Ainsi se modifie sans cesse le faciès végétal. Le défrichement en vue de

la culture est limité par le but même qu’il poursuit et un terrain

impropre aux céréales sera respecté. Mais quelle conduite tenir devant

les changements entraînés par l’abus du pâturage et par l’incendie ?

Pour satisfaire à cette interrogation, il convient d’examiner brièvement

si la forêt tunisienne et, en particulier, celle du Haut-Tell, a bien

toutes les conséquences heureuses que l’on s’accorde d’habitude à

reconnaître aux forêts de l’Europe Occidentale.

3o _Les boisements, le climat et l’hydrologie._ — D’ordinaire, en

Europe, les boisements sont considérés par tout le monde comme ayant une

influence sur le climat. L’humidité s’y conservant plus longtemps et

d’une manière plus intense que sur les sols nus environnants, la forêt a

une sorte de pouvoir réfrigérant à l’égard de ceux-ci. Elle adoucit donc

les températures estivales et elle provoque davantage de chutes de

pluie. Inversement pourtant, elle tendrait à éloigner la grèle. Cette

thèse est-elle exacte en Berbérie ?

En ce qui concerne la grèle, l’expérience démontre que la plupart du

temps, dans le Haut-Tell, ce météore s’abat en dehors des espaces

boisés. Mais s’il vise à se canaliser dans les dépressions synclinales

tertiaires ou quaternaires consacrées à la culture, ce n’est pas la

pénurie d’arbres qui l’y entraîne. La grèle est en l’occurence charriée

par des courants atmosphériques conditionnés par le relief. Elle dépend

donc non du quantum de boisement, mais d’un phénomène oroclimatique et

il en est de même pour la pluie. S’il tombe davantage de précipitations

en forêt qu’en plaine, c’est que cette dernière est toujours dans une

position plus basse et plus encaissée. Mais là où forêts et sraouate

sont sur le même palier, on ne constate pas que les premières soient

plus favorisées, à moins qu’elles ne s’offrent de plein fouet aux

caresses du vent frais, comme c’est le cas de la forêt de la Kessera par

rapport au plateau de Mactar quand souffle le vent d’Est. Ce sont donc

bien l’altitude et l’exposition et non la forêt qui déterminent la

pluie. Pour que le même canton profitât de plus d’humidité selon qu’il

serait boisé ou non, il faudrait qu’au-dessus des forêts tunisiennes

comme sur les forêts d’Europe l’atmosphère fût moins chaude et moins

anhydre qu’au-dessus des terres adjacentes.

En attendant des observations décisives, les probabilités ne militent

pas dans le Haut-Tell en faveur d’une affirmation de ce genre. Pour ne

parler que de la formation la plus considérable, la forêt de pin d’Alep

est une forêt sèche. La transpiration forcément limitée d’arbres aussi

sobres sera-t-elle vraiment capable d’humecter les couches d’air

supérieures ou voisines au point de les refroidir et d’augmenter les

possibilités pluviales ? Durant les mois d’été, ne sera-ce pas plutôt

l’air brûlant des cantons libres limitrophes qui s’étendra au-dessus de

la forêt et résorbera le peu d’humidité dégagée par elle ? Quant à

l’hiver, la forêt de pins d’Alep du Haut-Tell enferme en cette saison

plus de chaleur que ce qui l’entoure, sans doute parce que les arbres

s’opposent au rayonnement et à la fureur glaciale du djebeli. C’est là

une propriété bien connue des indigènes qui aux époques de bise et de

neige se réfugient en forêt eux et leur bétail. Avantage indéniable,

mais qui n’est pas de nature à faciliter la condensation des nuages.

De nos propres remarques nous avons tiré l’impression que les forêts de

pin d’Alep et à plus forte raison les autres formations buissonneuses du

Haut-Tell n’ont aucune action réellement sensible sur le climat. Les

conclusions admises par la plupart des auteurs pour maintes régions

boisées d’Europe ne sont donc pas extensibles de plano aux forêts et

broussailles de l’Afrique du Nord et dans celle-ci même il y a

évidemment lieu de distinguer les forêts humides à chênes-lièges de pays

pluvieux comme la Kroumirie et les forêts sèches à pins d’Alep de

territoires comme le Haut-Tell. Si ce dernier est moins riche en

précipitations, ce n’est pas parce qu’il a moins de forêts, mais parce

qu’il est plus loin du foyer des vents bienfaisants.

Quant à l’hydrologie, on va répétant que des boisements dépend

l’existence des sources et la régularité des cours d’eau. Mais, à cet

égard aussi, que montre l’Afrique du Nord ? Assurément, là comme en

Europe, ramures et racines arrêtent les molécules liquides et retardent

leur écoulement, ce qui aboutit à diminuer l’intensité des crues des

rivières. Les arbres retiennent également sur les pentes la terre que le

ruissellement entraînerait dans les oueds. Toutefois, il ne faudrait pas

s’imaginer que les inondations vérifiées en certaines régions de Tunisie

soient à mettre sur le compte de déboisements hypothétiques. S’il est un

district africain suffisamment vêtu, c’est bien l’aire de drainage de la

Haute-Medjerda. Cela n’empêche pas cependant un flot redoutable de

s’élancer à l’occasion dans la plaine de la Dakhlat. Ces irruptions

subites sont dues à des abats d’eau formidables accumulés durant

quelques heures sur des terrains en majorité imperméables. Quand même

augmenterait dans cette zone le coefficient déjà très fort de boisement

il n’est guère à espérer que la crue serait évitée. Les épanchements des

oueds ne sont d’ailleurs pas aussi nuisibles qu’on veut bien le

proclamer, lorsque les habitants des bas pays savent les utiliser pour

l’irrigation comme dans la plaine de Kairouan. Quoi qu’il en soit, il

semble bien que les boisements n’ont qu’une répercussion modeste à

l’égard des crues lorsqu’ils ne sont pas secondés par la faculté

d’absorption du sol.

Or, un des caractères des forêts du Haut-Tell est précisément de ne pas

s’accompagner d’humus. Dans un peuplement de pins d’Alep, le plancher

est à vif. Pas de couche superficielle composée de débris végétaux et

apte à s’imbiber d’eau. Pour remédier à cette absence, on ne peut que

barrer les déclivités par des murettes susceptibles d’amasser de la

terre en arrière d’elles. On ne saurait donc demander aux forêts de pins

d’Alep du Haut-Tell tous les services que peut rendre une forêt

française.

Un fait frappe tous les voyageurs : souvent on traverse de vastes zones

forestières sans eau alors que soudain une petite masse de calcaire

chauve fournit un suintement appréciable. Le Dyr du Kef, dont les 600

hectares sont à nu, épanche en tout 29 litres à la seconde, soit plus

que la surface boisée, seize à dix-huit fois plus grande, qui va du Dyr

à l’Oued-Mellègue. La Hamadat de la Kessera avec ses 2.000 hectares,

partiellement parés il est vrai d’une brousse de chênes-verts, laisse se

dégager de ses flancs la puissante Aïn-Soultane et plusieurs autres

moindres ayant un débit maximum de 170 litres à la seconde, c’est-à-dire

autant ou plus que les 20.000 hectares de la forêt de la Kessera. C’est

que Dyr et Hamadat sont concaves et pavés de calcaires fissurés

absorbant toute goutte d’eau qui s’y aventure. Les forêts contiguës, au

contraire, ont en majorité des planchers convexes et marneux. En matière

de sources, abstraction faite du chiffre de millimètres tombé du ciel,

l’élément primordial est dans le Haut-Tell la perméabilité ou non du

terrain. Etant donné qu’elle n’est pas créatrice d’humus, la forêt ne

joue ici un rôle que lorsqu’elle est installée sur des sables ou des

calcaires. Et lorsqu’une source a baissé ou tari depuis les Romains, il

faut en accuser non un déboisement supposé, mais les lois mêmes de

l’hydrologie souterraine ainsi que nous l’avons expliqué au chapitre

précédent.

4o _La protection des boisements._ — D’après ces prémisses pas

d’inconvénient au défrichement de certaines plaines ou bas coteaux. Dans

les vallons alluviaux ou marno-gréseux entre Sakiet-Sidi-Yousef et

Djeradou, dans le Bled-Ben-Cherifa, sur les marnes triasiques allant du

Goraa au coude de la Medjerda, dans la plaine de Sidi-Naoui, au Khalled,

etc., il n’y aura que des avantages à substituer la culture au maquis.

Pareillement, là où s’aperçoivent d’anciennes olivettes (Frech de

Zeriba, Garjouma, etc.), il conviendra d’aider leur greffage et leur

régénération, fut-ce au prix de l’enlèvement de la brousse qui les

encombre. Ce serait dépasser la mesure qu’invoquer l’intégrité de tous

les boisements contre la marche bien comprise de la colonisation.

Sauf cette circonstance, les boisements devront être conservés et

protégés. Malgré qu’ils n’atteignent pas dans le Haut-Tell la valeur

économique des forêts kroumires et qu’ils coûtent au budget plus qu’ils

ne lui rapportent, l’Etat agirait sagement en consentant en leur faveur

des sacrifices supplémentaires. Suivant une belle parole que m’a dite un

jour un Ferchichi « la forêt est comme le vêtement des indigènes ». Il

faut donc éviter qu’ils ne fassent à ce burnous trop de déchirures. Or,

les postes forestiers sont en nombre trop restreint pour déployer une

action efficace. Alors qu’en France la moyenne d’un triage est de 500

hectares et en Algérie de 3.000, dans le Haut-Tell de Tunisie il n’y a

que onze postes forestiers, ce qui attribue à chacun un secteur d’à peu

près 50.000 hectares. On conçoit que dans ces conditions les gardes ne

puissent pas se livrer à des travaux d’amélioration ou de défense

technique, tels qu’ouverture aux troupeaux transhumants de larges voies

avec ronds-points fonctionnant comme gîtes d’étapes, précautions de tout

ordre contre les incendies, etc. Si toutefois l’augmentation du chiffre

des postes ne devait se traduire que par des actes de sévérité trop

grande vis-à-vis des usagers, elle deviendrait un danger pour la forêt

en excitant la vengeance des indigènes. Quelque explicable que soit en

théorie une implacable rigueur à l’égard de tout délinquant, il n’y a

pas intérêt, pour sauver chaque année un millier d’arbres, à risquer

d’en faire brûler d’un coup trente ou quarante fois autant.

Jusqu’ici, les incendies qui ont éclaté dans les forêts du Haut-Tell ont

eu pour cause primordiale la nécessité où sont parfois les éleveurs

indigènes de se procurer à tout prix du pâturage pour leur cheptel

menacé de succomber à la faim. Nous pensons qu’il serait prudent et

habile de tenir compte de ce besoin et de le satisfaire soi-même dans

les limites du possible plutôt que de le laisser s’assouvir en dehors de

l’administration. Dans chaque secteur il serait opportun de reconnaître

quels sont les peuplements dont la persistance s’impose absolument,

notamment au point de vue hydrologique (et dans ce nombre entreront

naturellement les boisements de pin d’Alep) et quels sont ceux qui

pourraient être temporairement sacrifiés (kecherids, lentisques,

genévriers). Puis, lorsque le souci d’assurer l’existence du bétail des

usagers l’exigerait, sur requête du cheikh et avis conforme du

Contrôleur civil, le garde serait autorisé à mettre le feu à telle ou

telle partie de la zone considérée comme d’utilité secondaire[212].

Cette latitude, qui n’aurait d’ailleurs pas à s’exercer chaque année et

qui chaque fois affecterait un espace différent empêcherait sans doute

les incendies déréglés, capables de dévaster tout un district. On

obtiendrait de cette façon un double résultat. La forêt serait garantie

dans ses portions essentielles et les troupeaux seraient saufs, ce qui

importe bien aussi à la prospérité du pays.

D’une manière générale, il faut se rappeler que le Haut-Tell tunisien

est une contrée fort boisée[213]. Il faut ensuite se persuader que la

forêt n’est pas un objet de musée à placer sous vitrine, mais bien un

produit du sol devant concourir avec les autres à l’utilité de l’homme

et qui doit être protégé dans la mesure de cette utilité, mais pas au

delà. En favorisant l’entrée dans la Régence des bois du Nord de

l’Europe, en partageant les forêts domaniales en secteurs dont l’usage

(pâturage, alfa, coupes normales, etc.) serait gratuit pour tous les

habitants du canton, on diminuerait les abus de jouissance et on

intéresserait les indigènes du pays à la conservation de sa couverture

ligneuse. Dans la détermination du statut de ces sortes de « communaux »

il faudra cependant ne pas oublier la nécessité de faire leur part aux

troupeaux transhumants venus de la Steppe. Quant au reboisement, étant

donné le coefficient de la forêt-brousse dans la superficie du Haut-

Tell, il paraît oiseux d’en parler. Au surplus, ce n’est pas en plantant

des arbres, mais en plantant des pierres qu’on peut y arriver

pratiquement. Vu le prix de revient des plantations proprement dites et

leurs multiples chances d’échec, la seule solution est, en effet, la

construction de murettes barrant les ravines des montagnes et retenant

des terres où germeront d’elles-mêmes les graines locales.

III

LA VIE ANIMALE

Les surfaces non cultivées sont l’apanage de tout un monde animal parmi

lequel on distingue plusieurs carnassiers comme le renard (_tsaleb_), le

chat sauvage (_gattous el berri_), le chacal (_dib_), le lynx à oreilles

noires ou caracal (_anez_), le serval et le guépard appelés tous deux

_ouchek_. Ces derniers sont en petit nombre. La panthère (_nemeur_) est

une exception. A peine peut-on en citer deux qui, sorties en 1905

d’Algérie, dévorèrent un bœuf chez les Ouargha.

A circuler aujourd’hui dans le Haut-Tell on ne se doute pas qu’il fut

une époque relativement récente où par crainte du lion on n’osait

traverser certains cantons qu’en plein jour, en troupe et en armes.

Seuls, des noms géographiques, des relations de voyageurs ou des récits

de vieillards évoquent cet état de choses heureusement aboli. Les

Djebels Es-Sid, Aïn-Es-Sbaa, Oued-Es-Sioud, Koudiat-El-Lebba[214], etc.,

ne sont pas entièrement rares et permettent presque de tracer l’aire

d’extension de ce carnassier laquelle coïncide à peu près avec le Tell

et avec la Steppe montagneuse. Car le fameux « _lion du désert_ » n’est

qu’une fable absurde. Le lion est avant tout un animal tellien. Il a

besoin d’un bétail abondant où choisir ses victimes, de points d’eau où

s’abreuver, de retraites sûres où se cacher. Ces conditions font

absolument défaut dans le désert. Elles peuvent se rencontrer sur

certains points de la Steppe ; elles n’existent pleinement que dans le

Tell et il est significatif à cet égard que la seule partie de la

Tunisie où retentisse aujourd’hui de temps en temps le rugissement du

lion soit précisément celle qui par ses caractères s’éloigne le plus du

Sahara (Kroumirie).

[Illustration : XIV — TYPE DE LA FORÊT ENTRE BOU-CHEBKA ET LE CHAMBI.

PINS, DONT QUELQUES-UNS BRÛLÉS, SUR ALFA. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : XV — FAUCONS ET FAUCONNIERS. (Cliché Olivier.)

_Planche H_]

Le lion figure en bonne place dans les écrits de ceux des modernes qui

ont parcouru le pays. Bruce[215] reproduit une légende d’après laquelle

Sidi Bou Rhanem aurait prescrit à ses descendants de se nourrir autant

que possible de la viande de ce félin, ce qui leur aurait valu

l’exemption de tous les impôts. Bruce lui-même mangea du lion sur le

territoire de cette tribu[216], mais du temps de Pellissier[217]

l’accomplissement répété de l’injonction du santon n’avait pas encore

abouti à délivrer la contrée. Sir Grenville Temple[218] rapporte qu’à

Téboursouk le caïd lui toucha mot d’une bande de seize lions. Le même

auteur, lors de son séjour à Kasserine, apprit que les Fréchich venaient

d’y tuer un lion et lorsqu’il campa chez les Skarna ceux-ci s’étaient à

peine débarrassés de trois de ces fauves. Le lion était particulièrement

répandu dans les régions du Kef[219] (Khanguet-El-Qedim, Bordj-

Messaoudi, Sidi-Yousef[220]) de Téboursouk (Aïn-Tounga, Oued-Khalled) et

de Haïdra. Davis[221] parlant du pays entre le Krib et le Kef intitule

deux chapitres : « Le Grand District des Lions » et « Le Nemrod de

Sicca » et raconte qu’avant son passage à Bordj-Messaoudi on avait dû

surélever les murs du fondouk pour empêcher les lions, la nuit, d’y

voler les bestiaux.

L’augmentation de la population et le perfectionnement des armes à feu

vers le milieu du siècle écoulé furent fatals au destructeur des

troupeaux. D’après Davis, les Algériens émigrés dans le Kalakh et y

vivant comme charbonniers après 1830 avaient réussi à triompher des

lions en 1859. Selon toute vraisemblance, le dernier lion du Nord du

Haut-Tell fut celui qui tomba dans les oliviers du Kef vers 1863. Au

Chambi, des couples ont subsisté jusqu’en 1867. La disparition totale du

redoutable carnassier eut cette conséquence de supprimer une des causes

des incendies de forêts. Le lion était jadis un sujet de conversation

toujours actuel. Des histoires merveilleuses avaient cours[222]. Les

Fréchich prétendent que leurs ancêtres luttaient corps à corps avec les

lions. Des marabouts sont vénérés pour avoir contribué à en purger le

pays. C’est le cas de Sidi Asker (Zouarine), quoique peut-être cette

réputation ne soit qu’une répercussion naturelle de son rôle de

défricheur[223]. Sidi Zid (Roba-Ouled-Yahia), était un chasseur de

marque et sa qoubba s’ornait encore, il y a une vingtaine d’années, de

lions et de panthères peints sur les parois intérieures.

A côté des carnivores, d’autres mammifères ne doivent pas être passés

sous silence. Ce sont le sanglier (_hallouf er rhaba_ ou _khanzir_), le

cerf de Barbarie (_fertas_), la gazelle de montagne (_adem_), le lièvre

(_arneb_), le porc épic (_zorbane_), le hérisson (_ganfoud_). Il faut

noter l’absence complète du lapin sauvage et du singe (_qerd_) dont les

bandes n’égaient pas ici les solitudes forestières comme en Kabylie ou

dans les Babors, quoi qu’ait pu écrire Von Maltzan, qui a dû sans doute

prendre pour des singes des goundis vus de loin par lui dans la Hamadat

des Ouled-Ayar entre Maghraoua et Hammam-Zouakra[224]. Il y a encore

aujourd’hui des goundis vers l’Aïn-Seddine et dans la plupart des

montagnes de la non-Friguia.

Les sangliers se plaisent spécialement dans les halliers. Ils se

dissimulent pendant le jour et fuient à la moindre alerte. La nuit, ils

sortent pour quérir leur nourriture et boire. Le sanglier se repaît

d’arbouses, d’olives sauvages, de glands et aussi de certains tubercules

comme la _tallarhouda_. Il ne dédaigne pas non plus les épis mûrs. En

été, il se tient de préférence dans les parties de la brousse voisines

des terres à céréales. En hiver, il fréquente le couvert des chênes.

C’est donc à sa façon et dans une aire restreinte une espèce de nomade.

Les indigènes laisseraient vivre en paix un animal dont la viande leur

est interdite par la religion et de la dépouille duquel ils ne savent

tirer aucun profit, s’il n’était pour leurs cultures un ennemi parfois

redoutable. Sur la lisière des boisements, la recherche des tallarhouda

jette sur les champs des hordes de sangliers qui les fouillent à coups

de boutoir. J’ai vu des parcelles de céréales entièrement détruites de

cette manière. Délivré du lion pour qui sa chair n’était pas

_haram_[225], à peine attaqué par l’homme, le sanglier prospère, bien

que les défrichements tendent à réduire la zone où il se meut.

L’avenir des ruminants est plus problématique. Le cerf ne gambade que

dans les forêts de la frontière, d’Haïdra à Bou-Chebka, et sur le

Chambi. La gazelle de montagne ou corinne rencontrée jadis par

Bruce[226] entre Haïdra et Tébessa et dont la présence a échappé à

Lataste, compte plus d’individus et son extension est plus grande. En

Algérie, cette espèce n’a guère été signalée que sur les reliefs de la

bordure saharienne. En Tunisie, elle existe en plein Tell et même en

Friguia. Ces dernières années on a vu des adem dans la forêt de Gafour,

près de Sidi-Ayed et dans le Djebel-Ech-Chehid. Il y en a dans le massif

Ouargha, au Djebel-Harraba, à l’Ouenza, dans la forêt de la Kessera, au

Djebel-Serdj et dans la chaîne de Byzacène. La corinne est sans doute en

voie de diminution. Néanmoins, sa disparition du Slata et du Bargou où

elle aurait vécu autrefois n’est pas un argument sans réplique. Car ces

animaux sont d’humeur voyageuse et émigrent temporairement devant

l’incendie ou les coups de mine. Il y en a quelques-uns en permanence au

Zaghouan. Sur le Djebel-Semama et le Chambi on remarque quelques

mouflons, mais le vrai domaine de ceux-ci est la Steppe montagneuse.

Les principaux reptiles sont le gros lézard vert (_bérioul_), le gecko,

le scinque, le caméléon (_bouia_), le scorpion jaune ou noir (_agreb_),

des serpents (_hanech_) et la vipère à cornes (_lèfa_). Le venin du

scorpion semble moins fort ici que dans la Steppe. D’ailleurs, la région

possède une panacée très en honneur. Les matériaux des ruines de Dougga

auraient la vertu d’éloigner les scorpions. Aussi en expédiait-on jadis

des fragments jusque dans le Djérid. Les crêtes saillantes des colonnes

cannelées jouissaient à cet égard d’une réputation bien établie qui a

malheureusement entraîné la mutilation des plus beaux fûts. Aujourd’hui

encore, on n’hésite pas à transporter à cet effet de la pierre de Dougga

à grande distance[227].

En fait de serpents, deux najas (_bou ftira_ ou _bou morrhorf_)[228]

auraient été tués jadis l’un près de Téboursouk et l’autre au Kef, non

loin de l’hôpital militaire. Mais ce sont là des exceptions : le naja

reste une espèce particulière à la Steppe et l’on ne risque d’en

apercevoir quelques-uns dans le Tell que du côté du Zelfane et de

Foussana. Il n’en est pas de même de la vipère, assez fréquente dans les

fentes des rochers. Abstraction faite des grès du Bled-Remil, c’est dans

les calcaires nummulitiques que loge la majorité des vipères de notre

région. Entre Beni-Abdallah et El-Gueriat, les indigènes ont dû évacuer

à cause d’elles les Decheret Ez-Zouaia et El-Oubira pour s’en aller les

uns sur le Serdj, près de Foum-Zelga, les autres près de Mansoura,

autour du tombeau de leur co-villageoise, Lalla-Kounïa-El-Oubiria. A

Mansoura même et à El-Gueriat, la lèfa pénètre de temps en temps dans

les demeures. La grosse vipère ou _taguerja_ gîte dans les montagnes du

Haut-Tell et du Tell Inférieur comme dans celles de la Steppe.

Les oiseaux sont en nombre : aigle (_agueb_), vautour (_nesr_,

_rakhma_), émule de l’hyène, corbeau (_rhorab_), faucons, éperviers,

chouettes (_bouma_). La chauve-souris (_bou jlida_ et aussi _tir el

lil_) s’accroche pendant le jour aux parois des cavernes dont le sol est

jonché de ses excréments, accumulés en guano. Citons encore la huppe

(_tebbib_), le merle (_toutou_), le geai bleu (_chergrèg_), le guépier

ou chasseur d’Afrique (_mimoun_ ou _liamoun_), le chardonneret

(_meqnin_), le rossignol (_bulbul_), etc. Les gallinacés sont

représentés par la perdrix rouge d’Afrique (_hajel_) et par la poule de

Carthage ou canepetière (_raada_), les colombides (_hamam_), par la

tourterelle et le pigeon.

Le gibier est encore très abondant. Protégé par la faible densité de la

population et par l’étendue des boisements, il se multiplie à l’aise. On

lui doit une ressource alimentaire réelle et dont le prix de revient est

modique. A Mactar, par exemple, on payait en 1900 une perdrix six sous,

un lièvre soixante-quinze centimes, un sanglier cinq francs. Depuis les

chemins de fer, les taux ont haussé, le Haut-Tell étant exploité pour

approvisionner les agglomérations minières ou la capitale. La chasse au

faucon (Serdj, Bermajna) est un divertissement de grand seigneur. Les

espèces utilisées sont le _borni_ (voir planche H) appelé aussi _bez_,

ou bien le _teurkli_, qui est un peu plus gros. Les Zeghalma sont des

fauconniers émérites.

Avec l’exposé des formations végétales et du monde animal se termine

normalement notre étude de la nature physique du Haut-Tell, au cours de

laquelle l’occasion nous a été donnée de noter la répercussion de

certains phénomènes sur l’état économique de la contrée ou sur l’homme

lui-même. Comment ce dernier a utilisé le Haut-Tell, comment il y vit

actuellement et quelles sont les possibilités d’avenir, c’est ce que

nous allons examiner dans la seconde partie de cet ouvrage. Et tout

d’abord, il échet d’indiquer la manière dont se sont constituées et

quelles sont les populations indigènes qui occupent le sol.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 22 / 45 段