Seules en définitive purent franchir le Moyen-Age, Lorbeus, Le Kef,

Téboursouk, La Kessera et Tébessa, à condition de se faire très humbles.

Ces villages ont cependant encore une grosse importance : dans un pays

dépourvu d’autres centres, ils deviennent parfois le siège de petites

souverainetés locales durant les périodes d’anarchie. C’est ainsi que

pendant la première moitié du XIIe siècle, un certain Ayed ben

Nasserallah El Kalai, appuyé sur des gens sans aveu domine à Lorbeus et

au Kef qu’il préserve contre les Arabes. Son fils lui succède et se

soumet ensuite à Abdelmoumen en 1159[260]. A Téboursouk, vers la même

époque, se fixe une famille de Tinmelel dont un membre, Abdelhack,

devint, sous le Sultan Abou Hafs, chef de tous les Almohades de

Tunis[261]. Après s’être emparés en 1494 de Tébessa, les Hafsides la

laissent déserte durant un certain nombre d’années[262], mais ils

tiennent garnison à Lorbeus, dans l’enceinte byzantine, pour protéger

les environs contre les habitants de la Steppe qui viennent l’été en

Friguia soit pour la moisson, soit pour paître leurs troupeaux[263]. La

chute seule de cette dynastie au milieu du XVIe siècle marquera

l’abandon de la place.

Quant aux tribus, si au XIe siècle El Bekri nous montre aux alentours

d’Agger des Merniça et des Dariça[264], le Haut-Tell lui-même nous est

dépeint par Ibn Khaldoun au XIVe siècle comme peuplé de Haouara[265].

Ces Haouara du Haut-Tell d’Ifriqia se subdivisent en plusieurs groupes

(voir carte no 10). Les régions de Tébessa et de Bermajna sont aux mains

des Beni-Ounifen qui obéissent à la famille de Selim ben Abdelouahab

ben..... Bara ben Hannech et c’est sans doute cette branche qui possède

la Kalaat-Senane[266]. Autour d’Ebba et de Lorbeus, vivent les Caïser

qui suivent l’autorité de la maison des Zéaza ou des fils de Haracat.

Les Caïser, dont le nom ressemble au mot latin de Cæsar, ont pour

voisins au levant les Besoua dont les chefs sont les Ouled-Slimane-ben-

Djama et qui occupent le pays depuis Téboursouk et Béja jusqu’au

Djouggar. Comme les Caïser, les Besoua sont peut-être dans une certaine

mesure d’origine locale. En effet, les noms propres Baesius, Baza, etc.,

sont fréquents à l’époque antique. En outre, Ibn Khaldoun nous dit que

ce Slimane ben Djama était un membre de la famille des Remamna, c’est-à-

dire des Ouled-Rommane. On peut se demander si le mot Rommane ne

signifie pas ici romain. L’auteur ajoute que le commandement en second

des Besoua revenait à la tribu d’Ourmana. Si l’on ôte le _ou_ berbère

initial, qui n’est qu’un préfixe, il reste un vocable qui évoque encore

les anciens dominateurs du pays. Ces Besoua arrivaient peut-être jusqu’à

la Hamadat des Ouled-Ayar si nous admettons que les Ahel-Bez

contemporains en soient un vestige. Il y avait probablement des Haouara

au Massouge[267]. Avec les Ouargha, peuplade haouaride qui se sait

implantée dans son massif depuis les invasions arabes, nous pouvons

compléter le tableau de la population berbère du Nord et du Centre du

Haut-Tell au XIVe siècle. A l’Ouest des Ouargha, on a aussi des Haouara

puisqu’on les signale à Tifech[268]. Quant à la bande méridionale

montagneuse, tout ce que nous en connaissons, c’est qu’entre Bermajna et

Sbiba, il y avait encore des Haouara[269] et que vers le Bargou on

rencontrait évidemment les Ourazla et à la Kessera les Mouedzenine.

[Illustration : _Carte no 10._ — LES TRIBUS DU HAUT-TELL A L’ÉPOQUE

ARABE ET TURQUE]

Ainsi, au XIVe siècle, dans le Nord et le Centre du Haut-Tell, la

population de la période romaine n’avait pu conserver son individualité.

Elle s’était toute fondue dans les Haouara tripolitains qui avaient

envahi ces territoires entre le VIIIe et le XIe siècles. Dans la zone

méridionale, plus élevée et plus difficile, avaient, au contraire,

persisté quelques groupes de l’époque antique et les Berbères qui s’y

trouvaient n’appartenaient pas tous aux Haouara. A la différence

orographique correspond ici une différence ethnique. De leur côté,

Haouara et populations locales englobées par eux étaient tombés après le

XIe siècle dans la dépendance des tribus arabes conquérantes. Au XIVe

siècle, ils « sont comptés au nombre des Arabes pasteurs de la tribu des

Soléim auxquels du reste ils se sont assimilés par le langage et

l’habillement ainsi que par l’habitude de vivre sous la tente. Comme eux

aussi, ils se servent de chevaux pour monture, ils élèvent des chameaux,

ils se livrent à la guerre et ils font régulièrement la station du Tell

dans l’été et celle du désert dans l’hiver. Ils ont oublié leur dialecte

berbère pour apprendre la langue plus élégante des Arabes et à peine

comprennent-ils une seule parole de leur ancien idiome ». L’assimilation

est si prononcée que certaines fractions arabes se sont incorporées dans

des tribus haouarides[270].

Après s’être précipités sur l’Ifriqia « comme une nuée de sauterelles,

abîmant et détruisant tout sur leur passage »[271], après avoir pris

Obba et Lorbeus, dès l’année 1053, les Arabes s’étaient en effet

distribué l’intérieur de la Tunisie. Ils comprenaient les quatre tribus

hilaliennes des Athbedj, Corra, Riah et Zoghba, celles des Djochem,

Makil, Chedded, Kholt et Sofyane plus ou moins confédérées avec elles et

les Soleim qui faisaient un peu bande à part. Les Athbedj dont le

principal groupe était celui des Drid s’étendirent sur la région de

Constantine. Dans la Tunisie Centrale s’établirent les Riah que

dirigèrent les Douaouda. Mais après la mort d’Ibn Rhania (1233-34), le

Hafside Abou Zékéria ayant lancé sur eux les Soleim jusque-là cantonnés

entre Gabès et Tripoli, les Douaouda s’en vont vers Constantine et sont

remplacés dans les plaines du Haut-Tell tunisien par les peuplades

soleimites des Kaoub et des Mirdas, les montagnes demeurant aux

Berbères. Certains Riah campent cependant dans le pays[272].

Abou Zékéria s’était borné à prendre les Soleim à sa solde. Mais en

1284, Abou Hafs devenu Sultan grâce à eux leur abandonne de grands

territoires et les revenus de plusieurs localités[273]. Ce fut pis

encore après l’affaire de 1348 où les Kaoub infligent auprès de Kairouan

une terrible défaite au Sultan Mérinide Abou El Hassen. Dès lors, les

Soleimites « s’emparèrent de toutes les campagnes de l’empire et mirent

le gouvernement hafside dans la nécessité de leur concéder en icta[274]

des villes, des impôts et des propriétés de l’Etat, de sorte que tout le

pays en fut bouleversé »[275]. Au XIVe siècle, le Haut-Tell offre donc

une population de Haouara et autres berbères, arabisés et dominés

politiquement par divers groupes plus ou moins errants de la tribu de

Soleim, c’est-à-dire en somme un ensemble de tribus berbères sujettes et

de tribus arabes suzeraines, système que nous trouvâmes encore en 1881

dans l’Extrême-Sud tunisien.

Les tribus Soleimites sont partagées au XIVe et au XVe siècle entre deux

sofs, celui de la famille Abou El Lil et celui de la famille Mehelhel,

toutes deux du sang des Kaoub, la plus fière des tribus soléimites. Au

XVIe siècle, les marabouts Chabbia, issus des Ouled-Mehelhel, assemblent

un instant toutes les populations de l’intérieur sous une seule

souveraineté. A ce moment, il y a longtemps qu’il n’est plus question

des anciennes tribus berbères. Déjà, à propos des événements des XIVe et

XVe siècles, Zerkechi ne nomme guère à cet égard que les Haouara[276]

dont le groupe occidental est en train de devenir les Hanencha. Il cite,

au contraire, à chaque instant, les tribus arabes. Visiblement, la

distinction entre berbère et arabe est en train de s’estomper. Au XVIe

siècle, la fusion des deux races est accomplie. Dès lors, à la

classification ethnique tendit à s’en substituer une autre basée sur

l’état social. En Tunisie, on n’opposa plus Berbère et Arabe, mais on

mit en face l’un de l’autre les deux termes de Njoua et de Chaouïa.

Les Njoua (pluriel de Nèja, tribu) sont les grandes peuplades nomades

qui par suite de leur organisation en zmalas représentent des forces

offensives qui régentent le pays (Drid, Ouled-Yagoub, Ouled-Yahia,

etc.). Les Chaouïa, c’est-à-dire les bergers (de _cha_, petit bétail),

sont constitués par les quasi sédentaires des montagnes (Ouled-Ayar,

Chaquetma, etc.), par les petites gens au service des Njoua, par tous

les groupements ne montant pas de chevaux de guerre. Cette division

nouvelle touche par un point à la vieille, les Njoua étant exclusivement

formées ou bien d’Arabes ou bien de Berbères arabisés et les Chaouïa ne

comprenant guère que des Berbères dont certains se servent de la langue

de leurs pères. Chaoui, qui veut dire étymologiquement « pasteur »,

correspond donc en somme à « berbère ». Comme l’a très bien vu Carette,

les Zenata et les Haouara du Moyen-Age se sont mués en Chaouïa[277]. Ce

vocable ne s’est pas conservé dans le Haut-Tell de Tunisie comme dans

l’Aurès ou sur la côte Atlantique. Cependant, une fraction des Ouled-

Msahel des Majeur s’appelle de ce nom sous lequel on désigne aussi

l’idiome berbère, bien qu’il ne résonne plus dans le Haut-Tell sur les

lèvres de personne. Quant au titre même de berbère, il ne se retrouve

que dans une sous-fraction des Mouedzenine (Kessera) dite El-Brabra et

dans le Berbérou. En Algérie, non loin de la frontière, se montrent des

Beni-Barbar.

Quant au nom du peuple conquérant, il finit par recevoir une

signification particulière. Tous les campagnards, de race arabe ou

berbère, Njoua ou Chaouïa, furent englobés sous le nom d’Arabes. Chez

Ibn Khaldoun, ce vocable dénonce une race spéciale, celle des Hilaliens

et Soléimites par opposition aux Berbères. Les indigènes actuels

n’ignorent pas cette notion d’autant plus qu’il y a de par le bled

quelques fractions qui portent encore le titre d’El-Arab. Mais dans la

conversation courante, il n’y a là qu’un synonyme de « bédouin ». Cette

acception est déjà établie au XVIe siècle[278]. Dès ce moment, aux yeux

des citadins, la population des campagnes se présentait comme un bloc

ayant le même parler, les mêmes costumes, les mêmes mœurs, le même

caractère, les mêmes moyens d’existence. La distinction classique[279]

entre arabe et berbère est donc sans aucun intérêt dans le Haut-Tell de

Tunisie.

Seuls des indices ethnographiques ou des noms de tribus permettent

parfois de reconstituer des origines. C’est ainsi qu’on rencontre en

plus d’un canton montagneux et notamment à la Kessera, à Mansoura, chez

les Majeur, etc., des gens à cheveux blonds et yeux bleus qui ne sont

certainement pas de sang arabe. Le sociologue et l’historien peuvent

également observer que les tribus à noms arabes ont plus de goût pour le

nomadisme et plus de tendance à appuyer le gouvernement, tandis que les

tribus à noms berbères sont à la fois plus sédentaires et plus

indisciplinées.

III

LA PÉRIODE TURCO-HUSSÉINITE

D’après un document espagnol, Féraud nous indique dans la province de

Constantine en 1535 divers chefs Douaouda dont un est à la tête des

Ouled-Sbaa des Riah. A l’Est de cette ville sont les Hanencha partagés

entre deux cheikhs dont l’un occupe les quinze maisons de Tébessa et

dont l’autre, Abdallah ben Souda des Beni-Chennouf, commande les Ouled-

Soula aux environs du Kef[280]. Les Beni-Chennouf étaient une branche de

la famille Mehelhel[281]. Cités dès 1395 dans Zerkechi, les Hanencha

dans le territoire desquels sont les sources de la Mejerda et chez qui

en 1436 le Sultan Hafside lève des soldats[282], représentent un groupe

haouaride ayant échappé à la main mise des Soléimites et dont le noyau

semble avoir été déterminé par les Beni-Ounifen. Nous en avons pour

preuve l’identité d’habitat et l’appellation même, dérivée visiblement

du nom de cet Hannech[283] qui se couvrit de gloire en 1224 dans une

bataille des Haouara contre Ibn Rhania. En outre, les Harar, famille

dirigeante des Hanencha, se rattachaient à ce personnage. Hanencha et

Beni-Chennouf sont parmi les soutiens des Chabbia qui plus à l’Ouest ont

avec eux les Nememcha et les Haracta, tribus chaouïas. La chute des

Chabbia au début du XVIIe siècle scelle la fin de l’hégémonie jusque là

exercée sur l’intérieur tunisien par les descendants des Soléim. Des

Riah (Ouled-Saïd, Ouled-Sbaa, Ouled-Yagoub) retournent dans la Tunisie

Centrale.

Nous avons ainsi dans le Haut-Tell vers l’année 1600 (voir carte no 10)

les Beni-Chennouf au Kef épaulés par les Ouled-Mimoun au Nord de

Téboursouk et par les Ouled-Yahia au Sud de cette localité. Dans la zone

des plaines centrales vaguent les Ouled-Saïd. Sur la frontière

d’aujourd’hui chevauche la confédération des Hanencha, réduction de

celle des Chabbïa et qui fait pendant aux confédérations des Ouled-

Mokrane (Medjana) et du Bit-Bou-Okkaz (Aurès et Zab). Englobant la bande

où s’opère la transition entre le milieu de la Berbérie et sa façade

orientale, elle s’étale à peu près sur toute l’aire de drainage du

Mellègue. Elle embrasse dans la Tunisie actuelle les Ouargha, les Charen

logés alors plus au midi, les Zeghalma, les Khememsa et Doufane, et en

Algérie, les Beni-Khiar et les Haracta[284]. Ces peuplades obéissent à

la famille des Harar et les Hanencha fonctionnent comme tribu maghzen.

La zmala du cheikh campe souvent au pied du Djebel-Bel-Hannèch, tandis

que la Kalaat-Senane sert de refuge et de grenier.

Au midi des Hanencha (voir carte no 10), une partie de Bermajna et les

plaines d’El-Afrane, Foussana et Kasserine sont aux mains des Ouled-

Yagoub. Au Char et à l’Est du Char règnent les Smiret. Vers Sbiba se

remarquent les Sbibate, fraction des Smatha, à qui appartient le massif

du Chaquetma. Fréchich et Majeur n’ont pas encore d’existence

indépendante et suivent les inspirations des chefs des tribus arabes

précitées. Parmi elles, le premier rang revient dans le Sud-Ouest aux

Ouled-Yagoub dont la puissance se serait affirmée avec un certain Yagoub

et son fils Mohammed Baiou à propos desquels courent diverses légendes.

Sur la lèvre septentrionale de la plaine de Foussana, autour du tombeau

de leur aïeul, sont en train de naître les Ouled-Sidi-Bou-Rhanem. Sur le

massif de Mactar, les Ouled-Ayar récemment formés par la réunion de

fractions berbères d’origines différentes sont encore sous la tutelle

des Arabes Ouled-Ali qui ont la Hamadat et le Sud du Sers et de

Zouarine, tandis que les Ouled-Sbaa détiennent le plateau de Mactar avec

les Ouled-Mehelhel. Le long de la chaîne de Zeugitane, et entre elle et

les Ouled-Yahia domine la tribu arabe des Hedil[285].

Profitant de ce que l’intérieur est complètement livré à lui-même durant

tout le conflit hispano-turc et jusque vers 1650 des fractions

tripolitaines se glissent dans le Haut-Tell affermissant encore la

prépondérance des gens de cette provenance dans le peuplement de la

région. La tribu soléimite des Mahammid[286], branche des Debbab,

répandue de Gabès à Tripoli, envoie les Sfina sur l’Oued-Siliana et les

Kouka entre Téboursouk et Béja. D’elle s’élance aussi au milieu du XVIIe

siècle le marabout Sidi Khalifa El Mahmoudi. Du rameau haouaride des

Tarhouna vivant au midi de Tripoli se détachent les Skarna et les

Soualem qui se fixent entre le Berbérou et le couloir de Rohia, région

où émigre également le marabout tripolitain Sidi Bel Habbès. Entre le

Tiouacha et le Semama, les Dbaba arrivés de Derna portent le nom même de

la branche soléimite précitée[287].

Cependant, dès 1534, Kheireddine Barberousse, maître de Tunis, avait

expédié des soldats dans les villes de l’intérieur comme Kairouan[288]

et Constantine[289]. Après leur victoire définitive sur les Espagnols,

en 1574, les Turcs organisent la Régence à leur façon. Leur système

consiste à s’établir dans quelques grands centres d’où ils étreignent

les bédouins dans le cercle d’une diplomatie dissolvante. La création du

beylik de Constantine avec ses garnisons de troupes régulières dans

cette ville et à Tébessa[290], à l’extrémité des deux principales voies

antiques du Haut-Tell, convie les Turcs de Tunisie à des mesures

corrélatives. Sur le Koudiat-En-Najarïa de Thala, on a retrouvé ainsi

qu’à Lorbeus quelques boulets en pierre et un en fer, attestant peut-

être une occupation momentanée. La réparation des remparts byzantins

d’Haïdra date-t-elle aussi de cette époque ?[291] L’Oued-Haïdra étant la

tête du Sarrath, la conjecture est permise que c’était là le poste

tunisien dont le traité de 1628 prescrivit l’abandon[292]. Quoi qu’il en

soit, les Turcs de l’Est se persuadèrent vite qu’un vrai danger ne

pouvait surgir pour eux de Tébessa dont le rôle était de contenir et

d’observer les nomades de la Steppe et de l’Aurès et ils portèrent leurs

efforts vers le Nord. A Constantine, base offensive sérieuse, ils

opposèrent non pas Lorbeus qui est délaissé, mais le Kef, situé à cheval

sur le chemin reliant les capitales des deux beyliks, et qui, grâce à

cela, devint au XVIIIe siècle le plus gros bourg et la citadelle du

Haut-Tell. Mais il fallut d’abord s’en emparer puis assurer les

communications entre cette ville et Tunis. Ce fut l’œuvre d’un demi-

siècle.

En 1628, les agissements de Thabet ben Chennouf amènent la défaite du

dey Yousef[293]. Mais Mohammed Pacha, devenu bey en 1631, réduisit les

Beni-Chennouf. Il ne resta d’eux aucune trace dit El Kairouani[294]. Et

l’assertion est presque exacte à la lettre : c’est à peine s’il existe

encore quelques Chenenfa au Kef, autour de Téboursouk et à Tunis. Les

survivants se réfugièrent avec les Ouled-Soula dans la région de

Constantine d’où ils émigrèrent ensuite vers le Sahara[295]. C’est sans

doute au même Mohammed Pacha qu’il faut attribuer le remaniement des

populations de la région de Téboursouk. Ouled-Mimoun sur les sraouate de

Téboursouk (Rihana, El-Arich et autour du Goraa), Ouled-Yahia depuis

Aïn-Tounga jusqu’à Bordj-Messaoudi et au Gafour étaient assez puissants

soit pour couper Tunis du Kef, soit pour attaquer à revers les colonnes

aux prises avec les Algériens. On peut supposer qu’ils figuraient parmi

ces tribus arabes dont la défection entraîna l’échec de Yousef-Dey et

qu’ensuite ils furent chatiés par Mohammed Pacha qui profita des

moindres prétextes pour procéder à des confiscations[296], si bien qu’on

n’enregistra plus que quelques familles d’Ouled-Mimoun au Djebel-Bel-

Aïch, près du Goraa, et que quelques douars d’Ouled-Yahia à El-Alia. Les

Ouled-Yahia se maintinrent comme locataires au Gafour et avec l’aide des

Ouled-Aoun ils prirent la place des Hédil à l’Ouest du Bargou, tandis

qu’à l’Est ceux-ci étaient chassés par les Zlass.

Le vide causé par la fuite ou l’expulsion des deux tribus précitées et

des Beni-Chennouf fut comblé par d’autres peuplades qui entrent à la

solde du Gouvernement comme tribus maghzen. Pour les plaines

friguiennes, les Ouled-Yagoub désertent peu à peu la région de la

Foussana. En 1727, Shaw les trouve sous les murs du Kef[297]. Plus à

l’Est sont introduits les Drid et leurs confédérés. Ancienne tribu

maghzen des Chabbïa, les Drid s’engagent au service des Turcs de Tunis à

l’époque de Mohammed Pacha le Mouradite. Ce dernier régularise les

zmalas des tribus soumises, met à leur tête des gens à lui[298] et s’en

sert contre les rebelles. Les Turcs sont dès lors les maîtres absolus du

Kef et de la ligne Kef-Téboursouk.

Les Harar avaient à peu près réussi à garantir leur indépendance entre

les Turcs de Constantine et ceux de Tunis qui se partagent théoriquement

leur territoire en 1628 au traité d’Es-Settara qui fixe la frontière au

Sarrath et au Mellègue. En 1644, le cheikh Khaled, vaincu par Mohammed

Pacha, fait acte de vassalité, mais celle-ci demeure nominale jusqu’au

massacre de Bou Aziz, œuvre d’Ali Pacha et de son fils Younès, en

1739[299]. Sous Brahim, successeur de Bou Aziz, cette sorte d’état qui

avait duré deux siècles se disloque. Ouargha, Charen, etc., se détachent

et tombent sous l’influence des beys de Tunis, tandis que les membres

occidentaux s’orientent vers Constantine. Le bey de cette ville, Salah,

suscite mille difficultés à Brahim qui expire sur la Kalaat-Senane où il

brave son antagoniste.

L’effondrement des Hanencha entre 1739 et 1780 amène des changements qui

s’effectuent comme les précédents, du midi vers le septentrion. Ce sont

des tribus de la Steppe qui gagnent le Tell où des peuplades du Sud du

Haut-Tell qui se meuvent vers la Friguia. Shaw avait en 1727 rencontré

les Ouled-Bou-Rhanem, du Nord de la plaine de Foussana jusqu’aux

montagnes d’Haïdra[300]. Mais au moment du déchirement de la

confédération susvisée, les Fréchich et les Ouled-Rhida, pressés par les

Hamama, s’avancent vers le Nord en poussant à leur tour les Ouled-Bou-

Rhanem. Ceux-ci se taillent une nouvelle patrie au détriment des

Hanencha qu’ils expulsent du Tajmout. Ils bousculent les Zeghalma et

s’emparent même, par trahison, de la Kalaat-Senane qui ne leur échappe

qu’en se donnant au gouverneur du Kef. Puis, pour résister aux

Algériens, les anciens éléments orientaux des Hanencha se joignent aux

Ouled-Bou-Rhanem et créent un groupement un peu analogue, mais sans

rouage directeur, qui prend le nom d’Ounifa.

En même temps, la lutte acharnée entre les adeptes d’Hassine-Bey et

d’Ali-Pacha ou de leurs enfants modifie les emplacements de mainte

peuplade. Après la mort d’Hassine-Bey (1740), ses fils émigrent en

Algérie, suivis par les Charen, les Beni-Rezg, les Ouled-Yagoub, une

partie des Drid. Ces tribus reviennent en 1756 quand la fortune se

prononce contre Ali-Pacha, mais les Charen se recasent un peu au Nord de

leur ancien domaine. Cette lutte est l’occasion d’un classement des

tribus en deux sofs, celui des Hassinia et celui des Bachia, étiquettes

couvrant la continuation de vieilles querelles. Sont Hassinïa : les

Ounifa, les Beni-Rezg, les Ouled-Aoun, les gens de la Kessera et du

Bargou, les Zlass, les Hamama, les Neffet, les Ourghemma et en Algérie

les Hanencha et les Nememcha. Sont Bachïa : les Fréchich, les Majeur,

les Ouartane, les Ouled-Ayar, les Ousseltia, les Souassi, les Metellit,

les Beni-Zid et en Algérie les Ouled-Khiar, les Beni-Barbar, les

Haracta.

[Illustration : XVIII — HAOUTA DE SIDI-BOU-ARAARA AU SUD-EST DE THALA.

(Cliché Monchicourt.)

Au premier plan, armoise champêtre.]

[Illustration : XIX — L’ESCALIER DE LA KALAAT SENANE. (Cliché

Monchicourt)

_Planche J_]

La constitution de ces deux sofs détermine un état d’équilibre comme on

n’en avait pas vu depuis des siècles. Les tribus se neutralisent

réciproquement en même temps que le pouvoir central arrive à désigner

leurs caïds. Dès lors, chaque peuplade garde à peu près ses positions

sous la réserve des changements causés par les ventes de terrain. Comme

l’indique notre carte no 11, les Hassinïa comprennent tout le Nord du

Haut-Tell, tandis que les Bachïa sont cantonnés dans la bande

méridionale. Au septentrion, est le pays soumis aux Turcs (_Bled-Et-

Trouk_), au midi une zone où les bédouins sont plus libres (_Bled-El-

Arab_), c’est-à-dire, pour parler comme au Maroc, d’un côté un Bled-

Maghzen, de l’autre, un Bled-Siba[301]. Le Bled-El-Arab se livre à

l’occasion à des manifestations intempestives. Mais il n’y a plus de

tribu se transférant en bloc. La phase husséinite, surtout à partir de

l’échec d’Ismaïl, petit fils d’Ali-Pacha (1762), est une ère de

stabilité relative. L’existence de bourgades devient possible.

[Illustration : _Carte no 11._ — LES DIVISIONS POLITIQUES DU HAUT-TELL

AU XVIIIE SIÈCLE]

Au XVIIe siècle, le village de Zouarine est cité lors des dissensions

entre les deux beys Ali et Mohammed, fils de Mourad. Plus tard, Mohammed

Seghir ben Yousef parle de la Kessera et de trois villages du Bargou

qu’il ne nomme pas. Auprès de tombeaux de marabouts se construisent

Décherat-Lalla-bent-Saïdane au pied du Djouggar, Décherat-Sidi-Hamada au

bas du Serdj, Décherat-Sidi-Bou-Rhanem au-dessus de la plaine de

Foussana, premier groupe de maisons des Fréchich et Majeur, depuis

l’invasion hilalienne. Dans le troisième tiers du XVIIIe siècle, les

Ousseltia expulsés de leur pays élèvent des hameaux en divers coins du

Haut-Tell. Les villages de Thala et de Jama (Massouge) datent des règnes

d’Ahmed-Bey (1837-1855) ou de M’hammed-Bey (1855-1859). Quelques maisons

isolées apparaissent vers cette époque sur le plateau Ouartane. Des

caïds osent bâtir au contact de la plaine et de la montagne, tels les

bordjs de Brahim-Er-Riahi[302], caïd des Drid, à Aïn-Eja, au bas de

Dougga, ou du caïd El Arbi Sehili des Majeur, au pied des montagnes de

Thala. Ces personnages disposent de toute une tribu pour défendre leur

demeure d’où ils commandent les environs en exigeant des péages des

voyageurs un peu à la façon d’un Enguerrand de Coucy ou d’un Thomas de

Marle.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 24 / 45 段