la culture est limité par le but même qu’il poursuit et un terrain
impropre aux céréales sera respecté. Mais quelle conduite tenir devant
les changements entraînés par l’abus du pâturage et par l’incendie ?
Pour satisfaire à cette interrogation, il convient d’examiner brièvement
si la forêt tunisienne et, en particulier, celle du Haut-Tell, a bien
toutes les conséquences heureuses que l’on s’accorde d’habitude à
reconnaître aux forêts de l’Europe Occidentale.
3o _Les boisements, le climat et l’hydrologie._ — D’ordinaire, en
Europe, les boisements sont considérés par tout le monde comme ayant une
influence sur le climat. L’humidité s’y conservant plus longtemps et
d’une manière plus intense que sur les sols nus environnants, la forêt a
une sorte de pouvoir réfrigérant à l’égard de ceux-ci. Elle adoucit donc
les températures estivales et elle provoque davantage de chutes de
pluie. Inversement pourtant, elle tendrait à éloigner la grèle. Cette
thèse est-elle exacte en Berbérie ?
En ce qui concerne la grèle, l’expérience démontre que la plupart du
temps, dans le Haut-Tell, ce météore s’abat en dehors des espaces
boisés. Mais s’il vise à se canaliser dans les dépressions synclinales
tertiaires ou quaternaires consacrées à la culture, ce n’est pas la
pénurie d’arbres qui l’y entraîne. La grèle est en l’occurence charriée
par des courants atmosphériques conditionnés par le relief. Elle dépend
donc non du quantum de boisement, mais d’un phénomène oroclimatique et
il en est de même pour la pluie. S’il tombe davantage de précipitations
en forêt qu’en plaine, c’est que cette dernière est toujours dans une
position plus basse et plus encaissée. Mais là où forêts et sraouate
sont sur le même palier, on ne constate pas que les premières soient
plus favorisées, à moins qu’elles ne s’offrent de plein fouet aux
caresses du vent frais, comme c’est le cas de la forêt de la Kessera par
rapport au plateau de Mactar quand souffle le vent d’Est. Ce sont donc
bien l’altitude et l’exposition et non la forêt qui déterminent la
pluie. Pour que le même canton profitât de plus d’humidité selon qu’il
serait boisé ou non, il faudrait qu’au-dessus des forêts tunisiennes
comme sur les forêts d’Europe l’atmosphère fût moins chaude et moins
anhydre qu’au-dessus des terres adjacentes.
En attendant des observations décisives, les probabilités ne militent
pas dans le Haut-Tell en faveur d’une affirmation de ce genre. Pour ne
parler que de la formation la plus considérable, la forêt de pin d’Alep
est une forêt sèche. La transpiration forcément limitée d’arbres aussi
sobres sera-t-elle vraiment capable d’humecter les couches d’air
supérieures ou voisines au point de les refroidir et d’augmenter les
possibilités pluviales ? Durant les mois d’été, ne sera-ce pas plutôt
l’air brûlant des cantons libres limitrophes qui s’étendra au-dessus de
la forêt et résorbera le peu d’humidité dégagée par elle ? Quant à
l’hiver, la forêt de pins d’Alep du Haut-Tell enferme en cette saison
plus de chaleur que ce qui l’entoure, sans doute parce que les arbres
s’opposent au rayonnement et à la fureur glaciale du djebeli. C’est là
une propriété bien connue des indigènes qui aux époques de bise et de
neige se réfugient en forêt eux et leur bétail. Avantage indéniable,
mais qui n’est pas de nature à faciliter la condensation des nuages.
De nos propres remarques nous avons tiré l’impression que les forêts de
pin d’Alep et à plus forte raison les autres formations buissonneuses du
Haut-Tell n’ont aucune action réellement sensible sur le climat. Les
conclusions admises par la plupart des auteurs pour maintes régions
boisées d’Europe ne sont donc pas extensibles de plano aux forêts et
broussailles de l’Afrique du Nord et dans celle-ci même il y a
évidemment lieu de distinguer les forêts humides à chênes-lièges de pays
pluvieux comme la Kroumirie et les forêts sèches à pins d’Alep de
territoires comme le Haut-Tell. Si ce dernier est moins riche en
précipitations, ce n’est pas parce qu’il a moins de forêts, mais parce
qu’il est plus loin du foyer des vents bienfaisants.
Quant à l’hydrologie, on va répétant que des boisements dépend
l’existence des sources et la régularité des cours d’eau. Mais, à cet
égard aussi, que montre l’Afrique du Nord ? Assurément, là comme en
Europe, ramures et racines arrêtent les molécules liquides et retardent
leur écoulement, ce qui aboutit à diminuer l’intensité des crues des
rivières. Les arbres retiennent également sur les pentes la terre que le
ruissellement entraînerait dans les oueds. Toutefois, il ne faudrait pas
s’imaginer que les inondations vérifiées en certaines régions de Tunisie
soient à mettre sur le compte de déboisements hypothétiques. S’il est un
district africain suffisamment vêtu, c’est bien l’aire de drainage de la
Haute-Medjerda. Cela n’empêche pas cependant un flot redoutable de
s’élancer à l’occasion dans la plaine de la Dakhlat. Ces irruptions
subites sont dues à des abats d’eau formidables accumulés durant
quelques heures sur des terrains en majorité imperméables. Quand même
augmenterait dans cette zone le coefficient déjà très fort de boisement
il n’est guère à espérer que la crue serait évitée. Les épanchements des
oueds ne sont d’ailleurs pas aussi nuisibles qu’on veut bien le
proclamer, lorsque les habitants des bas pays savent les utiliser pour
l’irrigation comme dans la plaine de Kairouan. Quoi qu’il en soit, il
semble bien que les boisements n’ont qu’une répercussion modeste à
l’égard des crues lorsqu’ils ne sont pas secondés par la faculté
d’absorption du sol.
Or, un des caractères des forêts du Haut-Tell est précisément de ne pas
s’accompagner d’humus. Dans un peuplement de pins d’Alep, le plancher
est à vif. Pas de couche superficielle composée de débris végétaux et
apte à s’imbiber d’eau. Pour remédier à cette absence, on ne peut que
barrer les déclivités par des murettes susceptibles d’amasser de la
terre en arrière d’elles. On ne saurait donc demander aux forêts de pins
d’Alep du Haut-Tell tous les services que peut rendre une forêt
française.
Un fait frappe tous les voyageurs : souvent on traverse de vastes zones
forestières sans eau alors que soudain une petite masse de calcaire
chauve fournit un suintement appréciable. Le Dyr du Kef, dont les 600
hectares sont à nu, épanche en tout 29 litres à la seconde, soit plus
que la surface boisée, seize à dix-huit fois plus grande, qui va du Dyr
à l’Oued-Mellègue. La Hamadat de la Kessera avec ses 2.000 hectares,
partiellement parés il est vrai d’une brousse de chênes-verts, laisse se
dégager de ses flancs la puissante Aïn-Soultane et plusieurs autres
moindres ayant un débit maximum de 170 litres à la seconde, c’est-à-dire
autant ou plus que les 20.000 hectares de la forêt de la Kessera. C’est
que Dyr et Hamadat sont concaves et pavés de calcaires fissurés
absorbant toute goutte d’eau qui s’y aventure. Les forêts contiguës, au
contraire, ont en majorité des planchers convexes et marneux. En matière
de sources, abstraction faite du chiffre de millimètres tombé du ciel,
l’élément primordial est dans le Haut-Tell la perméabilité ou non du
terrain. Etant donné qu’elle n’est pas créatrice d’humus, la forêt ne
joue ici un rôle que lorsqu’elle est installée sur des sables ou des
calcaires. Et lorsqu’une source a baissé ou tari depuis les Romains, il
faut en accuser non un déboisement supposé, mais les lois mêmes de
l’hydrologie souterraine ainsi que nous l’avons expliqué au chapitre
précédent.
4o _La protection des boisements._ — D’après ces prémisses pas
d’inconvénient au défrichement de certaines plaines ou bas coteaux. Dans
les vallons alluviaux ou marno-gréseux entre Sakiet-Sidi-Yousef et
Djeradou, dans le Bled-Ben-Cherifa, sur les marnes triasiques allant du
Goraa au coude de la Medjerda, dans la plaine de Sidi-Naoui, au Khalled,
etc., il n’y aura que des avantages à substituer la culture au maquis.
Pareillement, là où s’aperçoivent d’anciennes olivettes (Frech de
Zeriba, Garjouma, etc.), il conviendra d’aider leur greffage et leur
régénération, fut-ce au prix de l’enlèvement de la brousse qui les
encombre. Ce serait dépasser la mesure qu’invoquer l’intégrité de tous
les boisements contre la marche bien comprise de la colonisation.
Sauf cette circonstance, les boisements devront être conservés et
protégés. Malgré qu’ils n’atteignent pas dans le Haut-Tell la valeur
économique des forêts kroumires et qu’ils coûtent au budget plus qu’ils
ne lui rapportent, l’Etat agirait sagement en consentant en leur faveur
des sacrifices supplémentaires. Suivant une belle parole que m’a dite un
jour un Ferchichi « la forêt est comme le vêtement des indigènes ». Il
faut donc éviter qu’ils ne fassent à ce burnous trop de déchirures. Or,
les postes forestiers sont en nombre trop restreint pour déployer une
action efficace. Alors qu’en France la moyenne d’un triage est de 500
hectares et en Algérie de 3.000, dans le Haut-Tell de Tunisie il n’y a
que onze postes forestiers, ce qui attribue à chacun un secteur d’à peu
près 50.000 hectares. On conçoit que dans ces conditions les gardes ne
puissent pas se livrer à des travaux d’amélioration ou de défense
technique, tels qu’ouverture aux troupeaux transhumants de larges voies
avec ronds-points fonctionnant comme gîtes d’étapes, précautions de tout
ordre contre les incendies, etc. Si toutefois l’augmentation du chiffre
des postes ne devait se traduire que par des actes de sévérité trop
grande vis-à-vis des usagers, elle deviendrait un danger pour la forêt
en excitant la vengeance des indigènes. Quelque explicable que soit en
théorie une implacable rigueur à l’égard de tout délinquant, il n’y a
pas intérêt, pour sauver chaque année un millier d’arbres, à risquer
d’en faire brûler d’un coup trente ou quarante fois autant.
Jusqu’ici, les incendies qui ont éclaté dans les forêts du Haut-Tell ont
eu pour cause primordiale la nécessité où sont parfois les éleveurs
indigènes de se procurer à tout prix du pâturage pour leur cheptel
menacé de succomber à la faim. Nous pensons qu’il serait prudent et
habile de tenir compte de ce besoin et de le satisfaire soi-même dans
les limites du possible plutôt que de le laisser s’assouvir en dehors de
l’administration. Dans chaque secteur il serait opportun de reconnaître
quels sont les peuplements dont la persistance s’impose absolument,
notamment au point de vue hydrologique (et dans ce nombre entreront
naturellement les boisements de pin d’Alep) et quels sont ceux qui
pourraient être temporairement sacrifiés (kecherids, lentisques,
genévriers). Puis, lorsque le souci d’assurer l’existence du bétail des
usagers l’exigerait, sur requête du cheikh et avis conforme du
Contrôleur civil, le garde serait autorisé à mettre le feu à telle ou
telle partie de la zone considérée comme d’utilité secondaire[212].
Cette latitude, qui n’aurait d’ailleurs pas à s’exercer chaque année et
qui chaque fois affecterait un espace différent empêcherait sans doute
les incendies déréglés, capables de dévaster tout un district. On
obtiendrait de cette façon un double résultat. La forêt serait garantie
dans ses portions essentielles et les troupeaux seraient saufs, ce qui
importe bien aussi à la prospérité du pays.
D’une manière générale, il faut se rappeler que le Haut-Tell tunisien
est une contrée fort boisée[213]. Il faut ensuite se persuader que la
forêt n’est pas un objet de musée à placer sous vitrine, mais bien un
produit du sol devant concourir avec les autres à l’utilité de l’homme
et qui doit être protégé dans la mesure de cette utilité, mais pas au
delà. En favorisant l’entrée dans la Régence des bois du Nord de
l’Europe, en partageant les forêts domaniales en secteurs dont l’usage
(pâturage, alfa, coupes normales, etc.) serait gratuit pour tous les
habitants du canton, on diminuerait les abus de jouissance et on
intéresserait les indigènes du pays à la conservation de sa couverture
ligneuse. Dans la détermination du statut de ces sortes de « communaux »
il faudra cependant ne pas oublier la nécessité de faire leur part aux
troupeaux transhumants venus de la Steppe. Quant au reboisement, étant
donné le coefficient de la forêt-brousse dans la superficie du Haut-
Tell, il paraît oiseux d’en parler. Au surplus, ce n’est pas en plantant
des arbres, mais en plantant des pierres qu’on peut y arriver
pratiquement. Vu le prix de revient des plantations proprement dites et
leurs multiples chances d’échec, la seule solution est, en effet, la
construction de murettes barrant les ravines des montagnes et retenant
des terres où germeront d’elles-mêmes les graines locales.
III
LA VIE ANIMALE
Les surfaces non cultivées sont l’apanage de tout un monde animal parmi
lequel on distingue plusieurs carnassiers comme le renard (_tsaleb_), le
chat sauvage (_gattous el berri_), le chacal (_dib_), le lynx à oreilles
noires ou caracal (_anez_), le serval et le guépard appelés tous deux
_ouchek_. Ces derniers sont en petit nombre. La panthère (_nemeur_) est
une exception. A peine peut-on en citer deux qui, sorties en 1905
d’Algérie, dévorèrent un bœuf chez les Ouargha.
A circuler aujourd’hui dans le Haut-Tell on ne se doute pas qu’il fut
une époque relativement récente où par crainte du lion on n’osait
traverser certains cantons qu’en plein jour, en troupe et en armes.
Seuls, des noms géographiques, des relations de voyageurs ou des récits
de vieillards évoquent cet état de choses heureusement aboli. Les
Djebels Es-Sid, Aïn-Es-Sbaa, Oued-Es-Sioud, Koudiat-El-Lebba[214], etc.,
ne sont pas entièrement rares et permettent presque de tracer l’aire
d’extension de ce carnassier laquelle coïncide à peu près avec le Tell
et avec la Steppe montagneuse. Car le fameux « _lion du désert_ » n’est
qu’une fable absurde. Le lion est avant tout un animal tellien. Il a
besoin d’un bétail abondant où choisir ses victimes, de points d’eau où
s’abreuver, de retraites sûres où se cacher. Ces conditions font
absolument défaut dans le désert. Elles peuvent se rencontrer sur
certains points de la Steppe ; elles n’existent pleinement que dans le
Tell et il est significatif à cet égard que la seule partie de la
Tunisie où retentisse aujourd’hui de temps en temps le rugissement du
lion soit précisément celle qui par ses caractères s’éloigne le plus du
Sahara (Kroumirie).
[Illustration : XIV — TYPE DE LA FORÊT ENTRE BOU-CHEBKA ET LE CHAMBI.
PINS, DONT QUELQUES-UNS BRÛLÉS, SUR ALFA. (Cliché Monchicourt.)]
[Illustration : XV — FAUCONS ET FAUCONNIERS. (Cliché Olivier.)
_Planche H_]
Le lion figure en bonne place dans les écrits de ceux des modernes qui
ont parcouru le pays. Bruce[215] reproduit une légende d’après laquelle
Sidi Bou Rhanem aurait prescrit à ses descendants de se nourrir autant
que possible de la viande de ce félin, ce qui leur aurait valu
l’exemption de tous les impôts. Bruce lui-même mangea du lion sur le
territoire de cette tribu[216], mais du temps de Pellissier[217]
l’accomplissement répété de l’injonction du santon n’avait pas encore
abouti à délivrer la contrée. Sir Grenville Temple[218] rapporte qu’à
Téboursouk le caïd lui toucha mot d’une bande de seize lions. Le même
auteur, lors de son séjour à Kasserine, apprit que les Fréchich venaient
d’y tuer un lion et lorsqu’il campa chez les Skarna ceux-ci s’étaient à
peine débarrassés de trois de ces fauves. Le lion était particulièrement
répandu dans les régions du Kef[219] (Khanguet-El-Qedim, Bordj-
Messaoudi, Sidi-Yousef[220]) de Téboursouk (Aïn-Tounga, Oued-Khalled) et
de Haïdra. Davis[221] parlant du pays entre le Krib et le Kef intitule
deux chapitres : « Le Grand District des Lions » et « Le Nemrod de
Sicca » et raconte qu’avant son passage à Bordj-Messaoudi on avait dû
surélever les murs du fondouk pour empêcher les lions, la nuit, d’y
voler les bestiaux.
L’augmentation de la population et le perfectionnement des armes à feu
vers le milieu du siècle écoulé furent fatals au destructeur des
troupeaux. D’après Davis, les Algériens émigrés dans le Kalakh et y
vivant comme charbonniers après 1830 avaient réussi à triompher des
lions en 1859. Selon toute vraisemblance, le dernier lion du Nord du
Haut-Tell fut celui qui tomba dans les oliviers du Kef vers 1863. Au
Chambi, des couples ont subsisté jusqu’en 1867. La disparition totale du
redoutable carnassier eut cette conséquence de supprimer une des causes
des incendies de forêts. Le lion était jadis un sujet de conversation
toujours actuel. Des histoires merveilleuses avaient cours[222]. Les
Fréchich prétendent que leurs ancêtres luttaient corps à corps avec les
lions. Des marabouts sont vénérés pour avoir contribué à en purger le
pays. C’est le cas de Sidi Asker (Zouarine), quoique peut-être cette
réputation ne soit qu’une répercussion naturelle de son rôle de
défricheur[223]. Sidi Zid (Roba-Ouled-Yahia), était un chasseur de
marque et sa qoubba s’ornait encore, il y a une vingtaine d’années, de
lions et de panthères peints sur les parois intérieures.
A côté des carnivores, d’autres mammifères ne doivent pas être passés
sous silence. Ce sont le sanglier (_hallouf er rhaba_ ou _khanzir_), le
cerf de Barbarie (_fertas_), la gazelle de montagne (_adem_), le lièvre
(_arneb_), le porc épic (_zorbane_), le hérisson (_ganfoud_). Il faut
noter l’absence complète du lapin sauvage et du singe (_qerd_) dont les
bandes n’égaient pas ici les solitudes forestières comme en Kabylie ou
dans les Babors, quoi qu’ait pu écrire Von Maltzan, qui a dû sans doute
prendre pour des singes des goundis vus de loin par lui dans la Hamadat
des Ouled-Ayar entre Maghraoua et Hammam-Zouakra[224]. Il y a encore
aujourd’hui des goundis vers l’Aïn-Seddine et dans la plupart des
montagnes de la non-Friguia.
Les sangliers se plaisent spécialement dans les halliers. Ils se
dissimulent pendant le jour et fuient à la moindre alerte. La nuit, ils
sortent pour quérir leur nourriture et boire. Le sanglier se repaît
d’arbouses, d’olives sauvages, de glands et aussi de certains tubercules
comme la _tallarhouda_. Il ne dédaigne pas non plus les épis mûrs. En
été, il se tient de préférence dans les parties de la brousse voisines
des terres à céréales. En hiver, il fréquente le couvert des chênes.
C’est donc à sa façon et dans une aire restreinte une espèce de nomade.
Les indigènes laisseraient vivre en paix un animal dont la viande leur
est interdite par la religion et de la dépouille duquel ils ne savent
tirer aucun profit, s’il n’était pour leurs cultures un ennemi parfois
redoutable. Sur la lisière des boisements, la recherche des tallarhouda
jette sur les champs des hordes de sangliers qui les fouillent à coups
de boutoir. J’ai vu des parcelles de céréales entièrement détruites de
cette manière. Délivré du lion pour qui sa chair n’était pas
_haram_[225], à peine attaqué par l’homme, le sanglier prospère, bien
que les défrichements tendent à réduire la zone où il se meut.
L’avenir des ruminants est plus problématique. Le cerf ne gambade que
dans les forêts de la frontière, d’Haïdra à Bou-Chebka, et sur le
Chambi. La gazelle de montagne ou corinne rencontrée jadis par
Bruce[226] entre Haïdra et Tébessa et dont la présence a échappé à
Lataste, compte plus d’individus et son extension est plus grande. En
Algérie, cette espèce n’a guère été signalée que sur les reliefs de la
bordure saharienne. En Tunisie, elle existe en plein Tell et même en
Friguia. Ces dernières années on a vu des adem dans la forêt de Gafour,
près de Sidi-Ayed et dans le Djebel-Ech-Chehid. Il y en a dans le massif
Ouargha, au Djebel-Harraba, à l’Ouenza, dans la forêt de la Kessera, au
Djebel-Serdj et dans la chaîne de Byzacène. La corinne est sans doute en
voie de diminution. Néanmoins, sa disparition du Slata et du Bargou où
elle aurait vécu autrefois n’est pas un argument sans réplique. Car ces
animaux sont d’humeur voyageuse et émigrent temporairement devant
l’incendie ou les coups de mine. Il y en a quelques-uns en permanence au
Zaghouan. Sur le Djebel-Semama et le Chambi on remarque quelques
mouflons, mais le vrai domaine de ceux-ci est la Steppe montagneuse.
Les principaux reptiles sont le gros lézard vert (_bérioul_), le gecko,
le scinque, le caméléon (_bouia_), le scorpion jaune ou noir (_agreb_),
des serpents (_hanech_) et la vipère à cornes (_lèfa_). Le venin du
scorpion semble moins fort ici que dans la Steppe. D’ailleurs, la région
possède une panacée très en honneur. Les matériaux des ruines de Dougga
auraient la vertu d’éloigner les scorpions. Aussi en expédiait-on jadis
des fragments jusque dans le Djérid. Les crêtes saillantes des colonnes
cannelées jouissaient à cet égard d’une réputation bien établie qui a
malheureusement entraîné la mutilation des plus beaux fûts. Aujourd’hui
encore, on n’hésite pas à transporter à cet effet de la pierre de Dougga
à grande distance[227].
En fait de serpents, deux najas (_bou ftira_ ou _bou morrhorf_)[228]
auraient été tués jadis l’un près de Téboursouk et l’autre au Kef, non
loin de l’hôpital militaire. Mais ce sont là des exceptions : le naja
reste une espèce particulière à la Steppe et l’on ne risque d’en
apercevoir quelques-uns dans le Tell que du côté du Zelfane et de
Foussana. Il n’en est pas de même de la vipère, assez fréquente dans les
fentes des rochers. Abstraction faite des grès du Bled-Remil, c’est dans
les calcaires nummulitiques que loge la majorité des vipères de notre
région. Entre Beni-Abdallah et El-Gueriat, les indigènes ont dû évacuer
à cause d’elles les Decheret Ez-Zouaia et El-Oubira pour s’en aller les
uns sur le Serdj, près de Foum-Zelga, les autres près de Mansoura,
autour du tombeau de leur co-villageoise, Lalla-Kounïa-El-Oubiria. A
Mansoura même et à El-Gueriat, la lèfa pénètre de temps en temps dans
les demeures. La grosse vipère ou _taguerja_ gîte dans les montagnes du
Haut-Tell et du Tell Inférieur comme dans celles de la Steppe.
Les oiseaux sont en nombre : aigle (_agueb_), vautour (_nesr_,
_rakhma_), émule de l’hyène, corbeau (_rhorab_), faucons, éperviers,
chouettes (_bouma_). La chauve-souris (_bou jlida_ et aussi _tir el
lil_) s’accroche pendant le jour aux parois des cavernes dont le sol est
jonché de ses excréments, accumulés en guano. Citons encore la huppe
(_tebbib_), le merle (_toutou_), le geai bleu (_chergrèg_), le guépier
ou chasseur d’Afrique (_mimoun_ ou _liamoun_), le chardonneret
(_meqnin_), le rossignol (_bulbul_), etc. Les gallinacés sont
représentés par la perdrix rouge d’Afrique (_hajel_) et par la poule de
Carthage ou canepetière (_raada_), les colombides (_hamam_), par la
tourterelle et le pigeon.
Le gibier est encore très abondant. Protégé par la faible densité de la
population et par l’étendue des boisements, il se multiplie à l’aise. On
lui doit une ressource alimentaire réelle et dont le prix de revient est
modique. A Mactar, par exemple, on payait en 1900 une perdrix six sous,
un lièvre soixante-quinze centimes, un sanglier cinq francs. Depuis les
chemins de fer, les taux ont haussé, le Haut-Tell étant exploité pour
approvisionner les agglomérations minières ou la capitale. La chasse au
faucon (Serdj, Bermajna) est un divertissement de grand seigneur. Les
espèces utilisées sont le _borni_ (voir planche H) appelé aussi _bez_,
ou bien le _teurkli_, qui est un peu plus gros. Les Zeghalma sont des
fauconniers émérites.
Avec l’exposé des formations végétales et du monde animal se termine
normalement notre étude de la nature physique du Haut-Tell, au cours de
laquelle l’occasion nous a été donnée de noter la répercussion de
certains phénomènes sur l’état économique de la contrée ou sur l’homme
lui-même. Comment ce dernier a utilisé le Haut-Tell, comment il y vit
actuellement et quelles sont les possibilités d’avenir, c’est ce que
nous allons examiner dans la seconde partie de cet ouvrage. Et tout
d’abord, il échet d’indiquer la manière dont se sont constituées et
quelles sont les populations indigènes qui occupent le sol.