les Ouartane s’en distinguent par ce fait qu’ils sont un groupe homogène
de 7.000 personnes de même sang, concentrées comme les Ouargha dans un
canton bien déterminé qui, grâce à son heureuse position, a dû voir
couler à ses pieds bien des invasions sans en être affecté. Comme pour
les Ouargha il n’y a pour ainsi dire pas de Ouartane dans le reste de la
Tunisie. Ouartane est pour Ouartatane, ce qui peut-être les identifie
aux Beni-Ourtantine qu’Ibn-Khaldoun[342] nous dépeint comme une branche
des Beni-Demmer des Zenata. Cependant, quelques-uns d’entre eux veulent
comme aïeul un certain El Ouartadine des Beni-Oulhez. De leur existence
avant le milieu du XIXe siècle, nous ignorons à peu près tout. Grâce à
leur assiette, à leur nombre et à leur cohésion, ils purent protéger
leur individualité entre les Ouled-Ayar et les Ounifa. Rudes et
supportant mal l’autorité extérieure, les Ouartane ont un penchant
prononcé à l’indiscipline et à l’intrigue. Jusqu’en 1897 ils
conservèrent un caïdat spécial qui avait le Ksour pour capitale.
2o =Les Fréchich et les Majeur=
Alors qu’en 1895 les Ounifa atteignaient un total de 9.000 mejbas en
chiffres ronds, les Majeur en avaient 6.500 et les Fréchich autant[343].
A l’Ouest les deux peuplades contrebalançaient les Nememcha. D’après la
tradition, elles auraient eu pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle
un chef unique qui résidait à Sbeitla avec des cavaliers du maghzen.
Cette situation cessa sans doute vers 1812, lors de la révolte du Majri
Mohammed ben Ammar el Ferjani qui se prétendait chérif[344]. Bachïa, les
deux tribus versaient chaque année à la mahalla beylicale 4.000 moutons,
dont 3.000 pour les Fréchich et 1.000 pour les Majeur. Après le traité
algéro-tunisien de 1821, Fréchich et Majeur furent séparés et
ultérieurement on les coupa en plusieurs tronçons. En plus d’une
occurence les deux tribus marchèrent néanmoins de concert et, par
exemple, en 1864 et en 1881. En 1895, le Contrôle civil de Thala, créé à
cette date, accola en son sein les deux peuplades. A cheval sur la
chaîne de Byzacène, elles ont un domaine steppien plus vaste, mais il y
a plus d’habitants et de cultures dans la partie tellienne (voir
chapitre X).
Si les Majer ou Majeur sont cités par Ibn Khaldoun comme un rameau des
Oulhaça, ils ne percent pas dans les auteurs avant le XVIIIe siècle. Au
XIXe siècle ils comprennent trois bradas : Fouad dans le Sud-Est de
Bermajna, Ouled-Mehenna aux deux flancs du Mrhila, Chaquetma dans le
paté montagneux du même nom. Mais cette distribution n’est exacte qu’en
gros, car les éléments des trois bradas sont fort entremêlés. En 1901,
on comptait 12.000 Fouad, 7.250 Chaquetma et 16.000 Ouled-Mehenna. Les
Fouad se morcèlent en Ouled-Sehil, arabes, et en Taghout et Nemalrha,
berbères. Berbères sont aussi les Chaquetma en qui on distingue la
branche des Trif et celle des Ouled-Moussa. Chez les Ouled-Mehenna, les
Msahel que nous rapprocherons des Msahla des Ouled-Ayar sont
probablement berbères.
Pasteurs et semi-nomades, les Majeur n’ont jamais été qu’effleurés par
la civilisation. Plusieurs fractions (Ouled-Rhilane surtout), prononcent
mal certaines lettres arabes, ce qui est également le cas des Ouled-
Moussa et des Afial des Fréchich[345]. Relativement proches de Kairouan
et du chemin suivi par la colonne annuelle du Djérid, les Majeur
orientaux sont demeurés le plus souvent tranquilles, mais les Majeur
occidentaux, retranchés sur le massif Sud du Haut-Tell, à côté des
Fréchich, ont participé plus d’une fois à la turbulence de ces derniers.
Ali ben Rhadahem (غداهم), promoteur de la révolte de 1864, et petit
neveu du Mohammed ben Ammar de l’insurrection de 1812 était un Majri des
Msahel. Comme son aïeul ou grand oncle, il s’intitula Bey El Omma (bey
du peuple). Il fallut l’apparition à Hajeb-El-Aioun d’une petite armée
pour décider de la soumission des Majeur et c’est pour les contenir
qu’après l’abandon du camp de Djilma on installa en 1885, sur leur flanc
Est, le camp d’Hajeb-El-Aioun, imprudemment évacué en septembre 1905 et
regarni de quelques troupes à partir d’octobre 1907.
Quant aux fils des antiques Frexes[346], ils ont trois bradas comme les
Majeur, mais chacun d’eux (Ouled-Ali au Nord, Ouled-Naji au Centre et
Ouled-Ouezzez au Sud) jouit d’un périmètre bien délimité. Au XIXe
siècle, ils constituèrent à plusieurs reprises des caïdats particuliers
dont les chefs habitaient respectivement Thala, la Foussana et les
environs de Kasserine. Au midi des Ouled-Ouezzez un quatrième caïdat
assemblait les Ouled-Sidi-Tlil qui ne sont pas des Fréchich, non plus
que les gens de Fériana qui dépendaient des Drid. En 1887, les Ouled-Ali
sont joints aux Ouled-Naji, en 1891 Fériana et les Ouled-Sidi-Tlil le
sont aux Ouled-Ouezzez. Enfin, en 1896, les deux caïdats subsistants
sont fondus en un seul appelé caïdat des Fréchich[347].
Les Ouled-Ouezzez en sont le principal élément (13.000 âmes[348] en 1901
contre 7.500 aux Ouled-Naji et 12.000 aux Ouled-Ali). Tous passent pour
des descendants de Chich, sauf les Forda et les Zaaba des Ouled-Ouezzez,
sauf les Haracta, rameau d’une tribu constantinienne berbère, les Ouled-
Rhida, les Ouled-Sidi-Bou-Rhanem et les Benana, fractions maraboutiques.
Quant aux peuplades arabes elles se sont évanouies sans presque laisser
de traces. Les Fréchich ont tendu à expulser tous les allogènes et se
sont refusés à en accueillir d’autres à l’exception des fractions
précitées. Montagnards bornés et farouches, ils ont encore plus que les
Ouled-Ayar ou les Ouartane l’horreur instinctive et irraisonnée de
l’étranger. Leur rudesse native est connue et même exagérée dans les
autres cantons de la Régence où on leur applique l’épithéte de
_kochkhane_ « hébétés, durs à comprendre » (au singulier _kochekh_).
S’ils aidèrent autrefois le Bey de Tunis contre les Algériens, ce fut en
partie à cause de la haine qu’ils nourrissaient pour les Ouled-Yahia-
ben-Thaleb et les Nememcha[349]. En 1853, des bandes de Fréchich et
d’Ouled-Sidi-Abid marchent contre Tébessa sous la conduite d’un prétendu
chérif, natif de Tunis, Ammar ben Guedida[350]. Au milieu du XIXe
siècle, Barth est empêché de voyager dans ces parages par une rébellion
de Kadûn (Gaddoum) un des caïds des « sauvages et indépendants »
Fréchich[351]. En 1864, ils se rallient les premiers à Ben Rhadahem. En
1881, prétextant que le Bey les avait vendus aux Français, ils s’arment
contre nous, sauf une portion des Ouled-Ouezzez qui, avec son caïd Ali
Seghir, se met à Tébessa à la disposition du général Forgemol.
Les Fréchich semblèrent longtemps peu sûrs. Vers 1885, un de leurs
administrateurs s’exprimait ainsi à leur sujet : « Peut-être suffirait-
il d’un aventurier audacieux, d’intrigues étrangères ou d’un mot d’ordre
donné de très haut pour les soulever contre le Protectorat[352]. » Aussi
restèrent-ils en territoire militaire jusqu’en 1895, et on ne les soumit
à la conscription qu’en 1897, les derniers des tribus du Haut-Tell[353].
En 1901, on crut possible de priver de soldats Fériana, mais en 1906 une
au moins des trois hypothèses visées ci-dessus s’étant réalisée, on vit
les Fréchich s’enrôler sous la bannière du soi-disant marabout algérien,
Amor ben Othmane, tuer ou islamiser de force, le 26 avril, les quelques
Européens de Kasserine et se précipiter le lendemain sur Thala qu’ils se
proposaient de piller et où ils ne furent arrêtés que par la force,
tandis que d’habiles mesures amenaient la capture de l’agitateur. Les
Hanadra des Ouled-Ouezzez avaient fourni les principaux éléments du
mouvement.
Ce Bled-El-Arab qui a marqué d’une manière si constante son hostilité au
pouvoir central et où aucune modification essentielle (chemins de fer,
colonisation) n’est intervenue depuis 1881, demeure aujourd’hui à peu
près tel qu’il y a cent ans avec sa population quasi exclusivement
berbère. Les tribus de sang arabe n’y sont guère représentées alors
qu’elles peuvent revendiquer la moitié des indigènes du Bled-Et-Trouk du
Haut-Tell. Cette prévalence des Berbères, toujours prêts à manifester
leur esprit indocile et anarchique est en relation avec les massifs
montagneux les plus élevés et les plus difficiles. Ainsi s’affirme
l’inéluctable influence du substratum géographique.
III
LES JUIFS ET LES ALGÉRIENS
Au milieu des tribus, deux groupes, pour des raisons de religion ou de
nationalité s’offrent avec une physionomie spéciale. Ce sont les Juifs
et les Algériens. Les premiers, peu nombreux, comptent moins d’un
millier d’âmes, c’est-à-dire le cinquantième seulement de la population
israélite de la Tunisie. L’ex-Bled-El-Arab n’a guère de Juifs. Dans
l’ancien Bled-Et-Trouk, on en recense quelques unités dans les
principaux souks, une trentaine à Téboursouk et 800 au Kef, parmi
lesquels 60 sont Français et 14 Italiens. Le cimetière juif est en
dehors de la ville, près des ruines de l’ancienne église chrétienne de
Ksar-Er-Rhoula[354]. Mais, ce qui doit surtout nous intéresser, ce sont
les quelques familles de paysans israélites du Sers[355].
Au moment de l’invasion arabe, beaucoup de Berbères professaient le
judaisme, notamment les Djeraoua, tribu de la Kahena, les Nefousa,
etc.[356]. A la Hamadat des Ouled-Ayar on raconte que les Rjaibïa et les
Metboua tirent leur origine d’une tribu juive du Sud, maintenant
disparue. Dans le même canton, une fraction des Ouled-Njim est dite El-
Ihoudia. Il n’est pas jusqu’aux gens d’El-Harat que leurs voisins ne
veuillent faire descendre de la communauté israélite de Gafsa. La
confédération des Hanencha possédait des Juifs dans son sein comme le
prouve un épisode de la légende de Zghid. En Algérie, pour injurier un
Hannachi, on lui reproche des ancêtres israélites et on le qualifie de
Hannech ben Fennech ben Fellech ben Habesch ben Chaloum El Ihoudi. Les
Ouled-Mimoun des Hanencha comprenaient beaucoup de Juifs parmi eux. En
1843, au Sud de Souk-Ahras, nos soldats eurent pour guide un goum de
Hanencha dont le plus brillant cavalier était précisément un
israélite[357]. De même, en Tunisie, il y avait parmi les nomades des
Juifs qui ne se différenciaient de leurs contribules que par la
religion. Chez les Hamama et les Fréchich, vivaient à demeure des
familles de bédouins israélites que les notables protégeaient et
appelaient « leurs Juifs »[358]. Pellissier[359] constate que dans la
zmala du caïd des Drid, nombre d’israélites armés et vêtus comme les
Arabes, montent à cheval, guerroyent comme eux et ont même perdu
l’accent nasillard. Le caïd Brahim Er Riahi avait avec lui une quinzaine
de tentes d’Ouled-Mimoun Juifs. Parmi ces Juifs des tribus, les uns
étaient de vrais paysans, tandis que d’autres exerçaient la boucherie ou
les métiers du fer et des métaux peu en honneur chez les bédouins.
Chaque zmala avait ses forgerons et ses bijoutiers Juifs relégués à une
des extrémités de l’agglomération.
Depuis le milieu du XIXe siècle, la plupart de ces israélites ont
déserté les campagnes pour les cités. Féraud a noté ce phénomène dans la
province de Constantine. En Tunisie, en dehors des quinze tentes du caïd
Brahim, réduites des deux tiers, il n’y a plus d’autre groupe de Juifs
campagnards que les quelques Bahoussia[360] cultivateurs ou pasteurs,
campés dans la plaine du Sers, entre le fondouk et Zanfour. Ces
Bahoussia dont beaucoup ont des noms arabes, ignorent l’hébreu, mais ils
se transmettent oralement les prescriptions rituelles. Au moment du Youm
Kipour, ils ne manquent pas d’aller à la synagogue du Kef où les
israélites citadins regardent avec pitié ces coreligionnaires en
burnous. Certains traits permettent de reconnaître les campagnards Juifs
devenus villageois. D’aucuns, comme à Testour, continuent, hommes et
femmes, à s’habiller à la bédouine. D’autres sont identifiables grâce à
leur nom qui est celui d’une tribu (Riahi, Mimouni) ou évoque une
besogne agricole ou pastorale (Allouche, Lellouche).
Quant aux Algériens, ceux dont l’arrivée dans la Régence ne date que du
XIXe siècle ont sous le vocable de Gheraba (occidentaux) conservé
longtemps leur individualité en petits cheikhats ethniques. La mine de
plomb beylicale de Djebba était exploitée par des Kabyles dont beaucoup
se fixèrent aux environs. Les remous de population causés par notre
conquête et par la famine de 1867 jetèrent en Tunisie bien des douars
algériens ainsi que la répression de l’insurrection de 1871. Immigration
dont les membres étaient hostiles à la France si bien qu’en 1881
quelques-uns trempèrent dans le massacre de l’Oued-Zerga. Pourtant, si
le Bey accorda à plus d’un de ces exilés des concessions de terres, les
Tunisiens n’avaient pas oublié les incursions ni l’insolence des Gheraba
durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Aussi, maintes fois, les
immigrés se sentirent-ils plus mal à l’aise que s’ils n’avaient pas fui
la domination des chrétiens.
Notre occupation de la Régence ouvre une seconde période. Maint algérien
accompagne nos colonnes comme guide, mercanti, etc., qui ensuite
s’attache au pays. Dès lors, un fort afflux se dessine. Des achats de
terrains, des locations de parcelles ont lieu à des prix plus abordables
qu’en Algérie. C’est en 1890-1895 que ce mouvement atteint son maximum
d’amplitude. Il s’étale d’une manière sporadique sur l’ensemble du Haut-
Tell, affectant davantage les régions du Kef et de Téboursouk et
s’avançant par la zone des plaines centrales, voie classique des
irruptions algériennes. On constate des groupes importants d’Algériens à
Zouarine, à Lorbeus, au Sers, à la Rhorfa, au Krib, et principalement
sur les sraouate du Kef et de Téboursouk. Beaucoup d’émigrants
rencontraient là, en effet, un pays analogue au leur et leur pénétration
était facilitée par la faible densité et le peu de cohésion de la
population. Excepté les Soufis, maçons, journaliers ou porteurs d’eau au
Kef, excepté les Algériens du Roba-Ouled-Yahia qui sont originaires du
Hodna, ces contingents proviennent pour la plupart soit de la région de
Bône, soit de la contrée entre Souk-Ahras et Bordj-bou-Aréridj. La tribu
qui a contribué le plus à l’exode est celle des Eulmas (commune d’El-
Arrouch), puis les fractions de Condé-Smendou. Avec ses 10.000
Algériens, dont 6.000 dans le Contrôle du Kef et 4.000 dans l’annexe de
Téboursouk où ils ne sont pas inférieurs au huitième de la population,
le Haut-Tell se place à cet égard sur le rang de la région de Tunis.
Il ne court pas toujours d’excellents rapports entre Tunisiens et
Algériens indociles envers les cheikhs ou les caïds. Autour de
Téboursouk, le sof algérien et le sof tunisien se heurtent entre eux.
Echappant à l’action des Contrôleurs civils qu’on a omis d’investir à
leur encontre de pouvoirs analogues à ceux des autorités administratives
de la colonie sœur, les Algériens se montrent enclins à abuser de leur
quasi indépendance. Ils ont en revanche déployé souvent de sérieuses
qualités. Plus travailleurs que les Tunisiens, ils ont beaucoup défriché
et ils pratiquent les labours de printemps. Quelques-uns s’étant
enrichis se sont bâti sur le sra de Téboursouk des maisons à la
française qu’on prendrait pour des bordjs de colons, n’était la
parcimonie des ouvertures. Et, en effet, c’est bien une œuvre de
colonisation qu’ont accomplie plusieurs de ces Algériens. Œuvre qui a
précédé la notre dans ces parages et qui sur plus d’un point l’a
empêchée ou entravée en occupant comme au Krib quelques-uns des
meilleurs endroits. Inversement, l’afflux de nos compatriotes à partir
de 1898 en diminuant les terres disponibles et en faisant monter le prix
du sol a ralenti ce mouvement d’immigration ou l’a même refoulé comme à
Saint-Joseph-de-Thibar.
Passons maintenant aux groupements dont le noyau de cristallisation a
été la personne d’un santon révéré sans oublier certaines manifestations
de maraboutisme intéressant la géographie physique ou humaine.
IV
LES GROUPEMENTS MARABOUTIQUES
* * * * *
1o =Maraboutisme naturiste et marabouts=
Innombrables sont les qoubbas ou les enclos dits haoutas, semés çà et là
à la gloire des multiples saints indigènes. Cependant, les qoubbas
n’abondent que là où il y a beaucoup de maisons, c’est-à-dire en
Friguia. Entre le Bireno et la plaine de Foussana un plateau où sont
réunies comme dans une exposition presque toutes les variétés de haoutas
revêt le nom significatif de « _Garet-Er-Rgoud_ » (la Gara des
Dormants)[361].
Les arbres qui croissent auprès des qoubbas ou des haoutas sont
respectés à l’égal de ces constructions. Aussi, ont-ils subsisté quand
parfois le reste du peuplement était détruit. Lorsque dans un pays
dénudé on aperçoit un bouquet d’arbres, on peut être sûr qu’il y a là
non pas une source, mais le tombeau d’un bienheureux. C’est le cas des
pins de Sidi-Abid en haut du Djebel-Foua (Algérie), des oliviers de
Sidi-Naoui en bas du Serdj, des chênes-verts de Sidi-Rached (Hamadat des
Ouled-Ayar), etc. A Sidi-Dhouiou (vallée de l’Oued-Gafour) quelques pins
isolés marquent clairement l’extension antérieure de la forêt. Parfois,
l’arbre est l’élément le plus important de la haouta et sert à désigner
le saint lui-même. Les Sidi-Bou-Zitoun, Sidi-Bou-Araara (voir planche J)
ne sont pas infréquents. Plus rarement, le caractère maraboutique
s’attache à un mont, à une source, à un rocher. Sur le piton qui
commande à l’Est la plaine de Biadha, il y a un Sidi-El-Merqueb et sur
le Djebel-Meida des Ouargha une Lalla-Meida qui font songer à une
divinisation inconsciente de la montagne. Au Kef, la source même est
maraboute ou du moins elle abrite un marabout inconnu. Elle s’épanche
dans un nymphée ancien qui a des allures de monument, et elle y débouche
d’un drain foré dans la montagne. Avant 1895, les femmes s’y rendaient
la nuit en pèlerinage. Plongées jusqu’à mi-jambe dans l’eau du bassin de
réception, elles consumaient des parfums[362] devant l’orifice de la
conduite d’arrivée, y allumaient des bougies et égorgeaient des poules.
Cet usage a cessé. Depuis une quinzaine d’années, par mesure d’hygiène,
l’Administration a fermé la chambre de captage avec une porte en
fer[363] dont la clef est conservée à la Municipalité. Mais la source
n’en demeure pas moins béatifiée aux yeux des habitants. A Téboursouk,
c’est un rocher qui est l’objet de la vénération des fidèles. Au bas du
versant Est du Kef Téboursouk, près de Sidi-Blèl, la falaise
nummulitique est peinte à la chaux là où des blocs et des pans de
calcaire laissent entre eux comme une niche. C’est une _kheloua_
(hermitage) où aurait soit-disant séjourné Sidi Abdelkader et, tous les
vendredis, les gens de Téboursouk y brûlent des cierges en son honneur.
En haut de la ville du Kef, dans la Kasba, la qoubba de Sidi-Cherif
était l’asile inviolable de centaines de pigeons sacrés dont le nombre
s’accroissait par suite d’offrandes destinées à obtenir
l’accomplissement d’un vœu. En 1881, une garnison française s’installa
dans la Kasba et plus d’un de ces oiseaux alla améliorer l’ordinaire de
la troupe. Le sépulcre de Sidi-Chérif fut fouillé par un officier qui
n’y découvrit que des os de poulets. La qoubba fut désaffectée, les
volatiles se dispersèrent et les gens du Kef n’offrirent plus de
colombes. Ainsi disparut une pratique qui se perdait dans la nuit des
temps. Cagnat et Saladin ont fort opportunément rappelé[364] que Sicca
vantait dans l’antiquité un temple fameux dédié à Vénus[365], divinité
dont la colombe était l’emblème. Ils pensent que cet édifice devait se
dresser dans les parages de la Kasba, et ils font de la qoubba musulmane
le successeur lointain du sanctuaire de Tanit. Cette hypothèse paraît
rationnelle[366]. Une fois de plus, notre domination aurait favorisé le
pur Islam en balayant une coutume qui remontait au plus vieux paganisme.
A Djebba, les particules liquides coulant sur la muraille verticale du
Goraa ont évidé deux couches tendres superposées sans entamer la strate
dure qui les sépare. L’abri inférieur a une hauteur d’une vingtaine de
mètres, le supérieur, inaccessible, n’a que 8m de flèche. Jadis, tous
deux communiquaient par des trous dans le plancher intermédiaire. En
bas, il y avait un temple à Baal et Tanit, en haut une habitation encore
presque intacte et qui est pour les Arabes le Ksar des Sebaa-Rgoud (le
Château des Sept Dormants). Six hommes et un chien gisent là depuis des
siècles et les gens de Djebba, qui autrefois immolaient au pied de la
falaise des bœufs et des moutons[367], y vont encore au printemps brûler
de l’encens bien que le voile de mystère ait été levé. En 1896, un roumi
réussit à visiter le ksar en dévalant de la falaise avec des cordes, et
en 1903, les Pères Blancs, à l’aide d’une échelle provisoire, hissèrent
là une statue de la Madone, dans une anfractuosité à gauche de la
maison. Ainsi, plusieurs cultes se sont succédé jusqu’à nos jours dans
cette gorge du Goraa et presque sur le même emplacement. Après Baal et
Tanit (ou Saturne et Cœlestis), les Sebaa-Rgoud, en passant peut-être
par un saint de l’Eglise, et maintenant protégés contre toute atteinte
et dominant toujours la source, le sanctuaire musulman et la Vierge
Marie reçoivent de loin, côte à côte, les hommages de leurs adorateurs
respectifs.
Les qoubbas sont parfois sous l’invocation de saintes comme Seida Oum
Dlèl du pays Chaquetma, Lalla Kounïa El Oubirïa près de Mansoura, Fathma
bent Saïdane au pied du Djouggar, Oum El Khoula à Dougga, etc. Aux
Ouled-Ayar, le santon le plus couru est Sidi Bel Habbès. Chez les
Fréchich, les plus en vogue sont Sidi Ali ben Brahim d’Haïdra et les
marabouts de la Garet-Er-Rgoud. Chez les Ounifa, on honore surtout Sidi
Abd El Jaouad de la Kalaat-Senane et les descendants de Sidi El Mouelha,
enterrés à Tajérouine. Dans la région des plaines centrales, voici Sidi
Salem El Obbi, Sidi Asker. Chez les Ouled-Aoun, on est très attaché à
Sidi Hamada.
La plupart du temps, ces marabouts ne sont pas des enfants du pays. De
certains n’a subsisté que la notion de leur origine étrangère. Au Kef,
une des trois mosquées est sous l’invocation de Sidi Ahmed Gherib (Sidi
Ahmed l’étranger) ; à Téboursouk, on a une qoubba de Sidi Gherib. Les
santons occidentaux paraissent en majorité et sont en tout cas les plus
célèbres. Parmi les plus vénérés marabouts marocains du Haut-Tell, nous
citerons Sidi El Mouelha, Sidi Thabet El Benani. Sidi Asker est algérien
ainsi que les marabouts quasi contemporains qui créèrent dans la région
les confréries religieuses. D’autres sont tunisiens ou tripolitains.
Sidi Bou Rhanem, bien que certains le veuillent marocain, émanerait des
Ouled-Salem des Hédil ; Sidi Khelifa El Mahmoudi, Sidi Hamada et Sidi
Bel Habbès sont issus, les deux premiers des Mahammid, l’autre des
Tarhouna. Leur présence dans le Haut-Tell décèle l’intensité de cette
immigration tripolitaine moderne dont nous avons parlé précédemment.
Fathma bent Saïdane (XVIIe siècle) appartenait à une fraction de la
tribu tripolitaine des Hicher, campée depuis quelque temps dans la
Régence.
Sidi Bou Rhanem s’était fixé vers le XVIe siècle dans la plaine de
Foussana qui obéissait à ce moment au fameux Yagoub, père de Mohammed
Baïou. Uniquement livré à la contemplation, le santon vivait du lait que
les chamelles de Yagoub lui offraient spontanément. Leur manège ayant
été surpris, Yagoub ordonna de brûler vif l’intrus. Vite un bûcher
s’élève où on lie le saint homme, mais au moment où les flammes vont
lécher son corps, Sidi Bou Rhanem s’élance, saisit l’enfant de Yagoub
qui figurait parmi les assistants, met le bambin à sa place et s’envole
dans les airs sous les espèces d’un corbeau. Le lendemain, sur les
cendres du bûcher, on aperçut Sidi Bou Rhanem donnant des dattes à
manger au fils de Yagoub. Ce dernier, repentant et confus de tant de
générosité, fit cadeau à Sidi Bou Rhanem d’une partie de la région de
Foussana[368].