Entre biefs à cours aérien et biefs à écoulement caché, il y a

naturellement une différence au point de vue du creusement. Le tronçon à

eau courante aura un profil plus aigu et sera plus profond. D’un bief au

suivant on a en conséquence souvent une dénivellation brusque pouvant

atteindre 2 à 6 mètres en moyenne. Quand le passage a lieu d’un palier

perméable à un palier imperméable, du pied de l’abrupt jaillit une

source ; dans le cas contraire, on peut avoir une cascatelle (voir

planche F). Dans les tronçons à sec, la provision d’eau accaparée par

les alluvions sableuses alimente une herbe tendre. Ce liquide n’est

d’ailleurs pas perdu pour l’homme qui sait aller le chercher par des

puits de tout genre (_bir_, _oglat_ ou bien _hassi_). Quand cette

réserve hydrique est mal entretenue par les suintements supérieurs ou

par les pluies, l’éponge souterraine tend à se vider ou demeure

incapable de posséder un émissaire. L’eau s’y concentre alors dans

quelques poches, localisées en amont et contre des seuils rocheux.

[Illustration : _Figure 4._ — HYDROLOGIE — LE RÉGIME A ÉCLIPSES]

Le régime à éclipses que nous venons de décrire et que représente notre

figure 4, comprend ainsi des évanouissements plus ou moins longs et plus

ou moins constants de l’eau superficielle. Pour l’avoir méconnu, lors du

captage des eaux du Bargou pour Tunis, on additionna sur le papier les

débits des Aïn Bou-Saadia et Faouar. Mais, lorsqu’on eut lancé dans les

conduites la source d’amont, celle d’aval tarit du coup. L’Aïn-Faouar

n’était, en effet, que la réapparition des eaux de l’Aïn-bou-Saadia

infiltrées dans le thalweg de la vallée.

Quant au ruissellement à l’air libre, en temps ordinaire l’eau de la

rivière ne couvre pas entièrement tout son lit mineur. La lame d’eau se

canalise dans les portions les plus basses et, lorsque le plancher est

rocheux, elle y glisse, engaînée dans des sortes de rigoles façonnées

par elle et élargies çà et là en _gueltas_. Dans les surfaces calcaires,

beaucoup de ces excavations ne sont autre chose que des marmites de

géants. Quelques-unes peuvent avoir plusieurs mètres de profondeur et

sont le rendez-vous préféré des poissons. L’eau va ainsi de guelta en

guelta et fait songer à un système lacustre en miniature. Durant l’été,

l’écoulement de la rivière est-il suspendu, les grandes gueltas

conservent du liquide jusqu’à la reprise du ruissellement. Dans les

vallées marneuses, les trous laissés pleins après la fuite des eaux sont

appelés _rhedir_. Gueltas et rhedirs jouent dans la saison chaude un

rôle de premier ordre pour l’alimentation en eau potable des hommes et

des animaux.

Ce réseau, dont la circulation hydrique habituelle est plutôt modeste, a

cependant ses heures de gloire. Quand des orages déversent sur le sol

des masses énormes d’eau, la rivière, née de cette manière ou

exagérément grossie, remplit son lit mineur, puis le lit majeur pour

bouillonner ensuite au dehors. Pas d’année sans que des crues

n’envahissent avec violence les gouttières du Haut-Tell,

particulièrement en août et en septembre, ce qui est en relation avec le

régime des orages d’été.

L’après-midi du 6 avril 1894, il tomba à Mactar 56mm, dont 45 en vingt

minutes. La crue qui s’en suivit emporta le pont de l’Oued-Saboun,

terminé depuis un an. En 1899, le 18 août, 26mm furent enregistrés à

Mactar en un peu moins d’une heure. Le lendemain, vers cinq heures du

soir, on nota 20mm dans le même laps de temps. Du Contrôle civil de

Mactar, distant de 500 m., on entendait l’Oued-Saboun bruire comme un

train express. Quant à l’Ousafa, il enleva en partie le pont de la route

Mactar-Kessera. La crue atteignit en cet endroit une hauteur de 6

mètres. Des centaines de poissons furent amenés sur les flancs de la

vallée et abandonnés par la rivière en se retirant. Quelques heures

après, celle-ci reprenait son niveau accoutumé, quelques centimètres à

peine. En août 1900, ce fut au pont de l’Oued-Lorbeus (route Kef-Mactar)

de succomber au cours d’un orage qui inonda toute la plaine, tandis

qu’au même moment s’affaissait le pont situé à Mactar même, sur le ravin

d’Aïn-el-Bab. Trois mois après, le petit pont établi en bas de la

Kessera fut démoli par une irruption extraordinaire d’eau vomie par la

source de ce village. En septembre 1901, l’Oued-Tessa s’enfle soudain de

40 centimètres à 10 mètres de hauteur au pont en fer de la route

Téboursouk-Le Kef, enlève une pile et culbute le reste de l’ouvrage. En

aval, il bouscule un pont en bois dans la plaine de la Dakhla (route

Souk-el-Arba-Medjez-el-Bab), et dans la région de Souk-es-Sebt, où son

lit est très large, mais peu profond, il déborde de chacune de ses rives

sur 2 à 300 mètres ou davantage. Cette dernière crue entraîna mort

d’homme. A la grande joie des contrebandiers, les crues du Sarrath et du

Mellègue isolent plus d’une fois de la frontière la douane du Djebel-

Harraba. Sur la route Kef-Souk-el-Arba, l’autorité militaire avait jadis

installé sur le Mellègue un bac qu’on utilisait lors des crues. En

plaine, celles-ci s’épanchent sans entraves. En novembre 1900, quatre

jours d’un pluie diluvienne sur le massif de Mactar et le plateau

Ouartane gonflèrent tellement les oueds Sguiffa, El-Aoud et Babbouche,

que toute la plaine de Rohia fut inondée. Quand l’eau se fut retirée, la

route du Ksour à Sbiba était jalonnée de centaines de cadavres d’animaux

appartenant à des caravanes surprises par le fléau.

Après la crue, il n’est pas rare de constater des changements dans la

configuration du lit. Tel pan de berge a été abattu, telle surface

rocheuse couverte d’alluvions. Les dépôts occupant le lit mineur ont été

remaniés. Tel gué, _medjez_ (on prononce aussi _mzez_) a été effacé,

tandis qu’un autre a été créé à petite distance. Le tracé même suivi

dans le lit mineur est plus d’une fois modifié. Sous un pont, on le voit

emprunter tantôt une arche et tantôt une autre.

Les désastres précités ne sont pas sans enseignements. Etant donné la

quantité infime des ponts dans le Haut-Tell et le nombre de ceux balayés

en quelques années, on en concluera que les normes applicables à la

France en cette matière doivent être laissées de côté. Avant de

construire un pont, on interrogera avec fruit les gens du pays pour

savoir quelle a été l’étendue des crues dont ils se souviennent et leur

force qu’augmentent les impuretés charriées. Autant en dirons-nous pour

les maisons qu’on désirerait bâtir à proximité d’une rivière, ou dans

une zone inondable.

2o =Les principales rivières=

District le plus montagneux, le plus élevé et le plus central de la

Tunisie, le Haut-Tell est en même temps le grand nœud hydrographique du

pays. Y naissent, en effet, la Tessa et la Siliana, rameaux de droite de

la Medjerda, qui drainent la portion friguienne du Haut-Tell, le

Sarrath, qui amène au Mellègue les eaux de la majeure partie de la non-

Friguia, l’Oued-Miliane, qui aboutit à la mer, près de Tunis, et les

branches supérieures du Zéroud (Oued-el-Hathob du Nord et Oued-el-Hathob

du Sud) et du Merguellil, qui sont les principales rainures de la Steppe

centrale. En outre, l’Oued-Baïech, qui se jette dans les Chotts, a sa

tête au Nord de la chaîne de Byzacène, vers Dernaia. Ainsi, du Haut-

Tell, des oueds s’échappent soit vers le golfe de Tunis, soit vers

Kairouan-Sousse, soit vers Gafsa. Leur cours est en relation constante

avec la tectonique. Ils épousent soit des lignes synclinales, soit des

failles, sans qu’il soit utile de s’engager à cet égard dans des

développements spéciaux.

Les commencements du Merguellil, du Zéroud et du Baïech sont à étudier

avec ces oueds eux-mêmes. Quant au Mellègue, il entre dans la Régence

avec un lit qui ne s’effacera plus, un débit aérien qui ne descendra en

aucun point à zéro et un nom définitif. Son grand affluent, l’Oued-

Sarrath, est un bon spécimen d’oued de plaine, à tracé durable et à

berges terreuses a pic, éloignées l’une de l’autre de 25 à 30 mètres. Le

Mellègue l’emporte comme longueur absolue et comme volume sur la Siliana

et la Tessa, mais, en Tunisie même, on ne lui compte que 150 km., dont

115 dans le Haut-Tell. Son affluent, l’Oued-Haïdra-Sarrath, en a 120. La

Tessa arrive à 165 km., dont 20 en dehors du Haut-Tell, dans la Dakhla.

Enfin, la Siliana a un total de 190 km.[172]. La Siliana et la Tessa

ont, en outre, sur le Mellègue, l’avantage de traverser de bons pays

agricoles. Comme ce sont des types parfaits de rivières à éclipses, leur

consacrer quelques lignes, c’est non seulement décrire les artères

maîtresses de la contrée, mais encore confirmer par des exemples ce que

nous avons dit du régime des oueds.

La Siliana a pour tronçon supérieur l’Oued-Ousafa[173] qui débute dans

une échancrure de la chaîne des Kalaats du massif de Mactar sous le nom

d’Oued-Ramel. C’est alors une ondulation peu accentuée. Pas d’eau

courante, mais sol assez humide. Thalweg faiblement marqué. Le Ramel est

une merja que suivent deux autres merjas analogues, plus petites. Après

un banc de lumachelles, le thalweg s’approfondit et forme un ravin, dans

lequel finit par émerger un filet d’eau anonyme. Apparition et

disparition de cet écoulement. Au Kef-el-Abbès, défilé où l’inégale

résistance des parcelles rocheuses a créé des gueltas. Succession de

gueltas et de rigoles avec flux aérien. L’Ousafa est constitué sans

qu’on puisse dire qu’il ait pris sa source en un endroit déterminé. Son

plus gros affluent, l’Oued-Saboun (200 litres à la seconde), a un départ

précis à l’Aïn-Saboun et un cours plus continu. Hydriquement, c’est lui

la véritable tête du réseau silianais. Presque seul d’ailleurs il

débouche normalement dans l’Ousafa qui coule au-dessous de ses autres

affluents, de sorte que la différence de niveau est rachetée par de

petites cascades dont la plus pittoresque est celle de Ksar-bou-Fatha,

sur l’Oued-Meharen (voir planche F).

Le Haut-Ousafa et l’Oued-Saboun n’ont pas toujours eu leur tracé actuel.

Comme l’indique le croquis ci-joint (carte no 8), l’Aïn-Saboun envoya

ses eaux en droite ligne dans l’Oued-Kharrouba jusqu’à sa capture par

l’érosion régressive d’une branche latérale (C) de l’Oued-Saboun (A)

lequel opérait dans les marnes sénoniennes un creusement plus rapide que

l’autre rivière (B) encore installée sur les calcaires nummulitiques. Un

peu au Sud-Ouest, l’Oued-el-Aoud s’amorce directement sur l’Oued-Ramel

en amont d’un barrage rocheux. Lorsque l’Oued-Ramel accueille de l’eau,

il la verse naturellement à l’Oued-Ousafa. Toutefois, la différence de

niveau est si faible entre les deux pentes que les gens du pays, grâce

une faible digue de terre, distribuent ce liquide à leur fantaisie d’un

côté ou de l’autre. Ici, la capture est en train de se dessiner, mais

l’intervention de l’homme ne permet guère de décider si le phénomène est

accompli depuis peu au profit de l’Oued-Ousafa ou s’il doit l’être

prochainement à son détriment. Notre figure représente la première

hypothèse. Cette communication entre le Haut-El-Aoud, qui est une des

têtes du Zéroud, et le Haut-Ousafa, illustre à merveille le rôle de nœud

hydrographique joué en Tunisie par le massif de Mactar.

[Illustration : _Carte 8._ — CAPTURE D’OUEDS SUR LE HAUT OUSAFA]

Après l’adjonction de l’Oued-Saboun, le ruisseau ousafien se change en

rivière, bien qu’à la vérité, il s’assèche par places en été. Dans le

lit plus encaissé, une eau leste heurte contre les strates calcaires

plongeant de la rive droite (forêt de Kessera) vers la rive gauche

(plateau de Mactar). En amont de chaque banc, guelta. Le banc est

franchi soit par une glissade sur la roche lissée, soit par une

cascatelle. Dépourvu d’allure jusque vers l’Oued-Haroun, le lit majeur

s’élargit entre la Hamadat des Ouled-Aoun et le Djebel-Bellota en une

véritable vallée préalpine enserrant dans un synclinal faillé un beau

torrent qui débouche dans la plaine de Siliana dont il emprunte le nom.

C’est alors une rivière au chenal régulier entre les berges d’argile

duquel ne roulerait souvent aucun débit sans les apports de l’Oued-

Lakhmès, issu du Bargou, mais constamment nourri par la grosse source de

Ras-el-Ma. Après avoir reçu l’Oued-Massouge, l’Oued-Siliana s’avance

dans la région montagneuse et forestière du Gafour où sa vallée revêt un

air imposant, notamment vers Sidi-Ayed. Plus loin, seconde plaine, celle

d’El-Aroussa où la Siliana reprend l’aspect qu’elle avait dans la plaine

précédente. Ensuite, nouveau canton montueux et boisé avec encaissement

corrélatif jusqu’à la plaine de Testour où la Siliana meurt dans la

Medjerda après un pont de 45 mètres de longueur sous lequel parfois, en

été, ne se hasarde plus un filet d’eau.

Malgré ses défaillances, la Siliana a du moins un tracé persistant.

L’Oued-Tessa, au contraire, comporte, pour ainsi dire, deux tronçons

autonomes. Son origine doit être cherchée sur le plateau Ouartane où

dans une profonde entaille s’échelonnent des suintements qui, à partir

de Médeïna, créent une jolie rivière. Mais bientôt celle-ci se résorbe

dans la plaine de Zouarine où elle n’est plus que l’Oued-Izid, traînée

de cailloux et de sable au sein des alluvions argilo-calcaires. La

continuité fluviale s’interrompt donc. Toutefois, une felta est à peu

près reconnaissable depuis le point d’évanouissement de l’Oued-Izid

jusqu’à une sorte de marais situé entre les collines du Sariat-Abida et

du Berouag. Dans cette merja où les indigènes creusent en été des puits

temporaires, une source, dite Ras-el-Aïn, doit être considérée comme la

tête du réseau inférieur de la Tessa. Celle-ci suit la limite Nord de

Zouarine et du Sers en collectant la plupart des eaux infiltrées dans

ces plaines. Cependant, jusqu’au Sers, elle n’est en somme qu’une merja

effilée agrémentée d’un filet d’eau soumis à des éclipses. Plus loin, la

Tessa promue rivière traverse successivement des étendues montagneuses

et des plaines où son lit dépend de la nature du sol ambiant : vallée

plus ou moins aiguë et accidentée en montagne, chenal à berges terreuses

et raides en plaine avec suspensions temporaires d’écoulement

superficiel comme pour la Siliana.

Pour terminer, indiquons que les cascatelles qu’on relève sur certains

oueds, notamment dans la vallée de l’Ousafa, n’ont ni assez de débit, ni

assez de hauteur pour pouvoir jamais remplir un rôle économique

important. Seule, la source de la Kessera, par suite de son abondance et

de la pente qu’elle domine, pourra un jour alimenter une industrie

locale. On voit dans cette localité et au Bargou des restes de moulins à

céréales jadis mus par un courant d’eau, et il en existait de pareils au

Moyen-Age sur l’Oued-Sbiba[174]. L’Ousafa, l’Oued-Haïdra, convenablement

dérivés, sont également susceptibles de fournir une certaine force

motrice. Mais, d’une façon générale, le Haut-Tell, malgré son caractère

montagneux et sa richesse hydrique relative n’est guère capable de

fournir de la houille blanche.

3o =Les eaux dormantes=

Comme les sources, les rivières manifestent donc une réelle indigence

ayant pour conséquence le peu de persévérance du réseau hydrographique.

Les tracés qu’on voit sur les cartes, les noms d’oueds que l’on entend

ne doivent pas faire illusion. Pareillement, les nappes d’eau dormante

sont à la fois restreintes et temporaires.

Le terme de « _Garaat_ » s’applique dans la toponymie tunisienne à des

bas-fonds inondés de temps en temps et sans communication ou presque

avec la mer. Le Tell Inférieur et la Steppe en possèdent de

considérables (Garaat-el-Mabtouha, etc.). Celles du Haut-Tell sont

infiniment moindres. Il en est de très petites comme la Garaat des

Ouled-Khezem, sur le plateau de Mactar, ou celles de Tajmout (Gafour) et

de Bou-Chebka. La Garaat de la Hamadat de la Kessera couvre une

soixantaine d’hectares, l’El-Gouriate[175] des Ouargha, 225 hectares. La

plupart sont situées dans les cantons montagneux, celle de Sidi-bou-

Meftah est en plaine, en dessous du Kef.

Ces cuvettes n’accueillent d’eau que par les grosses pluies et

l’irrégularité du régime pluvial a ici également sa répercussion. De

1882 à 1903, la Garaat de Sidi-bou-Meftah où cependant des leiches

attestent une humidité persistante ne s’est transformée en étang que

trois fois en 1889, en 1894, en 1900. En 1905, il y avait trois ans que

l’El-Gouriate des Ouargha n’avait pas subi le même sort. Selon la

quantité d’eau reçue, les garaats mettent plus ou moins de jours à

s’assécher. En 1900-1901, la Garaat de la Kessera demeura pleine de

novembre à février. La Garaat des Ouled-Khezem abrite chaque hiver une

nappe liquide que parfois on observe aussi en été comme en juillet 1906.

Ainsi, le Haut-Tell se trouve à l’occasion égayé par quelques étendues

d’eau, parfaitement harmoniques avec son relief, et qui évoquent

certains petits lacs des contrées montagneuses d’Europe (lacs du Jura,

etc.).

L’eau de certaines garaats est douce (Garaat-Sidi-bou-Meftah, Garaat de

la Hamadat de la Kessera, etc.). Chez d’autres, l’eau amassée se sale au

contact de particules haloïdes qui proviennent non du sous-sol, mais de

l’accumulation sur place des produits du lavage de l’aire

d’alimentation. En été, le plancher blanchâtre de la Garaat des Ouled-

Khezem frappe au loin la vue. Mais il n’est pas amer par lui-même : sur

les rives, en effet, deux puits ont de l’eau potable. A l’El-Gouriate

des Ouargha, le sel se concentre à l’endroit le plus bas autour d’un

Bir-el-Melah appelé aussi El-Majen (la citerne). Le Bir-el-Gouriate est,

au contraire, un puits d’eau normale.

III

L’EAU ET LA VIE

Les rivières (Siliana, Tessa, etc.) jouent un grand rôle dans la vie des

hommes et des animaux. Dans ce territoire où sources et puits

s’espacent, elles sont comme de longs abreuvoirs auxquels recourent

bêtes et gens. Si le Mellègue ne paraît pas buvable à des Européens, les

indigènes s’en contentent. Malgré son passage dans le trias de Sidi-

Nasser, le Sarrath est moins saumâtre ainsi qu’on s’en rend compte en

goûtant les deux eaux au confluent. D’ailleurs, le degré de salure est

variable. Après un orage, les oueds plus ou moins magnésiens voient

souvent augmenter leur fadeur parce qu’ils roulent des matériaux

arrachés aux affleurements triasiques. Quant aux sources, la proportion

de sel y diminue, au contraire, par suite de l’infiltration plus

considérable d’eau douce.

Alors que les sources ont entraîné l’installation de maisons ou de

villages les oueds agissent plutôt à cet égard comme des épouvantails à

cause de la fièvre qui résulte de l’écoulement incertain et incomplet.

Cependant, en plaine, quelques habitations bravant la malaria se postent

non loin des berges à cause de la possibilité d’élever l’eau pour

alimenter les animaux ou créer un jardin. C’est ce qu’on note au Sers.

Dans les cantons incultes et principalement dans les grandes zones

forestières, c’est souvent auprès des oueds que se réfugie une partie de

la vie humaine. Car, le lit des rivières un peu développées offre, çà et

là, des lais et relais alluviaux qui sont les seules parcelles

cultivables de bien des lieues à la ronde (Siliana dans la traversée de

la forêt de Gafour). Ces terres utilisables s’appellent _oulja_, d’un

radical qui signifie « pénétrer » ou encore _hania_, qui a plutôt le

sens d’« arcade » et évoque la courbe que décrit un des côtés de

l’oulja.

Dans les préalpes européennes, les hautes vallées ont une forme en V. Le

thalweg y est occupé exclusivement par la rivière et il n’y a pas place

pour des terres cultivables. Plus bas, le V s’arrondit en U : le fleuve

coule entre des alluvions étalées sur un à 2 km. de largeur d’une pente

à l’autre et qui accueillent prairies, cultures et villages. Dans le

Haut-Tell, rien de pareil. Ou bien on est en présence d’une vallée en V

(Oued-Ousafa en aval de Ksour-Abdelmelek, Oued-bou-Adila, etc.) ou bien

l’oued entre dans une plaine vaste comme celles de Siliana ou de

Zouarine. Entre le Sers et la Rhorfa, l’Oued-Tessa est bordé par des

champs, mais ceux-ci sont plutôt sur des croupes que sur plancher

horizontal.

Si l’homme et les animaux domestiques ne sont pour les rivières que des

hôtes temporaires, les points d’eau ont une flore et une faune propres.

Dans les coins humides poussent des joncs (_smar_) ou des roseaux

(_qsob_). Les Aïn-Smara et les Aïn-Qasbat ne sont pas rares. Là où des

suintements mouillent des rochers assez abrités du soleil, verdissent

des mousses, des arums, des capillaires[176], etc. Une végétation

analogue pare le voisinage des cascades (Bou-Fatha, Médeina, etc.). Dans

tous les ruisseaux pullule le cresson. Dans beaucoup, on rencontre la

menthe sauvage (_fleiou_) et la renoncule aquatique à fleurs blanches

qui s’aventurent également sur la Hamadat de la Kessera et en haut de la

Kalaat-Senane, dans les bassins naturels ou artificiels creusés dans le

dallage nummulitique. Sur l’Oued-Sguiffa vit le _potamogeton fluitans_.

Aux rives des oueds, le laurier rose (_defla_) brode un décor exquis qui

ne manque qu’à plus de 8 ou 900m d’altitude. Cette plante indique les

lieux où la fièvre est à redouter, mais elle n’en est pas plus la cause

que le pavillon de quarantaine arboré sur les navires n’est responsable

des maladies qu’il signale. Toutefois, l’eau stagne évidemment dans les

fouillis de deflas. Ceux-ci s’accompagnent de saules rouges (_aoud el

ma_), tandis que diverses plantes grimpantes et notamment des ronces

(_allig_) s’accrochent aux uns et aux autres et forment avec eux des

fourrés. Des tamarins (_tharfa_) se hasardent jusqu’au milieu de l’eau.

Leurs groupements portent le nom de _arich_. Vers novembre, presque

seuls des végétaux tunisiens, les tamarins revêtent une teinte rousse.

En aval de Téboursouk, l’Oued-Khalled encombré d’arichs touffus où l’eau

s’endort donne à l’arrière saison l’impression de l’automne dans un coin

de France.

A ces éléments principaux il s’en ajoute d’autres. Dans les régions déjà

un peu sèches, comme la zone gréseuse des Fréchich-Majeur, le rtem

prospère et au printemps montre ses inflorescences jaunes sur lesquelles

se détachent des longicornes noirs et rouges. En Friguia, les buissons

de rtem sont peu fréquents, mais on a en revanche davantage d’arbres. Le

long de la Haute-Medjerda et des rivières au Sud de Souk-Ahras, le long

aussi de l’Oued-Seddine, de l’Oued-Sidi-bou-Adila (Ouargha) et de

l’Oued-Bargou se déroule une succession de peupliers blancs (_safsaf_),

de bathoums, de frènes (_dardar_) et d’oliviers sauvages. Au milieu de

ces essences éclatent parfois des feuillages d’un vert plus intense,

ormeaux (_nechm_) à l’Oued-Bargou, chênes-zens auprès des autres oueds

précités. Une promenade sur le sentier qui cotoie l’Oued-Bargou est un

enchantement. On va sous un dôme de verdure, au pas nonchalant d’un

cheval. Arbres et buissons se tiennent en rangs serrés près de la piste

qui serpente, coupant et recoupant la rivière ou contournant de gros

rochers tombés de la montagne. Les caroubiers ou les pins qui tapissent

les pentes de celle-ci arrivent par moment jusqu’à l’oued et mélangent

leurs ombrages avec ceux des ormeaux ou des peupliers aux troncs

desquels s’allie par instants la tige souple et enveloppante d’une vigne

(_dèlia_). En aval de Rhar, la vallée s’élargit et la route est moins

agréable, mais une véritable forêt-galerie où l’ormeau domine prolonge

son étroite bande verte en dehors du Haut-Tell jusque dans la vallée de

l’Oued-Marouf.

Dans les sources nagent souvent des crevettes naines. Les boues vaseuses

des oueds sont le séjour de tortues (_fakroune_) noires à l’odeur

repoussante. Dans les herbes croassent des crapeaux ou des grenouilles

(_jrane_). Des crabes (_moujnib_) se dissimulent dans l’eau sous les

pierres, tandis que les sangsues (_aleg_) rampent et, le cas échéant,

s’agrippent au palais des chevaux qui viennent étancher leur soif. Les

poissons appartiennent tous à l’espèce barbeau. Il en est qui atteignent

des dimensions considérables. D’un goût médiocre dans les rivières

paresseuses comme l’Oued-Khalled, ils sont bons à manger dans celles au

cours torrentueux comme l’Ousafa. Les indigènes, si pauvres soient-ils,

ne pratiquent pas la pêche et rien ne montre mieux leur inaptitude à

tirer profit de toutes les ressources de la région. Les barbeaux ne

quittent guère la guelta natale à moins qu’une crue ne les entraîne. Je

n’ai pas découvert de moules dans les oueds du Haut-Tell, mais il doit

sans doute y en avoir comme dans l’Oued-Béja ou l’Oued-bou-Debbane du

Fahs. Des anguilles existent dans l’Oued-Ousafa et dans l’Oued-Sarrath

aux environs du poste de douane du Djebel-Harraba. Dans les berges des

oueds gîtent des rats (_far_) et des couleuvres d’eau d’une belle teinte

verte. J’ai examiné à Mactar, en 1899, une loutre (_kelb el ma_)[177]

tuée dans l’Oued-Sguiffa.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 19 / 45 段