d’une autre tribu avancent-ils la main pour cueillir
une grenade, celle-ci s’éclipse soudain à leurs yeux étonnés, tandis
qu’elle se livre à tout Mouelhi désireux de la détacher de la
branche[369].
2o =Les tribus maraboutiques=
Autour d’un marabout notoire, les adhérents affluent et s’installent.
C’est ainsi qu’aurait été fondée par Sidi Asker la Décheret-Ez-Zouarine,
corruption de Décheret-Ez-Zaïrine (le Village des Pèlerins). Parmi les
centres qui résultent d’une agglomération maraboutique, citons la
Décheret-Sidi-Bou-Rhanem, construite à un kilomètre de la qoubba du
saint, à cause de la position incommode de la Garet-Er-Rgoud, Thala qui
longtemps ne s’appela que Zaouiet-Thala dans le langage du peuple ou les
actes officiels[370], etc.
Après le décès d’un marabout puissant, disciples et descendants
rejettent souvent leur nom de tribu comme une défroque hors d’usage.
L’intensité de ce phénomène au XVIe siècle est une des principales
causes d’obscurité dans la recherche des origines des tribus actuelles.
Cependant, il est des groupes qui, malgré leur entrée dans la clientèle
d’un marabout, ne se sont pas dépouillés de leur nom particulier. C’est
ainsi que les Guemata et les Ouled-Msahel (Contrôle de Thala) affirment
être neveux les uns de Sidi Mohammed Satour, les autres de Sidi Bou
Meftah[371]. Exemptes d’impôts et de service militaire, les tribus
maraboutiques ont plus d’une fois été les auxiliaires diplomatiques du
pouvoir central dans ses démêlés avec les peuplades guerrières.
Habituées à vivre d’offrandes ou du produit de biens habous, elles se
distinguent entre toutes par leur indolence ainsi que par des
répugnances bizarres à l’égard de certaines choses ou de certains
animaux. Les Ouled-Sidi-El-Mouelha ont en sainte exécration le nom de
Salem et ils manifestent une sorte de dégoût sacré pour la poule de
Carthage (_raad_). Les Hababsa ressentent pour la grenouille une horreur
religieuse qui est partagée par les Ouled-Sehil des Majeur, par les
Chaouïa et les Ouled-Yagoub des Ouled-Msahel et par les Ouled-Ben-Zekri,
petite fraction maraboutique du Roba-Ouled-Yahia. Cette susceptibilité
n’a d’égale que celle des Ouled-Bou-Rhanem vis-à-vis du _guich_ (fétu de
paille)[372].
Si les tribus maraboutiques de Tunisie n’ont pas été comme chez les
Touareg astreintes à une condition sociale inférieure, elles n’ont pas
été pourtant sans être quelque peu foulées. Tout en révérant Sidi Bou
Rhanem, les Fréchich ont presque complètement expulsé sa postérité des
alentours de la Foussana. Le fils de Sidi El Mouelha[373], Amor, avait
fondé la puissance territoriale des siens en obtenant des Ouled-Yagoub
le don de tout le pays allant du Guern-El-Alfaia à la plaine de
Bermajna. Sous Ali ben Amor, qui a sa qoubba à Tajérouine, les Ouled-
Sidi-El-Mouelha se maintiennent, mais bientôt la décadence arrive. Sous
la conduite de Thaleb, fils d’Ali, un groupe émigre au Nord de Tébessa
et y fera souche des Ouled-Yahia-Ben-Thaleb[374]. Le reste de la tribu
voit sa domination chanceler sous la direction du frère d’Ali, Mohammed,
uniquement occupé de ses devoirs religieux. Les Ouled-Sidi-El-Mouelha
sont dès lors divisés en tronçons et nous les trouverons au XIXe siècle
scindés en deux morceaux distincts dont l’un (94 mejbas en 1895) gît
autour du Guern-El-Alfaïa et de Sidi-Abd-El-Basset qui est un Mouelhi,
et l’autre (230 mejbas en 1895) autour de Tajérouine, sur le territoire
des Charen, auxquels la tribu a été rattachée sous Ahmed-Bey. En outre,
de petits groupes vivent aux Ouled-Ayar, à Sakiet-Sidi-Yousef, à
Zouarine, au Massouge, à Zehna.
Plusieurs tribus maraboutiques furent cependant redoutables et l’on cite
à l’actif de quelques-unes d’entre elles des traits de bravoure, voire
d’impiété, comme ceux narrés à propos des Ouled-Msahel. On raconte
qu’après une bataille heureuse contre les Hamama, les femmes des Ouled-
Msahel se servirent des têtes des vaincus en guise de pierres pour
soutenir les marmites à couscous. Pareil fait se constata d’ailleurs, en
1864, au début de l’insurrection du Msahli Ali ben Rhadahem. La tête du
caïd El Arbi Sehili fut employée comme support de beurma et tel
vieillard Ferchichi n’a pas encore oublié le rictus sinistre de cette
figure racornie et noircie par le feu et la fumée. Dans une autre guerre
contre les Hamama, les Ouled-Msahel victorieux obligèrent leurs
adversaires au sacrilège de prononcer à propos d’un marabout Msahli,
Sidi Hamed Ben Cherif, la formule « _sall Allahou alèii ou sellem_ »
réservée au Prophète. Quant aux Ouled-Bou-Rhanem, tueurs de lions et que
la vue d’un brin de guich met en fuite, ils ont toujours le coup de
fusil facile[375]. Parmi les maraudeurs dont la réputation est le plus
solidement établie dans le Haut-Tell, on note les Ouled-Omrane et
surtout leur sous-fraction, les Ouled-Rhilane, dont l’ancêtre serait un
santon de la Seguiet-El-Hamra. Les tribus maraboutiques, si elles sont
en moyenne composées de gens plus lettrés et moins rustres, ne
présentent donc, au point de vue de la morale, aucune supériorité.
Toutes sont de formation assez ancienne. Depuis longtemps, il ne s’en
crée plus de nouvelles, car, depuis la fin du XVIIIe siècle, la
constitution des confréries a fourni aux aspirations religieuses des
populations des cadres plus souples.
3o =Les confréries religieuses=
En Tunisie, la plupart des indigènes appartiennent à une confrérie
religieuse (_triqa_), à peu près comme tout Français se considère adepte
de tel ou tel parti politique. Dans le Haut-Tell, les Qadria et les
Rahmania sont les plus nombreux, car ils se partagent par moitié les
huit dixièmes au moins des membres des confréries. Les Qadria dominent
dans le Contrôle du Kef, les Rahmania dans ceux de Mactar et de Thala.
Certaines tribus comprennent des adhérents de diverses triqas. Les
Ouargha, les Ouled-Ayar-Guebala, etc., renferment aussi bien des Qadria
que des Rahmania. Mais, le plus souvent, tel groupe de population
spécial s’inféode à une association particulière. Les Ouled-Ayar-Dahra
sont à peu près tous Rahmania. Au sein des circonscriptions modernes,
les différences ethniques se traduisent par la faveur dont jouissent des
confréries déterminées. Dans le caïdat des Ouled-Aoun, les Ouled-Aoun
proprement dits sont Rahmania, les villageois de Zeriba (Arouch-Er-Rgag)
et les Ouled-Yahia sont Madanïa, les gens du Bargou, Qadria. Dans le
khalifalik de la Kessera, les Kesseraouïa s’inscrivent en majorité parmi
les Madanïa, alors que les habitants des Blidate se reconnaissent
Rahmania. Au Sers, les Beni-Rezg comptent pas mal de Tidjanïa. Chez les
Ouargha, les Chabbïa englobés dans cette peuplade suivent les Nasserïa.
Chez les Majeur, les Ouled-Msahel seuls sont Soulamïa. Cette
distribution est d’ailleurs susceptible de se modifier.
Les Qadria possèdent en Tunisie quatre zaouïas renommées : celle de
Sidi-Mostefa-El-Imam à Menzel-bou-Zelfa (Cap Bon), celle de la rue du
Divan à Tunis, celles de Nefta et du Kef. Cette dernière est
actuellement la plus célèbre et son chef, Si Kaddour, est le principal
personnage du Haut-Tell. Les grandes zaouïas Rahmania de la Régence sont
à Chaouach, près de Medjez-el-Bab, à Nefta et au Kef. Cette ville réunit
ainsi en elle deux des maisons les plus notoires des deux confréries les
plus courues. Des trois centres religieux de Tunisie, Kairouan, le Kef
et Nefta, le Kef peut actuellement revendiquer à bon droit pour lui la
primauté.
Dans le Haut-Tell la zaouïa Qadria du Kef n’a pas de concurrente. Les
Rahmanïa sont au contraire attirés par diverses zaouïas : celle du Kef
étend son ombre sur le territoire du Contrôle civil de ce nom et sur les
Ouled-Ayar-Dahara. Les Guebala, les Ouled-Aoun et les gens de Téboursouk
dépendent de la zaouïa de Siliana, tandis que la zaouïa d’El-Menchia se
réserve les Fréchich et une partie des Majeur.
Après la prise de Biskra et des Ziban (1844), plusieurs enfants de
Mohammed ben Azzouz, moqaddem des Rahmanïa, s’enfuirent de Tolga au
Djérid où l’un d’eux, Mostefa, fonda à Nefta une zaouïa qui eut
rapidement de la vogue. Décédé en cette localité en 1867, Mostefa joua,
sa vie durant, un rôle important dans tout le Sud-Ouest de la Régence
jusque chez les Majeur et les Fréchich. Des zaouïas s’élevèrent en bas
de Kasserine et à Thala, l’une sous le vocable de Si Mostefa ben Azzouz,
l’autre sous celui de son moqaddem, El Hadj Embarek. Mais les fils du
marabout ne surent pas continuer son œuvre. La famille Ben Azzouz a
perdu tout crédit dans le Haut-Tell[376] où elle a été supplantée par
une famille alliée, celle des Abdelmelek.
Sidi Abdelmelek avait surgi, au début du XIXe siècle au sein de la tribu
maraboutique des Ouled-Sidi-Hamada et il s’était fixé à brève distance,
au Gontra de Siliana, où le Bey lui avait concédé environ 300 hectares,
la plupart irrigables. Son fils Ahmed qui lui succéda songea, vers 1865,
à s’installer à Sbeïtla sur les conseils de son beau-père, Mostefa ben
Azzouz. Une grande maison fut commencée avec des matériaux antiques non
loin du pont-aqueduc romain[377], mais la tentative avorta à cause des
troubles de la période 1864-1868. Cependant, Si Ahmed imprimait une
impulsion féconde à la zaouïa de Siliana autour de laquelle il plantait
un millier d’oliviers et un jardin magnifique. Tandis que son frère
Brahim avait acquis quelques dizaines d’hectares et bâti une zaouïa près
des ruines d’_Uzappa_ parées du nom de Ksour-Abd-el-Melek, Si Ahmed
arrondit ses domaines vers 1868 en achetant à l’Etat l’Henchir-El-Abiod.
Vers 1880, la famille Abdelmelek était en pleine prospérité. Si Ahmed
était très influent jusque chez les Kroumirs et, après le pillage du
navire _l’Auvergne_, ce fut lui que le Bey chargea d’aller négocier sur
place le paiement d’une amende. A la veille de l’occupation, le fils de
Brahim, Mahammed, se préparait à ériger une troisième zaouïa dans les
ruines désertes d’Henchir-Sidi-Amara, au débouché du Foum-Zelga sur le
pays Zlass.
L’arrivée des Français épargna à l’ancienne _Agger_ les outrages subis
par _Sufetula_. Si Ahmed ben Abdelmelek, retenu par la crainte de la
confiscation de son temporel, n’osant pas se déclarer contre nous,
poussa en avant Mahammed, qui finit par se réfugier en Tripolitaine où
il mourut en 1901, laissant à la tête de la zaouïa d’Uzappa son fils
Abda. Quant à Si Ahmed, il fut interné à Tunis. En 1888, il reçut
l’autorisation de revenir à Siliana, mais l’essor de cette envahissante
famille était brisé. Confiant la maison principale à son fils Hassouna,
Si Ahmed ne tarda pas à se retirer auprès de Téboursouk, à Henchir-
Chett, où il créa une autre zaouïa. Peu après, en 1893, il adhérait pour
ainsi dire officiellement à l’état de choses actuel en envoyant son
étendard figurer à côté de notre drapeau aux fêtes d’inauguration du
port de Tunis.
Bien que résidant sur le sra de Téboursouk, Si Ahmed ben Abdelmelek n’en
est pas moins le grand marabout des Ouled-Aoun, comme la zaouïa de
Siliana est en quelque sorte la zaouïa nationale de cette tribu. A
l’Est, son action déborde chez les Zlass dans le Marouf, mais du côté du
Nord et de l’Ouest, elle est arrêtée par les zaouïas Rahmanïa et Qadria
du Kef. La zaouïa de Siliana n’est plus aussi prospère que jadis.
La zaouïa Rahmanïa du Kef, plus importante que celle de Siliana, a une
origine plus noble, puisque sa création eut lieu, dit-on, sur les ordres
mêmes du fondateur de la confrérie Mahammed ben Abderrahman El
Guechtouli qui florissait au XVIIIe siècle dans le Djurdjura[378].
Décidé à répandre sa triqa dans le domaine des Husseïnites, il détacha
au Kef un de ses principaux adeptes, Si Mostefa Trabelsi, qui y expira
en 1776 et fut remplacé neuf ans plus tard par Ahmed ben Ali bou Hadjar,
originaire des environs d’Aïn-Temouchent (département d’Oran). Celui-ci
continua l’œuvre de son prédécesseur. Il lança la confrérie dans le
centre de la Tunisie, créa au Kef une zaouïa en 1784-85 et y fonda une
vraie dynastie religieuse qui subsiste encore. A sa mort, en 1213
(1798-1799), il eut comme successeur son frère Yousef qui décéda en 1247
(1831-1832), après avoir légué à son fils héritier, Mohammed Salah, un
nom très vénéré et une situation définitivement assise. Yousef ben Ali
bou Hadjar est enterré au Kef dans la zaouïa qui porte son nom et qui
jouit du droit d’asile en ce qui concerne les femmes.
Mohammed Salah persévéra dans la ligne de conduite de son père jusqu’en
1276 (1859-1860), date de sa mort. La zaouïa se développa d’une façon
remarquable sous son fils Ali Benaïsse[379] que nos troupes trouvèrent
au Kef à leur entrée dans la Régence et qui mourut à Tunis en avril
1901, à l’âge d’environ soixante-cinq ans. Ali Benaïssa recevait des
ziaras de toute la Tunisie, notamment de Souk-el-Arba, de Kroumirie et
de Mateur, sans compter les visiteurs d’Algérie. Tout en remplissant ses
devoirs hospitaliers, il profitait de sa réputation pour enrichir sa
zaouïa et accroître sa fortune personnelle qui pouvait être évaluée à
plusieurs centaines de mille francs. Ali Benaïssa nous fut toujours
hostile. En 1881, il mit son influence au service de ceux qui luttaient
contre la France, sans toutefois se compromettre ouvertement. Il a
laissé deux fils, Salah et Hamda, qui ont vu leur zaouïa déchoir
légèrement, tant à cause de trop fortes dépenses que par suite de
dissensions. Salah est mort le 31 décembre 1911 et son frère est
impuissant à contrebalancer le prestige de Sidi-Kaddour.
La zaouïa Rahmanïa d’Aïn-Menchïa est une filiale de la grande zaouïa du
Kef. Elle remonte à El Hadj Chafaï dont le fils, Mohammed Salah, bâtit
l’immeuble d’Aïn-Menchïa entre Haïdra et Thala. En 1881, Mohammed Salah
ayant refusé de s’unir contre nous aux dissidents, dut se réfugier avec
sa famille sur le Djebel-Semama. Fort de ce passé, il sut rapidement se
pousser dans l’Administration. Nous en fîmes un caïd des Ouled-Naji en
1886, et de tous les Fréchich en 1896. Il garda ce poste jusqu’en 1897,
date à laquelle il fut révoqué. Sa zaouïa, non plus que la zaouïa
Rahmania de Thala, n’a guère aujourd’hui d’importance. Décédé en août
1910, Mohammed Salah a été remplacé par son frère, Abdellatif.
Quant à la zaouïa Qadria du Kef, elle est relativement récente[380].
Elle est due à Mohammed el Mizouni, originaire de Mazouna (Oranie) qui
vint au Kef vers 1834 et y expira vers 1878, après avoir acquis de
nombreux fidèles à sa confrérie non seulement en Tunisie, mais encore
vers Constantine. Au moment où notre armée franchit la frontière
tunisienne, son attitude fut des plus correctes et grâce à l’habileté de
notre agent consulaire Roy, il neutralisa les dispositions malveillantes
d’Ali Benaïssa. On lui attribue une pénétration singulière grâce à
laquelle il devinait les pensées cachées de ses interlocuteurs. Son
existence était simple. Il méprisait les biens de ce monde et se
plaisait à de grandes charités. Au moment de la guerre russo-turque de
1877, il refusa de participer à la souscription ouverte par le Bey en
faveur du Sultan et préféra consacrer ses ressources à acheter du blé
pour les pauvres. Sa femme étant stérile, il s’attacha le jeune Kaddour,
enfant d’un de ses principaux adeptes, le notaire Belgassem ben Hassen,
des Ouled-Abdallah du village de Menzel près d’Ellès. Ce moqaddem, avant
de mourir, confia à Sidi El Mizouni le bambin qui fut élevé dans la
zaouïa et devint le fils adoptif et l’héritier du marabout.
Sidi Kaddour est un homme d’une soixantaine d’années, très intelligent
et très fin, d’un abord aimable et doux, bon cavalier et généreux. Par
caractère, semble-t-il, plutôt que par principe, il mène une vie
retirée. Cette puissance locale s’est toujours tenue à l’écart des
autorités françaises, ne venant jamais au Contrôle civil et ne se
présentant pas aux Résidents généraux lors de leur passage. Néanmoins,
par des intermédiaires, Si Kaddour entretient d’excellentes relations
avec les fonctionnaires du Protectorat, et notamment avec le Secrétaire
général du Gouvernement tunisien. A défaut d’enfant mâle, son petit-fils
Ahmed ben Salem ben Zouari lui sert de coadjuteur.
Les chefs des zaouïas jouent un grand rôle dans la vie sociale.
Toutefois, en Tunisie, le Gouvernement les a suffisamment en main, car
il les nomme et, au besoin, il les révoque. Généralement riches, ceux-ci
n’ont garde de lui rompre en visière. En plus d’une conjoncture, ils
l’ont même aidé. En 1864, le moqaddem El Hadj Embarek de Thala appuie
Ben Rhadahem, et mandé à Tunis répond insolemment au khaznadar qui lui
reprochait sa connivence avec les rebelles. Mais son chef Mostefa ben
Azzouz n’en veut pas au Ministre d’avoir peu après fait périr
l’imprudent sous le bâton, et il pousse la condescendance jusqu’à
attirer et livrer au Bey Ben Rhadahem qui s’était réfugié en Algérie. En
1906, l’équipée d’Amor ben Othmane s’opéra en dehors des grandes
zaouïas. Si elles ont connu les agissements de ce fanatique, du moins
elles ne les ont pas favorisés.
Les zaouïas se jalousent d’ailleurs entre elles. Au Kef, les deux
zaouïas Qadria et Rahmanïa se firent merveilleusement contrepoids
jusqu’à la mort d’Ali Benaïssa, et leur rivalité occulte ne nous fut pas
inutile en 1881. Au sein même d’un ordre, les diverses zaouïas ne
suivent pas forcément des errements identiques. Si les zaouïas Rahmanïa
du Kef et de Siliana eurent, à notre encontre, lors de l’occupation, des
gestes hostiles, la zaouïa de Menchïa se montra plutôt bienveillante. Il
convient donc de considérer les confréries sans idées préconçues et
comme des organisations qu’il n’y a lieu ni de soutenir, ni de
combattre, avec lesquelles il est bon d’entrer en rapport et qui sont
susceptibles de rendre, à l’occasion, des services.
* * * * *
[Note 308 : « _Sendjaq_ » comme le français « bannière » signifie à la
fois un étendard et un groupe de soldats réunis autour de cet emblème.
En Turquie, ce mot désigne une circonscription territoriale. Les Arouch-
Es-Sendjaq étaient ainsi dénommés parce qu’on y recrutait le contingent
local (voir chap. XII).]
[Note 309 : Il existait d’autres Arouch-Es-Sendjaq à Béja et à Kairouan.
En 1891 on soumit également au recrutement les villages des Ouled-Ayar-
Dahara en attendant d’y astreindre peu à peu toute la population.]
[Note 310 : Nous nous sommes servi de la _Monogr. milit._, no 48.]
[Note 311 : « _Brada_ » pluriel de « _barda_ » qui signifie « selle de
mulet » a également le sens de « grande fraction de tribu ». Dans le
Kitab el Adouani il est question des Ouled-Rezg, des Ouled-Mennaa et des
Beni-Djouine.]
[Note 312 : En 1748, par exemple, les Arab-Majour et les divers brada
des Drid ont chacun à leur tête un des Ouled-Hassen. (_Mechra el Melki_,
p. 280.) Cet ouvrage, à la page 83, indique formellement que les Beni-
Rezg font partie des Drid.]
[Note 313 : En 1760, les Ouled-Mennaa sont campés dans la région de
Téboursouk, près de la route de Testour (_Mechra el Melki_, p. 428).]
[Note 314 : Au milieu du XIXe siècle, DAVIS : _Carthage and her
Remains_, p. 557-558, dit que la vallée du Khalled est le théâtre des
déprédations des Ouled-Arfa.]
[Note 315 : BRUCE (in PLAYFAIR, _Op. cit._, p. 211), indique qu’à
l’époque de son voyage le Sers est aux Ouled-Ali. Cent ans plus tard,
PLAYFAIR, _ibid._, p. 212, trouve près de Zanfour un chef de Chabbïa,
des Arouch-El-Caïd des Drid, qui lui sont représentés comme ayant acquis
des Ouled-Ali ce coin de pays peu après le passage de Bruce. Le Sers
était le lieu de rendez-vous des Drid qui s’y concentraient avant de
partir pour le Djérid.]
[Note 316 : En 1886, les Drid proprement dits comptent 4.250
contribuables à la mejba (Ouled-Mennaa 1.350, Ouled-Djouine 1.275,
Ouled-Arfa 750, Arouch-El-Caïd 875), 1.000 chevaux, 2.000 chameaux, dont
presque la moitié aux Ouled-Mennaa, et 20.000 moutons. Ce sont les
Ouled-Djouine qui ont le plus de chevaux (350) et de moutons (8.500).
Les Beni-Rezg sont de l’importance des Ouled-Mennaa, et les Arab-Majour
de celle des Ouled-Djouine.]
[Note 317 : Il faut dire « les Ounifa » (pluriel) et non pas
« l’Ounifa » (singulier féminin).]
[Note 318 : Un décret du 18 août 1895 avait réuni les Charen et les
Ouled-Bou-Rhanem en un seul caïdat dont le chef s’installa à Tajérouine.
Ce caïdat s’augmenta des Zeghalma par le décret du 24 juin 1896.]
[Note 319 : Nous avons consulté la _Monogr. Milit._, no 28.]
[Note 320 : BRUCE in PLAYFAIR, _Op. cit._, p. 211, note que Zouarine est
le siège des Ouled-Yagoub tribu maghzen.]
[Note 321 : _Op. cit._, I, p. 51 et 54.]
[Note 322 : Sur ce traité, voir ROUSSEAU : _Annales Tunisiennes_, p.
342-343.]
[Note 323 : Nous avons puisé ces détails dans la _Monogr. Milit._, no
31.]
[Note 324 : FÉRAUD : _Les Harar_, _loc. cit._, p. 383-384.]
[Note 325 : _Id., ibidem_, p. 388-389.]
[Note 326 : Nous avons utilisé à propos des Zeghalma la _Monogr.
Milit._, no 23 et le titre habous de Kalaat-Djerda. D’après ce dernier,
le habous aurait été constitué en chaoual 1080 de l’hégire par le cheikh
Thabet ben Chennouf ben Ahmed ben Tajine. Si cette énonciation est
exacte, sommes-nous là en présence du Thabet ben Chennouf dont les
agissements entraînèrent en 1628 la déroute du dey Yousef et qui aurait
eu par suite environ quatre-vingts ans en 1670 ?]
[Note 327 : _Recherches sur l’emplacement de Carthage_, Paris, 1837, p.
79. FALBE orthographie Ouled-Haoun.]
[Note 328 : _Archives de Simancas. Secretaria de Estado, Legajo_, 485.]
[Note 329 : _Mechra el Melki_, p. 423.]
[Note 330 : IBN KHALDOUN, _Op. cit._, I, p. 293, énumère les Siline
comme un rameau des Sedouikech qui sont des Kétamiens. Au milieu du XVe
siècle, EZ ZERKECHI, p. 225, cite aux environs de Bougie un cheikh des
Siline.]
[Note 331 : Le mot Siliana a, au premier abord, une apparence romaine.
Mais la ville de _Drusiliana_ s’érigeait sur l’oued Tessa, dans la
plaine de Kalakh. Une « _ala Siliana_ » campait en Afrique jusqu’au
règne de Néron (CAGNAT : « _L’Armée romaine d’Afrique_ », Paris, 1892,
p. 780), mais sans qu’on sache exactement où. Plus intéressant à cet
égard serait le nom de _Sulianis_ porté par un évêché de Byzacène dans
la notice de l’an 482, évêché dont l’emplacement n’a pas encore été
retrouvé.]
[Note 332 : IBN KHALDOUN, _Op. cit._, II, p. 2.]
[Note 333 : Voir _Journ. Off. Tun._, 3 juil. 1890 et 9 juil. 1891.]
[Note 334 : _Ahel_ comme _ait_ indique plutôt rassemblement que
filiation.]
[Note 335 : IBN KHALDOUN, _Op. cit._, III, p. 288. On prononce aussi
Aïfor.]
[Note 336 : DESFONTAINES, _Op. cit._, p. 78, indique qu’à la fin du
XVIIIe siècle les Ouedali, ennemis des Majeur, habitent le couloir du
Djouf-Rohia et Zouarine.]
[Note 337 : PELLISSIER, _Op. cit._, p. 192-194.]