Encastré entre le Skarna et le Kef-Bdiri où cesse la chaîne des Kalaats,

ce Djouf est gréseux et marneux. De là on monte au plateau de Mactar

soit par l’Oued-El-Aoud, soit par le défilé de Seddine, entre le Kef du

même nom (1.129m) et le Kef-Ouled-Salah (1.250m), étroit khanguet où se

risque la voie réunissant Mactar à la route du Ksour à Sbiba. Le plateau

de Mactar, à peu près entièrement composé de marnes de l’éocène moyen,

coïncide avec la concavité de l’assiette, laquelle s’abaisse vers

l’Oued-Ousafa entre 1.000 et 800m d’altitude. On y aperçoit une Garaat

dite des Ouled-Khezem. Riches en sources dont les plus belles sont

celles de Mactar, les vallons sont largement ondulés en amont et

répondent à des sraouate d’excellente qualité (Oued-Ramel, Hadra des

Msahla). Le plateau de Mactar est la meilleure partie de tout le massif

et comme de plus il se carre au milieu, il n’y a pas à s’étonner qu’on

ait placé là en 1887, près des ruines de l’ancienne _Mactari_, à 924m

d’altitude, la capitale de la circonscription administrative la plus

centrale de la Tunisie, à peu près à la limite des Ouled-Ayar-Dahara et

des Ouled-Ayar-Guebala, et à quelques kilomètres à peine des premiers

Ouled-Aoun. De là on gagne la plaine de Siliana en suivant l’Oued-Ousafa

qui scinde le plateau de Mactar (sra avec céréales) de la forêt de la

Kessera (pins d’Alep sur sol rocheux). Autour de la zaouia de Ksour-Abd-

El-Melek (653m), la rivière s’accompagne de bonnes terres, de jardins et

d’un demi-millier d’oliviers. Puis, elle prend un caractère alpestre

entre la Hamadat des Ouled-Aoun et la forêt de la Kessera. Elle est

bordée alors d’environ 4.000 oliviers, la plupart à l’état sauvage.

Hamadat des Ouled-Ayar, Hamadat des Ouled-Aoun et dépression médiane

sont une bande de Friguia. Les terres de culture et les sources y sont

assez répandues et l’élevage des bovins est en honneur. Mais dès qu’on

franchit l’Oued-Ousafa, les facultés du pays empirent notablement. On

n’est pas encore dans la Steppe, mais déjà on peut la pressentir.

* * * * *

[Note 109 : (Les plaines d’Ajjer). Ce nom rend certaine l’identification

d’Henchir-Sidi-Amara, situé presque au débouché du Foum-Zelga, avec

l’ancienne station d’_Aggar_. Voir notre « _Note sur la position de la

ville d’Aggar ou Agger_ ».]

[Note 110 : « Les plaines de l’armoise. » La leçon « Bahir-Ech-Cheikh »

de la _Mechra-El-Melki_ est à écarter.]

[Note 111 : G. TEMPLE, _Op. cit._, II, p. 82, a très bien décrit ce

Frech.]

[Note 112 : « L’endroit au bouc » et aussi « l’endroit à

l’engoulevent ». L’Aïn-Mzetta a été captée pour Tunis tout récemment.]

[Note 113 : Les indigènes ont de la peine eux-mêmes à se reconnaître

dans ces âpres solitudes. GUÉRIN (_Op. cit._, II, p. 352-353) relate que

son guide, pris à la décherat Bent-Saïdane, faillit l’égarer entre ce

hameau et Oum-el-Abouab, et pareille aventure manqua nous arriver sous

la conduite d’un habitant de Boutis, entre Boutis et Aïn-Zress.]

[Note 114 : _Afrit_ signifie « serpent, génie » en langue arabe et

« grotte » en berbère. La carte au 1/200.000e appelle Foum-El-Afrit le

col du Sud. C’est la version des Zlass. D’après les Ouled-Ayar, le Foum-

El-Afrit serait le col du Nord.]

[Note 115 : _Aggar_ veut dire en berbère « halte, station ».]

[Note 116 : Lorsque fut étudié le programme des chemins de fer dans

l’Est de la Régence, on songea un moment à un tracé Tunis-Fahs-col de

Loukanda-Kairouan. On lira dans Les _Procès-verbaux de la Conf. Cons._

de 1891-1893 les raisons invoquées pour et contre.]

[Note 117 : Par exemple, EL-KAIROUANI, _Op. cit._, p. 428, 429, 433,

451.]

[Note 118 : _Mechra-El-Melki_, p. 152 et 154.]

[Note 119 : « _Ech-Chehid_ » (le martyr, le combattant pour la foi), et

non pas « _Ech-Cheïd_ ».]

[Note 120 : La piste aménagée après 1881 par le Génie pour relier

Téboursouk à Béja décrit des courbes rapides dans les gorges du Djebel-

Guerouaou et la route récente de Téboursouk à Sidi-Zehili dégringole

véritablement du Nord du Goraa sur Thibar. Avant le chemin de fer de la

Medjerda (1879) la piste muletière la plus fréquentée était non pas

perpendiculaire, mais parallèle à ce fleuve. Véritable pendant de la

route Souk-el-Khemis-Béja, la voie Souk-el-Khemis-Testour contournait le

Goraa au Sud et par des vallées orientées Sud-Ouest-Nord-Est (Oued-

Faouar ou Oued-Nemcha et Oued-Ermoucha) parvenait sans effort à la

dernière section de la vallée du Khalled.]

[Note 121 : Marqué comme cénomanien ou pliocène sur la carte d’AUBERT.

Au point de vue tectonique, la région est encadrée par deux axes aptiens

qui sont vers la Medjerda celui du Mergueb et vers le Khalled et le Krib

celui du Djebel-Hamed-ben-Khalifa où perce du trias pétrolifère. Le

premier est bordé, du côté de la plaine de la Dakhlat, par une bande

triasique. Le synclinal éocène du Goraa s’évase entre elle et un

anticlinal sénonien démantelé dont l’Oued-Nemcha occupe le milieu. A

l’Est, le synclinal de l’Oued-Faouar-Ermoucha dépend du second

anticlinal aptien qui penche vers lui les épaulements éocènes du Bou-

Debbous et du Chlegoua. La continuation du Djebel-Hamed-ben-Khalifa se

retrouve au Sud-Ouest, dans le demi-dôme aptien du Djebaïl-Djouaouda,

intimément uni à celui du Mergueb (748m) et où le trias émergeant vers

l’Est a légèrement couché le pli au Fedj-el-Adhoum. L’éocène

nummulitique s’y voit sous le sénonien.]

[Note 122 : C’est ce dont témoignent les noms de _Thim. Bure_ (Kouch-

Batia), _Thibursicum Bure_ (Téboursouk), _Thigibba Bure_ (Djebba). Ainsi

dit-on chez nous : Chailly-en-Brie, etc.]

[Note 123 : _Biadha_ (بياضة). _Biadh_ signifie la blancheur, l’état

d’une terre qui est nue.]

[Note 124 : _Mida_ signifie « table » en arabe. Les Ouargha prononcent

_meida_.]

[Note 125 : C’est ce que PERVINQUIÈRE, _Op. cit._, p. 284 a appelé

synclinal du Kel-Argueb.]

[Note 126 : _Mahibs_ signifie « vase, bassin, vallée large ».]

[Note 127 : La carte au 1/100.000e a omis le nom d’Abida que

PERVINQUIÈRE ne distingue pas du Haodh.]

[Note 128 : Deux autres plaines cul de sac portent non loin de là le

même nom, à l’Est de Morsott, entre ce centre et la frontière

tunisienne.]

[Note 129 : Nous avons fait de larges emprunts à notre monographie du

massif de Mactar, parue en 1901.]

[Note 130 : Dans toute la région, lorsque l’on parle de la Hamadat tout

court, c’est de la Hamadat des Ouled-Ayar qu’il s’agit.]

CHAPITRE QUATRIÈME

=Vue générale du Haut-Tell :

la partie située hors de la Friguia=

I

LE SUD DU MASSIF DE MACTAR

Ceux des Ouled-Ayar-Guebala qui ne vivent pas sur le plateau de Mactar

habitent l’anticlinal dissymétrique du Skarna-Berbérou, érodé dans sa

portion médiane par l’Oued-Massenna, et divisé ainsi en Skarna à l’Ouest

et Berbérou à l’Est. Le Skarna septentrional s’offre comme un rempart

massif de 1.300m qu’encadrent deux pics, le Djebel-Chouchan (1.216m) et

le Ras-Gzaai (1.322m) et qui, par le Kef-Er-Raï, surplombe de 200 mètres

la plaine de Rohia. Le Djebel-Skarna méridional est moins élevé (800m).

Entre les deux, un sentier mène de Bordj-Debbiche à Fondouk-Debbiche

(Rohia). La vallée de l’Oued-Massenna abrite la forêt du Skarna,

composée presque exclusivement de pins d’Alep, privée de sous-bois et

assez clairsemée. La falaise orientale forme le Djebel-Djeldjel (1.023m)

qui aboutit à l’arête du Djebel-bel-Habbas. Tout ce pays est pauvre ;

les céréales y viennent mal. Les sources manquent. Cette différence avec

les mêmes terrains de la Hamadat des Ouled-Ayar ou du plateau de Mactar

s’explique par le climat. La montagne ne présente qu’un front mince aux

vents du Nord-Ouest et très peu s’y résolvent en pluie.

Le Djebel-Berbérou (1.226m) est une sorte d’immense témoin laissé par

l’érosion qui a tout déblayé alentour. Il possède sur trois côtés des

falaises de grès dans les paliers desquelles poussent des cactus. Le

front Nord, au contraire, est sénonien et c’est par là que la forêt du

Skarna va, par une bande étroite, rejoindre celle de la Kessera. Le

sommet est un sra pourvu de trois petites sources auxquelles

s’approvisionnent les gens du plateau de Berbérou (800m). Ce dernier est

moins propre à la culture et les deux armoises y abondent comme chez les

Fréchich. La partie au Nord de l’Oued Souhihine est occupée par les

Zlass ; le Berbérou inférieur participe déjà plus aux conditions

climatiques de la Steppe qu’à celles du Nord du massif de Mactar.

Le Hababsa, peuplé par la tribu du même nom, a pour épine dorsale le

Djebel-Sidi-bel-Habbas qui est sénonien et comprend, au Nord de celui-ci

d’assez vastes étendues d’éocène moyen, suite de celles du plateau du

Berbérou. Le Berbérou-Hababsa a ainsi au Sud comme au Nord une façade

sénonienne et, ici aussi, apparaît une forêt. Sous la falaise qui

termine au midi le Djebel-bel-Habbas, l’érosion a créé une série de

petites plaines où pullule le qtaf. Elles regardent l’Oued-El-Hathob qui

coule vers 450m parmi des cailloutis et des dépôts pliocènes

broussailleux. Cette vallée, excentrique par rapport au massif de

Mactar, est aux mains non des Ouled-Ayar, mais des Majeur qui relient

par là leurs terres de l’Est du Mrhila avec Sbiba. Au Nord, le Berbérou-

Hababsa a une chute moins forte sur l’Oued-Bahloul, tête de l’Oued-

Merguellil, au delà duquel commence la forêt de la Kessera.

Celle-ci est une région crétacée, d’une altitude moyenne de 850m, au

centre de laquelle se dresse, comme une citadelle, une Hamadat

nummulitique de 1.000m et plus. Sur le crétacé se développe une belle

forêt de pins qui n’escalade ni la Hamadat en question ni la chaîne

d’El-Guériat, mais submerge le Bellota et touche d’une part la forêt du

Serdj et de l’autre les peuplements de la corne extrême de la Hamadat

des Ouled-Aoun. Vers le Djebel-Bellota, comme le nom l’indique,

foisonnent les chênes-verts. Cette forêt est sèche et déserte.

Tout autre est la Hamadat. Si une brousse de chênes en tapisse la

majeure partie, une cuvette ou Garaat que prolonge jusqu’à l’abrupt Sud

(voir carte no 7) une vallée d’éocène moyen, procure ainsi que cette

dernière des terres excellentes. La Garaat joue un rôle analogue à celui

des lacs du plateau central de la Morée. Il y a là tout un système

hydraulique sur lequel nous aurons à revenir. Au pied Nord de la Hamadat

s’est bâtie la décherat de Bou-Abdella. Au Sud, au débouché de la vallée

de la Garaat, un groupe de cinq sources explique l’existence de

l’agglomération de la Kessera qui restera longtemps la plus considérable

de tout le massif de Mactar. La Kessera étage vers 1.025m ses 150

maisons entremêlées de jardins et abritant 1.500 habitants. En dessous

verdoie une olivette de 15.000 arbres.

Vers le Sud et l’Est, la forêt de la Kessera est bordée par les

calcaires éocènes d’El-Gueriat, plaqués contre le sénonien de ladite

forêt comme un mur rigide de soutènement destiné à l’empêcher de

s’écrouler dans la plaine des Kaoub. Cette chaîne reproduit quelques-uns

des phénomènes constatés dans la Hamadat de la Kessera. De petites

sources y ont donné les hameaux d’El-Gueriat (200 hab.), Beni-Abdallah

(120 hab.), Mansoura (400 hab.), El-Oubiria (100 hab.). C’est ce que les

indigènes dénomment parfois, non sans hyperbole, _El-Blidate_ (Les

Villettes). A El-Gueriat, la source née dans le lit de l’oued, en avant

de la barrière nummulitique, arrose 850 oliviers. A Mansoura, les 4.000

oliviers plantés au milieu de l’oued local ne fructifient que lorsque se

hasarde jusque là le flot des sources de la Hamadat. Ainsi se justifie

la dépendance administrative de ces hameaux qui obéissent à la Kessera.

D’un accès peu commode, les Blidate sont en marge de la route de Mactar

à Kairouan qui franchit la chaîne au moyen de multiples lacets au Fedj-

El-Ansel, tandis que le télégraphe a profité de la passe dite Drij-Er-

Rhozlane (Gradins des Gazelles).

Tel s’offre à nous dans sa diversité ce massif de Mactar qui érige au

cœur de la Tunisie ses formes amples et puissantes. Placé sur la limite

méridionale du Tell au contact de la Steppe, il est à peu près à égale

distance de l’Algérie et de la mer orientale, du littoral Nord et des

Chotts. C’est donc vraiment le massif central de la Régence. Ce pays de

montagnes, de sraouate et de forêts est un nœud hydrographique dont

Pellissier[131] avait jadis saisi toute l’importance. L’Oued-Aïn-Dougga

et l’Oued-Bahloul sont la tête des oueds El-Hathob et Merguellil qui se

jettent dans le lac Kelbia. L’Oued-Ousafa est la section supérieure de

l’Oued-Siliana, principal affluent de la Medjerda après le Mellègue.

Malgré ces directions contraires adoptées par les eaux et si

contrastants qu’ils soient entre eux, tous les compartiments de ce

massif sont pourtant étroitement cimentés. Les belles terres de labour

de la dépression centrale sont l’aimant qui attire et retient en un bloc

les autres alvéoles. Ouled-Ayar-Dahara et Ouled-Aoun, descendus de leurs

Hamadats respectives, Ouled-Ayar-Guebala ou gens de la Kessera et du

Skarna-Berbérou, se partagent par tranches l’exploitation des étendues

de sra du Djouf de Mided, du plateau de Mactar ou de la vallée de

l’Ousafa. Mactar est donc bien au centre d’une unité géographique.

La liaison entre les cases disparates du massif est renforcée par

l’isolement dans lequel se trouve leur groupe par rapport à ce qui

l’environne. Avant que l’administration française y ait engagé la route

du Kef à Kairouan, celle-ci obliquait plus à l’Est à partir du Sers, et

gagnait le Foum-Zelga par le Massouge et la plaine de Siliana.

Pareillement, la route du Kef à Gafsa longe pendant 60 kilom. les pentes

occidentales du massif. Aussi, ce nombril de la Régence, comme

l’appellent les indigènes, est-il un des districts tunisiens qui

reçoivent le moins de visiteurs. Les armées qui se sont disputé la

possession de ces régions ont le plus souvent évité ce pôle répulsif et,

comme pour le massif central de France, se sont livré bataille à ses

pieds. Poitiers et Châlons ont ici comme pendants _Zama_[132] et

_Mems_[133]. Par deux fois, c’est en vue du massif de Mactar que s’est

décidé l’avenir de la Tunisie.

[Illustration : VIII — LA CHAÎNE DES KALAATS (PARTIE OCCIDENTALE) : DU

KEF BDIRI A L’OUEST A LA KALAAT EL-HARAT A L’EST (HAMADAT DES OULED-

AYAR). (Cliché Monchicourt.)

_Planche D_]

II

LA RÉGION DU MOYEN MELLÈGUE

Revenons maintenant à la zone centrale déprimée du Haut-Tell.

Contrairement à la portion orientale friguienne, drainée par l’Oued-

Tessa, la portion occidentale sillonnée par le réseau du Mellègue n’est

pas aussi apte à favoriser la vie humaine et ce n’est qu’au midi de

cette bande que le relèvement du relief vers Thala et Tébessa provoque

le retour de certains aspects de la Friguia. Ceux-ci s’y accomodent

d’éléments nouveaux, apparus dans la région du moyen Mellègue (araar,

alfa), et qui vont persister jusqu’à la limite de la Steppe. D’autre

part, si le moyen Mellègue ouvre des voies aisées aux communications, la

structure en damier s’y atténue ; notamment, tout l’angle Nord-Ouest

n’est qu’une seule et même hériat piquée de dômes aptiens.

1o _Les pays du Mellègue._ — Orographiquement, la plaine du Kef se

continue à l’Ouest par la plaine d’El-Oglat qu’une allée quaternaire

réunit au Mellègue. Mais la fréquence du jujubier et des cactus révèlent

que l’on a quitté la Friguia. El-Oglat est dominée au Sud par le Guern-

El-Lefaia (951m) qui doit quelque allure à ses bancs de calcaire

nummulitique. Il est vêtu d’une brousse où abonde l’arbre par excellence

de la région du moyen Mellègue, l’araar. A part la plaine précitée, ce

canton est inculte. Son avenir ne saurait être que minier.

Plus intéressant est le pays proche de l’Algérie. Si nous tournons le

dos au massif Ouargha, rapidement, de 800m nous tombons à 600, puis à

400. Devant nous s’étale la Hériat, argileuse, plate et basse

qu’interrompent par endroits des protubérances calcaires. En même temps,

s’offrent d’autres formations végétales, tandis que s’affaiblissent les

capacités agricoles. Immédiatement au Sud du Djebel-Bou-Osbane, le

faciès général est le même qu’autour de Sakiet, mais déjà le diss tend à

céder la place à l’alfa dans le sous-bois et le sparte et l’armoise se

mêlent aux pièces d’orge ou de blé. Les plantes qui règnent dans la

Steppe commencent donc à se montrer en quantité appréciable et il en

résulte des combinaisons que nous retrouverons sur la lisière de la

chaîne de Byzacène. Décidément, nous ne sommes plus en Friguia. Et

d’ailleurs, quelques kilomètres plus loin, la forêt évacue les reliefs

où ne se voit plus que l’alfa, suivie en dessous par le sparte, et elle

se réfugie en bordure des oueds. Ce type de pays s’arrête à peu près au

Djebel-Lejbel et au Djebel-Ksikis. Mais, au delà, la forêt-galerie se

vérifie le long du Mellègue, de l’Oued-Melah, du Slata, etc., tandis que

la hériat se développe dans toute son ampleur sur les marnes crétacées.

Le mot « _hériat_ » désigne en Tunisie des étendues argileuses souvent

un peu salées où ne jaunissent des moissons que lorsque les

précipitations ont été extrêmement copieuses ; glissant sur ces

surfaces, l’eau du ciel les lave plus qu’elle ne les féconde et elle

enlève l’humus plus qu’elle ne concourt à sa constitution. Un sol pareil

sèche vite et se crevasse profondément. L’armoise et quelques

salsolacées peuplent les portions concaves des ondulations, le sparte

presque aussi répandu s’attache aux déclivités.

La hériat est vide d’habitants, les hommes n’y venant que pour semer ou

moissonner et se logeant au pied des reliefs environnants ou dans les

parties forestières. Pas de sources, pas de ruines romaines, peu de

maisons, guère de cactus, ce végétal ne rencontrant pas là le sol

sableux qu’il affectionne. Cependant, établissements fixes et opuntias,

les uns s’accompagnant des autres, sont en voie d’accroissement. Depuis

quelques années autour d’un marché est né le village de Tajérouine.

L’uniformité de la hériat est brisée sur plusieurs points par des

plates-formes pliocènes ou bien par des reliefs calcaires. Des unes on

aperçoit quelques exemplaires dans les parages où confluent le Mellègue

et l’Oued-Sarrath. Le plus vaste de ces témoins de grès et cailloutis

est la Gara-Souda où est juché le bordj de la Douane. Citons aussi la

Garat-Ed-Diab et en pleine Felta la Garat-Mahdi. En remontant le

Mellègue on observe en Algérie deux autres gour. Quant aux reliefs

crétacés calcaires, à part le Mzarrigue, les plus grands (Lejbel, Slata,

Harraba, etc.) appartiennent à ces dômes aptiens, à la fois robustes et

élancés, dont la région est le principal rendez-vous en Tunisie.

Hérissés de romarin et d’alfa qu’ombragent des genévriers épars ou même

des pins, ils caractérisent cette partie du pays au moins autant que la

hériat. Ces montagnes hardies s’opposent comme aspect et comme utilité

aux bancs éocènes quasi horizontaux de la Kalaat-Senane. En face des

phosphates de cette dernière destinés à fertiliser la terre, les dômes

aptiens offrent à l’industrie leur fer ou leur plomb.

Au delà du Méridef et de l’Harraba, à l’Ouest de l’Oued-Sarrath et du

massif de la Kalaat-Senane, on a affaire à une plaine alluviale qui

contraste à bien des égards avec la hériat. Fidh-Ez-Zaouch au Nord du

Mellègue, Felta et Tajmout au Sud, tels sont les noms des divers

secteurs de cet ensemble que la qualité argilo-sableuse du sol,

l’absence d’arbres et l’importance des jujubiers et des salsolacées

rapprochent beaucoup du pays qui gît autour du Mrhila ou chez les Ouled-

Asker des Fréchich. Et c’est, en effet, une véritable Steppe. Tajmout et

Felta réunis sont la plaine des Ouled-Bou-Rhanem qui s’étend au midi

jusqu’au Bou-Jaber. Le Tajmout dit aussi Bahira, est une « plaine »

mollement étalée entre 500 et 650 mètres, verte d’armoises et piquée de

jujubiers. Elle meurt en Algérie à la falaise du Djebel-Def et est

sillonnée par trois affluents du Mellègue qui sont l’Oued-Horhihir dans

la colonie voisine et, en Tunisie, l’Oued-El-Alleg et l’Oudei-El-

Ma[134]. Au-dessous de 500 mètres commence la Felta qui va jusqu’au

Mellègue et que ces trois oueds fécondent. Terre basse qu’inondent les

rivières, la Felta voit des particules salines affleurer à sa surface,

ce qui amène la présence d’une flore halophyte. Le qtaf se présente en

superbes touffes très serrées ayant jusqu’à un mètre de hauteur,

peuplement dont je n’ai pas rencontré le pareil dans la Steppe. La Felta

fait songer aux plaines arrosées des environs de Kairouan et, par

exemple, à El-Alem, si riche en qtaf. Il n’y manque même pas des

cultures de maïs et vers l’embouchure de l’Oued-Horhihir un épais rideau

de tamarins. Ce qui achève la similitude avec la Steppe, c’est

l’existence de vastes réservoirs romains pour emmagasiner des eaux de

source (majen d’Aïn-Fortnate) ou de crue (citernes d’Henchir-

Zaghouane)[135]. Ces ouvrages, dont on ne trouve pas les pareils en

Friguia, sauf dans les villes, ont un autre exemplaire dans la plaine de

Bermajna au pied du Zrissa. Ils témoignent d’une moindre richesse

aqueuse.

A 30 ou 40 kilom. plus à l’Ouest, en pleine Algérie, nous constatons du

Nord au Sud des modifications analogues. Au massif Ouargha correspond,

avons-nous dit, le pays montagneux entre la Medjerda au Nord, El-Guettar

et Dréa au Sud. Jusqu’à cette dernière gare, le train venu de Souk-Ahras

suit un ruisseau qui serpente entre des frènes, des ormeaux et des

chênes-zens, tandis que les croupes voisines sont couvertes de pins et

de chênes-verts avec le sous-bois habituel en Friguia. Vers Dréa-gare,

la forêt s’éclaircit. A Mdaourouch, il n’y a plus de boisements, plus

d’eau courante dans les thalwegs ; mais les mamelonnements sont encore

parés de diss et les ondulations larges montrent de belles terres

propres aux cultures. Après Mdaourouch, la locomotive franchit une crête

dénudée, et dès lors elle entre dans l’aire de drainage du Mellègue. Le

pays change. Bientôt, le diss s’efface sur les coteaux devant le sparte

et l’alfa. Dans les fonds les céréales sont rares ; blanchâtre ou

rougeâtre, la terre se peuple d’armoise et même de qtaf. On est dans la

hériat et les dômes aptiens grandissent à l’horizon. On les touche à

Clairfontaine où des pins et des araars envahissent le Djebel-Mkirriga

et le Djebel-Guelb-El-Mellègue avec un sous-bois d’alfa, de romarin et

de sparte. Hériat à armoise et mamelonnements à sparte et alfa

continuent jusque dans la plaine de Tébessa, fort comparable à celle des

Ouled-Bou-Rhanem par la présence de qtaf et par la possibilité

d’irriguer un certain nombre d’hectares. Ainsi, en Algérie comme en

Tunisie, la dégradation du pays s’effectue d’une manière identique, et

progressivement, l’on passe du Tell le plus franc à une sorte de Steppe.

2o _La région de l’Oued-Sarrath._ — Tandis qu’au Nord du Fedj-Et-Tamer,

Zouarine et le Sers sont quasi entièrement utilisés, au Sud les cultures

n’occupent qu’un morceau infime de Bermajna[136], assimilable en cela au

Tajmout. Le contraste saute aux yeux et une remarque analogue s’impose à

qui vient du plateau Ouartane. Le bourrelet occidental de celui-ci est,

en effet, un sra jusque vers la cote 900. Mais ensuite la région

consiste en une série d’étages infertiles décroissant d’Est en Ouest et

entamés par des oueds dont les ravinements mettent à nu des marnes

grises (Oued-El-Azreg, Kef-El-Azreg, Oued-Ez-Zerga). Sur la limite de ce

pays et de la plaine alluviale de Bermajna, le double Zrissa au Nord et

le Bel-Hannech au Sud se regardent à une douzaine de kilomètres de

distance. L’abrupt méridional du second, dû à une faille, frappe

l’esprit par sa muraille presque droite de 500 mètres de haut. Zrissa et

Bel-Hannech sont nus et sans arbres.

Bermajna est avec le Djouf-Rohia et le couloir de Tébessa une de ces

plaines si précieuses dans le Haut-Tell pour les communications entre

Nord et Sud. Comme la deuxième, elle est sillonnée par une voie ferrée

et, comme ses deux émules, elle a son axe tracé par un cours d’eau qui

est ici l’Oued-Sarrath, rivière pérenne qui fut, au XVIIIe siècle,

frontière entre Tunis et Alger et qui sert encore aujourd’hui de borne

ethnique et administrative, par exemple au Sud entre les Zerhalma et les

Fouad, et au Nord entre les Ouled-Bou-Rhanem et ces mêmes Zerhalma.

Peut-être ce partage de la plaine a-t-il aidé à en voiler l’unité et à

en cacher le nom qui n’a figuré jusqu’ici sur aucune carte ni dans aucun

auteur.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 12 / 45 段