tandis que dans les roseaux ou les lauriers roses se cachent des oiseaux
aquatiques confondus sous le nom générique de poule d’eau (_djej el
ma_). Mais ceux-ci se dirigent de préférence vers les garaats où
l’étendue liquide est plus vaste, plus tranquille, et où il est plus
facile d’éventer le chasseur : pluviers dorés ou guignards, bécasses,
bécassines, sarcelles, canards sauvages (_jermane_), oies (_ouezz_)
s’ébattent en hiver sur les garaats de Sidi-bou-Meftah, des Ouled-
Khezem, de la Kessera ou de Bou-Chebka.
Somme toute, l’eau n’entretient pas dans le Haut-Tell une végétation ou
une faune exubérantes, ce qui est d’ailleurs en rapport avec la
faiblesse relative des sources, rivières ou étangs. Et c’est peut-être
encore l’homme qui lui communique le plus d’animation. La verdure des
vergers qu’il crée auprès d’elle l’emporte presque toujours sur la
végétation spontanée et rien n’est plus pittoresque et vivant qu’un
troupeau de bœufs en train de boire à un oued. Les animaux sont
dispersés çà et là. Tandis que les uns traînent en arrière, d’autres
sont déjà dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Solidement campés sur leurs
jarrets ils aspirent avidement le breuvage délicieux, n’interrompant
leur besogne que pour lever le mufle en l’air et regarder avec un
étonnement paisible le voyageur qui passe.
Dans notre second chapitre nous avions indiqué quelle était la
végétation spéciale à la montagne. Nous venons de décrire la flore et la
faune particulière aux endroits où l’eau abonde. Il nous reste à étudier
les plantes qui poussent spontanément dans les étendues non cultivées du
Haut-Tell ainsi que les animaux qui s’y rencontrent.
* * * * *
[Note 162 : D’après d’autres, un molosse garderait l’entrée interne. Si
l’on échappe au molosse et si l’on réussit à ouvrir la porte du trésor,
des flammes s’en échappent qui chassent l’imprudent.]
[Note 163 : P. 94.]
[Note 164 : _Le Djebel-Gorra_. _Loc. cit._, p. 269-270.]
[Note 165 : HAGELSTEIN : _Découverte d’une vaste grotte au Djebel-
Serdj_. (_Rev. Tun._, 1910), p. 185-188.]
[Note 166 : Parfois, d’ex-entrées de damous, demeurées intactes alors
que l’érosion faisait le vide derrière, percent comme un œil certaines
murailles calcaires verticales (Djebel-Skhrira de Testour, horloge du
Djebel-Mkirriga).]
[Note 167 : Sur ce lac, voir MARTEL : _Les Abîmes_, Paris, 1894, p.
457-458.]
[Note 168 : MARTEL : _Note sur l’enfouissement des eaux souterraines et
la disparition des sources_. (_C. R. Acad. Sciences_, t. 136, année
1903, p. 572-574.)]
[Note 169 : Sur l’alimentation hydraulique du Kef, voir RENAULT :
_Install. hydr. rom._, t. II, p. 83-103.]
[Note 170 : DRAPPIER, _Ibid._, t. I, p. 143.]
[Note 171 : Peut-être est-ce ce canal dont parle Léon L’Africain (_Op.
cit._, III, p. 117-118).]
[Note 172 : Cette longueur a été calculée sur les cartes au 1/100.000e
et au 1/50.000e, sans les petits méandres. Elle est donc inférieure à la
réalité et a plutôt une valeur comparative.]
[Note 173 : Le radical berbère _saf_ (pour _souf_) veut dire « rivière »
et le préfixe _ou_ signifie « l’endroit à ».]
[Note 174 : _Kitab el Istibçar_, p. 88.]
[Note 175 : Gouriate est un diminutif de Garaat.]
[Note 176 : On a des capillaires à l’Aïn-Djeldjel, à Bou-Fatha, à l’Aïn-
Rebiai des Ouargha, etc.]
[Note 177 : « Chien d’eau ». LATASTE, _Op. cit._, p. 18, dit qu’il y a
des loutres en Kroumirie dans l’Oued-el-Kebir.]
CHAPITRE SEPTIÈME
=La Vie végétale et animale=
* * * * *
I
LES FORMATIONS VÉGÉTALES SPONTANÉES
Après avoir exposé, à propos des saisons, comment se déroulait dans le
Haut-Tell la vie végétale, nous allons examiner maintenant les
formations de plantes spontanées. Par le nombre des individus et
l’étendue occupée, certaines essences jouent un rôle spécial dans la
constitution géographique du pays. Parfois, au contraire, on est en
présence d’associations de diverses espèces ayant une allure et des
aptitudes communes ou harmoniques. Comme dans le reste du Tell, ces
groupements simples ou complexes se classent en quatre catégories :
tapis herbeux, friche, brousse et forêt.
1o _Les tapis herbeux._ — Le pré de France est ici la _merja_, bas-fond
toujours humide et quelque peu tourbeux, situé autour d’une source ou
dans un lit d’oued. Son élément le plus apparent est le jonc nommé
_smar_, à côté duquel figurent maintes petites herbes savoureuses :
minette, melilot, folle avoine, ray grass, brome, orge des rats,
polygonées, etc., qui poussent en hauteur au mois de mai. La plus grande
merja du Haut-Tell est celle du centre du Sers. Dans la plaine de
Zouarine il y a une belle prairie envahie par la matricaire et le
plantin.
Les jachères annuelles sont remplies de composées, légumineuses ou
graminées, déterminant au printemps de vrais herbages qui s’assèchent
vers juillet en un paillasson[178] jaune et rude. Mais, en avril et en
mai, la terre tunisienne est parée de fleurs, _convolvulus tricolor_ au
cœur blanc et or et à la collerette bleue, souci orange, iris rouges,
colza jaune, gouttes de sang, sulla carmin, chardon violacé, coquelicot
écarlate, bourrache mauve, tulipe, pâquerette, etc.
Ainsi que Pellissier l’a remarqué[179], souvent une seule de ces fleurs
règne sur de vastes espaces. Telle réunion de marguerites semble de loin
une couche de chaux passée sur le terrain. Tel peuplement dense de
liserons azurés ou de carottes sauvages (_maana_) étale à distance pour
la vue un lac inattendu[180]. En avril 1906, la plaine de Bermajna était
toute blanche de ravenelles (_hara_) soudainement dressées et fleuries
au-dessus du harmel à qui est dû le fond de la végétation spontanée de
ce pays. Souvent, en revanche, on a devant soi une anarchie florale
complète dont les indigènes ont su s’inspirer pour les teintes de leurs
tapis. Toutes ces herbes sont visibles également au sein des céréales.
Ajoutons-y le _gazmil_ (_Phalaris cœrulœa_), graminée à gland et la
_Centaurea cœrulœa_ qui montre uniquement une tige bleue, des fleurs
bleues et des bractées bleues. Le tout pourrait se convertir en un foin
excellent, comme l’ont fait en 1881 nos colonnes dans la Rhorfa. Du côté
de Téboursouk, certains indigènes commencent à s’intéresser à la
création de réserves de cette sorte qui sont également réalisables dans
les autres sraouate ainsi qu’au Sers, à Zouarine et au Krib lorsque
l’année est pluvieuse.
Les gras pâturages des sraouate sont pour la plupart semés de touffes de
_khorchef_ (_Cynara cardunculus_). Cet artichaut sauvage atteste la
profondeur de la terre. Il est en quelque sorte l’emblème de sa
richesse, et symbolise le terrain « tell »[181]. Il a souvent pour
voisins le chardon bleu (_Eryngium campestre_[182], et le _driès_
(_Thapsia garganica_), qu’on note principalement en non-Friguia. Le
_krachoune_ (_Othonnopsis cheirifolia_) couvre de ses fleurs jaunes bien
des terrains argileux (plateau de Mactar, région du Moyen Mellègue,
etc.). Il n’a pas cependant dans le Haut-Tell tunisien l’importance
qu’il atteint plus à l’Ouest où Trabut a pu en faire le roi d’une zone
botanique qui comprend, outre les plateaux sétifiens, une bonne partie
de la province de Constantine. D’ailleurs, diverses plantes qui
accompagnent en Algérie le krachoune sont rares ou manquent en Tunisie,
ainsi que l’a constaté Bonnet[183].
Merjas, terrains à khorchef ou à krachoune n’ont en général pas un
arbre. Dans le Haut-Tell, les très bonnes terres ignorent l’affreux
jujubier (_sder_), ce qui sur les sraouate pourrait s’expliquer par
l’altitude et le climat. Mais des lieues carrées de plaine en sont aussi
démunies. Ces glèbes privilégiées n’ayant jamais cessé d’être cultivées
depuis les Romains, le jujubier n’a pu s’y installer ou s’y rétablir. Ce
n’est que dans les plaines déjà inférieures en qualité comme celle d’El-
Mor, que cette essence a pu être propagée sans entraves par les moutons
qui après avoir avalé les baies en restituent les noyaux à la terre.
Ces tapis végétaux sont nettement telliens et par suite on les vérifie
plus particulièrement en Friguia ou dans les sraouate. Cependant, dans
le reste du Haut-Tell et dans la Steppe même, on voit çà et là du
krachoune ou du khorchef. Le passage du Tell à la Steppe s’opère ainsi
par gradations. Réciproquement, d’autres associations végétales
habituelles à la Steppe sont courantes dans le Haut-Tell ou plus
exactement dans la zone non friguienne de celui-ci et hors des sraouate.
Ce sont notamment le tapis à armoises et le tapis à harmel.
Les deux armoises, l’armoise blanche ou _chiha_ (_Artemisia herba alba_)
et l’armoise champêtre ou _tgoufet_ (_Artemisia campestris_) (voir
planche J), celle-là d’un gris bleuté, celle-ci d’un vert tendre, la
première plus spécialement localisée dans les endroits argileux, la
seconde caractéristique des terres sableuses, ne sont pas inconnues dans
le Nord du Haut-Tell. Au Sud de la zone des plaines centrales elles
tiennent une place prépondérante, ainsi que le marque notre description
de la non-Friguia. Le tgoufet et, avec lui, le _metnen_ (_Thymelæa
hirsuta_), sont comme l’enseigne vivante de la « _aitsa_ ». Malgré le
caractère montueux du relief, tel de leurs tapis en non-Friguia n’est
pas indigne des plaines de Djehina des Zlass-Guebala ou des Ouled-Asker
des Fréchich du Sud. De même, le _harmel_ (_Peganum harmala_), n’est pas
plus abondant dans certains cantons à l’Est de la dorsale tunisienne
(plaine d’Abida près de Kairouan) que dans Bermajna ou Foussana. Par ses
herbes les plus ordinaires, la partie non friguienne du Haut-Tell évoque
donc franchement la Steppe. D’autres plantes familières à celle-ci sont
le sparte ou _sennarh_ (_Lygæum spartum_) et l’alfa (_Stipa
tenacissima_). Toutes deux ne sont pas absolument rares dans le Haut-
Tell. Mais, ainsi que nous l’avons signalé précédemment, elles s’y
subordonnent à la forêt ou en représentent vraisemblablement les restes,
alors que dans la Steppe elles s’offrent en peuplements autonomes.
Quasi absentes de la Friguia, les salsolacées ne s’affirment un peu que
dans quelques coins du Sud du Haut-Tell (régions du Sarrath et du Moyen
Mellègue, plaines d’El-Afrane, de Foussana et de Rohia). Le qtaf
(_Atriplex halymus_) est la plus répandue. Les jeunes pousses se mangent
à la façon des épinards ou bouillies dans du lait. Les plantes
halophytes sont appréciées des éleveurs de moutons et plus encore des
possesseurs de chameaux. Dans la Foussana, sur des terrains de ce genre,
j’ai vu une fois un troupeau de 300 camelins et guère plus loin un autre
de 100 têtes, tous appartenant à des Ouled-Naji. Quant aux terrains
sableux à _Aristida pungens_ (_sboth_ des tunisiens, _drine_ des
algériens), ils sont encore plus infréquents et confinés vers la Steppe
au Zelfane et dans l’oued d’Aïn-Khamouda.
2o _L’Onomastique forestière._ — Si _arich_ est un peuplement de
tamarins et _klij_ un de rtems, les réunions de plantes ligneuses
répondent au terme général de _rhaba_. Une étendue de romarin est une
rhaba aussi bien qu’une forêt de pins d’Alep. Des buissons de lentisques
sont une rhaba tout comme des fourrés de chênes. Ce vocable s’attache
également à des plantations exécutées par l’homme. Les olivettes du
Sahel et les oasis à palmiers sont qualifiées de rhaba ainsi que les
jardins de Testour.
Dans l’antiquité, le latin « _silva_ » a dû avoir des contours aussi
indécis. Sur la foi de Corippus[184], Diehl a écrit[185] que la ville de
_Laribus_ (Lorbeus) était « presque cachée au milieu des bois ». Or,
pour quiconque a une expérience de la contrée, il est patent que les
plaines du Kef, de Lorbeus, de Zouarine et du Sers étaient consacrées
tout entières aux céréales et qu’il ne pouvait y avoir quelques
boisements que sur le Djebel-Lorbeus, et bien clairsemés sans doute, par
suite des besoins des habitants de la ville. Il faut croire que Corippus
a appliqué l’enflure poétique à une localité dont il savait _grosso
modo_ qu’elle était située dans une région où il y avait des forêts, à
moins qu’on ne préfère rendre « _silva_ » par « _broussaille_ »[186].
Les appréciations sur l’intensité du peuplement forestier à l’époque
romaine et les comparaisons avec l’époque moderne seraient plus mesurées
si l’on n’oubliait pas les diverses acceptions possibles de « silva ».
Dans l’inscription d’Aïn-Djemmala (vers Aïn-Tounga), on lit
« _silvestribus_ » que Carcopino a traduit avec raison par
« maquis »[187]. Un autre mot latin, celui de « _saltus_ », cadre avec
les régions broussailleuses coupées de clairières, ombragées çà et là
par des bouquets d’arbres et ouvertes à l’élevage. C’est à peu près
notre brousse. Et cela est en harmonie avec nos renseignements sur la
plupart des saltus africains et sur leur état actuel. (Saltus du Nord-
Est du massif de Téboursouk et du bas Khalled, _saltus Beguensis_
(Zelfane), etc.) Saltus équivaut d’ailleurs également à « _domaine_ » ou
à « _henchir_ » comme nous dirions aujourd’hui. Il est, en effet,
assimilé à « _fundus_ » dans plusieurs inscriptions[188].
Dans les auteurs contemporains même, des titres comme ceux de
« _forêt_ » et de « _bois_ » ne sont pas toujours des plus explicites.
Un Européen de France ou d’Allemagne hésitera avant d’appeler « forêt »
les plus beaux boisements de l’Afrique du Nord. Et Cosson est dans cet
état d’esprit lorsqu’il parle de « la prétendue forêt de la
Kessera »[189] en laquelle il reconnaît seulement un « bois montueux ».
Un demi-siècle plus tôt, Puckler Muskau observait très justement que
« ..... dans cette partie de l’Afrique, on n’entend par le mot bois
qu’un taillis plus ou moins épais d’arbres de moyenne hauteur et de
grands arbustes »[190].
Des succédanés de rhaba sont le _frech_ et la _zemla_. Le frech de
Zeriba est une belle brousse d’oliviers et de caroubiers. Mais,
ailleurs, dans le Haut-Tell, ce même terme concerne d’humbles
peuplements de romarin et, dans la Steppe, des pelouses d’armoises.
C’est que frech n’a d’autre signification réelle que celle de
« couverture ». Dans des conditions analogues, varie la valeur du mot
_zemla_. Chez les Fréchich et les Majeur, il qualifie les terrains
exclusivement occupés par l’alfa. Chez les Ouled-Ayar et ailleurs en
Friguia, il correspond au français « hallier » : autour de la Kessera,
la zemla est un épais fouillis de chênes-verts. Et tout cela est
logique, car zemla n’a étymologiquement d’autre sens que celui
d’« assemblage » sans qu’il soit spécifié de quelle chose ou de quel
végétal il s’agit[191].
Cette souplesse ne permet pas d’employer rhaba, frech ou zemla pour
classer les diverses formations ligneuses. Force est donc de nous
contenter de notre « forêt » pour les peuplements d’arbres. Assurément,
la forêt du Haut-Tell est un fait plus aisé à constater qu’à définir,
d’autant plus que la hauteur des arbres, l’épaisseur ou l’âge des
boisements et la considération des espèces ne sont pas un criterium fixe
et infaillible[192]. Pourvu que l’on renonce à l’idée de forêt à la
manière de l’Europe du Nord, l’utilisation de ce terme est pourtant
possible et même nécessaire. Quant aux formations buissonneuses, elles
sont couramment gratifiées en Tunisie du nom de « _brousse_ » qui est
dans la Régence l’équivalent du _maquis_ corse. Cependant, il importe de
distinguer une _haute brousse_ (celle-ci encore assez dense et
majestueuse et dépassant la taille de l’homme) et une _basse brousse_
composée de végétaux frutescents, laquelle n’est la plupart du temps
qu’une _friche_. Quant aux étendues libres au sein de la rhaba, elles
sont dites _tella_ ou _biadha_. _Tella_ fait allusion à la valeur
agricole du sol. _Biadha_ envisage son état de nudité et de blancheur,
et rend exactement « clairière »[193]. Inversement, à cause de la teinte
sombre des espaces boisés, maint mamelon, mainte ravine encombrés
d’arbres et de broussailles sont des Krouma-Souda ou des Oued-El-Asoued
(la Croupe Noire, la Rivière Noire).
3o _La friche._ — La forêt cumulant, outre ses caractères propres, ceux
de la brousse et de la friche, il nous semble préférable d’examiner
d’abord ces deux dernières, ce qui aura l’avantage de mieux dégager les
particularités de toutes trois.
Le romarin ou _klil_ est le chef de la friche. Soit seul, soit en
compagnie d’autres essences, il règne aussi bien en non-Friguia qu’en
Friguia et en montagne qu’en colline. Du sein de ses peuplements,
s’élancent les touffes élégantes du _diss_ (_Ampelodesmos tenax_) ou de
l’_alfa_, graminées dont nous avons suffisamment indiqué antérieurement
l’habitat et le rôle[194]. Avec elles, la _marroube_ (_oum er roubia_)
est une des herbes de la friche. Cette labiée, chère aux abeilles, aime
les coteaux pierreux et les ruines romaines où, comme à Lorbeus, elle
s’associe l’asperge sauvage (_seqqoum_). Avec les végétaux susvisés
s’aperçoivent diverses plantes ligneuses, thym ou _zater_, lavande,
_zriga_, bruyère ou _lenj_ (_Erica arborea_), cette dernière à partir
d’une certaine altitude. Dans quelques creux fleurit l’_oum el lia_ ou
_mellia_ (ciste de Montpellier). Un peu partout se pressent d’autres
cistes, des genêts, genêt d’Espagne ou _Spartium junceum_ (_thagthag_),
genêt épineux ou _Calycotome villosa_ (_guendoul_). Le palmier nain est
inconnu.
Toute cette basse brousse n’a au maximum qu’un mètre ou un mètre
cinquante. Rarement, la friche est pure. Entre Testour et le Khalled, il
s’y campe quelques pins, isolés ou par petits bouquets, etc. A mesure
que l’on s’élève en montagne, les arbres tendent à augmenter parce que
moins exposés à la dent des animaux ou au fer de l’homme. Ils vont
parfois jusqu’à créer vers le sommet une façon de haute brousse (Slata)
qui, mêlée d’une certaine quantité de beaux pins comme au Djebel-
Harraba, peut prendre un air de bois ou se transformer comme autour de
la Kessera, en une forêt véritable.
4o _La haute brousse et la forêt._ — La brousse est constituée par les
éléments de la friche surmontés d’autres végétaux plus grands. Mais
alors que la friche n’est installée que sur des surfaces caillouteuses
ou sableuses, la brousse s’empare aussi de terres alluviales argilo-
calcaires. Il y a ainsi une brousse de plaine ou de terrains profonds et
une brousse de terrains rocheux.
La première catégorie est assez bien représentée par le frech de Zeriba,
par la brousse qui relie l’Oued-Siliana au Djebel-Ech-Chehid ou au
Djebel-El-Akhouate (voir planche F), par celle du Khalled en dessous de
Téboursouk, etc. Elle comporte essentiellement des lentisques parmi
lesquels se glissent des caroubiers et des oléastres, ceux-ci sillonnant
de préférence les lignes de moindre altitude. Sur quelques points, on
remarque aussi des myrtes, _rihane_ (_Myrtus communis_) et du _qtem_
(_Phyllirea media_). Les lentisques et les arbres précités font sur le
sol des taches de verdure, des _macchie_, selon l’expression corse.
Entre elles, en effet, il n’y a pas de sous-bois et le parterre n’est
décoré que de petites herbes annuelles. Les graminées, parmi lesquelles
se signale surtout la _bèhema_ (_Stipa tortilis_) ne forment pas de
gazon, non plus que la _Ferula communis_ ou _kalakh_ ou les plantes
bulbeuses ou légumineuses. Toutes, d’ailleurs, sèchent complètement en
été. Contrairement à ce que l’on va imprimant, le lentisque vit au-
dessus de 600m et on le rencontre jusqu’à 800m. Accrue de l’orme et
surtout du peuplier blanc ou _safsaf_[195], la haute brousse dresse des
galeries de verdure le long de certains oueds (Bargou, Ousafa, Oued-El-
Qedim) où l’humidité latente supplée, le cas échéant, à la profondeur du
sol.
A ce type s’oppose la brousse de conifères et de chênes des pentes
rocheuses des montagnes. Les deux genévriers, celui de Phénicie
(_Juniperus phoenicea_) ou _araar_ et l’oxycèdre (_Juniperus oxycedrus_)
ou _thaga_, capables d’atteindre jusqu’à une douzaine de mètres, n’ont
guère, la plupart du temps, que le tiers de cette taille. Très rustique
et ne redoutant ni les orientations chaudes, ni les sols maigres ou
stériles, l’araar tient une place considérable dans les boisements du
Sud du Haut-Tell. Parfois, il s’y offre presque seul en peuplements
assez clairs, comme au Zelfane (voir planche G).
Le thuya ne s’observe que sur le pourtour du massif du Djouggar, au
Nord-Ouest vers Tarf-Ech-Chena, à l’Est dans l’Oued-Haddada. Il y
annonce les thuyas du Tell Inférieur. Cet arbre n’est nullement confondu
par les indigènes avec le genévrier de Phénicie, ainsi que le croient
les Européens dont l’oreille n’arrive pas à distinguer le mot _araar_
(عرعر) du vocable _aar_ (عار), qui est le nom du thuya. Le cyprès est
dans le Haut-Tell une exception[196]. Chez les Majeur se joint souvent
aux genévriers le sumac ou _jdari_ (_Rhus pentaphylla_), arbrisseau de
steppe. L’arbousier ou _lenj_ (_Arbustus unedo_) est visible çà et là
par individus épars.
Avec les genévriers, ce sont les chênes qui dominent. Dans le Haut-Tell,
ils comprennent trois espèces : l’yeuse, communément appelé chêne-vert
(_Quercus ilex_), et quelques échantillons de chêne-liège ou _fernane_
(_Quercus suber_) et de chêne-zen (_Quercus mirbeckii_). Le chêne-zen
est limité à quelques points très frais du massif Ouargha (Aïn-Zana,
Oued-Zana, Aïn-Taghit, Oued-El-Adaïlia) où il est un traînard des
peuplements kroumirs. Plus lent encore à battre en retraite, s’affirme
le chêne-liège[197] (voir carte hors texte). Enumérons-en quelques
exemplaires isolés au Sra-Ouargha (Aïn-Tasbine au Nord du Djebel-Melah
et Djebel-Seffah). Dans les monts de Téboursouk, il y a un Koudiat-
Fernane au Djebel-Rhazouane. Cette essence s’aperçoit aussi à El-Alia,
au Bled-Zehna et vers Sidi-El-Aïadi à l’Est du Goraa[198].
Essentiellement silicicole, elle s’installe sur les grès comme en
Kroumirie. Au Serdj, le fernane monte pour ainsi dire la garde à l’orée
de la Steppe. Sous la lèvre supérieure de la grande faille, derrière
Zeriba, le ravin frais de l’Oued-El-Fernane[199] est, de par sa
situation, presque complètement à l’abri du soleil. Sur des éboulis où
sont dispersés des fragments de grès aptiens, un millier de chênes-
lièges, dont quatre ou cinq gros arbres, sont disséminés parmi des
chênes-verts. Ajoutons que ce coin montagneux, haut d’environ 700m, est
semé d’anciennes murettes étagées qui concourent à imbiber la terre
d’humidité. Les conditions spéciales de ce vallon contribuent à
expliquer cet habitat méridional.
Si l’existence de quelques chênes-zens et lièges dans le Haut Tell est
intéressante en ce qui a trait à la diffusion des espèces, elle est
négligeable au point de vue du faciès végétal. Le chêne-vert, en
revanche, règne sur de vastes surfaces. Dans les régions du Kef et de
Téboursouk, il aime se tenir au-dessus de 5 à 600m, ligne qui se relève,
à mesure qu’on avance vers la Steppe, en même temps que celle des
sraouate. Moins indifférent à l’hygrométrie et à la nature du terrain
que l’araar, il est comme les sraouate plus fréquent en Friguia que dans
le reste du Haut-Tell. Lorsqu’il se développe en arbre, c’est le
_chejeret el ballothe_ (l’arbre aux glands). Est-il au contraire simple
arbrisseau, on le dénomme _kechrid_, et ses taillis forment le fond de
la brousse dans beaucoup de hauts cantons montagneux de la Friguia.
Araar et Kechrid, voilà donc les deux principaux éléments du maquis de
montagne. Ces deux essences foisonnant l’une dans la zone méridionale du
Haut-Tell, l’autre dans la bande du septentrion, les chênes voisinent de
cette façon avec le diss (Ouargha, région du Kef, Hamadat des Ouled-
Ayar, forêts de la frontière dans les parages d’Haïdra, etc.) comme les
genévriers avec l’alfa (Berbérou, Zelfane, etc.). Il en résulte pour le
Haut-Tell, en face de la brousse à lentisques, deux types de haute
brousse de montagne relativement bien localisés et ombrageant des
éléments divers de la friche.