Les bourrasques de Nord-Ouest abaissent la température de toute

l’atmosphère, et lorsque le temps est clair et calme se manifeste un

rayonnement local énorme susceptible d’attirer le thermomètre sous zéro

dans la tranche aérienne voisine du sol. La constitution montagneuse du

Haut-Tell et sa hauteur ne sont pas pour réchauffer les ondes du Nord-

Ouest, tandis que l’éloignement des effluves marines favorise le second

phénomène. Le Haut-Tell réunit donc les conditions voulues pour être la

zone la plus froide de la Tunisie. Car la Kroumirie plus mouillée est

moins sujette au rayonnement et la Steppe moins élevée et plus écartée

de la Méditerranée occidentale est moins soumise aux vagues glaciales du

Nord-Ouest. En Algérie, en revanche, la Steppe étant plus sèche et quasi

aussi haute que la portion méridionale du Tell, c’est elle qui

enregistre les minima de température les plus accentués.

Si le Haut-Tell témoigne d’un climat particulièrement rude durant

l’hiver, il se défend aussi beaucoup mieux du sirocco que toute autre

région de Tunisie. Soufflant du Sud-Ouest ou du Sud, ou parfois même du

Sud-Est, le sirocco coïncide avec une baisse barométrique rapide, une

hausse anormale de la température et une sécheresse extrême de l’air. Il

est souvent suivi d’une réaction fraîche et humide par vent de Nord-

Ouest amenant un type de temps exactement contraire. Peut-être pourrait-

on formuler en loi que la fréquence du sirocco et son intensité vont

fléchissant du Sud au Nord s’il n’y avait que des plaines entre les

Chotts et la Méditerranée occidentale. Mais en grimpant sur les reliefs,

le sirocco s’atténue de beaucoup pour s’exaspérer à la descente sur le

versant opposé. Ainsi, des endroits situés vers le Nord ont davantage à

se plaindre de ce vent que certaines localités placées au Sud. Le coup

de sirocco du 12 avril 1901 qui nuisit tant au blé donna, par exemple,

du midi au septentrion, à travers la Tunisie :

Vers la frontière algérienne[145] : Sur le rivage oriental :

Altitude Degrés Degrés

Tozeur, Nefta 60m 39° Tataouine 42°

Gafsa 345 36° Djerba 34°

Thala 973 30° et 31°,5 Sfax 32°

Mactar 924 29°,5 Sousse 40°

Téboursouk 465 34° Grombalia 35°

Thibar 363 35° Tunis 40°

Souk-el-Arba 143 38° Mateur 37°

Aïn-Draham 1.014 30°

Les plaines ressentent donc toute la rigueur du sirocco, tandis que les

montagnes et les sraouate n’ont pas trop à le redouter. Pourtant, dans

l’ensemble du pays, il est justement craint. En hiver, il diminue le

froid, mais aussi le quantum des pluies et, en activant la germination,

il expose les végétaux plus précoces à souffrir des gelées de mars.

C’est lui qui dès cette époque jette du Désert sur la Steppe les

sauterelles qu’il lance ensuite sur le Tell par bonds successifs, comme

en 1891 et 1899. Visitant le Haut-Tell de deux à cinq fois en hiver-

automne, il se manifeste durant quatre à dix jours au printemps et

pendant trois à seize jours en été, provoquant à ce moment les maxima

annuels. Ceux-ci sont d’ailleurs moindres sur le Haut-Tell que sur la

Steppe ou le Tell Inférieur et ils y offrent moins d’inconvénients, la

culture de la vigne y étant peu pratiquée.

Les chiffres mis en œuvre dans notre livre ont été recueillis suivant

les errements officiels, c’est-à-dire sous abri et à une hauteur de 1m

50 à 2m 50. Les températures marquées dans ces conditions sont celles

qu’éprouvent les grands animaux et les ramures des arbres. Mais on ne

saurait se baser sur elles pour ratiociner au sujet des herbes ou des

bêtes de faible taille, chèvres ou moutons. Près de la surface du sol,

il fait, en effet, beaucoup plus chaud en été[146] et beaucoup plus

froid en hiver qu’à deux mètres de hauteur[147]. La couche atmosphérique

dans laquelle vivent les céréales subit des extrêmes infiniment plus

accusés que ceux qui résultent du mode d’observation employé.

L’agriculteur devra donc ne jamais oublier de corriger nos chiffres en

ce qui concerne les végétaux ou le petit bétail.

En résumé, climatiquement comme orographiquement, le Haut-Tell occupe

une place à part parmi le bloc des pays tunisiens. Grâce à sa position

centrale, il est le carrefour où se rencontrent vents de l’Ouest et du

Nord et vents orientaux. Les deux directions pluvieuses contribuent à

l’alimenter en eau avec cependant prévalence de celle du Nord-Ouest. Le

Haut-Tell reçoit de la sorte, bon an mal an, assez de pluie pour que

soit fructueuse la culture des céréales. L’altitude qui lui vaut d’être

mouillé à suffisance en fait une région à hiver froid et a été

supportable. Toutefois, ce caractère n’est bien net qu’en montagne ; en

plaine, les pluies sont moindres et la chaleur beaucoup plus forte.

C’est là une première cause de diversité au sein même du Haut-Tell.

L’antagonisme de vents opposés et différemment humides en est une autre,

et le lecteur perspicace déjà se sera aperçu des variations mensuelles

ou annuelles véritablement énormes que souffrent les pluies et

auxquelles n’échappe pas la température.

4o _Les variations._ — Pour un endroit donné, vent, pluie et température

se modifient d’un jour à l’autre, d’un mois au même mois de l’année

suivante et d’une campagne agricole à la campagne d’après (voir le

tableau de Mactar). En outre, entre localités voisines il n’y a aucune

solidarité climatique ni même aucune constance dans les variations (voir

la suite du même tableau). Lorsqu’en 1901[148] nous publiâmes les

chiffres des précipitations enregistrées jusqu’à cette date à Mactar,

nous obtinmes un maximum annuel de 775mm contre un minimum de 422mm.

Nous étions alors loin de supposer que l’année 1901-1902 fournirait

seulement 238mm. Non moins remarquable est la rapidité des écarts

thermiques. En février 1899, par vent du Sud, on eut à Mactar, du 8 au

14, des températures très chaudes (min. + 7 ou + 8, max. + 21°). Vers la

fin du mois, le vent tourne au Nord. Le 28 il neige et on compte, la

nuit, 1° et à peine + 4° à deux heures de l’après-midi. Voici d’autres

chiffres, au hasard :

7 heures du matin Minimum de la nuit

26 mai 1891 + 28° + 24° (sirocco)

27 mai 1891 + 12° + 8°

Maximum du jour

19 juillet 1903 41,5 24,5 S.-O. (sirocco)

20 juillet 1903 34 20,5 N.

21 juillet 1903 25 14 N.

Aucune saison n’est exempte de ces variations soudaines qui dépendent

toutes d’une saute brusque du vent dominant auquel pour passer du Sud-

Ouest (sirocco) au Nord-Ouest (djebeli) ou inversement, il suffit

souvent d’un seul tour de cadran. Le bouleversement produit par un coup

de sirocco et par la réaction froide subséquente au milieu d’une

tranquille période de vents septentrionaux est bien indiqué par le

tableau suivant :

MACTAR THALA

+------------+-------+-------+----++-------+-------+----+

| DATES |Tempér.|Tempér.|Vent||Tempér.|Tempér.|Vent|

| | max. | min. | || max. | min. | |

+------------+-------+-------+----++-------+-------+----+

|6 avril 1901|22° | 8° |WNW ||22° |12° | W |

| | | | || | | |

|8 — — |25 |10 | » ||29 |13 | » |

| | | | || | | |

|9 — — |27 |12 | » ||=31,5= |18 | SW |

| | | | || | | |

|11 — — |28 |11,5 | SE ||31 |18 | » |

| | | | || | | |

|12 — — |=29,5= |13 | S ||30 | 8,5 | N |

| | | | || | | |

|13 — — |12 | 4 | NW ||=10= | 4,5 | » |

| | | | || | | |

|14 — — |=10= | =1= | » ||15 | =3= | E |

+------------+-------+-------+----++-------+-------+----+

Ces variations pour une même localité se rencontrent dans toute la

Tunisie. Entre endroits voisins, elles sont peu frappantes dans la

Steppe basse. Au contraire, avec ses plaines encavées entre des reliefs

élevés, avec sa position intermédiaire entre les deux bassins de la

Méditerranée et le Sahara, le Haut-Tell présente de multiples contrastes

météorologiques à brève distance. Il possède en somme une allure de pays

montagneux où l’altitude et l’exposition jouent un rôle considérable. On

y distingue un climat de plaines et vallées encaissées et un climat de

plateaux et montagnes, un climat d’emplacements regardant au Nord-Ouest

et un climat de lieux faisant face au Sud-Est. Chaque compartiment

conserve à ce sujet sa physionomie propre qui ne ressemble à celle de la

case limitrophe que si celle-ci appartient à la même catégorie, plaines

d’un côté (grande insolation, pluviosité médiocre), sraouate de l’autre

(fraîcheur relative, bonnes pluies). Mais entre une plaine et un sra

contigus, pas de similitude. Dans un sra même, que de différences. Au

sein du massif de Mactar, la rainure de l’Ousafa est infiniment plus

chaude que ce qui l’entoure. Même observation pour la vallée inférieure

de l’Oued-Ermoucha dans les sraouate de Téboursouk. Celle-ci s’orne de

quelques palmiers comme l’Ousafa se décore de cactus. En revanche,

certains ravins ouverts au Nord-Ouest sont plus frais que le plateau.

Quant aux pluies, le Haut-Tell jouit d’un régime composé de quelques

précipitations générales fournies par les apports du Nord-Ouest lorsque

ceux-ci sont très riches (quatre à cinq fois à chaque saison pluvieuse)

et d’une série de pluies locales qui sont de beaucoup prépondérantes. Le

plus souvent celles-ci se juxtaposent plus ou moins dans l’espace, de

sorte que tout le pays est arrosé d’une façon variable. Mais, parfois,

il se glisse entre elles des vides. En 1900, la citerne de la maison

cantonnière de Lorbeus, curée en janvier, ne reçut plus une goutte d’eau

jusqu’à la fin d’avril, alors que sur les alentours immédiats crevait

plus d’un orage et que Mactar était favorisé d’environ 150mm d’eau. Ces

vides sont naturellement plus fréquents et plus larges dans les années

moins pluvieuses et dans la Steppe que dans le Tell. Ainsi, dans le

Haut-Tell, chaque année, chaque canton a un climat dont les éléments

sont toujours diversement dosés et combinés. Nous sommes donc vis-à-vis

d’une instabilité énorme. Exception faite de la répartition saisonnière

des pluies pour laquelle une certaine règle se dégage, cette instabilité

semble être en dernière analyse la loi dominante et en même temps le

seul point commun de tous les climats que l’on réunit sous le nom de

climat méditerranéen.

[Illustration : X — LA CASCADE DE BOU-FATHA. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : XI — LA BROUSSE A LENTISQUES EN BAS DU DJEBEL EL-

AKHOUATE (Cliché X...)

_Planche F_]

5o _Questions de méthode._ — A ces climats et en particulier au

tunisien, il convient d’appliquer les modes d’expression les plus

propres à en illuminer l’individualité. Notamment, il faut rayer à peu

près complètement du vocabulaire les mots « _normal, habituel,

ordinaire, moyen_ ». Car, si le système des moyennes né dans l’Europe

occidentale et centrale rend très bien les phénomènes de ces pays de

climat assez régulier, il est tout à fait incapable de donner une idée

claire de la réalité des choses en Tunisie, puisque l’une des

principales caractéristiques du climat de la Régence est précisément de

ne pas posséder de moyennes. Par exemple, l’année sèche 1887-88, la

fameuse _année blanche_, fut suivie d’une période très humide qu’on n’a

plus revue depuis.

1887-88 1888-89 1889-90 1890-91 1891-92 1892-93

Le Kef =252=mm 655mm =910=mm 496mm 860mm 571mm

Mactar ? ? 745 730 718 461

A Mactar, les deux extrêmes connus sont 238mm en 1901-02 et les 745mm

ci-dessus. La moyenne n’a plus dans ces conditions qu’une exactitude

arithmétique. Elle relève du calcul et non de la géographie. Elle ne

doit donc être mentionnée qu’en compagnie des extrêmes. En outre, il

échet d’énoncer le quantum des années où les précipitations ont été

inférieures au taux jugé suffisant pour telle ou telle culture pratiquée

ou pouvant être introduite dans le pays : on notera donc que, pour

Mactar, sur les quatorze dernières années, cinq n’ont pas atteint 400mm

et une est restée au-dessous de 300mm. Pour le nombre de jours pluvieux,

on s’attachera pour une raison pareille aux deux chiffres maximum et

minimum.

En ce qui concerne la température, les moyennes journalières, mensuelles

ou saisonnières, ne représentent non plus rien de satisfaisant et ici

aussi ce sont les minima et les maxima qui importent. Mais il est

légitime de dégager la moyenne des maxima et la moyenne des minima d’un

mois, parce que dans ce cas, elle s’obtient par la fusion de chiffres

qui ne sont pas très éloignés les uns des autres. En même temps, le

maximum et le minimum absolus doivent être mis en lumière pour que l’on

sache quelle est dans les deux sens l’amplitude de l’oscillation.

Pour l’hiver, on pourra se borner aux moyennes des minima et aux minima

absolus. Pour l’été, ce sera la même chose avec les maxima. Mais, afin

de bien faire toucher du doigt la réalité, il sera expédient de mettre

en face l’un de l’autre l’hiver et l’été les plus accentués et les plus

doux qu’on ait enregistrés.

Lorsqu’une station offre des suites d’observations incomplètes, en

France, on bouche le trou en se servant des chiffres de stations

voisines corrigés par le rapport moyen établi entre ces stations et la

station défaillante. Etant donné les fortes variations du climat à très

brève distance, ce procédé ne peut qu’être déconseillé en Tunisie où les

relations dont il s’agit sont essentiellement inconstantes. La

comparaison entre localités, plutôt que sur des chiffres moyens reposera

sur divers modes d’appréciation en ayant soin de considérer des périodes

de temps identiques pour éviter de faire jouer d’un seul côté des années

spécialement pluvieuses ou sèches. Quant aux systèmes graphiques dont

l’usage se justifie dans l’Europe occidentale et centrale, comme ici

plaines et montagnes sont intimement mêlées, on ne saurait tracer sur

une carte des lignes coupant tout le pays et limitant des zones

isopluviales ou isothermiques ou bien il faudrait avoir deux cartes,

l’une pour les plaines, l’autre pour les montagnes. Dans ces conditions,

il est préférable de dresser la carte de la pluviosité grâce à des

teintes plates appliquées sur les différents cantons. C’est ce que nous

avons fait dans notre carte no 5. Très instructives seraient des cartes

climatiques concernant les types d’années les plus caractéristiques avec

indication de la fréquence de chacun. La carte la plus expressive serait

pour les pluies, celle qui montrerait les cantons recevant toujours plus

de 400mm d’eau, ceux qui ne sont gratifiés de cette dose que neuf années

sur dix, huit années sur dix, etc. Pour la température, il conviendrait

de dessiner à part la carte des isothermes de montagne et de plaine

(carte des maxima et des minima absolus, carte des moyennes des maxima

et des minima, etc.). Les bases font défaut pour confectionner

actuellement des documents de cette sorte.

En somme, à une réalité complexe comme celle que nous rencontrons dans

le Haut-Tell de Tunisie, il faut une traduction concrète harmonique et

non susceptible d’induire en erreur les gens qui voudraient en tirer des

règles de pratique. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dispensés de tout

effort personnel. Si le géographe cherchant à marquer les liens entre

l’homme et le milieu physique peut fournir d’excellentes informations,

ces dernières se maintiennent toujours un peu dans le général. Le total

de pluie tombée dans l’année et la répartition des précipitations selon

les saisons est évidemment une notion primordiale, mais des

circonstances peuvent modifier le résultat brut perçu par les

instruments. Une même quantité d’eau produit sur un champ des phénomènes

inégaux selon qu’elle s’abat en trombe ou en pluie fine et selon qu’elle

est suivie ou non d’un vent asséchant, djebeli ou sirocco, etc.

Des leçons d’un autre ordre sont à méditer par l’agriculteur et par

l’homme d’Etat[149]. La variabilité climatique entraîne _ipso facto_ une

variabilité dans les rendements de la terre, et celle-ci, dans un pays

essentiellement agricole comme la Tunisie, se répercute immédiatement

sur le commerce et sur la rentrée des impôts. Après une bonne année, le

colon, le négociant ou l’administrateur doivent donc toujours avoir

présente à l’esprit la possibilité d’une année mauvaise. Au lieu de

gaspiller leur gain en choses superflues, il sera prudent pour eux

d’amortir leur capital, de payer leurs dettes et de se constituer des

réserves. Il sera également opportun pour chacun de s’ingénier à

multiplier ses ressources et notamment d’éviter la monoculture.

La nature humaine n’échappe pas non plus à l’influence de cette

instabilité du climat. Toutes les stations du Haut-Tell présentent des

écarts thermiques annuels considérables. A Mactar, la différence entre

le maximum le plus fort et le minimum le plus faible n’est pas

inférieure à 54° (− 10° et + 44°) ce qui est un effet du caractère

continental du climat, car, sur la côte, on n’atteint pas un total

pareil. Pour l’anomalie thermique, Mactar dépasse même des villes de

Steppe comme Kairouan. Toutefois, l’écart observé dans une même année ne

s’élève pas à plus de 50°, et il est plus facile à supporter lorsqu’il

va de − 6° à + 44° que lorsqu’il s’étend de 0° à 50° ainsi qu’à

Kairouan. Au surplus, les écarts thermiques annuels n’ont pas pour la

vie animale toute la gravité qu’on leur attribue d’ordinaire, car entre

eux une série de mois ménagent des gradations successives. Ce qui, au

contraire, marque le physique et le moral de l’homme, ce sont les sautes

journalières de température. Il est loisible de se demander si « la

mobilité d’humeur propre aux Numides et leur esprit facilement infidèle

envers les dieux et les hommes » déjà signalés par Polybe[150] et bien

connus de ceux qui pratiquent les indigènes actuels, ne sont pas une

conséquence de cette particularité climatique s’exerçant depuis des

siècles sans aucun contrepoids de science ou d’éducation. Si les

Berbères se sont empressés d’adopter le fatalisme musulman, n’est-ce pas

aussi parce qu’ils étaient imprégnés du fatalisme du climat, c’est-à-

dire persuadés de leur impuissance en face des révolutions de

l’atmosphère violentes, inattendues et sans cesse répétées ?

II

L’ALLURE DE L’ANNÉE

* * * * *

1o =La période pluvieuse et froide=

Envisagées comme phases de l’année climatique et agricole, les saisons

n’ont pas la même extension dans la Steppe et dans le Tell ni, au sein

même du Haut-Tell, en plaine et sur les sraouate (voir fig. 3). Sur

ceux-ci, l’hiver s’appesantit pendant environ quatre mois, tandis qu’en

plaine, c’est l’été qui est le maître. Le classement ne serait pas

identique pour d’autres régions tunisiennes. Pourtant, la ligne relative

aux sraouate conviendrait assez au Tell Septentrional, celle concernant

les plaines ne messiérait pas au Tell Inférieur.

[Illustration : _Figure 3._ — RÉPARTITION DES SAISONS DANS LES PLAINES

ET SUR LES SRAOUATE]

Dans notre Afrique du Nord, le moment du repos des plantes n’est pas

l’hiver, mais l’été, et le renouveau de la végétation se produit dès

l’automne. L’année débute donc avec le fléchissement de la chaleur

estivale associé à des chutes d’eau faisant pousser l’herbe et préparant

le sol à recevoir le grain. Par ses chaleurs, septembre prolonge août.

C’est le grand mois du dépiquage et de la consommation des cactus. Mais,

d’un autre côté, par ses précipitations, il annonce l’entrée en scène de

la période pluvieuse. Il possède ainsi dans le Haut-Tell une physionomie

équivoque. Selon les années et les cantons, tantôt il se présente comme

été et tantôt comme automne.

1o _La température de l’automne._ — Insensible sur la côte orientale où

il s’effectue par transitions graduelles, le passage de l’été à

l’automne est très net dans le Haut-Tell. Après les orages de la mi-

septembre ou du début d’octobre qui ont à peu près sans rémission ramené

la chaleur au-dessous de 30°, on a la sensation parfaitement claire du

changement de saison. Certains matins, le brouillard se montre : le 9

octobre, en 1904, à Mactar, le 2 septembre, en 1905, manifestations qui

sont en relation avec une plus grande activité pluviale. Celle-ci va se

déployer plusieurs mois durant, de sorte que l’automne et l’hiver se

fondent à cet égard en une seule époque qui est aussi une seule phase de

la vie agricole, celle où on laboure et où on sème. L’automne est le

cousin de l’hiver « _El kherif ben am ech chta_ ». Ce qui les

différencie, c’est la température. L’automne pourrait à ce sujet se

définir la saison durant laquelle les maxima journaliers se tiennent au-

dessous de 30°, tandis que les minima ne descendent pas jusqu’à 0°.

Ainsi comprise, cette partie de l’année s’étend approximativement du

milieu de septembre au déclin de novembre avec une chute d’environ 5°

par mois pour les maxima et les moyennes des maxima :

AUTOMNE DE 1899 (chaud)

_Mactar_ :

Moy. des max. Max. abs. Min. abs.

Septembre 26° 31° 12°

Octobre 21°,7 24° 9°

Novembre 14°,7 22° 1°

AUTOMNE DE 1904 (frais)

_Mactar_ :

Moy. des max. Max. abs. Min. abs.

Septembre 25°,1 29° 8°

Octobre 19°,3 24° 7°

Novembre 13°,3 20° − 1° le 27.

Pour Thala, tableaux semblables, tandis que le Kef et Téboursouk

fournissent des données un peu plus fortes. Les automnes frais y

équivalent aux automnes chauds de Mactar.

Très souvent, la décroissance régulière de la température est

interrompue par des retours de la chaleur accompagnant des coups de

sirocco. En 1902, le 9, le 10 ou bien le 11 octobre, on souffrit 30 à

36° dans les quatre grandes stations montagneuses du Haut-Tell. Même

phénomène en 1903 pour Téboursouk (34° le 21 octobre) et pour le Kef

(32°). En revanche, il n’est pas impossible que novembre expirant voie à

Thala ou à Mactar le thermomètre s’incliner au-dessous de 0°.

Dans les plaines la chaleur persiste plus longtemps. Là, ce n’est pas

seulement septembre, mais encore une partie d’octobre qui mérite de

figurer en été. L’automne y occupe le dernier lambeau d’octobre, tout

novembre et un fragment de décembre. Faute d’observations suffisantes

dans les zones déprimées du Haut-Tell, constatons du moins en marge de

celui-ci, à Bou-Arada ou à Saint-Joseph-de-Thibar (363m d’alt.), des

résultats que l’expérience indique comme pouvant leur être appliqués en

gros. En 1900, à Bou-Arada, le mois d’octobre a comme moyenne des maxima

31°,6. Les trois premiers jours de novembre montent à plus de 30°, le 4

on note encore 29°, puis la température tombe le lendemain à 24° après

une pluie rappelant comme action réfrigérante telle averse de la mi-

septembre sur les sraouate du Haut-Tell. L’octobre de Thibar correspond

comme température au septembre des sraouate, le novembre à l’octobre et

le décembre au novembre.

L’automne laisse venir à point sur les sraouate raisins, coings et

figues. Grâce à la tiédeur relative de l’atmosphère combinée avec des

condensations aqueuses plus intenses, la végétation se réveille.

L’automne fonctionne comme un printemps plus timide. L’herbe pousse.

Pâquerettes, soucis, pissenlits, mourons, ravenelles, etc.,

refleurissent bien qu’en moindre quantité qu’en avril. Pour les plantes

ayant des réserves dans des bulbes, tubercules ou rhizomes, il s’agit de

clore un cycle que l’été avait suspendu : parmi les éteules ou les

jachères, les calices des colchiques, des scilles et des narcisses sont

des floraisons estivales retardées[151] auxquelles l’humidité automnale

permet d’aboutir. Au sein de la brousse, le romarin et la bruyère se

parent l’un de fleurettes bleues, l’autre de fleurettes roses.

2o _Les précipitations d’automne et d’hiver._ — Nous avons précédemment

signalé l’existence d’une phase pluvieuse d’automne-hiver avec un total

de respectivement 100 + 150mm d’eau pour Mactar et 130 + 200mm pour Le

Kef. Un chiffre de 250mm, et même un peu moins, suffit pour les labours,

les semailles et la germination des céréales. Parfois, cependant, il

n’est pas atteint. Dans l’automne-hiver des douze années 1898-1910, à

Mactar, c’est cinq fois que l’on a des chiffres inférieurs à 200mm et à

Thala six fois en dix ans, alors qu’à Téboursouk un abaissement de ce

genre ne s’est vérifié qu’une fois. A moins d’une année

exceptionnellement sèche comme « l’année blanche » 1887-88, cette

période a dans le Nord du Haut-Tell assez d’eau pour remplir sa tâche

agricole, alors que dans les sraouate du Sud elle se montre parfois au-

dessous de son rôle. Aussi, dans ces territoires méridionaux, et c’est

aussi le cas de la Steppe, les précipitations printanières revêtent-

elles une valeur compensatrice toute spéciale de laquelle dépend en

définitive la récolte.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 15 / 45 段