et leur prévalence est un des traits géographiques les plus
caractéristiques du Haut-Tell, tout autant que la forêt de pin d’Alep. A
la brousse de montagne, il ne manque d’ailleurs pas grand chose pour se
changer en forêt, et cette transformation s’effectuerait si mille
contingences n’intervenaient généralement pour empêcher le processus
d’avoir son couronnement normal.
Les éléments de la haute brousse montagneuse, lorsqu’ils sont
suffisamment « arbres », entrent à l’occasion dans la composition de la
forêt, mais celle-ci est quasi exclusivement constituée par le pin
d’Alep ou _snouber_ (_Pinus halepensis_). Sobre, rustique et robuste, ce
résineux croît sur tous les sols, à toutes les orientations et à toutes
les altitudes (voir planches E, G, H). Toutefois, sa prédilection est
pour les calcaires de l’âge secondaire et principalement pour le
cénomanien et le sénonien. A l’énorme extension de ces étages dans le
Haut-Tell correspond précisément la diffusion du pin d’Alep. Celui-ci
conserve à l’état boisé des espaces où ne réussirait aussi bien aucune
autre essence, et qui ne sont au surplus susceptibles d’aucune culture.
Il se contente, en effet, d’une quantité d’eau assez faible et d’un
terrain très maigre. Dans le Tell Septentrional, le végétal
caractéristique est le chêne-liège ou zen, dans le Tell Inférieur, c’est
le thuya. Dans le Sahel, c’est l’olivier, dans la Steppe montagneuse,
c’est l’alfa, dans le Haut-Tell, c’est le pin d’Alep. A la vérité, on
constate des boisements de cette essence dans les autres portions du
Tell tunisien et inversement la Steppe s’enorgueillit de snouber en
quelques endroits. Mais le quartier général du pin d’Alep est bien le
Haut-Tell, car cet arbre y exerce sa suprématie d’un bout à l’autre du
territoire dans la partie friguienne comme dans la zone méridionale.
Superposé au Nord à la brousse de chênes et à la friche de diss comme
dans le Tell Septentrional et couvrant au midi des genévriers et l’alfa,
c’est lui qui assure vraiment l’unité végétale de la région depuis la
Medjerda jusqu’aux chênes de Zeugitane et de Byzacène. Sous son
feuillage protecteur s’avancent au devant l’une de l’autre la flore du
Tell et celle de la Steppe et elles s’y mélangent un moment.
Il existe dans le Haut-Tell de magnifiques spécimens de ce résineux
(Ouargha, autour d’Aïn-Safsaf et de la Kessera, etc.). Quelques forêts
sont très touffues et très épaisses. Chez les Fréchich et les Majeur, la
forêt tend à s’éclaircir. Près de Bou-Chebka elle ne comprend plus que
deux éléments : pin d’Alep sur friche à alfa (voir planche H). La haute
brousse est absente et les jeunes pins sont plutôt rares. Rien n’atteste
plus éloquemment l’imminence de la Steppe[200] et effectivement, dans
ses énormes quantités de pin d’Alep, le pays au Sud du Djebel-Sif serait
à laisser en dehors du Tell. Bien que ses exemplaires les plus beaux
dépassent rarement quinze à vingt mètres, la forêt du Haut-Tell revêt
pourtant une certaine grandeur sauvage qu’elle emprunte partiellement à
la nature tourmentée de son sol. Par une chaude après-midi, il est bon
de s’arrêter à l’ombre d’un pin, alors que la vue erre au loin sur les
boisements environnants et s’y repose de l’éclat du ciel. Parfois, dans
la torpeur ambiante, résonne la voix claire d’une flûte agreste. C’est
un pâtre nonchalant qui suit d’un œil distrait ses moutons éparpillés et
égaie la solitude. Les notes s’égrènent dans l’air tiède, tombant dans
le vide ou provoquant la réponse stridente et irritée des cigales et la
vision antique du faune s’évoque un instant dans l’esprit du voyageur.
[Illustration : XII — LA KALAAT FRARHA (CHAQUETMA) ET LA FORÊT SOUS-
JACENTE. PINS SUR ROMARIN ET GENÊTS. (Cliché Monchicourt.)]
[Illustration : XIII — LES BOISEMENTS DU ZELFANE : ARAARS ET ALFAS.
(Cliché Monchicourt.)
_Planche G_]
En résumé, forêt, haute brousse et friche n’ont entre elles que des
différences de degrés. La friche est pareille au sous-bois de la
brousse, la brousse est semblable au sous-bois de la forêt. Ce sont,
pour ainsi parler, des tiroirs s’emboîtant l’un dans l’autre. Enlevez
les grands arbres de la forêt, il reste la brousse, ôtez les gros
buissons de la brousse, il n’y a plus que la friche. La brousse est la
dégradation de la forêt, la friche est le reliquat de la brousse. Avec
le temps, la friche peut redevenir brousse et la brousse forêt. Forêt,
brousse et friche voisinent d’ailleurs. Pas de forêt sans coins de
brousse ou de friche : dans la forêt de la Kessera, toutes deux
accaparent probablement plus d’hectares que les peuplements forestiers.
Nous avons déjà indiqué dans notre chapitre II quelle place de premier
ordre tenaient dans le Haut-Tell les surfaces boisées, soit par leur
total qui atteint plus du tiers de la superficie de la région (36,8 %),
soit par leur subdivision entre tous les groupes de cantons. C’est ce
que confirme le tableau suivant où nous avons condensé les résultats des
délimitations de forêts domaniales opérées par l’Etat en y ajoutant la
forêt privée de Gafour :
NOMBRE D’HECTARES DE BOISEMENTS
Monts du Kef 23.500
Massif Ouargha 43.000
Forêt des Mellita 11.000
Forêt du Maïza 6.700
Reste de la partie Nord-Est de la zone des plaines 4.300
Partie Nord du massif de Mactar 7.000
-------
Partie friguienne du Haut-Tell 279.000
-------
SURFACE TOTALE de ce pays en hectares 794.000
Serdj et Bargou Sud 14.000
Massifs du Djouggar et du Bargou Nord 57.500
Forêt de Gafour 25.000
Forêt autour du Djebel-Chetlou 15.000
Glacis Nord-Est du Haut-Tell 34.500
Monts de Téboursouk 37.500
Forêt de la Kessera 20.000
Reste du Sud du massif de Mactar 22.000
Zone du Moyen-Mellègue 30.750
Massif de Kalaat-Senane 4.250
Tell des Majeur 71.000
Tell des Fréchich au Nord des plaines d’El-Afrane et Foussana 40.000
Idem au Sud de ces plaines 58.000
-------
Partie non friguienne du Haut-Tell 246.000
-------
SURFACE TOTALE de ce pays en hectares 631.000
L’ensemble des forêts et des brousses du Haut-Tell avec les parcelles de
friche enclavées est égal à 525.000 hectares. On remarquera que la
partie non friguienne du Haut-Tell entre dans ce total pour un chiffre
absolu à peine inférieur à celui de la partie friguienne. Mais cette
région ayant une extension moins grande, la non-Friguia possède en
réalité un coefficient de boisement supérieur, 38,9 contre 35,1 %, qui
s’élève à presque 50 % dans le Tell des Fréchich et à 61 % dans le Tell
des Majeur. Ainsi se trouve amplement justifiée l’inscription de toute
cette zone dans le Tell.
II
L’EXTENSION DES BOISEMENTS
Le nombre d’hectares de boisements d’une région n’est pas quelque chose
d’immuable. Au cours des âges, des cantons forestiers passent à la
culture et inversement ou bien une des formations s’efface localement
devant une autre. Une cause de stabilité réside pourtant dans les
propriétés des divers terrains.
Les sols argileux, argilo-calcaires et argilo-sableux sont aptes à
supporter des céréales, les sols gréseux et calcaires ont pour
destination naturelle de nourrir des arbrisseaux et des arbres. Or, les
uns prévalent dans le tertiaire et le quaternaire, tandis que les autres
et surtout les calcaires ont la majorité dans le secondaire. Les
premiers constituent surtout des plateaux et des plaines, aux seconds on
doit les lignes montagneuses. La simple inspection d’une carte
géologique ou orographique donne donc immédiatement une idée de la
distribution normale des zones broussaillo-forestières et des zones de
culture. Mais, comme la friche, la brousse et la foret poussent très
bien sur les terres alluviales ou argileuses, si on les laissait à
elles-mêmes elles envahiraient presque tout le Haut-Tell. Les cultures,
au contraire, ne sauraient subsister que dans des qualités de terrain
déterminées. Selon que le pays est mis en valeur ou retombe dans
l’abandon, varie la proportion des céréales et des plantes ligneuses
spontanées. Celles-ci conservent pourtant toujours des forteresses
inexpugnables dans les endroits rocheux.
1o _Les variations historiques._ — L’époque antique ne fut sûrement pas
très propice aux boisements du Haut-Tell. Celui-ci ne put entretenir sa
population dense qu’à condition de livrer à la culture tout ou presque
tout ce qui pouvait accueillir de l’orge ou du blé. Seul le caractère
ardu du relief et le manque de voies de communication aisées protégèrent
jusqu’à la fin certains cantons où les vestiges romains sont rares
(Ouargha, Bargou, bande accompagnant la chaîne de Byzacène). Mais dans
le reste du Haut-Tell, brousse et forêt durent être rejetées dans leurs
derniers retranchements. En plus d’un endroit, on remarque, non loin de
points d’eau, des ruines de maisons, soit dans des clairières, soit au
milieu de taillis. Dans certains cas, il s’agissait-là d’abris de
bergers ou peut-être de hangars à bestiaux[201]. Des demeures plus
soignées étaient probablement des lieux de villégiature pour les
richards de la plaine qui surveillaient ainsi temporairement eux-mêmes
leurs troupeaux. Tantôt un colon isolé cultivait une biadha et paissait
en même temps son bétail dans la forêt prochaine. Ailleurs on a des
hameaux ou des villages dont les habitants vivaient d’élevage et de
l’exploitation des produits forestiers : Oum-El-Abouab (_Seressi_) au
Nord du Bargou, Henchir-Farouha dans la forêt de la Kessera, Henchir-El-
Hammam (_Thigibba_) dans la Hamadat des Ouled-Ayar, Sodga (_Urusi_)
entre le Bargou et le Serdj. L’existence de ces bourgades eut pour
corollaire un défrichement dont nous ne pouvons aujourd’hui mesurer
toute l’importance. Opération d’ailleurs suivie, dans quelques cantons,
d’un reboisement en essences plus utiles (Frech de Zeriba).
Dans la région classique des _saltus_, autour de l’Oued-Khalled,
plusieurs documents épigraphiques témoignent de cette transformation qui
paraît dater d’Hadrien. Les _pastiones_ se changent en guérets, les
_silvæ_ s’effacent devant l’olivier et la vigne[202]. Le municipe d’Aïn-
Tounga (_Thignica_) vante parmi ses titres celui de _frugiferum_ tout
comme Sousse (_Hadrumète_). A cette période appartiennent les cultures
d’oliviers en terrasses, étagées grâce à des murettes sur les versants
de certaines montagnes et notamment au Djebel-Semama, au-dessus de Sbiba
dans le Garjouma, au Djebel-Ech-Chehid, etc. ou encore les oliviers
abandonnés qui s’échelonnent dans quelques fonds (plusieurs milliers au
bord de l’Ousafa, en amont de Kobber-Er-Rhoul, etc.)[203].
Les itinéraires des envahisseurs arabes attestent le souci d’éviter les
forêts et une préférence accentuée pour les régions découvertes. Il est
vrai que la zone des boisements est également celle des montagnes et des
forteresses byzantines. Quant aux convulsions berbères du Moyen-Age,
elles provoquèrent sans doute plus d’un incendie en vue d’arrêter des
ennemis victorieux. Mais, comme tous ces troubles restreignirent le
chiffre de la population, il y a des chances pour que maquis et forêt
aient plutôt à cette époque regagné du terrain. Après l’invasion
hilalienne, la généralisation du régime pastoral et le refoulement des
autochtones dans les massifs montagneux renforce le nombre des habitants
de ceux-ci, ce qui n’est pas favorable aux boisements. Vers la fin du
XVIIe siècle, mouvement inverse. Avec la sécurité partiellement revenue,
on tend à délaisser la montagne pour la plaine et à pratiquer davantage
la culture des céréales dans le pays ouvert.
A propos des vicissitudes subies par les forêts, il ne faut pas toujours
accorder une confiance aveugle aux constatations parfois trop rapides
des voyageurs. En 1876, Playfair cheminant sur les traces de Bruce
s’exprime à peu près ainsi : « Dans les notes de Bruce, rédigées il y a
cent dix ans, il y a de fréquentes allusions aux forêts dans lesquelles
il a passé et où aujourd’hui on ne voit plus un arbre, travail de
destruction qui va s’accélérant avec les années. »[204] Voyons d’un peu
près quelques-uns des exemples sur lesquels se base ce paragraphe.
Desfontaines[205] dit qu’entre Sbeïtla et Sbiba il a marché, plusieurs
heures durant, au milieu d’une forêt de pins et de genévriers de
Phénicie. Shaw, de son côté, avait écrit que Sbeïtla gisait dans une
région ombragée de genévriers. En 1765, Bruce trouve autour de Sbeïtla
des pins d’Alep et suppose une erreur de Shaw[206]. Quant à Playfair, il
déclare qu’il n’a pu y noter ni un arbre, ni un buisson et, un peu plus
loin, il affirme que les montagnes bordières du couloir Sbeïtla-Sbiba
sont entièrement privées d’arbres[207]. Or, en 1904, nous avons, de
Sbeïtla à Sbiba, traversé un peuplement un peu lâche de genévriers
auxquels se mêlaient quelques pins et les Djebels Mrhila et Tiouacha,
s’ils ne sont pas noirs de bois, n’en ont pas moins sur leurs flancs, çà
et là, des bouquets d’essences forestières. Autre cas. Bruce, entre
Zouarine et Zanfour, s’engage dans une forêt de pins[208]. Playfair
situe à tort celle-ci sur le Djebel-Bou-Sléah que le caïd du territoire
lui dépeint comme complètement dénudé[209]. Quant à nous, en chevauchant
de Sidi-Asker à Zanfour, entre le Bou-Sléah et la Hamadat des Ouled-
Ayar, nous avons, comme Bruce, rencontré un véritable boisement de
snouber.
Si la bonne foi des auteurs n’est pas en cause, il est patent que l’un
se sera avancé par un vallon d’où il ne pouvait considérer pleinement le
pays environnant, que l’autre aura suivi un itinéraire différent de
celui de son prédécesseur, etc. Enfin, comme nous l’avons expliqué, le
passage de la friche au maquis et du maquis à la forêt n’est qu’une
affaire de degré. Un voyageur vient-il après un incendie ? Il n’aperçoit
pas un arbre. Dix ans après, au même endroit, une autre personne fixe
ses yeux sur une brousse plus ou moins dense. Dix ans plus tard encore,
un troisième excursionniste se repose à l’ombre de ramures de moyenne
hauteur. L’effacement n’a été que temporaire. Ce sont des alternatives
de ce genre qui constituent, du XVIIe au XIXe siècles, l’histoire de la
forêt du Haut-Tell.
Sur certains points toutefois, il y a eu défrichement. A la fin du XVIe
siècle, lors de la prédication des marabouts accourus de l’Ouest, la
partie marécageuse de la plaine de Zouarine était, dit la légende, un
maquis touffu hanté des lions. Sidi Asker nettoya et assainit tout ce
canton. Les jardins du Bargou, de Sidi-Hamada, de Zeriba, furent créés
aux dépens de la brousse ainsi que la Zaouiet-El-Madania, bâtie en aval
de la Kessera vers 1840, etc., mais l’enlèvement des arbres ou arbustes
ayant été exécuté d’une manière incomplète, ceux-ci repoussent et
assaillent les vergers. Çà et là certaines appellations ont subsisté
alors qu’a disparu le végétal auquel elles se rapportaient : Kef-
Snoubrine, Aïn-Zouza, Aïn-Kharrouba, Aïn-Serouel, etc. désignent des
points où l’on ne compte aujourd’hui ni deux pins, ni noyer, ni
caroubier, ni cyprès. Terminologie qui ne décèle d’ailleurs en aucune
façon l’existence d’anciens boisements de ces essences. Ces noms n’ont
été employés que parce que ces arbres isolés, à l’état d’exception,
étaient par cela même remarquables.
D’une façon générale, on n’échappe pas à l’impression que le Haut-Tell
tunisien de 1881 possédait un manteau de maquis et de forêt plus épais
qu’en pleine période romaine. D’autre part, on ne saurait se dissimuler
que les phénomènes sociaux qu’entraîne notre occupation ne sont pas très
propices aux boisements. L’introduction d’éléments ethniques nouveaux et
l’augmentation des indigènes amènent à étendre les emblavements. On
débroussaille encore pour se procurer du bois d’œuvre ou fabriquer du
charbon. Les modes d’exploitation des peuplements par l’homme ou par son
cheptel sont susceptibles également de nuire lorsque l’utilisation est
trop intensive et sans scrupule. Il y a là une série de causes de
variation qui agissent sous nos yeux.
2o _Les causes actuelles de variation._ — Dépourvues de noyers et de
châtaigniers, les forêts de la Tunisie ne jouent pas un grand rôle dans
l’alimentation des indigènes. Dans le Haut-Tell, on fait éclater au feu
les pommes de pin pour en retirer les pignons (_zgougou_) qu’on moud en
une sorte de farine. A El-Gueriat, on pétrit une pâtée de zgougou et de
dattes pilées. A la Kessera, la ouiba (double décalitre) de zgougou,
vaut 18 francs environ. Aux zgougou font concurrence les glands, qu’on
rotit chez les Fréchich, tandis que les Ouled-Znag des Ouled-Aoun les
font cuire à l’eau. A la Kessera on pratique les deux procédés ainsi
qu’un troisième qui consiste à sécher les glands au soleil, ce qui
détache de l’enveloppe extérieure les cœurs réputés comme un mets
délicat. Les Kesseraouia vendent leurs glands jusqu’à Kairouan et à
Tunis au prix de 5 à 6 francs la ouiba. Dans un ordre d’idées un peu
analogue notons que les indigènes mêlent à leur tabac à priser des
bourgeons d’araars séchés et mis en poudre, ce qui agrémente la neffa
d’un parfum de goudron.
Le romarin, si abondant dans la friche du Khalled, y est récolté par un
Européen qui le distille sur place. L’alfa est arraché pour la
confection de couffins, paniers doubles ou _zembils_, cordes, carpettes,
nattes remplaçant les tapis dans tout le Nord du Haut-Tell, jarres à
conserver les céréales ou _rouni_, filets (_chebka_) pour porter la
paille, pièges à perdrix, etc. Chaque tribu a pour ainsi dire sa
spécialité. Les Majeur ne font pas de zembils alors que les gens du
Skarna ou de Beni-Abdallah sont très versés dans cet art. En revanche,
les Ouled-Omrane des Majeur tressent des nattes dont le dessin est assez
joli alors qu’à la Hamadat des Ouled-Ayar les produits sont plus
grossiers[210]. La vannerie est en honneur dans les villages de la forêt
de la Kessera, du Serdj et du Bargou, chez les Charen et chez les
Ousseltïa du Gafour.
L’indigène demande encore à la brousse et à la forêt du bois d’œuvre. Au
chêne vert dur et résistant, il emprunte des piquets de tente et des
socs de charrue, au genévrier de Phénicie et au pin d’Alep des perches
pour former solive sur les maisons ou coffrage dans les galeries de
mines. Au snouber presque seul il réclame de quoi façonner des manches
de pioche, des métiers, des plats, des cuillers, des charrues, des
plateaux à dépiquer, des bâts de chameaux, etc. On fait du charbon avec
le lentisque, l’oléastre et les genévriers.
Ce seraient là des usages entièrement normaux si l’indigène savait s’y
prendre et se montrer modéré, ce qui n’est pas le cas. Depuis que le
chemin de fer sillonne le Gafour, le maquis situé entre la Siliana et le
Djebel-Ech-Chehid a été très éclairci par les charbonniers. Dès 1892, la
banlieue immédiate du Kef tendait à devenir chauve au gré des besoins de
la garnison et de la population européenne et la dévastation s’opérait
jusqu’au Pont Romain dont l’olivette antique a été fortement amoindrie.
Les indigènes tirent aussi de leurs forêts du goudron pour enduire
l’intérieur des peaux de bouc où ils mettent leur eau et soigner les
chameaux de la gale. L’odeur de cette substance passe pour éloigner les
serpents. Les Ouled-Mehelhel et les El-Djella des Msahla (Ouled-Ayar)
sont les principaux fabricants de goudron du Haut-Tell et ils ont
vulgarisé il y a une quinzaine d’années chez les Fréchich leurs
procédés. Dans cette tribu, le goudron est obtenu en traitant l’araar,
tandis que chez les Ouled-Ayar, c’est au pin que l’on s’attaque presque
exclusivement. Pour tanner grossièrement les guerbas ou les mézoueds,
les gens du Haut-Tell recourent non pas au lentisque ou au sumac comme
ailleurs, mais bien à l’écorce du pin d’Alep, ou plutôt au liber de
celle-ci appelé _selkh_. Ils dépouillent les snouber en leur enlevant
des anneaux à hauteur d’homme, coupant ainsi la communication externe
entre le pied et le sommet, ce qui amène le dessèchement des parties
supérieures, tandis que le bas ne projette plus que des branches
latérales et buissonne.
Mais, la principale utilité du maquis et de la forêt pour les gens du
pays, c’est d’être de vastes surfaces où les troupeaux ont à peu près
toujours de quoi brouter : herbe, buissons ou petits arbres. Durant
l’été, champs moissonnés et jachères ne fournissant plus qu’une
nourriture sèche, seules les étendues boisées peuvent procurer quelque
fourrage vert ou présenter le supplément indispensable jusqu’à la
période pluvieuse. D’autre part, alors que la neige cache ailleurs la
terre, la forêt plus chaude a son plancher libre et offre aux animaux
domestiques un abri et un aliment. Des boisements ont ainsi plus d’une
fois sauvé une portion du cheptel du Haut-Tell.
Malheureusement, le bétail ne se borne pas à chercher sa vie dans la
friche, dans les intervalles de la brousse ou dans les clairières. Ses
bandes compactes écrasent bien des jeunes sujets, ou bien happent les
bourgeons, les brindilles terminales des branches, etc. Par ordre de
nocivité se rangent la chèvre et le chameau, puis le mouton et, en
dernier lieu, le bœuf. Le pâturage peut donc empêcher le repeuplement
naturel de la forêt en anéantissant les recrus.
Il y a pire. Certains fourrés servent de bauge à des sangliers qui
saccagent les guérets environnants, ou bien à des lynxs ou à des
chacals, qui prélèvent une dîme sur les troupeaux voisins. Alors
l’indigène livre au feu les repaires de ses ennemis. En outre, lorsque
dans une phase de sécheresse, la forêt même refuse de quoi paître, le
berger approche une allumette d’une touffe sèche et l’incendie éclate.
Deux semaines s’écoulent et voici que les chênes-verts, les lentisques,
le diss et l’alfa brûlés, hasardent dans l’air des feuilles et des tiges
nouvelles, vertes et tendres sur lesquelles se jettent avec frénésie les
troupeaux. Ceux-ci échappent au sort qui les menaçait, mais les pins
d’Alep que la flamme a touchés sont morts et la forêt ou la brousse sont
changées en friche. Les intérêts des boisements et ceux des pasteurs
sont donc diamétralement opposés. Antinomie terrible, et impossible,
semble-t-il, à résoudre. En septembre 1900, dans la haute vallée de
l’Oued-Bargou, en dessous de Sodga, j’ai vu le feu mis en plus de cent
points différents. Tous les propriétaires d’animaux avaient concouru à
cette œuvre. Là du moins, faute de vent, l’incendie ne s’était pas
généralisé. Mais, d’autres fois, c’est tout un versant de montagne qui
flambe sans qu’il soit prouvé d’ailleurs que l’incendiaire ait désiré un
pareil résultat. En 1902, 10.000 hectares de forêt ou de brousse sont
effacés ainsi aux environs de la Kessera. Quand un foyer s’allume, une
véritable contagion tend à s’emparer des pâtres qui l’aperçoivent. A la
fumée enveloppant le Serdj répondent d’autres fumées au Bargou, à la
Kessera, etc.
Les effets du phénomène varient selon le climat et selon les essences.
Dans un pays humide[211], le mal sera assez vite réparé. Ce sera plus
lent en dehors de la Friguia. Les pins, nés au Djebel-Tamesmida après
l’incendie de 1886, n’étaient pas encore en 1896 assez hauts pour
échapper spontanément à la dent du bétail. A l’orée de la Steppe, il
faut aussi compter avec le sirocco qui faucha en 1902, au Bargou, un
recru naturel de snouber de six ans. Depuis l’incendie de 1895 qui brûla
450 fernane au Rhazouane, ce djebel n’est plus vêtu que d’une brousse
sans valeur. Même remarque au Serdj. Quant au pin d’Alep, son
repeuplement ne peut s’opérer que par la naissance de jeunes sujets qui
ne manquent pas ; mais le feu les touche-t-il avant qu’ils aient pu
fructifier, la friche ou le maquis remplacent quasi définitivement la
forêt.
L’augmentation de la population du Haut-Tell depuis 1881,
l’accroissement du taux de location des terres labourables et, sur
certains points, comme à Téboursouk, la concurrence des colons ont
incité les indigènes à semer quelques-unes des étendues argileuses que
peuvent comprendre les montagnes et les boisements. Indigènes et colons
commencent en outre à débarrasser les sols profonds de leur couverture
arbustive. Sous l’effort des seconds, va disparaître en partie le maquis
de lentisques du Khalled. Les Pères Blancs de Thibar ont assailli la
friche établie sur les marnes triasiques entre le Goraa et la Dakhlat.
Aux abords immédiats du Kef, la vigne s’est substituée à des friches à
base sénonienne.