chimique des pluies. Ces eaux météoriques en s’accumulant dans les
déclivités dissolvent lentement les calcaires et les emportent vers le
bas avec elles en ne laissant qu’un simple résidu d’argile. Mais
l’inspection des plateformes éocènes incite à croire que quelques avens
au moins doivent résulter de l’élargissement de fentes analogues à
celles qu’on aperçoit de nos jours. Les grottes horizontales ont une
origine différente. On ne peut les expliquer que par l’infiltration
lente des eaux entre les joints de deux strates. La cavité ainsi créée
s’est peu à peu accrue dans la suite tant par érosion que par corrosion.
Zoubias et damous constituent dans leur ensemble une sorte de Tunisie
souterraine dont l’étude ne manquerait pas d’intérêt.
Des archéologues ont fouillé certaines grottes, mais plutôt pour y
quérir des tombeaux inviolés ou des gravures rupestres. Au Nord du
Djebel-ech-Chehid, j’ai visité le Rhar-Korid, auprès de la decherat
Chetlou. Au Koudiat-Sariat-el-Abida, une grotte à plusieurs étages
possède de multiples ramifications. Au Goraa, le Dr Carton a pénétré
dans une caverne un peu à l’Est de Djebba[164]. Le plus bel ensemble
spéléologique nous est offert par le Djebel-Serdj. Un Marocain plus ou
moins sorcier, il y a quelques années, entraîna avec lui des gens de
Touama et d’Agraïne à la recherche du trésor de l’Aïn-ed-Deheb. La bande
s’aventura dans la caverne de la source et s’avança jusqu’à avoir de
l’eau au menton. Elle dut alors rebrousser chemin. Entrée au lever du
soleil, elle revit le ciel vers midi, après une marche relativement
facile de six heures. A Agraïne même, une galerie de la mine aboutit à
une immense grotte, orientée Nord-Sud, haute parfois de 30 à 40 m. et
large sur certains points de 200. Elle a été explorée sur 800 m. de long
et elle est parée de magnifiques stalactites et stalagmites[165]. Enfin,
sur la crête du Serdj se creuse, au-dessus de Zeriba, au Dyr-bou-Mraou,
la Zoubiat-el-Gourna. Une autre zoubia existerait au Kef-el-Ahmar, entre
Zeriba et Sidi-Hamada. L’une est probablement en communication avec la
galerie de l’Aïn-ed-Deheb, la seconde avec la grotte d’Agraïne[166].
La faune de ces cavernes n’a guère jusqu’ici été l’objet
d’investigations. Citons seulement comme insecte le _loemostenus
recticollis_, coléoptère assez rare, d’un beau noir bleu, qui se tient
dans les lieux sombres et humides. (Char, Hamadat de la Kessera, etc.)
Beaucoup de grottes sont infestées de _namous_ (moucherons). D’autres
sont littéralement encombrées d’excréments de chauve-souris. Des
galeries de l’Aïn-ed-Deheb on aurait extrait, en 1901, plus de mille
sacs de guano. Sur les rives de l’Oued-Zarour, près d’Ellès, de vastes
grottes recèlent des pigeons et d’autres oiseaux. Tel damous accueille
en hiver des indigènes pauvres et justifie ainsi périodiquement son
étymologie latine. D’autres servent de silos, de cachette de
contrebandiers, etc.
La plupart des grottes, reliées à un dédale de salles et de couloirs,
ouvrent l’accès à des réservoirs internes. Sur la Hamadat de la Kessera,
il y a, m’a-t-on assuré, à l’Ouest de la Garaat, dans la brousse de
chênes-verts, deux fentes, l’une plus petite, l’autre longue de 200 m.
sur 4 de largeur, et au fond desquelles on verrait par intervalles luire
de l’eau. Ce serait là un regard sur le réseau dissimulé sous l’aire
nummulitique. Le jeu hydraulique des grandes esplanades rocheuses est
particulièrement net dans les hauts synclinaux éocènes qui, avec leur
surface en cuvette et leurs séries de dyrs, offrent les meilleures
conditions à l’absorption de la pluie et à la distribution des
ressources emmagasinées. La plus considérable de ces tables, la Hamadat
de la Kessera est aussi celle qui fournit à cet égard l’ensemble le plus
complet, puisqu’il y a un double système hydraulique superficiel et
intérieur. Nous allons le décrire tel qu’il s’est manifesté en novembre
1900 où d’énormes abats d’eau l’ont fait fonctionner dans toute son
ampleur.
Au Dyr du Kef, à la Guessaa des Beni-Rezg, etc., la pluie qui ne
s’infiltre pas dans le sol est évacuée par des ravins. A la Hamadat de
la Kessera, au contraire, une bonne partie de cette eau s’arrête dans
une garaat. On se souvient de cette vaste table, aux carreaux inégaux et
disjoints, bornée par une suite de dyrs et de kalaats et qui couronne la
forêt de la Kessera comme une immense forteresse naturelle (voir carte
no 7). Légèrement penchée vers la Kessera, elle présente vers son milieu
une rainure débutant par une sorte de cirque où loge une garaat. Au
débouché de celle-ci, vers l’Ouest, le plateau nous montre le trou béant
de l’Aïn-Djebara, qui est tantôt une zoubia et tantôt une source
bouillonnante. Cette dernière qualité ne se révèle que sous l’effet de
formidables averses. L’Aïn-Djebara vomit alors, durant plusieurs jours,
un véritable ruisseau qui file par le sillon central jusqu’au village de
la Kessera où il se précipite en cascade du haut de la falaise, juste
au-dessus de la source principale, l’Aïn-Sultane. La cascade peut
d’ailleurs résulter simplement de l’écoulement des eaux tombées sur la
Hamadat, mais alors elle meurt après quelques heures.
[Illustration : _Carte 7._ — LA HAMADAT DE LA KESSERA]
Le système hydraulique interne n’est pas moins digne d’être exposé. La
Hamadat renferme dans son sein une série de réservoirs reliés entre eux
et où les eaux absorbées par la plateforme supérieure se réunissent soit
par les fentes des calcaires, soit graduellement, par infiltration. La
garaat, quand elle a été remplie, est d’un précieux secours pour
l’entretien des approvisionnements liquides sous jacents. En temps
ordinaire, le bassin intérieur décharge son trop plein par les
nombreuses sources, une vingtaine au moins, qui jaillissent du pied des
dyrs. Mais lorsque le niveau gonfle, non seulement le débit des sources
augmente, si bien que la principale d’entre elles, l’Aïn-Soultane, émet
une rivière qui inonde le village de la Kessera, mais encore de nouveaux
déversoirs jouent à leur tour. Des damous situés à mi-côte et
habituellement paisibles retentissent du bruit de l’eau. On a constaté
qu’un filet liquide s’échappe des grottes sises au-dessus d’Aïn-es-Sènia
et d’Aïn-es-Souk lorsque la garaat est un étang. Les vieillards m’ont
affirmé que la garaat était percée jadis d’un débouché visible, un
katavothre, par où elle se vidait dans l’oued qui va vers Mansoura. Mais
cet entonnoir s’est comblé depuis et l’on ignore son emplacement exact.
Enfin, quand la Hamadat n’est plus qu’une immense éponge imbibée et
suintante, quand toutes les excavations sont tellement gorgées que les
exutoires latéraux normaux et occasionnels ne suffisent plus, l’eau qui
remonte a besoin d’autres issues et c’est alors que l’Aïn-Djebara entre
en lice. Dans une certaine mesure, cette garaat est donc comparable au
lac de Zirknitz (Carniole autrichienne)[167].
Tous ces phénomènes, dont la coexistence fait de la Kessera un type
hydrologique des plus remarquables, se retrouvent plus ou moins
dissociés dans d’autres régions calcaires du Haut-Tell tunisien. Le
Goraa n’a pas de garaat, mais là aussi, à la suite de pluies abondantes,
les damous des falaises, silencieux d’ordinaire, résonnent de la rumeur
argentine de l’eau, là également des cascades tombent parfois de la
plateforme dans le ravin de Djebba ou vers Nemcha. A Chetlou, les
indigènes disent que l’Aïn-Younès, l’Aïn-Chetlou et l’Aïn-Knana sont
dans la dépendance de la nappe du Rhar-Korid.
2o =Les sources=
Les eaux souterraines reviennent à l’air libre par des sources (_aïn_,
pl. _aïoun_) dont les unes bouillonnent en _faouar_, tandis que
certaines sont de simples suintements de rochers (_guetlar_, de _gotra_,
goutte). Parfois, la source est qualifiée de _ras el ma_ (tête de
l’eau), ou encore, si elle est faible, d’_el meiou_ (la petite eau).
Fréquentes sur les montagnes de la Friguia et sur les sraouate, les
sources sont ailleurs fortement espacées, ce qui est en relation avec la
dose des précipitations. Leur apport est extrêmement fantasque.
L’écoulement maximum correspond aux crues souterraines provoquées par
les pluies hivernales, le débit minimum aux maigres engendrées par les
sécheresses de l’été. Entre les deux, la différence est souvent énorme.
Sur le sra de Téboursouk, l’Aïn-Zitouna, capable de dégorger jusqu’à 300
m. c. par jour, s’est abaissée jusqu’à 7 m. c. durant l’été de 1903. A
la Kessera, l’Aïn-Soultane est très changeante alors qu’au-dessous
d’elle l’Aïn-Meklaoui, qui communique avec des réserves plus profondes
et par suite plus constantes, jouit d’un régime quasi permanent de 5
litres à la seconde. Voici, à titre d’indication, comment se comportent
les principales sources du Haut-Tell :
NOM DES SOURCES DÉBIT A LA SECONDE EN LITRES
--- / \
Maximum Minimum Moyen
Aïn-bou-Saadia du Bargou 500 23 »
Aïn-Djouggar 104 29 »
Sources de Thibar » » 15
Source de Téboursouk » » 6
Sources de Djebba 160 34 »
Source du Kef » » 22
Source du Dyr du Kef » » 5
Source de Nebeur » » 14
Sources de Medeïna » » 90
Sources du Ksour 8 6 »
Source de Mactar » » 17
Source d’Ellès » » 6
Aïn-Soultane (Kessera) 150 5 15
Sources de Thala » » 13
Sources de l’Oued-Sbiba » » 33
Dans les calcaires, les pluies n’ont d’ordinaire qu’une vingtaine de
mètres à descendre pour rencontrer un plancher de marnes qui les oblige
à émerger. Au Bargou ou au Serdj on mesure plusieurs centaines de mètres
entre le sommet de la montagne et les sources, mais ils sont rachetés
par les avens. Il en résulte que les précipitations ont une répercussion
immédiate sur le débit des sources. En été, la phase sèche amène l’arrêt
complet de plusieurs points d’eau. Certains épanchements sont éphémères.
Tantôt, c’est un puits qui, sous un afflux extraordinaire d’eau
souterraine, montera jusqu’à déborder. Sous le village de Mansoura, le
Bir-bou-Chekoua devient en hiver un faouar. A 3 km, à l’Ouest de Mactar,
un trou de 3 m. de diamètre, appelé Faouar-Ouled-Ali, se creuse à la
façon d’un aven dans les calcaires du thalweg. Absolument vide la
plupart du temps comme l’Aïn-Djebara, il s’emplit pendant les périodes
pluvieuses et il vomit même un ruisseau temporaire. Autour de Dougga, au
défilé de Seddine, dans l’Oued-Fernane du Serdj, de nombreux petits
filets d’eau s’aperçoivent exclusivement dans les années pluvieuses ou
très neigeuses.
Ces changements de puits en aïn, ces jaillissements occasionnels sont-
ils moins fréquents que jadis ? En tout cas, on constate soit des
diminutions, soit des disparitions de sources depuis l’antiquité.
Certes, la baisse du débit romain doit souvent être attribuée à
l’encombrement des orifices ou à des fentes, et parfois il a suffi de
remédier à ces inconvénients pour voir le volume d’eau grossir jusqu’à
égaler probablement son quantum ancien. Mais ailleurs un résultat opposé
a été obtenu à cause de l’incompétence des personnes chargées de ce
soin. Si quelques sources, comme celle de Mactar, ont résisté aux
assauts répétés que leur ont livré des mains inexpertes, d’autres plus
délicates ont été gravement atteintes. Chez les Ouargha, l’Aïn-Touiref
était autrefois assez forte pour nourrir un ruisselet jusqu’au Mellègue
dans la saison pluvieuse. Depuis son aménagement en 1900, c’est à peine
si elle est capable de remplir un abreuvoir et d’arroser un petit
jardin. Sur la route d’Aïn-Tounga à Téboursouk, une source régimba si
bien devant la violence qu’on voulait lui faire qu’elle s’enfonça dans
le sol. C’est que les sources sont des organismes particulièrement
fragiles dans un pays de calcaires fissurés comme la Tunisie. L’usage de
la dynamite pour agrandir les fosses de captage doit être absolument
prohibé, car les explosions sont susceptibles de déterminer des
décollements dans les strates et d’allonger les fissures préexistantes.
De même, il est prudent de ne pas essayer de remonter la cote
d’émergence. Par l’augmentation de la pression, cette opération a
souvent pour résultat d’inciter la source à se procurer un débouché
moins élevé.
L’eau a d’ailleurs une tendance à descendre, en dehors de toute
intervention de l’homme. L’Aïn-Djeradou, par exemple, sourdait il y a un
demi-siècle à 50 mètres en amont et à 2 mètres plus haut que sa position
actuelle qui daterait de 1867. L’Aïn-Zrissa, qui possédait assez d’eau
en 1881 pour irriguer quelques vergers, avait à peu près disparu vingt-
cinq ans plus tard. Abstraction faite des erreurs dans les captages, il
paraît évident, qu’en général, les sources de Tunisie ont diminué depuis
l’antiquité. Tour à tour, on a accusé le soi-disant assèchement du
climat, un déboisement hypothétique, ou le vandalisme des indigènes. En
réalité, le phénomène s’explique naturellement par les lois mêmes de
l’hydrologie. En Berbérie comme en Europe, la circulation hydrique, dans
les régions calcaires, vise naturellement, si elle est superficielle, à
devenir souterraine et, si elle est déjà interne, à s’enfoncer de plus
en plus dans le sous-sol. La fissuration des roches et la pesanteur
agissent constamment dans ce sens, aidées par les phénomènes physiques
et chimiques d’érosion et de corrosion qui agrandissent les couloirs et
les cavernes et rendent plus active leur attraction. Cette dessication
de l’écorce, cette fuite des eaux, ne sont pas spéciales à la Tunisie.
On en a relevé en France, même dans les régions pluvieuses, des
centaines d’exemples actuels et, selon le mot d’un auteur qui fait
autorité en la matière, la multiplication du nombre de ceux-ci n’est
qu’une affaire d’enquête approfondie[168]. Le problème n’est donc pas
exclusivement tunisien.
Les travaux des Romains montrent, en outre, qu’il se posait déjà il y a
quinze à vingt siècles. Car, sur plus d’un point, ce peuple a été
directement chercher l’eau dans les flancs des montagnes par des drains
immenses. On parle toujours des aqueducs et des citernes antiques, parce
qu’ils s’offrent dans toute leur masse à nos yeux. On est moins au fait
des entreprises souterraines. Pourtant, il n’y a guère de source de
valeur où une œuvre considérable n’ait été exécutée pour aller quérir le
liquide au sein de la terre. Les sources qui alimentaient les centres
anciens s’échappent toutes ou presque toutes de drains maçonnés (Le Kef,
Djama, Lemsa, Le Ksour, etc.). Au Kef, on a pu suivre cette canalisation
d’amenée sur un parcours d’une quarantaine de mètres, jusqu’à des
éboulis[169]. L’Aïn-ben-Mizeb, du Ksour, comporte un tunnel de 100m de
long sur 0m 40 de large[170]. A Lorbeus, le vieux puits romain Bir-bou-
Dzbaba, se remplit par un canal souterrain venant des alentours du
Djebel-Lorbeus[171]. Ces aménagements, qui remontent pour le midi du
Haut-Tell, au IIIe siècle, sont suprêmement instructifs. Le maintien des
boisements étant sans effet utile sur le creusement progressif des eaux
dans l’intérieur des calcaires, seules, des explorations souterraines
pourraient révéler des endroits propices à l’édification d’ouvrages
assez puissants pour retarder l’inéluctable descente. Enfin, il
conviendrait, comme les Romains, de saisir l’eau avant qu’elle ne soit
abîmée hors d’atteinte.
Combien seraient efficaces des tentatives dans ce sens, c’est ce que
prouve tout un ensemble de faits. Dans la plupart des mines, les
galeries ont coupé des ruisselets ou pénétré dans des cavernes. Plus
d’une exploitation sans eau potable a extrait, en même temps que le
minerai, l’eau nécessaire au traitement initial de celui-ci ou aux
besoins du personnel (Sakiet-Sidi-Yousef, 350 m. cubes en vingt-quatre
heures ; Kalaat-Senane, El-Akhouate, etc.). Sur la conduite d’eau
Bargou-Tunis, le boyau de 6 km., foré dans la montagne, suinte par ses
divers pores un débit total journalier de 500 m. c. qui est versé dans
la canalisation lorsque celle-ci charrie moins de 6.500 m. c. En
nettoyant les drains romains ou en en pratiquant d’autres, on pourra
accroître les émissions actuelles ou en provoquer de nouvelles comme on
fonce des puits. Et il n’est pas téméraire de supposer que certaines des
sources de l’époque romaine ont été créées de toutes pièces précisément
de cette manière.
II
LES EAUX SUPERFICIELLES
* * * * *
1o =L’eau courante=
Les notions de vallée et de rivière, l’une plus large que l’autre, se
confondent en Tunisie dans le vocable unique d’_oued_. On appelle, en
effet, de ce nom, toute rainure du relief où court un filet d’eau
pérenne, intermittent ou occasionnel. Les diverses façons d’être de
l’oued sont représentées par des termes spéciaux. L’oued débute, par
exemple, dans un bassin marécageux (_merja_). Il en sort par un ravineau
étroit tracé sans inclinaison corrélative des versants. S’il est aisé à
franchir, c’est un _sareg_. Se cache-t-il entre des berges argileuses à
pic, il dégénère en _cherqa_ ou en _djeraoula_, dédale de cañons
terreux, profonds de 8, 10 ou 15m. Entre-t-il en plaine, l’oued
s’évanouit vite en une dépression peu marquée dont le thalweg à pente
insignifiante n’est indiqué que par une bande d’herbe plus drue ou par
un jalonnement de joncs. Ce thalweg imperceptible est une _felta_,
vocable qui par extension désigne aussi toute la dépression. _Nfida_
est, soit une sorte de sareg, soit une espèce de felta, _lato sensu_.
L’emploi du terme felta révèle une certaine indigence hydrique,
puisqu’il correspond à une faiblesse de modelé. Un espace compris entre
deux rivières à leur confluent est qualifié de _gontra_ (pont). Les
défilés sont des _khanga_ ou des _mlez_ (diminutif _mliz_).
Un oued est susceptible de s’offrir successivement sous les diverses
formes susénoncées. Tour à tour, il est merja, oued, puis, en plaine,
felta ou nfida, d’où naît un second sareg bientôt compliqué en cherqa
laquelle, en aval, se régularise en oued ordinaire. Ces différences
morphologiques, multipliées par le passage fréquent d’une alvéole
montagneuse à une alvéole de plaine et aussi par des apparitions ou
disparitions plus ou moins complètes de l’eau courante, font que les
rivières de Tunisie ont une individualité pour ainsi dire morcelée.
Elles ne revêtent une appellation définitive (Medjerda, Mellègue, Tessa,
Siliana, etc.) qu’après un trajet assez long durant lequel elles se
composent d’une série de tronçons ayant chacun un caractère propre. Et
cela se répercute sur la toponymie.
Qu’une vallée jusque là assez large se resserre en sautant des marnes
aux calcaires, qu’une gouttière sans eau soit tout à coup agrémentée
d’une source ou inversement, qu’elle quitte la plaine pour la montagne
ou le contraire, qu’elle s’orne de boisements sur un certain parcours,
qu’elle laisse le territoire d’une tribu pour le domaine d’une autre,
voilà autant de motifs pour changer de nom et la nouvelle dénomination
sera souvent en relation avec la modification subie. Les oueds Ramel
(oued du sable), Es-Souani (oued des jardins), Zitoun (oued des
oliviers), Melah (oued du sel), Meliz (oued du défilé), etc., sont
nombreux. Ils représentent un caractère analogue distribué sur des
artères distinctes. On a également dans le Haut-Tell trois ou quatre
Oued-el-Kebir, ce qui ne veut pas dire que l’oued en question soit
réellement considérable, mais simplement qu’il est le plus grand du
canton.
Près de Téboursouk, sur 7 km. à peine, l’Oued-Aïn-Zebbès devient
successivement Oued-Aïn-Neuchra, puis Oued-el-Berber, et enfin, Oued-es-
Souani avant de se jeter dans le Khalled. Ici, l’oued trop court n’a pu
conquérir un véritable nom. Les rivières principales n’y arrivent elles-
mêmes qu’après avoir accompli un certain chemin et collecté un certain
volume d’eau, après avoir acquis en somme une physionomie spéciale. La
lenteur avec laquelle se dégage leur personnalité atteste éloquemment la
faiblesse intrinsèque de l’écoulement fluvial.
Si en France il est licite de parler du volume moyen d’un fleuve, les
choses vont autrement en Tunisie où l’on ne saurait établir de moyenne
pas plus pour le débit des oueds que pour celui des sources ou pour
l’apport des pluies. Durant la majeure partie de l’année, les grandes
rainures du Haut-Tell roulent un flot qui ne dépasse guère 0m 40 de
hauteur au maximum dans les étranglements et 0m 20 lorsqu’il y a plus de
jeu. En été, cette lame liquide se réduit à quelques centimètres quand
elle ne se dissipe pas entièrement. Mais, quelle que soit la saison, il
suffit d’un orage pour qu’une vague de plusieurs mètres s’élance avec
furie dans le lit de la rivière. Phénomène aussi éphémère que brusque,
sans répercussion suivie sur le débit, mais que l’homme a besoin de
noter pour pouvoir s’en garer. D’autre part, il est utile de savoir quel
est le minimum dont on peut disposer pour les irrigations. Le débit des
hautes eaux a moins d’intérêt, car il ne saurait être question ici de
navigabilité. C’est donc à déterminer l’extension des crues et le débit
d’étiage que devra surtout s’attacher l’Administration.
Observons à cet égard que si en France le volume des fleuves augmente au
fur et à mesure que ceux-ci se rapprochent de la mer, en Tunisie il
varie, au contraire, en raison de la perméabilité ou non du terrain.
Bien des sections d’aval ont moins d’eau que telle section d’amont.
L’embouchure risque d’être plus indigente que la source (Siliana).
Examinons donc d’un peu près le régime des rivières.
Première constatation : dans une vallée quelconque, il existe
généralement plusieurs kilomètres entre le début de celle-ci et la
source la plus amont. Le filet d’eau rejeté par cette dernière s’éteint
souvent après un faible trajet. La rivière est à peine née qu’elle meurt
et pareille chose peut se vérifier à deux ou trois reprises. La vallée
comprend ainsi, dans sa portion supérieure, une série de tronçons à sec
et de tronçons liquides jusqu’à ce que se produise une émission d’eau
assez puissante pour assurer la permanence du ruissellement. La rivière
est alors créée et cette source mère reçoit souvent le nom de Ras-el-
Oued (Tête de l’Oued) ou Ras-el-Ma (Tête de l’Eau), ce qui correspond à
l’expression _capo_ que l’on rencontre dans les Apennins et, par
exemple, dans les Abbruzzes (Capo Volturno, etc.). Durant une période
pluvieuse, la tête de rivière peut se déplacer temporairement en amont
par suite de l’intervention de sources occasionnelles.
Cette discontinuité des cours d’eau mérite d’être envisagée avec
attention. Lorsqu’après un itinéraire variable, une rivière cesse de
couler à nos yeux, ce n’est pas la plupart du temps qu’elle ait été
aspirée par l’évaporation ou par le sol ou du moins elle n’a été que
partiellement diminuée par ces causes. Le reste s’est tout simplement
infiltré dans le plancher de l’oued jusqu’à la rencontre d’une couche
peu perméable et elle y continue plus lentement sa marche descendante.
La strate dont il s’agit affleure-t-elle ou un obstacle se dresse-t-il
en travers, l’eau revient à la lumière et recommence son chemin
superficiel jusqu’à ce qu’elle s’enfonce à nouveau pour réémerger plus
loin. Le même processus a lieu évidemment en Europe, mais fleuves et
ruisseaux y ont assez de force pour maintenir concurremment leur
parcours à l’air libre. Dans l’Afrique du Nord, sur les oueds
secondaires et sur le secteur amont des rivières principales l’eau est
insuffisante pour cette double tâche, lorsque la rivière n’est pas
nourrie par des orages et des pluies abondantes. Inversement, durant
l’été, le secteur aval lui-même se montre sur plus d’un point
apparemment à sec, notamment dans les plaines alluviales.