[Note 178 : L’expression est de COSSON : _Note sur la flore de la
Kroumirie centrale_, p. 6.]
[Note 179 : _Op. cit._, p. 455.]
[Note 180 : PELLISSIER, _Op. cit._, avait déjà noté cette particularité,
p. 144.]
[Note 181 : EL KAIROUANI, _Op. cit._, p. 23, avait déjà remarqué qu’« on
ne rencontre dans aucun autre pays habité une aussi grande quantité
d’artichauts sauvages qu’en Ifriqia ».]
[Note 182 : Comme végétation propre au _tirs_, BRIVES, _Op. cit._, p.
202, indique un chardon, le _Scolymus hispanicus_.]
[Note 183 : _Géog. Botan. de la Tunisie_, p. 24.]
[Note 184 : _Johannide_, VII, 143. CORIPPUS est un écrivain tunisien du
VIe siècle.]
[Note 185 : _L’Afrique Byzantine_, p. 405-406.]
[Note 186 : EDRISI, _Op. cit._, p. 137, est plus exact lorsqu’il dit que
dans le territoire de Laribus on ne voit absolument aucun arbre. Cela ne
signifie pas d’ailleurs que ce pays ne renferme pas des broussailles.]
[Note 187 : _L’inscription d’Aïn-El-Djemala_, _Loc. cit._, p. 87.]
[Note 188 : « _Saltus sive fundus_ », C. I. L. XI 1147.]
[Note 189 : _Forêts, bois et broussailles_, p. 33.]
[Note 190 : _Op. cit._, III, p. 265.]
[Note 191 : La même racine a donné _zmala_ (tribu réunie autour de son
chef), etc. Voir notre étude : _La Steppe tunisienne chez les Fréchich
et les Majeur_, p. 4.]
[Note 192 : En Tunisie, le Gouvernement, après avoir cherché en vain une
définition juridiquement claire du mot « forêt » s’est décidé à
délimiter dans l’espace les endroits qu’il y avait lieu de désigner sous
ce nom (décret du 22 juillet 1903). Cette opération est terminée pour le
Haut-Tell.]
[Note 193 : On trouve aussi le mot « _farouha_ ».]
[Note 194 : Sur les différences florales entre le diss et l’alfa, voir
notre étude sur _la Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur_,
p. 1 et fig. 1.]
[Note 195 : A côté des espèces précitées, l’azerolier, le _bathoum_
(_Pistachia atlantica_) et l’amandier sauvage n’ont qu’un rôle
épisodique.]
[Note 196 : On ne le rencontre que près de Bou-Abdellah (forêt de la
Kessera), dans le Foum-Zelga et à l’extrémité du Satour, par arbres
isolés. Il s’agit probablement d’une espèce en voie de disparition,
comme le sapin de Numidie dans les Babors d’Algérie.]
[Note 197 : COSSON, dans ses _Forêts, bois et broussailles_, p. 10,
signale par erreur de nombreux chênes-lièges entre la Kessera et Nébeur.
PERVINQUIÈRE (_Tunisie Centrale_), p. 454, note 1, dit avoir vu deux ou
trois chênes-lièges dans un ravin oriental de la Hamadat de la Kessera.
Je n’ai pu vérifier cette assertion.]
[Note 198 : Dr CARTON : _Découv. épigr. et archéol. faites en Tunisie_,
p. 231 et 287-88.]
[Note 199 : C’est l’Oued-Et-Tella de la carte au 1/100.000e.]
[Note 200 : La forêt de Bou-Chebka est cependant loin d’avoir l’air de
décrépitude que l’on voit en Algérie à certains peuplements voisins de
la Steppe (Djebel-Amour, Aurès).]
[Note 201 : CARTON : _L’Occupation forestière dans l’Afrique ancienne_
(_Bull. Archéol._, 1895, p. 338-342), développe cette idée.]
[Note 202 : CARCOPINO, _Op. cit._, p. 86-88, et diverses études du Dr
CARTON indiquées dans son article : _Sur l’âge des vieux oliviers, dits
Romains_ (_Annuaire-Almanach des agriculteurs mutualistes du Nord de
l’Afrique_, Tunis, 1911, p. 146-155). L’auteur montre que tous les vieux
oliviers ne sont pas nécessairement Romains.]
[Note 203 : Dans la Hamadat des Ouled-Ayar, entre la Dechera-Ousseltia
et le Sers, des alignements de petits carrés de terre alluviale
tranchent sur la couleur du sol et signalent une ancienne plantation
d’arbres à fruits.]
[Note 204 : _Travels_, p. 155.]
[Note 205 : _Op. cit._, p. 76.]
[Note 206 : In PLAYFAIR : _Travels_, p. 179.]
[Note 207 : _Travels_, p. 191.]
[Note 208 : In PLAYFAIR : _Travels_, p. 211.]
[Note 209 : _Travels_, p. 212.]
[Note 210 : Les nattes des Ouled-Omrane se reconnaissent à leurs dessins
jaunes et celles des Ouled-Ayar à leurs dessins noirs obtenus au moyen
de tiges d’alfa plus vieilles.]
[Note 211 : Un décret du 9 février 1910 a cependant cru nécessaire de
prolonger jusqu’à la fin de 1915 la mise en défens des parties de forêt
incendiées en 1902 et 1903 chez les Ouargha et au Djebel-Ksikis.]
[Note 212 : Un vieux titre de propriété de la région d’Aïn-Selsela
(Chaquetma) porte que le terrain dont il s’agit appartient à tel
indigène parce que celui-ci « a vivifié la forêt par l’incendie ».]
[Note 213 : Sans prétendre instituer des comparaisons toujours
décevantes en cette matière, signalons que seules en Europe la Finlande
et la Suède ont un coefficient de boisement supérieur (54 % et 48 %). La
Russie se tient sur le même rang (36 %). La France et l’Italie sont très
inférieurs (19 % et 17 %).]
[Note 214 : _Sid_ et _Sbaa_ signifient lion. _Lebba_ est la lionne.]
[Note 215 : In PLAYFAIR, _Op. cit._, p. 188.]
[Note 216 : _Ibid._, p. 188-189. Voir BRUCE, _Op. cit. Introd._, p.
XXVII-XXIX.]
[Note 217 : _Op. cit._, p. 181.]
[Note 218 : _Op. cit._, p. 66 et 252.]
[Note 219 : Cf. H. DUNANT : _Notice sur la Régence de Tunis_, Genève,
1858, p. 110.]
[Note 220 : Le grand-père du cheikh de Sidi-Yousef aurait tué jadis plus
de 40 lions.]
[Note 221 : _Carthage and Her Remains_ _passim_.]
[Note 222 : Voir, par exemple, GRENVILLE TEMPLE, _Op. cit._, II, p.
230-232, DAVIS aux chapitres précités, etc.]
[Note 223 : Un titre de propriété de la région d’Aïn-Selsela (Chaquetma)
relate une donation beylicale faite pour avoir débarrassé des lions ce
canton.]
[Note 224 : _Reise_, II, p. 235. Tous les Ouled-Ayar témoignent qu’il
n’y a jamais eu de singes dans leur Hamadat.]
[Note 225 : C’est-à-dire « prohibé par la religion, sacrilège ».]
[Note 226 : In PLAYFAIR, _Op. cit._, p. 189-90.]
[Note 227 : PLINE L’ANCIEN : _Descrip. de l’Afrique_ in _Hist. Nat._,
chap. VII, dit que la terre de l’île de la Galite fait mourir les
scorpions et rapporte le bruit suivant lequel ces animaux ne pouvaient
vivre à _Clupea_ (Kelibia).]
[Note 228 : Pour plus de détails sur les serpents, voir notre étude sur
_la Steppe tunisienne chez les Fréchich et les Majeur_.]
DEUXIÈME PARTIE
LES POPULATIONS ET LEUR VIE
CHAPITRE HUITIÈME
=Coup d’œil sur les vicissitudes des tribus et des villes=
* * * * *
I
L’ÉPOQUE ANTIQUE
Ce n’est pas une des moindres particularités du Haut-Tell que de réunir
sur son sol, au nombre d’une quarantaine (voir carte no 9), l’immense
majorité des stations dolméniques de la Régence, particulièrement
abondantes et riches au Dyr du Kef, sur les sraouate de Téboursouk, sur
le massif de Mactar, au plateau Ouartane, dans la région de Thala et de
Tébessa, sur le massif de Kalaat-Senane. On y admire tous les types de
mégalithes : menhirs comme à Médoudja, près de Mactar (voir planche I),
dolmens simples ou en forme de fours (Hammam-Zouakra) ou composés de
plusieurs chambres contiguës comme ce dolmen de Mactar qui compte douze
pièces adossées deux à deux et mesure 14m de long sur 5,50 de large,
allées couvertes comme à Ellès, cromlechs, etc. Beaucoup de ces
monuments funéraires sont attribuables à l’époque impériale.
Très souvent, ces nécropoles sont à proximité d’un point d’eau et des
ruines d’une ville antique. Auprès des sources s’établirent à la fois
les demeures des morts et celles des vivants. Ce furent d’abord, auprès
des mégalithes, des huttes en branchages et des masures en pierres
sèches. Puis, le misérable hameau berbère, né peut-être sur l’initiative
de Massinissa, se change en ville sous l’Empire. La position défensive
de beaucoup de cités romaines créées en pleine paix, ne s’expliquerait
pas si celles-ci n’étaient les continuatrices de groupements antérieurs,
fils d’époques troublées. A côté de ces décherats, embryon de bourgades
futures et la plupart du temps ignorées de l’histoire, s’espacent des
tribus plus ou moins errantes. Telle est la situation sous Auguste.
Telle nous la retrouverons en 1881.
[Illustration : _Carte no 9._ — LE HAUT-TELL DANS L’ANTIQUITÉ]
Sauf depuis le Protectorat et sauf durant les trois siècles écoulés
entre la bataille d’Actium et la révolte de Gildon, l’insécurité a, en
effet, été normale dans tout l’intérieur de la Tunisie. Elle imposait
avant tout aux associations d’individus le souci de pourvoir à leur
sûreté, problème qui fut résolu de deux façons diamétralement
contraires, mais également efficaces. Dans les régions de plaines et
dans les pays dont la ressource principale était le bétail, fortune sur
pattes, apte à se déplacer, les populations demandèrent leur salut à une
extrême mobilité et s’organisèrent en zmalas. Quant aux possesseurs de
biens stables, ils préférèrent, en général, se prémunir du péril en
s’accrochant à un rocher : les villages de Kalaats sont l’expression la
plus claire de ce sentiment. Ces deux types, si distincts à première
vue, mais vraiment frères par leur cause et leur but, la zmala et le
village fortifié, voilà les modes de rassemblement naturels de la
contrée et on les voit coexister à travers l’histoire, prospérant et
s’évanouissant de concert. Tel grand personnage, telle tribu ont à la
fois une zmala et une kalaat, afin de s’assurer les avantages des deux
systèmes. Jugurtha guerroie avec une zmala, mais enferme dans sa
citadelle de Thala ses femmes et ses trésors, de même qu’aux XVIIe-
XVIIIe siècles, la confédération des Hanencha vit en zmala, mais possède
à la Kalaat-Senane un dépôt et un réduit.
Sous l’Empire, les zmalas s’effacent, tandis que des agglomérations
urbaines nouvelles surgissent et que les anciennes prennent un
développement rapide. La tribu s’immobilise en commune. Néanmoins, le
changement ne fut jamais poussé à fond. Si les tribus allèrent en
diminuant, dans certains compartiments montagneux ou peu fertiles il
subsista toujours des peuplades (_gentes_ dans les inscriptions,
_nationes_ dans les auteurs) qui ne se plièrent pas au cadre municipal
ou ne se laissèrent pas broyer par lui. Persévérant dans leurs habitudes
antérieures, elles jetèrent à travers la domination romaine une sorte de
pont entre les périodes numide et arabe[229].
Au Ie et IIe siècles, le Tell des Majeur et des Fréchich jusque vers
Ksar-Gouraï, près de Théveste, était aux mains des _Musulamii_ dont le
périmètre fut délimité à la fin du règne de Trajan, c’est-à-dire peu
avant l’an 117[230]. En Algérie, les Musulamii avaient pour voisins au
Nord-Ouest les _Madaurenses_ et à l’Ouest les _Tibisenses_[231], tandis
qu’un flamine perpétuel d’Haïdra était _praefectus gentis Musulamiorum_.
Un de leurs principaux marchés fonctionnait dans le _Saltus Beguensis_ à
_Ad Casas_ ou _Casae_ (Henchir-Begar) depuis l’an 138 et le nom même de
cette localité qui signifie « Les Maisons » persuade que les habitations
en pierre devaient être rares aux alentours au milieu du second siècle
comme aujourd’hui. Au midi, les Musulamii n’allaient pas jusqu’à Fériana
dont le nom de Thélepte atteste l’existence de Louata, les _Lebates_ de
Procope, et à l’Est de cette ville ils étaient arrêtés par les _Musuni
Regiani_[232] (voir carte no 9). Les Musulamii avaient des cousins en
Algérie au Sud de Djidjelli et près de l’Aurès comme l’indiquent la
Table de Peutinger et la Géographie de Ptolémée. Alors, comme
aujourd’hui, les tribus africaines présentaient déjà ce caractère d’être
scindées en plusieurs tronçons éloignés les uns des autres, soit qu’il
faille faire intervenir à cet égard des faits de guerre ou simplement
des phénomènes d’émigrations d’ordre économique.
A une certaine distance au Nord des Musulamii une tribu avait conservé
le nom des Numides, de la même façon qu’à notre époque certaines
fractions se qualifient simplement d’El-Arab. Nous rencontrons ces
Numides à _Masculula_ (Henchir-Guergour des Ouargha)[233] et à
_Thubursicum Numidarum_ (Khamissa)[234]. A Zouarine, nous avons des
_Chellenses Numidae_ et d’autres Numides à Ellès[235]. Les Numides
habitaient donc durant l’Empire soit en bloc, soit par groupes très
rapprochés, l’ensemble du pays qui s’étend depuis Souk-Ahras jusqu’au
Kef, au Sers et au massif de Mactar[236] (voir carte no 9).
Sur le reste du Haut-Tell manquent les renseignements. Mais, comme nous
l’a dit Pline, beaucoup de civitates ne sont en réalité que des tribus.
Lorsque les _X.......enses_ ou _X......ii_ se fixaient, la civitas
qu’ils constituaient s’appelait tout naturellement _Civitas X...ensium_
ou _Civitas X.....tana_. La civitas d’_Urusi_ (Sodga) n’est que la
réunion officielle des Ourazla en un assemblage de maisons et de
monuments publics. Dans bien des cas, le terme _X...enses_ ou _X....ii_
équivaut simplement à Ouled X... comme on dirait maintenant. En marge de
la plaine de Bou-Arada, la _Civitas Araditana_ est-elle autre chose que
le groupement des descendants d’un certain Aradion[237], la Décherat
Ouled-Aradion ? La civitas est comparable au cheikhat contemporain et
son _princeps_ ou _prior omnium_ est une sorte de cheikh ayant auprès de
lui onze kbars, les _undecimprimi_ ou _seniores_. Elle ne diffère de la
_gens_ que par une sédentarisation plus avancée se traduisant par un ou
plusieurs villages ou décherats. C’est une fraction assise et pourvue de
centres où l’influence romaine est par suite plus sensible, mais c’est
encore une fraction et une bonne partie de la population continue à
vivre en dehors de maisons. Vienne un changement social, elle n’aura
guère de peine à retourner à son état antérieur.
C’est ce qui a lieu par étapes à partir du milieu du IIIe siècle, si
bien que l’Afrique byzantine comprend un mélange de villes murées et de
tribus nomades avec chameaux, etc. Les villes se ramassent sur elles-
mêmes et leur importance réciproque se modifie. Des trois principales
cités échelonnées sur la voie de _Cirta_ à Carthage, _Thugga_, ex-
capitale de princes berbères, paraît bien d’après ses monuments, ses
inscriptions et celles de ses environs avoir été sous l’Empire la
majeure cité du Haut-Tell. _Sicca Veneria_ cependant, déjà célèbre à
l’époque punique par son fameux temple d’Astarté, s’enorgueillit d’avoir
donné le jour à deux hommes d’une notoriété enviable : l’un, P. Licinius
Papirianus fut _procurator a rationibus_, c’est-à-dire ministre des
finances, sous les Antonins, l’autre est le rhéteur chrétien
Arnobe[238]. On a l’impression que Thugga était relativement en
décadence sous les Byzantins[239]. En revanche, _Lares_, appelé aussi
_Laribus_, s’affirme comme une unité de valeur. Au cours de cette phase,
la Friguia est menacée par des tribus qui hantent l’Aurès et le midi du
pays actuel des Fréchich. L’itinéraire le plus opportun pour se ruer sur
les riches régions du Nord-Est, c’était la zone des plaines du Haut-Tell
particulièrement favorable à des razzieurs se mouvant en zmalas. D’où la
création d’un camp retranché à _Laribus_ qui commence son rôle de cité
militaire. A ce point de vue, _Thugga_ se contente d’un castellum.
_Sicca_ est mieux fortifiée. _Ammaedara_ et _Thibursicum_ possèdent des
citadelles de valeur. Seules parmi les grands centres, _Laribus_ et
Théveste sont dotées d’une enceinte qui englobe toute la ville[240].
Entre ces cités vaguent des peuplades aux noms inconnus ou impossibles à
identifier. Sur le Sud du Haut-Tell et sur la Steppe voisine s’étendent
les _Frexes_ (voir carte no 9) sortis de l’obscurité grâce à leur chef
Antalas qui bat et tue à _Cillium_ (Kasserine) en 544 le patrice
Salomon. D’après la tradition locale, au moment de l’invasion arabe, le
patrice Grégoire (Djordjir) qui commandait à _Sufetula_ (Sbeitla) se
serait principalement appuyé sur cette tribu. Les Frexes (Fréchich)[241]
et les gens d’_Urusi_ (Ourazla) sont les seules peuplades qui n’aient
guère changé ni de nom[242], ni d’habitat depuis l’époque romano-
byzantine. Les uns et les autres ont été évidemment protégés par la
montagne et la forêt.
D’autres fractions du Haut-Tell se croient de sang romain et par exemple
une partie des gens de la Kessera. Parmi les Fréchich mêmes, ce
sentiment est plus particulier à ceux qui reconnaissent comme aïeul
Abaoub, c’est-à-dire les Ouled-Moussa, les Baassa et les Afial des
Ouled-Ouezzez. Les Ksarnia aussi excipent d’une origine romaine. Ellès,
Bèz, Slata, Arkou, Kalakh, etc. seraient le nom d’anciens chefs romains.
On parle à la Kessera du roi Kessera ben Charoum, au Kef on dit que
Chokennar (pour Sicca Veneria) fut jadis le dominateur de la contrée ;
Dougga était une princesse chrétienne, etc. Il semble bien qu’il se soit
produit ici dans les esprits un travail identique à celui qui amena les
Hellènes à fabriquer pour leurs cités ou leurs tribus des héros
éponymes.
II
LE MOYEN-AGE ARABE
En tout cas, à cause des mille bouleversements subis, bien peu des
groupes de nos jours sont à l’état pur, de sorte qu’on pourrait les
figurer par un olivier sur lequel on aurait appliqué successivement et
sans ordre des greffes de qualités diverses. La reconstitution du passé
des unités ethniques modernes est dans ces conditions très difficile et,
déjà au XIVe siècle, Ibn Khaldoun entourait de nombreuses réserves ses
monographies de tribus.
En ce qui concerne les invasions musulmanes, les indigènes se rendent
confusément compte qu’il y eut deux périodes, l’une au VIIe siècle
(_Ouaqt es Sadate_) « l’ère des saints », disciples directs du Prophète,
et l’autre au XIe siècle avec les Hilaliens. Mais, de même que les
Roumains rapportent à Trajan tout ce que les Latins ont accompli dans le
pays des Daces, de même nos bédouins symbolisent les invasions du
premier cycle dans la personne d’Abdallah ben Bou Sarh.
On lui attribue de multiples prodiges et maint endroit en garde des
signes matériels, malgré que ce guerrier ne se soit effectivement pas
avancé plus au Nord que Sbeitla. Au Bou-Kornine, près de Tunis, Sidi
Abdallah a fendu un pan de montagne d’un coup de sabre pour échapper à
l’ennemi. « La foulée du cheval » (_Afset El Hassane_) du conquérant est
imprimée dans le sol, sur la piste du Foum-El-Ansla (Forêt de la
Kessera) et sur la route de Sbiba au Ksour, à environ 8 km. au Sud de ce
village. Ces _vestigia_ consistent en une série de petits ronds de 25 à
30cm de diamètre. Ils sont recouverts de cailloux pour que les humains
ne les souillent pas d’un contact impur. En bas de la Kalaat-Senane, non
loin de l’escalier, la falaise est vers 2m 50 de hauteur entamée par
trois concavités au dessus desquelles court une rainure et où
s’encastraient évidemment jadis les poutres d’une maison. Mais, pour les
indigènes, c’est Sidi Abdallah qui aurait entaillé le calcaire avec le
tranchant de son sabre, tandis que sa monture se cabrant enfonçait ses
sabots dans la pierre[243].
[Illustration : XVI — MENHIR AVEC INSCRIPTION LIBYQUE A MÉDOUDJA.
(Cliché Monchicourt.)]
[Illustration : XVII — DOLMEN EN CONGLOMÉRAT DE LUMACHELLES DE L’ÉOCÈNE
MOYEN (MACTAR). (Cliché Monchicourt.)
_Planche I_]
C’est Sidi Abdallah qui se serait emparé de la Kessera sur les
Chrétiens. On raconte que le saint vint de l’Est avec une armée. Pendant
le siège, il s’installa en une localité voisine qui reçut après la
victoire le nom de Mansoura « la victorieuse ». Les habitants du
quartier haut solidement appuyés sur la citadelle byzantine résistèrent
longtemps. Contraints de plier à la fin ils rendirent la forteresse au
moment où le mouezzin (mouedzne) appelait à la prière les assiégeants,
feignant ainsi d’obéir à une inspiration divine plutôt qu’à la force.
Telle est la façon dont une fraction des Beni-Saiour, les Ouled-El-
Mouedzne ou Mouedzenine, explique le nom auquel elle répond[244]. A
Téboursouk, le ksar construit par Justin II protégea, assure-t-on, trois
fois les villageois.
La rupture de la digue byzantine sous la poussée arabe laisse le champ
libre aux hordes tripolitaines, Beni-Ifren, Haouara, Louata. En 1053, a
lieu l’invasion hilalienne. Durant tout le Moyen-Age, l’ensemble des
peuplades berbères et arabes de Tunisie constitue une masse mouvante sur
laquelle les souverains n’ont guère de prise. Sous les vagues humaines
qui déferlent sans trève, le Haut-Tell voit peu à peu s’effacer la
plupart de ses villes antiques et fondre les populations de l’âge
romano-byzantin. Rares sont les bourgades qui survivent après le VIIe
siècle. Outre la Kessera, nous relevons _Sicca Veneria_ transformée en
Chikka Benaria[245], Téboursouk, _Laribus_ devenu Lorbeus, Obba,
_Ammaedara_ muée en Medbara ou Merida[246], Sbiba. Comme centres
nouveaux ou à ancêtres inconnus, voici El-Ansarine[247] et Mermajna qui
a laissé ou emprunté sa dénomination à la plaine de Bermajna. En
Algérie, nous rencontrons Tifech et Ksar-El-Ifriqui, tous deux près de
Khamissa, Meskiana et Tébessa, célèbre par ses noyers.
Les routiers arabes nous signalent d’autres villages. Tels sont par
exemple Thaqjenna, posté entre Agger et Lorbeus à une petite journée
d’Agger, dans une vaste plaine qui ne peut guère être que la plaine de
Siliana, Tamedith entre Lorbeus et Tifech à deux jours de l’un et à une
journée de l’autre[248]. Ce Tamedith paraît identique à l’endroit
qu’Edrisi appelle Dour-Medine[249] et Ibn-el-Athir Dordemine[250]. Il
serait à chercher au delà du Mellègue[251], en Algérie. Entre Sbiba et
Tébessa, El Bekri mentionne le village de Kalaat-ed-Dik et le château et
marché d’Es-Sekka[252] ; entre Agger et El-Ansarine, il note El-Fehmine,
bourg nanti d’un souk achalandé, et Djeziret-Abi-Hammama[253].
Parmi les villes, Lorbeus continue à jouer dans la Tunisie musulmane le
même rôle que dans l’Afrique byzantine. La situation en ce qui concerne
les dangers d’invasion par l’occident est, en effet, sensiblement
analogue. Sobres de détails sur Sicca, les récits des historiens sont
pleins du nom de Lorbeus qui, sans conteste, tient alors dans le Haut-
Tell le rang politique le plus en vedette. C’est la conquête de cette
ville par le Chiite en 908-909 qui détermine la chute de la dynastie
aghlabite[254] et l’élévation des Fatimites. En 945, quand Abou Yezid le
Kharedjite se saisit de cette place, les gens de Mehdia rappellent à El
Kaim que cette ville est la porte de l’Ifriqia[255]. Vers l’année 1200,
les habitants de Béja détruite par l’Almoravide Ibn Ghania se réfugient
à Lorbeus et à Sicca[256].
Si au milieu du XIe siècle le Haut-Tell n’était pas complètement démuni
de bourgades, l’invasion hilalienne empire considérablement les choses.
D’après le Kitab El Istibçar (XIIe siècle), sur la route qui traversait
le Haut-Tell, de Kairouan à la Kalaat-Beni-Hammad, « il y avait de
multiples villes qui furent ruinées par les Arabes lors de leur entrée
en Ifriqia. De ce nombre était Sbiba[257] ». Edrisi dit qu’Obba est à
peu près en ruines[258]. En quelques années, beaucoup des cités de
l’intérieur succombèrent par le fer et le feu sous l’élan forcené d’une
chevauchée barbare et dans les horreurs d’assauts triomphants. Quant à
celles qui résistèrent à la tourmente, elles durent plier sous le nouvel
ordre social qui peut se traduire par la formule : insécurité,
nomadisme. Plus de propriété fixe, guère plus de sédentaires. Diminution
de la culture. Progrès de l’élevage. Le régime pastoral s’étend sur tout
le Haut-Tell comme sur le reste de la malheureuse Tunisie. Les bourgades
sont inutiles. Celles qui existent s’éteignent peu à peu comme
asphyxiées[259].