Réunis d’abord sous trois cheikhs après 1881, puis supprimés en 1890,

les Arouch-Es-Sendjaq n’ont plus qu’un intérêt rétrospectif. Ils

expliquent certaines particularités actuelles et, par exemple, le fait

qu’Ellès et les Ouled-Abdallah ne dépendent pas de Mactar comme cela

serait naturel, mais du Kef. Kalaat-Senane fut, au contraire, jointe aux

Ouled-Bou-Rhanem en 1891.

Les atômes ethniques des autres régions restèrent à l’abandon jusque

sous Ahmed-Bey où, pour soumettre à l’impôt les petites collectivités,

on imagina un caïdat des Arouch-Er-Rgag-El-Loula et un caïdat des

Arouch-Er-Rgag-Ets-Tsènia (c’est-à-dire des petites tribus no 1 et no 2)

qui durèrent jusque vers 1890.

2o =Le groupe des Drid=[310]

A l’époque où elle était le principal soutien des Chabbïa, la tribu

hilalienne des Drid s’était accrue des Beni-Rezg et des Arab-Majour.

Elle-même se subdivisait en trois _brada_[311] : Ouled-Mennaa, Ouled-

Djouine et Ouled-Arfa. Au milieu du XVIIe siècle, les Beni-Rezg

entrèrent les premiers au service des beys de Tunis, puis les Ouled-

Djouine, les Ouled-Mennaa, les Ouled-Arfa, enfin les Arab-Majour. Aussi,

est-ce dans cet ordre que les chefs de ces tribus étaient admis

autrefois au baise-main des beys, lors des réceptions d’apparat. Au

cours des âges, d’autres fractions s’ajoutèrent à ce groupement, mais

sans s’y fondre. Elles formèrent les Arouch-El-Caïd et les Deira. Les

« Tribus du Caïd » vantaient tout d’abord les Ouled-Hassen, descendants

de ce caïd des Touaba et Gouazine qui fut le premier chef moderne des

Drid et dont la lignée fournit le plus souvent les caïds de cette

peuplade[312]. A côté des Ouled-Hassen s’y rangent des Rebaia, Merdas,

Chabbïa, Hanencha, Ouled-Sbaa, Ourfella, Alaoua, Zèhena. D’autres

fractions, en moins grand nombre, s’agrégèrent directement aux chefs

soit des Drid, soit de leurs trois subdivisions, et donnèrent naissance

aux _deiras_ (entourages) qui ne dépassant guère trente à quarante

tentes étaient plus petites que la zmala. La deira comprenait des gens

étroitement associés entre eux soit par le sang, et dans ce cas elle

n’était autre chose que la famille même du caïd, soit par l’identité des

occupations. Les Arouch-El-Caïd étaient une sorte de grosse deira.

Les Drid étaient la plus renommée des tribus maghzen. Ils fournissaient

aux beys les cavaliers nécessaires pour les expéditions et notamment

pour les colonnes qui allaient percevoir annuellement les impôts dans le

Djérid. Ils transportaient, en outre, à Tunis, les grains livrés par les

tribus à titre d’achour en nature. Leur morgue était proverbiale et

longtemps la capitale fut interdite à leurs chefs dont on redoutait les

intrigues. Existence somptueuse, équipages de chasse, tentes vastes et

luxueuses embrassant plusieurs pièces, harem bien garni, le caïd des

Drid était vraiment un personnage et sa zmala était en Tunisie la plus

grandiose.

A leur entrée dans la Régence, le Bey, avons-nous dit, avait casé les

Drid dans l’ancien domaine des Ouled-Mimoun et Ouled-Yahia, depuis la

Hamadat des Ouled-Ayar jusqu’à Béja. Les Beni-Rezg se cantonnèrent plus

spécialement dans le Nord du Sers, les Ouled-Mennaa à la Rhorfa et au

Krib[313], les Ouled-Djouine au Gafour, les Ouled-Arfa et les Arab-

Majour autour de Béja. Mais, contraintes par métier de posséder beaucoup

de chevaux pour la guerre et surtout beaucoup de chameaux pour le

commerce des dattes et des céréales, ces peuplades étaient conduites à

se mouvoir au hasard des pâturages. Les Drid propres campaient jadis en

hiver dans la plaine de Kairouan où leurs chameaux rencontraient les

herbes salées qui leur plaisent. Pour la même raison, les Beni-Rezg

gagnaient Gamouda. La zmala du caïd des Drid se tenait souvent au Krib

durant la saison froide. En été, elle s’installait plus au Nord et, par

exemple, vers la Dakhlat de Djendouba.

Néanmoins, lors de l’occupation, les Drid résidaient encore en majorité

là où ils avaient été postés au XVIIe siècle. Le Centre et le Nord-Est

du Haut-Tell abritaient, en effet, les deux tiers des Ouled-Mennaa, les

trois cinquièmes des Ouled-Djouine, le tiers des Arouch-El-Caïd, le

cinquième des Ouled-Arfa[314], quelques fractions d’Arab-Majour et les

deux cinquièmes des Beni-Rezg. Les Drid qui au XVIIIe siècle

partageaient le Sers avec les Ouled-Ali avaient fini par remplacer quasi

complètement ceux-ci en leur achetant, semble-t-il, leurs droits sur le

pays[315]. La région de Béja hébergeait presque tout le reste des Arab-

Majour, un cinquième des Ouled-Arfa et un cinquième des Ouled-Djouine.

En somme, la moitié des Drid habite le Haut-Tell, et un quart les

régions de Béja et de Testour. D’autres vivent dans la Dakhlat de

Djendouba, chez les Riah de Medjez-el-Bab et de Zaghouan, quelques-uns

en Algérie. Ceux des Drid qui étaient locataires de grands henchirs

(Gafour, Krib) ont été depuis 1881 partiellement éliminés par le jeu des

ventes. En revanche, ils se sont plus fortement attachés aux autres

cantons et leur nomadisme s’est beaucoup atténué. Les Ouled-Mennaa quasi

seuls ont persisté dans leur humeur vagabonde.

Drid, Beni-Rezg et Arab-Majour atteignaient au commencement du

Protectorat un effectif global de 7.000 contribuables inscrits à la

mejba[316] et formaient respectivement trois caïdats. Leur éparpillement

ne permit pas de leur maintenir ces trois circonscriptions, ni même de

les grouper en une seule. Depuis 1890, il n’y a plus de caïdats des

Beni-Rezg ou des Arab-Majour et en 1891, le caïdat des Drid a cessé

d’exister. Son chef, Ahmed ben Sultane, un des Ouled-Hassen, devint caïd

de Téboursouk. Seuls les Ouled-Mennaa sont encore un cheikhat ethnique

comme autrefois. Si les Drid ne figurent plus en nom, ils tiennent

néanmoins une place prépondérante dans leur ancien domaine. Les Beni-

Rezg, par exemple, sont le noyau du khalifalik de Sers-Rhorfa et le caïd

actuel du Kef est un des leurs. Le caïd de Tajérouine appartient aux

Ouled-Djouine.

3o =Les Ounifa=[317]

L’ensemble des tribus de la frontière depuis la Medjerda jusqu’au massif

de Thala est désigné sous le nom d’Ounifa auquel on a cherché des

étymologies étranges. Pour nous, nous le rapprocherons de Beni-Ounif

(Aït-Ounifi), appellation berbère d’un des villages du Figuig. Le

groupement dont il s’agit est d’ailleurs nettement identifiable aux

Beni-Ounifen haouarides du temps d’Ibn Khaldoun, principal noyau de la

principauté des Hanencha dont les Ounifa furent les continuateurs

partiels et ce, malgré que les Ounifa, en mémoire de leurs ex-chefs

soléimites, reconnaissent comme ancêtre légendaire commun un certain Ben

Mahmoud, tige des Mahammid.

Le vocable d’Ounifa fut adopté par la terminologie administrative du

Protectorat. Lorsqu’en 1896 Charen, Ouled-Bou-Rhanem et Zeghalma[318]

furent amalgamés en un caïdat unique, celui-ci reçut le titre de caïdat

des Ounifa-Guebala, c’est-à-dire des Ounifa méridionaux, par opposition

aux Ounifa septentrionaux, Touaba, Ouargha et Ouled-Yagoub rattachés au

caïdat du Kef, les premiers en 1885, les seconds en 1887 et les

troisième vers la même époque. Quant aux Khememsa et Doufane, ils furent

versés en 1891 dans le caïdat de Ouartane et Ksour, lequel était lui-

même, six ans plus tard, réuni au caïdat des Ounifa-Guebala. Cette

intrusion des Ouartane au sein des Ounifa enlevait à ceux-ci leur

homogénéité ethnique et le nom d’Ounifa-Guebala n’était plus dès lors

entièrement justifié. En mars 1904, ce caïdat troqua cette désignation

contre celle de caïdat de Tajérouine.

Ces Ounifa du XVIIIe siècle ne sont pas tous berbères. Les trois grandes

fractions des Ouled-Yagoub[319] affirment descendre de Mahdi, Nasser et

Ahmed, fils d’un certain Sbaa, issu d’un chef des Douaouda, Mohammed ben

Sassi. Nés à proprement parler dans la région des Fréchich, les Ouled-

Yagoub furent attirés plus tard dans leur pays actuel par les beys qui

en firent une tribu maghzen[320] jusque vers 1850. Comme les Drid, les

Ouled-Yagoub accueillirent des familles disparates dont l’ensemble fut

affublé de la qualification générale de Touaba (suiveurs, fractions à la

suite). Mais on peut se demander si ces Touaba ne sont pas identiques

aux Ouled-Tauba dont Ibn Khaldoun fait un rameau des Drid[321]. Et on

comprendrait alors pourquoi au XVIIe siècle ce fut un caïd des Touaba

qui négocia le retour des Drid en Tunisie. Quoi qu’il en soit, ces

Touaba ne comptaient pas comme tribu maghzen.

Si les Ouled-Yagoub sont arabes, le mot Ouargha (ورغة) révèle une

provenance berbère. Au Nord-Est de Gafsa, un Djebel-Ouargha jalonne

peut-être le chemin jadis parcouru par la tribu à sa sortie de

Tripolitaine. D’après une tradition, avec elle auraient émigré les

Ouled-Bou-Zid qui s’installèrent à Biadha. Le traité de 1628 classa les

Ouargha dans la sphère d’influence d’Alger, mais cette annexion demeura

théorique. Contenus à l’Est par le Kef, les Ouargha s’épanchent à

l’Ouest et razzient les tribus algériennes, tandis qu’ils font bon

ménage avec les peuplades tunisiennes voisines. En 1807, ils sont de

l’expédition d’Hamouda-Bey contre Constantine, ce qui les sacre

tunisiens. Ils le seront officiellement à partir du traité de 1821[322].

Les Ouargha appuyaient les beys de Tunis, sauf quatre fractions

(Chograne, Adada, Ouled-bou-Hariz, Gouarech) qui s’étant proclamées

Bachïa furent obligées, comme les Ouled-bou-Zid de Biadha, à un impôt en

nature de 270 moutons (Ouled-bou-Zid 30) chaque fois que le bey du camp

marchait contre les Kroumirs.

Les Ouargha étaient, en 1895, presque 2.000 personnes payant la mejba,

sur lesquelles à peine 200 étrangères à la tribu. Comme l’on ne

rencontre pour ainsi dire pas de Ouargha hors de leur pays, ils offrent

un tout bien homogène, préservé par l’impénétrabilité d’un territoire

situé en marge des grandes routes et protégé par la rudesse des

habitants. Les non Ouargha sont des Algériens ou des membres de

fractions maraboutiques, Chabbïa et Ouled-Sidi-Abid, tolérés à ce titre

et dont les Ouargha ignorants et rustiques ont besoin pour choisir parmi

eux des lettrés. Vers 1895, sur treize notaires huit étaient Chabbïa.

Le Kitab El Adouani énonce que les Charen sont du sang des Ouled-Amer-

ben-Hilal. Mais la finale « _en_ » est propre aux pluriels berbères.

D’autre part, la légende veut que Zghid, chef des Charen, et Difallah,

chef des Ouargha, aient vu le jour jumeaux et joints par un pouce.

L’opération qui les sépara présagea, dit-on, la division future. Il

n’est pas défendu d’en déduire que la formation ou la fixation des deux

tribus furent parallèles et eurent lieu sous la direction d’une même

famille arabe. D’après les Charen, Zghid qui avait sa zmala dans la

plaine de Bermajna aurait été, avec Difallah comme lieutenant, à la tête

d’une sorte de confédération qui prépara celle des Hanencha si l’on en

croit l’anecdote ci-après : Un bijoutier Juif de la zmala trouva un jour

sur le Djebel-Bel-Hannech une Arabe fort belle dont l’amant venait

d’être tué. Le Juif la prit comme concubine jusqu’au moment où Zghid sut

l’aventure, se saisit de la femme et fit exécuter l’audacieux mécréant.

L’étrangère était enceinte : après quelques mois naquit d’elle un garçon

qu’on appela Hannachi par allusion à la montagne où il avait été conçu.

Zghid épousa la mère et adopta l’enfant. Mais une fois grand, celui-ci

se créa dans la tribu un clan avec lequel il n’hésita pas à s’attaquer à

Zghid auquel il arracha beaucoup de ses ressortissants. Telle serait la

genèse des Hanencha. Le démembrement ne put être arrêté par le fils de

Zghid, Amor, qui se consacra à la vie contemplative. Cet Amor ben Zghid

est titulaire d’une qoubba à quelque distance du Kef, sur la route de

Sakiet-Sidi-Yousef, et le territoire des Charen va jusque-là. Comme au

Sud il ne franchit pas le Slata, la tribu a maintenant une station plus

septentrionale qu’à l’époque de Zghid.[323]

Pasteurs et contrebandiers, disséminés dans la région du moyen Mellègue,

les Charen végètent dans la pauvreté et n’ont aucun village. Ils font du

charbon et vendent au Kef le bois de leurs broussailles. Comme les

Ouargha, ils sont assez homogènes. En 1895, on y recensait un peu plus

de 1.800 mejbas, dont 230 relatives à la tribu maraboutique des Ouled-

Sidi-el-Mouelha.

Les Ouled-Sidi-Bou-Rhanem sont aussi une tribu maraboutique, mais, sauf

ceux restés non loin du tombeau de l’ancêtre chez les Fréchich, ils nous

apparaissent comme des gens rudes et guerriers qui, durant tout le XIXe

siècle, bataillent contre les maîtres de la région algérienne

limitrophe. En 1836 et 1837, ils contribuent à défendre contre nous

Constantine. En 1845, des individus des Ouargha, Charen, Ouled-Bou-

Rhanem prennent part à des combats contre nos troupes avec la complicité

tacite du kahia du Kef[324]. En 1852, le général de Mac-Mahon poursuit

les tribus algériennes hostiles au delà de l’oued Horhihir et leur

razzie 20.000 moutons au pied même de la Kalaat-Senane[325]. Après 1881,

il fallut plus de dix ans pour les habituer à accepter sans intrigues

les chefs qu’on leur donnait. Homogènes comme les Ouargha, un peu

supérieurs aux Charen (1.900 mejbas en 1895) et plus turbulents, leurs

relations avec l’Algérie les avaient un peu dégrossis. Séparés du reste

de la Tunisie par le Mellègue et le Massif de Kalaat-Senane, ils

entretenaient leurs principales relations avec l’Ouest. Ils vendaient et

achetaient beaucoup à Souk-Ahras, et El-Méridj était leur souk aussi

bien que celui des Ouled-Yahia-ben-Thaleb.

Quant aux Zeghalma, ils sont coupés en deux depuis le milieu du XIXe

siècle, moment vers lequel une portion d’entre eux s’est enfuie vers

Tébessa pour échapper aux troubles et à la famine. Ces émigrés, connus

sous le nom de Zeghalma-Ouled-Slim sont tout à fait Algériens quoi

qu’ils se rendent aux zerdas célébrées par leurs contribules de la

plaine de Bermajna. Ajoutons que les Zeghalma de Tunisie ne sont des

Zeghalma pur sang que pour une moitié (400 sur les 850 mejbas de 1895).

La fraction des Ouled-Cheikh exerce sur les autres une autorité

empruntée à son caractère maraboutique. Il y a 250 ans, un indigène

d’une grande famille des Mahammid, nommé Khalifa, ayant eu des

difficultés avec ses proches, quitta son canton tripolitain natal et

avec sa femme, son fils Mahammed et quelques domestiques s’en fut vers

Thala et Tébessa. En 1670, un membre de la famille des Ben Chennouf[326]

aurait constitué habous, au profit de Mahammed et de sa descendance

mâle, les 2.000 hectares du fameux henchir de Kalaat-Djerda. Parmi les

serviteurs de Sidi Khalifa, un certain Zeghlem serait le père des

Zeghalma, alors que Mahammed ben Khalifa fut la tige des Ouled-Cheikh.

Cette fable renferme comme la plupart des contes analogues un grain de

vérité. Nous en retiendrons qu’au-dessus des Zeghalma établis à Bermajna

se plaça, au milieu du XVIIIe siècle, une famille tripolitaine

maraboutique.

4o =Les Ouled-Aoun et les Ouled-Yahia=

Les Ouled-Aoun dont une opinion étrange de Falbe veut faire les

descendants des Huns de Bélisaire[327] sont une branche des Ouled-Saïd

mentionnée dans un document espagnol du XVIe siècle[328]. Au XVIIIe

siècle, un écrivain les dépeint comme forts d’une centaine de

tentes[329]. En 1900, les Ouled-Aoun proprement dits (Bargou et Ouled-

Yahia exceptés) comptent 4.000 mejbas. Mais, sur ce chiffre, seule la

famille d’El Hadj Ahmed ben Snoussi, dont le fils fut après 1900 cheikh

de la fraction d’El-Arab, passe pour représenter vraiment la tribu

primitive. Les Ouled-Aoun actuels sont, en réalité, de provenance très

variée, ce qui les différencie des groupes précédents.

D’après certains notables, le nom de la plaine de Siliana, cœur de la

tribu, serait celui d’un vieux rameau d’Ouled-Aoun. Une partie au moins

de ceux-ci aurait ainsi une origine berbère kétamienne[330].

Effectivement, comme en marge de la Bahiret-Siliana, on a le Roba-

Siliana et le Roba-Ouled-Yahia, il serait normal qu’à la « région

herbeuse » des Ouled-Yahia se soit opposée la « région herbeuse » des

Siliana, lesquels auraient ainsi possédé à la fois une plaine (Bahiret-

Siliana) et un sra (Roba-Siliana)[331]. En tout cas, sont

indubitablement berbères les Beni-Ourane (sous-fraction des Assakra du

Massouge) et les Ouled-Znag qui avant 1881 figuraient d’ailleurs dans le

caïdat de la Kessera. Znag et Sanhadja sont, comme on le sait, la même

chose, le second terme n’étant que l’altération du premier[332].

D’autres Ouled-Aoun sont de sang arabe comme les Ouled-Samoth branche

des Ouled-Saïd riahides, comme les Sfina et les Ouled-Sidi-Hamada qui se

réclament des Mahammid de Tripolitaine.

Quant aux Ouled-Yahia, sauf quelques familles vers Téboursouk, ils sont

concentrés dans leur Roba au nombre de 412 mejbas en 1900. Après 1870,

ils furent réunis avec le Bargou et la Kessera en un caïdat scindé en

deux morceaux dont l’un, celui du Sud (Kessera) se fondit en 1892 avec

les Ouled-Ayar-Guebala et l’autre, qui nous intéresse ici, avec les

Ouled-Aoun. La tradition fait d’ailleurs de Yahia un frère d’Aoun. Pour

fixer leurs limites, ils décidèrent qu’au jour dit chacun monterait sur

une jument de trois ans au chant du coq et, quittant sa tente,

galoperait au devant de son adversaire. Là où se serreraient la main les

deux cavaliers, là serait leur frontière. Yahia, grâce à une ruse salua

son frère à Aïn-Sedja. « C’est comme la dispute d’Aoun et d’Yahia » est

un dicton usité lorsqu’un subterfuge clôt un accord transactionnel au

profit d’un des deux contractants. Si l’historiette témoigne d’une

parenté entre les ancêtres des deux tribus, il est loisible aussi d’en

conclure qu’après la victoire des deux peuplades sur les Hédil, le

partage du territoire conquis s’opéra au bénéfice des Ouled-Yahia.

Ceux-ci avaient étendu leur domination sur le Bargou dont les cheikhs,

simples chefs de décherat, n’exerçaient aucune juridiction sur le pays

d’alentour. Aussi l’ex-caïdat s’appelait-il officiellement caïdat de

Kessera et Ouled-Yahia, et non caïdat de Kessera et Bargou[333]. Malgré

cela, et bien que les Braga cultivent dans le Roba-Yahia, les deux

peuplades n’ont jamais été très amies, peut-être à cause de la

différence des mœurs, les Ouled-Yahia vivant comme les Ouled-Aoun,

tandis que les Braga habitent des villages comme les gens de la Kessera.

On constatait au Bargou en 1900 presque 500 mejbas entre lesquelles il

n’existe guère de communauté de sang. Au Nord du Bargou, les Ourazla,

descendants des _Urusitani_, couvrent tout le pays montagneux et

forestier entre la plaine steppique de Djebibina et le Roba-Ouled-Yahia.

II

LES TRIBUS DE L’ANCIEN BLED-EL-ARAB

* * * * *

1o =Les Ouled-Ayar, la Kessera et les Ouartane=

Les Ouled-Ayar sont signalés pour la première fois au XVIe siècle dans

le Kitab el Adouani. Les vrais Ouled-Ayar sont ceux de la Hamadat.

Plusieurs sont nettement berbères. Les Ahel-Bez[334] se proclament

autochtones et sont peut-être un reliquat des Besoua. Les Afor nous

représentent des Beni-Tofourt des Beni-Demmer des Zenata[335]. Les Harat

sont une branche des Miknasa. Le village de Maghraoua évoque une des

tribus des Louata. Nous rencontrons encore des Mernissa, fraction

nefzaouienne. On a l’impression que durant les bouleversements du Moyen-

Age des familles berbères de race variée se sont réfugiées dans la

Hamadat où elles ont pris conscience d’une sorte de solidarité en

combattant contre les tribus arabes, Ouled-Ali, Ouled-Sbaa, Ouled-

Mehelhel. Cette lutte persistante explique peut-être le nom même des

Ouled-Ayar qui se traduit par « errant, brigand ». Les Ouled-Ali qui

s’étaient adjugé la Hamadat et la région adjacente[336], n’y ont plus

que quelques petites fractions jadis classées dans les Arouch-Es-

Sendjaq. Avec les Ouled-Mraboth des Ouled-Yahia, une d’elles décèle

seule aujourd’hui l’élément arabe sur la Hamadat. En marge de celle-ci,

les Ouled-Sbaa et les Sayar, fraction des Arab-Majour, possèdent

quelques familles sur le plateau de Mactar ainsi que les Ouled-Mehelhel.

Au midi de Mactar l’immigration tripolitaine des XVIe et XVIIe siècles

(Tarhouna, Soualem, Skarna, Hababsa) amalgamée à l’ouest de la Kessera

avec d’autres fractions soit berbères, comme les Louata, soit arabes,

produisit les Ouled-Ayar-Guebala qui sont un peu plus nombreux que les

Dahara (2.750 mejbas en 1900, la Kessera exceptée, contre 2.200).

Faute de zmala, le chef-lieu des Ouled-Ayar était le village de

Maghraoua[337], sur la Hamadat, ce qui marque la suprématie des Dahara.

Les Ouled-Ayar avant la création de la mejba devaient chaque année

gratifier de 5.000 moutons la colonne beylicale et payer la solde en

argent des Beni-Rezg (20 mille francs). En outre, ils donnaient au

Gouvernement du goudron pour enduire les chameaux et les navires, des

plantes à parfum pour extraire des odeurs, des petits chevaux pour la

chasse et un kafiz de grains d’orge verte écorcée. Après 1864 on les

scinda en deux caïdats qu’Ali ben Ammar, chef des Ouled-Ayar du Nord,

sut en 1881 entraîner contre nous, et mener au massacre du personnel de

la gare de l’Oued-Zerga. C’est à Rohia, sur le territoire des Ouled-

Ayar, que fut livré en octobre 1881 l’engagement qui termina

l’insurrection dans la région[338]. Toutes les tribus du Bled-el-Arab du

Haut-Tell étaient là accompagnées des Zeghalma et des Hamama.

Après la pacification, c’est dans la Hamadat, à Souk-el-Djema, que fut

placé le siège du cercle chargé de surveiller le pays. Quand la

tranquillité fut complète, la suprématie finit par échapper à la Hamadat

au bénéfice de Mactar où fut construit le bordj du Contrôle civil après

1886. En 1898, les deux caïdats des Dahara et des Guebala sont accolés

en un seul. Mais les Ouled-Abdallah d’Ellès restent au caïdat du Kef,

tandis qu’en revanche le caïdat des Ouled-Ayar s’avance jusqu’au milieu

du Sers[339]. Le caïd résida à Haouchsfaia jusque vers 1900, date où il

ouvrit ses bureaux à Mactar. Quoique décapitée, la Hamadat n’en demeure

pas moins par ses villages et l’esprit toujours remuant de ses habitants

le canton le plus important des Ouled-Ayar.

Réunis aux Ouled-Ayar, mais constitués avec les Blidète en un khalifalik

d’un millier de mejbas auquel ils tiennent comme garantie de leur

individualité, les gens de la Kessera (Hassinïa) n’ont avec les Ouled-

Ayar (Bachïa) aucun rapport de parenté. En dehors des Mouedzenine, les

plus anciens Kesseraouia furent les Beni-Mtine et les Beni-Oulhez. Ces

derniers ayant tué un voleur, ses enfants, dont le principal s’appelait

Zitoun, dissimulèrent leur haine pour les Beni-Oulhez jusqu’à ce qu’ils

eussent endormi leur méfiance. Ils les invitèrent alors à un festin dans

une caverne qu’on montre encore. A mesure qu’entrait un des invités,

Zitoun et ses frères le frappaient à mort. Ceux des Beni-Oulhez qui

esquivèrent le piège se sauvèrent au loin. Leurs descendants sont

aujourd’hui un peu au Nord de Testour. Je me suis laissé dire qu’un

antagonisme profond les sépare toujours des Beni-Zitoun. Pourtant, ils

expliquent leur présence sur la rive gauche de la Medjerda par une

émigration naturelle qui, une ou deux générations avant la fondation de

Testour par les Andalous, aurait conduit leurs ancêtres à se fixer au

pied du Djebel-Skhrira, autour d’une source analogue à celle de la

Kessera.

Quoi qu’il en soit, le recasement des Beni-Oulhez doit remonter au XVIe

siècle. Les Beni-Zitoun prirent leur place et s’agrégèrent les

Mouedzenine. Peu après, à ce noyau s’ajoutèrent les Zorgane, issus de

Saad el Azreg qui serait comme le père de Zitoun, originaire de la

Seguiet-el-Hamra. Enfin, l’agglomération s’accrut des Beni-Saiour[340].

Plus tard, divers étrangers formèrent le groupe des Gherob[341]. Beni-

Zitoun, Beni-Saiour et Gherob vivent à la Kessera en autant de quartiers

distincts. Un quatrième quartier est celui des Mechaïha. Les Beni-Zitoun

sont établis au haut du village, où une de leurs fractions a divisé en

quinze maisons le Ksar byzantin. Avant 1881, on remarquait à la Kessera

une espèce de garde nationale d’anciens soldats avec des cadres

d’officiers locaux en demi-solde. Le capitaine en était le caïd,

Mohammed El Borni, qui avait combattu en Crimée et qui nous appuya

contre les Ouled-Ayar.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 26 / 45 段