On admet généralement que la majorité des avens est due à l’action

chimique des pluies. Ces eaux météoriques en s’accumulant dans les

déclivités dissolvent lentement les calcaires et les emportent vers le

bas avec elles en ne laissant qu’un simple résidu d’argile. Mais

l’inspection des plateformes éocènes incite à croire que quelques avens

au moins doivent résulter de l’élargissement de fentes analogues à

celles qu’on aperçoit de nos jours. Les grottes horizontales ont une

origine différente. On ne peut les expliquer que par l’infiltration

lente des eaux entre les joints de deux strates. La cavité ainsi créée

s’est peu à peu accrue dans la suite tant par érosion que par corrosion.

Zoubias et damous constituent dans leur ensemble une sorte de Tunisie

souterraine dont l’étude ne manquerait pas d’intérêt.

Des archéologues ont fouillé certaines grottes, mais plutôt pour y

quérir des tombeaux inviolés ou des gravures rupestres. Au Nord du

Djebel-ech-Chehid, j’ai visité le Rhar-Korid, auprès de la decherat

Chetlou. Au Koudiat-Sariat-el-Abida, une grotte à plusieurs étages

possède de multiples ramifications. Au Goraa, le Dr Carton a pénétré

dans une caverne un peu à l’Est de Djebba[164]. Le plus bel ensemble

spéléologique nous est offert par le Djebel-Serdj. Un Marocain plus ou

moins sorcier, il y a quelques années, entraîna avec lui des gens de

Touama et d’Agraïne à la recherche du trésor de l’Aïn-ed-Deheb. La bande

s’aventura dans la caverne de la source et s’avança jusqu’à avoir de

l’eau au menton. Elle dut alors rebrousser chemin. Entrée au lever du

soleil, elle revit le ciel vers midi, après une marche relativement

facile de six heures. A Agraïne même, une galerie de la mine aboutit à

une immense grotte, orientée Nord-Sud, haute parfois de 30 à 40 m. et

large sur certains points de 200. Elle a été explorée sur 800 m. de long

et elle est parée de magnifiques stalactites et stalagmites[165]. Enfin,

sur la crête du Serdj se creuse, au-dessus de Zeriba, au Dyr-bou-Mraou,

la Zoubiat-el-Gourna. Une autre zoubia existerait au Kef-el-Ahmar, entre

Zeriba et Sidi-Hamada. L’une est probablement en communication avec la

galerie de l’Aïn-ed-Deheb, la seconde avec la grotte d’Agraïne[166].

La faune de ces cavernes n’a guère jusqu’ici été l’objet

d’investigations. Citons seulement comme insecte le _loemostenus

recticollis_, coléoptère assez rare, d’un beau noir bleu, qui se tient

dans les lieux sombres et humides. (Char, Hamadat de la Kessera, etc.)

Beaucoup de grottes sont infestées de _namous_ (moucherons). D’autres

sont littéralement encombrées d’excréments de chauve-souris. Des

galeries de l’Aïn-ed-Deheb on aurait extrait, en 1901, plus de mille

sacs de guano. Sur les rives de l’Oued-Zarour, près d’Ellès, de vastes

grottes recèlent des pigeons et d’autres oiseaux. Tel damous accueille

en hiver des indigènes pauvres et justifie ainsi périodiquement son

étymologie latine. D’autres servent de silos, de cachette de

contrebandiers, etc.

La plupart des grottes, reliées à un dédale de salles et de couloirs,

ouvrent l’accès à des réservoirs internes. Sur la Hamadat de la Kessera,

il y a, m’a-t-on assuré, à l’Ouest de la Garaat, dans la brousse de

chênes-verts, deux fentes, l’une plus petite, l’autre longue de 200 m.

sur 4 de largeur, et au fond desquelles on verrait par intervalles luire

de l’eau. Ce serait là un regard sur le réseau dissimulé sous l’aire

nummulitique. Le jeu hydraulique des grandes esplanades rocheuses est

particulièrement net dans les hauts synclinaux éocènes qui, avec leur

surface en cuvette et leurs séries de dyrs, offrent les meilleures

conditions à l’absorption de la pluie et à la distribution des

ressources emmagasinées. La plus considérable de ces tables, la Hamadat

de la Kessera est aussi celle qui fournit à cet égard l’ensemble le plus

complet, puisqu’il y a un double système hydraulique superficiel et

intérieur. Nous allons le décrire tel qu’il s’est manifesté en novembre

1900 où d’énormes abats d’eau l’ont fait fonctionner dans toute son

ampleur.

Au Dyr du Kef, à la Guessaa des Beni-Rezg, etc., la pluie qui ne

s’infiltre pas dans le sol est évacuée par des ravins. A la Hamadat de

la Kessera, au contraire, une bonne partie de cette eau s’arrête dans

une garaat. On se souvient de cette vaste table, aux carreaux inégaux et

disjoints, bornée par une suite de dyrs et de kalaats et qui couronne la

forêt de la Kessera comme une immense forteresse naturelle (voir carte

no 7). Légèrement penchée vers la Kessera, elle présente vers son milieu

une rainure débutant par une sorte de cirque où loge une garaat. Au

débouché de celle-ci, vers l’Ouest, le plateau nous montre le trou béant

de l’Aïn-Djebara, qui est tantôt une zoubia et tantôt une source

bouillonnante. Cette dernière qualité ne se révèle que sous l’effet de

formidables averses. L’Aïn-Djebara vomit alors, durant plusieurs jours,

un véritable ruisseau qui file par le sillon central jusqu’au village de

la Kessera où il se précipite en cascade du haut de la falaise, juste

au-dessus de la source principale, l’Aïn-Sultane. La cascade peut

d’ailleurs résulter simplement de l’écoulement des eaux tombées sur la

Hamadat, mais alors elle meurt après quelques heures.

[Illustration : _Carte 7._ — LA HAMADAT DE LA KESSERA]

Le système hydraulique interne n’est pas moins digne d’être exposé. La

Hamadat renferme dans son sein une série de réservoirs reliés entre eux

et où les eaux absorbées par la plateforme supérieure se réunissent soit

par les fentes des calcaires, soit graduellement, par infiltration. La

garaat, quand elle a été remplie, est d’un précieux secours pour

l’entretien des approvisionnements liquides sous jacents. En temps

ordinaire, le bassin intérieur décharge son trop plein par les

nombreuses sources, une vingtaine au moins, qui jaillissent du pied des

dyrs. Mais lorsque le niveau gonfle, non seulement le débit des sources

augmente, si bien que la principale d’entre elles, l’Aïn-Soultane, émet

une rivière qui inonde le village de la Kessera, mais encore de nouveaux

déversoirs jouent à leur tour. Des damous situés à mi-côte et

habituellement paisibles retentissent du bruit de l’eau. On a constaté

qu’un filet liquide s’échappe des grottes sises au-dessus d’Aïn-es-Sènia

et d’Aïn-es-Souk lorsque la garaat est un étang. Les vieillards m’ont

affirmé que la garaat était percée jadis d’un débouché visible, un

katavothre, par où elle se vidait dans l’oued qui va vers Mansoura. Mais

cet entonnoir s’est comblé depuis et l’on ignore son emplacement exact.

Enfin, quand la Hamadat n’est plus qu’une immense éponge imbibée et

suintante, quand toutes les excavations sont tellement gorgées que les

exutoires latéraux normaux et occasionnels ne suffisent plus, l’eau qui

remonte a besoin d’autres issues et c’est alors que l’Aïn-Djebara entre

en lice. Dans une certaine mesure, cette garaat est donc comparable au

lac de Zirknitz (Carniole autrichienne)[167].

Tous ces phénomènes, dont la coexistence fait de la Kessera un type

hydrologique des plus remarquables, se retrouvent plus ou moins

dissociés dans d’autres régions calcaires du Haut-Tell tunisien. Le

Goraa n’a pas de garaat, mais là aussi, à la suite de pluies abondantes,

les damous des falaises, silencieux d’ordinaire, résonnent de la rumeur

argentine de l’eau, là également des cascades tombent parfois de la

plateforme dans le ravin de Djebba ou vers Nemcha. A Chetlou, les

indigènes disent que l’Aïn-Younès, l’Aïn-Chetlou et l’Aïn-Knana sont

dans la dépendance de la nappe du Rhar-Korid.

2o =Les sources=

Les eaux souterraines reviennent à l’air libre par des sources (_aïn_,

pl. _aïoun_) dont les unes bouillonnent en _faouar_, tandis que

certaines sont de simples suintements de rochers (_guetlar_, de _gotra_,

goutte). Parfois, la source est qualifiée de _ras el ma_ (tête de

l’eau), ou encore, si elle est faible, d’_el meiou_ (la petite eau).

Fréquentes sur les montagnes de la Friguia et sur les sraouate, les

sources sont ailleurs fortement espacées, ce qui est en relation avec la

dose des précipitations. Leur apport est extrêmement fantasque.

L’écoulement maximum correspond aux crues souterraines provoquées par

les pluies hivernales, le débit minimum aux maigres engendrées par les

sécheresses de l’été. Entre les deux, la différence est souvent énorme.

Sur le sra de Téboursouk, l’Aïn-Zitouna, capable de dégorger jusqu’à 300

m. c. par jour, s’est abaissée jusqu’à 7 m. c. durant l’été de 1903. A

la Kessera, l’Aïn-Soultane est très changeante alors qu’au-dessous

d’elle l’Aïn-Meklaoui, qui communique avec des réserves plus profondes

et par suite plus constantes, jouit d’un régime quasi permanent de 5

litres à la seconde. Voici, à titre d’indication, comment se comportent

les principales sources du Haut-Tell :

NOM DES SOURCES DÉBIT A LA SECONDE EN LITRES

--- / \

Maximum Minimum Moyen

Aïn-bou-Saadia du Bargou 500 23 »

Aïn-Djouggar 104 29 »

Sources de Thibar » » 15

Source de Téboursouk » » 6

Sources de Djebba 160 34 »

Source du Kef » » 22

Source du Dyr du Kef » » 5

Source de Nebeur » » 14

Sources de Medeïna » » 90

Sources du Ksour 8 6 »

Source de Mactar » » 17

Source d’Ellès » » 6

Aïn-Soultane (Kessera) 150 5 15

Sources de Thala » » 13

Sources de l’Oued-Sbiba » » 33

Dans les calcaires, les pluies n’ont d’ordinaire qu’une vingtaine de

mètres à descendre pour rencontrer un plancher de marnes qui les oblige

à émerger. Au Bargou ou au Serdj on mesure plusieurs centaines de mètres

entre le sommet de la montagne et les sources, mais ils sont rachetés

par les avens. Il en résulte que les précipitations ont une répercussion

immédiate sur le débit des sources. En été, la phase sèche amène l’arrêt

complet de plusieurs points d’eau. Certains épanchements sont éphémères.

Tantôt, c’est un puits qui, sous un afflux extraordinaire d’eau

souterraine, montera jusqu’à déborder. Sous le village de Mansoura, le

Bir-bou-Chekoua devient en hiver un faouar. A 3 km, à l’Ouest de Mactar,

un trou de 3 m. de diamètre, appelé Faouar-Ouled-Ali, se creuse à la

façon d’un aven dans les calcaires du thalweg. Absolument vide la

plupart du temps comme l’Aïn-Djebara, il s’emplit pendant les périodes

pluvieuses et il vomit même un ruisseau temporaire. Autour de Dougga, au

défilé de Seddine, dans l’Oued-Fernane du Serdj, de nombreux petits

filets d’eau s’aperçoivent exclusivement dans les années pluvieuses ou

très neigeuses.

Ces changements de puits en aïn, ces jaillissements occasionnels sont-

ils moins fréquents que jadis ? En tout cas, on constate soit des

diminutions, soit des disparitions de sources depuis l’antiquité.

Certes, la baisse du débit romain doit souvent être attribuée à

l’encombrement des orifices ou à des fentes, et parfois il a suffi de

remédier à ces inconvénients pour voir le volume d’eau grossir jusqu’à

égaler probablement son quantum ancien. Mais ailleurs un résultat opposé

a été obtenu à cause de l’incompétence des personnes chargées de ce

soin. Si quelques sources, comme celle de Mactar, ont résisté aux

assauts répétés que leur ont livré des mains inexpertes, d’autres plus

délicates ont été gravement atteintes. Chez les Ouargha, l’Aïn-Touiref

était autrefois assez forte pour nourrir un ruisselet jusqu’au Mellègue

dans la saison pluvieuse. Depuis son aménagement en 1900, c’est à peine

si elle est capable de remplir un abreuvoir et d’arroser un petit

jardin. Sur la route d’Aïn-Tounga à Téboursouk, une source régimba si

bien devant la violence qu’on voulait lui faire qu’elle s’enfonça dans

le sol. C’est que les sources sont des organismes particulièrement

fragiles dans un pays de calcaires fissurés comme la Tunisie. L’usage de

la dynamite pour agrandir les fosses de captage doit être absolument

prohibé, car les explosions sont susceptibles de déterminer des

décollements dans les strates et d’allonger les fissures préexistantes.

De même, il est prudent de ne pas essayer de remonter la cote

d’émergence. Par l’augmentation de la pression, cette opération a

souvent pour résultat d’inciter la source à se procurer un débouché

moins élevé.

L’eau a d’ailleurs une tendance à descendre, en dehors de toute

intervention de l’homme. L’Aïn-Djeradou, par exemple, sourdait il y a un

demi-siècle à 50 mètres en amont et à 2 mètres plus haut que sa position

actuelle qui daterait de 1867. L’Aïn-Zrissa, qui possédait assez d’eau

en 1881 pour irriguer quelques vergers, avait à peu près disparu vingt-

cinq ans plus tard. Abstraction faite des erreurs dans les captages, il

paraît évident, qu’en général, les sources de Tunisie ont diminué depuis

l’antiquité. Tour à tour, on a accusé le soi-disant assèchement du

climat, un déboisement hypothétique, ou le vandalisme des indigènes. En

réalité, le phénomène s’explique naturellement par les lois mêmes de

l’hydrologie. En Berbérie comme en Europe, la circulation hydrique, dans

les régions calcaires, vise naturellement, si elle est superficielle, à

devenir souterraine et, si elle est déjà interne, à s’enfoncer de plus

en plus dans le sous-sol. La fissuration des roches et la pesanteur

agissent constamment dans ce sens, aidées par les phénomènes physiques

et chimiques d’érosion et de corrosion qui agrandissent les couloirs et

les cavernes et rendent plus active leur attraction. Cette dessication

de l’écorce, cette fuite des eaux, ne sont pas spéciales à la Tunisie.

On en a relevé en France, même dans les régions pluvieuses, des

centaines d’exemples actuels et, selon le mot d’un auteur qui fait

autorité en la matière, la multiplication du nombre de ceux-ci n’est

qu’une affaire d’enquête approfondie[168]. Le problème n’est donc pas

exclusivement tunisien.

Les travaux des Romains montrent, en outre, qu’il se posait déjà il y a

quinze à vingt siècles. Car, sur plus d’un point, ce peuple a été

directement chercher l’eau dans les flancs des montagnes par des drains

immenses. On parle toujours des aqueducs et des citernes antiques, parce

qu’ils s’offrent dans toute leur masse à nos yeux. On est moins au fait

des entreprises souterraines. Pourtant, il n’y a guère de source de

valeur où une œuvre considérable n’ait été exécutée pour aller quérir le

liquide au sein de la terre. Les sources qui alimentaient les centres

anciens s’échappent toutes ou presque toutes de drains maçonnés (Le Kef,

Djama, Lemsa, Le Ksour, etc.). Au Kef, on a pu suivre cette canalisation

d’amenée sur un parcours d’une quarantaine de mètres, jusqu’à des

éboulis[169]. L’Aïn-ben-Mizeb, du Ksour, comporte un tunnel de 100m de

long sur 0m 40 de large[170]. A Lorbeus, le vieux puits romain Bir-bou-

Dzbaba, se remplit par un canal souterrain venant des alentours du

Djebel-Lorbeus[171]. Ces aménagements, qui remontent pour le midi du

Haut-Tell, au IIIe siècle, sont suprêmement instructifs. Le maintien des

boisements étant sans effet utile sur le creusement progressif des eaux

dans l’intérieur des calcaires, seules, des explorations souterraines

pourraient révéler des endroits propices à l’édification d’ouvrages

assez puissants pour retarder l’inéluctable descente. Enfin, il

conviendrait, comme les Romains, de saisir l’eau avant qu’elle ne soit

abîmée hors d’atteinte.

Combien seraient efficaces des tentatives dans ce sens, c’est ce que

prouve tout un ensemble de faits. Dans la plupart des mines, les

galeries ont coupé des ruisselets ou pénétré dans des cavernes. Plus

d’une exploitation sans eau potable a extrait, en même temps que le

minerai, l’eau nécessaire au traitement initial de celui-ci ou aux

besoins du personnel (Sakiet-Sidi-Yousef, 350 m. cubes en vingt-quatre

heures ; Kalaat-Senane, El-Akhouate, etc.). Sur la conduite d’eau

Bargou-Tunis, le boyau de 6 km., foré dans la montagne, suinte par ses

divers pores un débit total journalier de 500 m. c. qui est versé dans

la canalisation lorsque celle-ci charrie moins de 6.500 m. c. En

nettoyant les drains romains ou en en pratiquant d’autres, on pourra

accroître les émissions actuelles ou en provoquer de nouvelles comme on

fonce des puits. Et il n’est pas téméraire de supposer que certaines des

sources de l’époque romaine ont été créées de toutes pièces précisément

de cette manière.

II

LES EAUX SUPERFICIELLES

* * * * *

1o =L’eau courante=

Les notions de vallée et de rivière, l’une plus large que l’autre, se

confondent en Tunisie dans le vocable unique d’_oued_. On appelle, en

effet, de ce nom, toute rainure du relief où court un filet d’eau

pérenne, intermittent ou occasionnel. Les diverses façons d’être de

l’oued sont représentées par des termes spéciaux. L’oued débute, par

exemple, dans un bassin marécageux (_merja_). Il en sort par un ravineau

étroit tracé sans inclinaison corrélative des versants. S’il est aisé à

franchir, c’est un _sareg_. Se cache-t-il entre des berges argileuses à

pic, il dégénère en _cherqa_ ou en _djeraoula_, dédale de cañons

terreux, profonds de 8, 10 ou 15m. Entre-t-il en plaine, l’oued

s’évanouit vite en une dépression peu marquée dont le thalweg à pente

insignifiante n’est indiqué que par une bande d’herbe plus drue ou par

un jalonnement de joncs. Ce thalweg imperceptible est une _felta_,

vocable qui par extension désigne aussi toute la dépression. _Nfida_

est, soit une sorte de sareg, soit une espèce de felta, _lato sensu_.

L’emploi du terme felta révèle une certaine indigence hydrique,

puisqu’il correspond à une faiblesse de modelé. Un espace compris entre

deux rivières à leur confluent est qualifié de _gontra_ (pont). Les

défilés sont des _khanga_ ou des _mlez_ (diminutif _mliz_).

Un oued est susceptible de s’offrir successivement sous les diverses

formes susénoncées. Tour à tour, il est merja, oued, puis, en plaine,

felta ou nfida, d’où naît un second sareg bientôt compliqué en cherqa

laquelle, en aval, se régularise en oued ordinaire. Ces différences

morphologiques, multipliées par le passage fréquent d’une alvéole

montagneuse à une alvéole de plaine et aussi par des apparitions ou

disparitions plus ou moins complètes de l’eau courante, font que les

rivières de Tunisie ont une individualité pour ainsi dire morcelée.

Elles ne revêtent une appellation définitive (Medjerda, Mellègue, Tessa,

Siliana, etc.) qu’après un trajet assez long durant lequel elles se

composent d’une série de tronçons ayant chacun un caractère propre. Et

cela se répercute sur la toponymie.

Qu’une vallée jusque là assez large se resserre en sautant des marnes

aux calcaires, qu’une gouttière sans eau soit tout à coup agrémentée

d’une source ou inversement, qu’elle quitte la plaine pour la montagne

ou le contraire, qu’elle s’orne de boisements sur un certain parcours,

qu’elle laisse le territoire d’une tribu pour le domaine d’une autre,

voilà autant de motifs pour changer de nom et la nouvelle dénomination

sera souvent en relation avec la modification subie. Les oueds Ramel

(oued du sable), Es-Souani (oued des jardins), Zitoun (oued des

oliviers), Melah (oued du sel), Meliz (oued du défilé), etc., sont

nombreux. Ils représentent un caractère analogue distribué sur des

artères distinctes. On a également dans le Haut-Tell trois ou quatre

Oued-el-Kebir, ce qui ne veut pas dire que l’oued en question soit

réellement considérable, mais simplement qu’il est le plus grand du

canton.

Près de Téboursouk, sur 7 km. à peine, l’Oued-Aïn-Zebbès devient

successivement Oued-Aïn-Neuchra, puis Oued-el-Berber, et enfin, Oued-es-

Souani avant de se jeter dans le Khalled. Ici, l’oued trop court n’a pu

conquérir un véritable nom. Les rivières principales n’y arrivent elles-

mêmes qu’après avoir accompli un certain chemin et collecté un certain

volume d’eau, après avoir acquis en somme une physionomie spéciale. La

lenteur avec laquelle se dégage leur personnalité atteste éloquemment la

faiblesse intrinsèque de l’écoulement fluvial.

Si en France il est licite de parler du volume moyen d’un fleuve, les

choses vont autrement en Tunisie où l’on ne saurait établir de moyenne

pas plus pour le débit des oueds que pour celui des sources ou pour

l’apport des pluies. Durant la majeure partie de l’année, les grandes

rainures du Haut-Tell roulent un flot qui ne dépasse guère 0m 40 de

hauteur au maximum dans les étranglements et 0m 20 lorsqu’il y a plus de

jeu. En été, cette lame liquide se réduit à quelques centimètres quand

elle ne se dissipe pas entièrement. Mais, quelle que soit la saison, il

suffit d’un orage pour qu’une vague de plusieurs mètres s’élance avec

furie dans le lit de la rivière. Phénomène aussi éphémère que brusque,

sans répercussion suivie sur le débit, mais que l’homme a besoin de

noter pour pouvoir s’en garer. D’autre part, il est utile de savoir quel

est le minimum dont on peut disposer pour les irrigations. Le débit des

hautes eaux a moins d’intérêt, car il ne saurait être question ici de

navigabilité. C’est donc à déterminer l’extension des crues et le débit

d’étiage que devra surtout s’attacher l’Administration.

Observons à cet égard que si en France le volume des fleuves augmente au

fur et à mesure que ceux-ci se rapprochent de la mer, en Tunisie il

varie, au contraire, en raison de la perméabilité ou non du terrain.

Bien des sections d’aval ont moins d’eau que telle section d’amont.

L’embouchure risque d’être plus indigente que la source (Siliana).

Examinons donc d’un peu près le régime des rivières.

Première constatation : dans une vallée quelconque, il existe

généralement plusieurs kilomètres entre le début de celle-ci et la

source la plus amont. Le filet d’eau rejeté par cette dernière s’éteint

souvent après un faible trajet. La rivière est à peine née qu’elle meurt

et pareille chose peut se vérifier à deux ou trois reprises. La vallée

comprend ainsi, dans sa portion supérieure, une série de tronçons à sec

et de tronçons liquides jusqu’à ce que se produise une émission d’eau

assez puissante pour assurer la permanence du ruissellement. La rivière

est alors créée et cette source mère reçoit souvent le nom de Ras-el-

Oued (Tête de l’Oued) ou Ras-el-Ma (Tête de l’Eau), ce qui correspond à

l’expression _capo_ que l’on rencontre dans les Apennins et, par

exemple, dans les Abbruzzes (Capo Volturno, etc.). Durant une période

pluvieuse, la tête de rivière peut se déplacer temporairement en amont

par suite de l’intervention de sources occasionnelles.

Cette discontinuité des cours d’eau mérite d’être envisagée avec

attention. Lorsqu’après un itinéraire variable, une rivière cesse de

couler à nos yeux, ce n’est pas la plupart du temps qu’elle ait été

aspirée par l’évaporation ou par le sol ou du moins elle n’a été que

partiellement diminuée par ces causes. Le reste s’est tout simplement

infiltré dans le plancher de l’oued jusqu’à la rencontre d’une couche

peu perméable et elle y continue plus lentement sa marche descendante.

La strate dont il s’agit affleure-t-elle ou un obstacle se dresse-t-il

en travers, l’eau revient à la lumière et recommence son chemin

superficiel jusqu’à ce qu’elle s’enfonce à nouveau pour réémerger plus

loin. Le même processus a lieu évidemment en Europe, mais fleuves et

ruisseaux y ont assez de force pour maintenir concurremment leur

parcours à l’air libre. Dans l’Afrique du Nord, sur les oueds

secondaires et sur le secteur amont des rivières principales l’eau est

insuffisante pour cette double tâche, lorsque la rivière n’est pas

nourrie par des orages et des pluies abondantes. Inversement, durant

l’été, le secteur aval lui-même se montre sur plus d’un point

apparemment à sec, notamment dans les plaines alluviales.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 18 / 45 段