premier a un centre aptien au Djebel-Motrif (905m). Très boisé et
découpé, c’est la portion la plus sauvage du pays. L’Oued-Sidi-Bou-Adila
(500m d’alt.) serré entre le Djebel-Mella (1.020m) et le Djebel-Takrouna
(963m) y évoque maint val des préalpes et l’Oued-Seddine, scié entre
deux murailles de marnes triasiques est un boyau sans issues latérales,
où sur deux kilomètres, il n’y a d’autre chemin que le lit même. Sur la
rive droite du Meliz, le bombement précédent est relayé par celui du
Djebel-Bou-Rebah (741m) dont les couches s’allongent à l’Est jusqu’au
Mellègue. Les strates des deux dômes penchent au Nord vers la Medjerda
comme pour aller à la rencontre des dômes du Djebel-Arkou et du Djebel-
Haïrech qui leur font vis-à-vis au delà du fleuve. Entre ces deux
couples, la plaine de la Regba est synclinale. Le Sra-Ouargha la domine
superbement. Du Djebel-Mella à la sortie des gorges de Ghardimaou, la
dénivellation est de 800 mètres sur 3 kilom. 500 de distance. Tout ce
versant Nord n’appartient pas au Contrôle civil du Kef. L’influence de
la plaine a prévalu : les pentes qui conduisaient à la Regba ont été
classées dans le caïdat de ce nom bien qu’elles soient aux mains de
Ouargha. Ce sont elles qui renferment les meilleurs coins à céréales et
les pâturages les plus gras (vallon de Tafrent, etc.).
A ces surfaces élevées succède à l’Est le Mellala dont la seule arête de
valeur est la suite anticlinale de collines calcaires crétacées qui va
du Djebel-Resas au Djebel-Battoute par les mamelons de Touiref et sur
les flancs de laquelle s’appuient des grès qui se remarquent aussi au
Bir-Ben-Cherifa et sur le Sra-Ouargha. Le pin d’Alep encombre ces
reliefs ainsi que les collines crétacées de la rive gauche du Mellègue
(piton du Zerzour 462m, etc.). Entre ces deux groupes de collines, la
vasque d’El-Gouriate et la moitié inférieure de la vallée de l’Oued-Bir-
Ben-Cherifa sont des cuvettes probablement synclinales. La seconde est
topographiquement assimilable aux plaines de Nebeur et d’El-Mor. Cette
énorme clairière explique le nom de tout ce pays : « _Mellel_ » qui
signifie blanc en berbère peut se comparer au mot arabe « _biadha_ ».
Vers la limite du Mellala et du Sra-Ouargha l’altitude accrue laisse les
marnes crétacées ou les grès éocènes procurer du tell autour d’Aïn-
Touiref, d’Aïn-Sasaa et d’Henchir-Guergour.
[Illustration : V — LE SYNCLINAL DU DYR DU KEF ET LA ZAOUIA DE SIDI
MANSOUR EL GAIAS VUS EN PLAN. (Cliché Olivier)]
[Illustration : VI — LE DYR DU KEF, VUE PRISE DE LA DIRECTION DE NEBEUR.
(Cliché Olivier.)]
[Illustration : VII — CONTRASTE DE L’ÉOCÈNE INFÉRIEUR DU KEF BERDA (BORD
OUEST DU HAODH) ET DU SÉNONIEN SOUS-JACENT. (Cliché Olivier.)
_Planche C_]
Au midi du Sra-Ouargha et du Mellala les deux cuvettes agricoles
synclinales du Ferchane et du Meida-Djeradou sont encadrées par des
lignes anticlinales sénoniennes calcaires et forestières : Djebel-
Soudane-Guiboub (977 et 1.098m), Ras-El-Djebel (1.102m), Djebel-Ouargha
(912m). Ce dernier, sur le flanc Sud-Est du Ferchane représente la suite
du Lejbel, de même que sur le flanc Nord-Ouest, le Djebel-Dollia
(1.014m) continue le chaînon du Ouasta-Bou-Osbane. Le Ferchane résulte
d’une série de vallonnements dont les grès numidiens occupent les
parties supérieures (Koudiat-Er-Raha), tandis que dans les fonds
arrivent au jour les marnes sénoniennes. Quant au Djeradou-Meida, plutôt
qu’une table proprement dite[124], il rappelle la Guessaa des Beni-Rezg.
C’est une écuelle effilée, inclinée vers le Sud-Ouest, où l’Aïn-Djeradou
remplace l’Aïn-Seghira. Dans ces sraouate comme dans ceux de Dougga ou
d’El-Alia, les grès numidiens donnent des terres rougeâtres un peu
sableuses dont la couleur tranche avec la teinte du sol dès que celui-ci
provient de la décomposition des marnes noires. D’une façon générale, la
constitution géologique des sraouate du Nord du Haut-Tell en allant des
profondeurs vers la surface est celle que montre la fig. 1 relative au
Djebel-Meida, sauf qu’ici les grès numidiens ont été érodés. Au
Djeradou, ce sont les bancs à lumachelles de l’éocène moyen qui font
défaut ou du moins n’existent que sur une très faible épaisseur comme
c’est d’ailleurs le cas au Goraa et à Dougga.
Telle est la bordure du Haut-Tell vers la Medjerda. Elle abonde en
sraouate et en belles forêts. Par ses grès numidiens, par ses quelques
chênes-lièges, par les chênes-zens qui, chez les Ouargha, décorent çà et
là certains oueds où rode à l’occasion la panthère, par l’allure de ses
phosphates, verdâtres grenus et pauvres au Djebel-Meida, elle est la
transition avec le pays de Béja et la Kroumirie.
A l’Ouest, ses principaux aspects se retrouvent tous en Algérie dans le
pays des Hanencha. Au Nord, vers la Medjerda, une zone forestière
équivaut à celle du Sra-Ouargha, tandis que le centre et le midi
évoquent le Djeradou et le Ferchane. Mais ici, les diverses petites
régions agricoles se fondent en une seule. Entre deux lignes
anticlinales sénoniennes, calcaires et boisées, dirigées Sud-Ouest-Nord-
Est, et qui sont au Nord le chapelet Djebel-Ouled-Soltane-Rahmouna-Bou-
Rezine et, au Sud, la chaîne Djebel-Boustarine-Bou-Akkous-Choucha,
s’évase, en effet, un vaste synclinal éocène dont la terre est très
favorable aux céréales. Ce serait bien là de la Friguia si le mot était
de mise dans la colonie voisine. Sur la lisière Sud de ce synclinal le
bordj d’El-Guettar (865m) et plus à l’Ouest Dréa-gare correspondent à
Sakiet-Sidi-Yousef et jalonnent la ligne de démarcation entre le pays
fertile de la rive droite de la Medjerda et la zone infiniment moins
bonne que traverse le moyen Mellègue.
Cette dernière est la moitié occidentale de la région centrale déprimée
du Haut-Tell. Elle ne se range pas en Friguia, contrairement à ce qui
est le cas de la fraction orientale que draine l’Oued-Tessa et dont nous
allons parler tout d’abord.
IV
LA RÉGION DES PLAINES DE LA FRIGUIA
Cette nouvelle région réalise d’une manière parfaite la disposition en
damier si caractéristique de l’architecture du Haut-Tell. Plaines
alluviales et montagnes s’y entremêlent en effet, les unes plates et
jaunes, les autres bombées au-dessus des précédentes et assombries de
verdure. Celles-ci sont déterminées par de petits anticlinaux ou par des
dômes, celles-là par des ondulations synclinales ou des cuvettes plus ou
moins élargies par l’érosion. Presque toutes ces alvéoles possèdent une
véritable individualité.
1o _Montagnes et boisements._ — Les montagnes sont pourtant modestes (au
maximum 887m au Maïza), mais leur isolement leur confère une importance
relative. Quelques-unes sont d’ailleurs géologiquement homogènes
(Djebel-Maïza, Bou-Sléah, El-Bidi-Charrat). Le relief éparpillé de cette
zone médiane du Haut-Tell reproduit certains traits orographiques du
Tell Inférieur. Pour qui va en wagon de Tunis à Bermajna, les vraies
montagnes demeurent à l’arrière plan jusqu’au Fedj-Et-Tamer. Ni tunnels,
ni défilés proprement dits. Le changement de région n’est accusé sur le
parcours de la voie ferrée que par la végétation, grâce à la forêt de
pins de Gafour.
Montagnes ou collines ont quasi uniformément un manteau arbustif ou bien
forestier. Pas de sraouate, bien que la montagne d’Ebba, avec ses
quelques champs, soit parfois qualifiée de Sra-Ebba. Eocène comme elle,
la Guessaa des Beni-Rezg[125] est un grand plat ovale incliné au Sud-
Ouest. Sur son prolongement, la demi-auge éocène du Djebel-Haodh a eu sa
chair interne enlevée et remplacée par des alluvions au niveau de la
plaine avoisinante. Dômes ou chaînons sont agrémentés de quelques belles
sources, salées au Lorbeus et au Ouiba du Bou-Kahil, mais magnifiques,
claires et pures à l’anticlinal arasé d’Aïn-Beïda (à l’Ouest de la
Guessaa) et ailleurs encore.
Aux montagnes ou collines s’assimilent pratiquement pour l’homme
beaucoup d’étendues basses remplies de brousse ou de forêt. Sont dans ce
cas les vallées de l’Oued-Es-Souani, de l’Oued-El-Maidher et l’éventail
dont les ravins issus du Djebel-Massouge vers le Nord forment les
baguettes. Ces boisements vont rejoindre les forêts du Gafour et du
Maïza. Dans ce vaste quadrilatère, il y a çà et là quelques carrés
cultivables comme le Mahibs[126] (fond de l’Oued-Djama). La principale
clairière est la Tellet-El-Mellita au Nord de laquelle la forêt se
referme pour pousser une pointe séparatrice entre Krib et Rhorfa. Parmi
ces terrains forestiers, on peut mettre aussi le Khalled qui gît à
l’Ouest de Testour, juste au septentrion du Krib. La partie aval est
sénonienne, fort resserrée et entièrement envahie par la brousse. En
face de Téboursouk, le Khalled offre une belle plaine alluviale. Les
colons vont attaquer ses fourrés de lentisques, ancien bauge de lions ou
repaire de brigands et agrandir de cette façon la zone agricole du Krib
laquelle est le début d’une série de cuvettes alluviales libres.
2o _Les plaines à céréales._ — Ce que nous avons dit de la plaine à
propos des types de régions naturelles trouve ici son application la
plus forte. Nous sommes devant un réseau de cuvettes tectoniques
communiquant entre elles par des passages qui établissent des liaisons
fluviales ou économiques faciles. Perpendiculairement à la direction des
chaînons, citons les routes ou pistes du Kef au massif de Mactar, du Kef
au Ksour et d’Aïn-Beïda au Sers. Mais les plus célèbres épousent
l’orientation même des plaines. Telles sont les trois belles voies de
l’époque romaine : route de Carthage à _Sicca Veneria_ par le Krib, le
Kalakh et le Bahra ; route de Carthage à _Théveste_ par Bordj-Messaoudi,
l’Oued-Es-Souani, les plaines de Lorbeus et de Zouarine ; route du Krib
à Zouarine par _Assuras_. Parmi ces plaines, quelques-unes paraissent
plus propres à l’élevage qu’aux céréales ou réciproquement. Certaines
ont des récoltes plus assurées que d’autres. En général, les vastes
plaines ont à cet égard plus de fixité que les petites. Car, des
alvéoles peu développées comme le Kalakh, la plaine de Lorbeus ou le
Haodh, sont en quelque sorte cachées dans le relief qui les prive
souvent de condensations pluviales.
En bas des sraouate de Téboursouk, le Krib ne fait avec le Khalled
qu’une seule découpure quaternaire dans le relief, mais ici les
alluvions sont de bonnes terres noires libres de brousse. Le Krib est un
des meilleurs cantons à céréales du Haut-Tell. Immédiatement voisin des
sraouate et arrosé par des oueds qui en descendent, il possède une
grande valeur agricole. Entre le Djebel-Rhezouane et le Bou-Kahil, le
couloir de Bordj-Messaoudi mène du Krib au Kalakh que désigne le nom
d’une herbe, la _ferula communis_. Cette plaine, en forme de tête de
vipère, ressemble fort à la plaine de Testour avec ses artères fluviales
se coupant en croix. L’Oued-Tessa y reçoit l’Oued-Souani et l’Oued-El-
Kedim, ce dernier débouchant d’une véritable gorge extrêmement
pittoresque avec son eau courante, ses oliviers sauvages, ses trembles
et ses jardins. Le Khanguet-El-Kedim, qui se termine sur El-Bahra au
Pont Romain, a une grosse importance stratégique. De là on est maître en
effet, non seulement de la route Kef-Téboursouk, mais encore de la route
Souk-El-Arba-Nebeur-Aïn-Beïda. Lors de l’insurrection de 1864, c’est là
que fut assailli et tué le caïd El Djebira Ferhat, et en 1881, cet
endroit fut une des principales positions des dissidents. D’El-Bahra, on
entre dans la plaine du Kef. Plus vaste et moins nettement limitée que
les précédentes, elle est au Sud un peu sableuse à cause du voisinage du
Djebel-Zafrane. Dans l’ensemble elle fait preuve d’une tenue convenable.
Si du Krib nous nous dirigeons maintenant vers le Sud, nous arrivons à
la Rhorfa en traversant simplement un rideau d’arbres et d’arbustes qui
réunit la forêt du Mellita et du Djebel-El-Akhouate à la brousse du Bou-
Kehil. Dans la Rhorfa, cuiller dont l’Oued-Tessa serait le manche, les
indigènes distinguent une Rhorfa du Nord (Dahria ou Joufia) et une
Rhorfa du Sud (Gueblia). Celle-ci est très tuffeuse, l’autre montre des
glèbes meilleures et plus profondes. Néanmoins, la Rhorfa ne vaut pas le
Krib. Elle est, malgré le Djebel-Maïza, en relations aisées avec le Sers
grâce à l’Oued-Tessa qui s’ouvre au chemin de fer.
Le Sers comprend d’excellentes terres agricoles, notamment au midi, vers
la Hamadat des Ouled-Ayar, parce que là se déverse le trop plein des
oueds du massif de Mactar. D’une manière générale, dans toutes ces
alvéoles, la portion qui procure les rendements les plus constants est
celle qui est voisine des massifs les plus considérables, car d’un côté
elle participe à leur climat plus pluvieux, et de l’autre elle profite
de l’épandage de leurs rivières. Le Sers est jugé par les gens de la
Friguia comme peut-être moins favorable aux céréales qu’Abida ou
Zouarine. Je ne sais s’il y pleut moins ou s’il faut attribuer la chose
à une quantité plus faible d’éléments phosphatés dans le sol. En tout
cas, le Sers, en partie marécageux, est très apprécié pour ses
pâturages. L’élevage du cheval et des bovins y fleurit.
Entre le Sers et la plaine du Kef, celle de Lorbeus s’est logée dans le
synclinal éocène dont les deux extrémités sont la Guessaa des Beni-Rezg
et le Haodh. Très sableuse à l’Ouest, où l’oued axial porte le nom
d’Oued-Rmel, elle est remblayée en aval par du quaternaire où l’armoise
abonde : sa valeur céréalière un peu précaire n’explique pas le
développement d’une ville comme l’antique _Lares_, dont l’existence est
due au passage de la voie de Carthage à Théveste à laquelle a succédé
une piste très fréquentée encore de nos jours.
Sur le prolongement de la plaine de Lorbeus, celle d’Abida s’épanche en
dehors du synclinal précité, au Nord-Ouest jusqu’à Sidi-Bou-Guerch et au
Sud-Est jusqu’au Djebel-Ebba. Abida est une belle étendue de terres
rougeâtres où les indigènes sèment surtout du blé[127]. Au Sud-Ouest
d’Abida on accède sans aucun effort au cul de sac du Haodh[128] moins
souvent visité par les pluies.
Sur le flanc d’Abida, la grande plaine de Zouarine est une large surface
alluviale plate qui se prête fort bien aux céréales. Les oueds qui s’y
perdent et dont quelques-uns sont nés du Sra-Ouartane ou de la Hamadat
des Ouled-Ayar y entretiennent une humidité des plus appréciables. Le
trop plein de l’eau sort sous le nom d’Oued-Tessa. Mais il en demeure
beaucoup dans le sol à faible profondeur (puits des Touaba 1m 50, puits
de Sidi-Asker 6m).
Au Sud-Ouest, Zouarine a comme appendice la conque de Meskhia qui vante
encore quelques terrains utilisables. Mais au delà de ce dernier lambeau
de Friguia, le Fedj-Et-Tamer, large col crétacé infertile avec du
romarin sur les mamelons, de l’armoise, du sparte, quelque alfa, pas un
arbre et presque pas de cultures, marque la fin des bons pays.
Compartiment ultime du réseau des plaines friguiennes situé juste à la
limite de la non-Friguia, Zouarine a une importance unique dans le Haut-
Tell. Relié aux pays du Sud par deux grandes routes, celle du Fedj-Et-
Tamer-Bermajna et celle du Ksour-Rohia-Sbiba qui se touchent à Ebba, ce
canton est la première bonne plaine à céréales que l’on rencontre en
quittant les Hamama, les Fréchich et les Majeur. L’endroit est donc tout
spécialement favorable pour abriter le siège d’échanges fructueux entre
Friguia et régions du Sud. En outre, pour qui vient de la Steppe,
Zouarine est le début de ces pays de médiocre relief et de vastes
plaines facilement intercommunicantes qui, par la zone centrale déprimée
du Haut-Tell et le Tell Inférieur, mènent jusqu’à Tunis. Zouarine
fonctionne aussi par conséquent comme un carrefour d’où s’orientent vers
la capitale productions et gens de la non-Friguia et de la Steppe
occidentale.
3o _La trouée du Ksour et le plateau Ouartane._ — Sur la lisière
méridionale de Zouarine et du Sers se dresse un rempart montagneux
qu’une vallée banale divise tectoniquement et orographiquement en
Hamadat des Ouled-Ayar à l’Est et en plateau Ouartane à l’Ouest. Ce
sillon s’élargit progressivement du Ksour vers Rohia en une plaine
alluviale dite Djouf des Louata ou encore Djouf de Dougga d’après le nom
moderne de l’antique _Thugga Terebinthina_. Ce Djouf est considéré comme
partie intégrante de la Friguia au même titre que les reliefs entre
lesquels il se glisse. Il descend avec l’Oued-Sguiffa, son artère
axiale, de 800 à 650m, et dès lors on est dans la plaine de Rohia qui
participe des conditions climatiques du Skarna-Berbérou au pied duquel
elle s’étend. C’est une façon de Steppe avec çà et là des pâturages en
terrains salés où s’attardent les caravanes de chameaux qui arrivent du
Sud. Mais les eaux telliennes de l’Oued Sguiffa permettent d’y irriguer
quelques centaines d’hectares et continuent vraiment le Tell jusque-là.
La plaine de Rohia cesse à Sbiba où les quelques maisons de l’héritière
déchue de _Sufes_ somnolent auprès d’un croisement de routes de premier
ordre. En face, dans la direction de Kairouan, la vallée de l’Oued-El-
Hathob est, en effet, amplement sculptée entre le massif de Mactar et le
Mrhila, tandis qu’au couloir Djouf-Rohia s’ajoute presque bout à bout
jusqu’à Sbeitla un autre couloir entièrement steppique qui s’insinue
entre le Mrila et la chaîne de Byzacène.
Réunis, les deux tronçons ont du Ksour à Sbeitla une longueur de 80
kilom. et, comme nous avons déjà eu l’occasion de le signaler, ils
constituent un des traits les plus remarquables de toute cette région.
Ce corridor, qui scinde la chaîne de Byzacène de la chaîne de Zeugitane
et qui écarte les monts de Thala et des Ouartane du massif de Mactar,
crée par bonheur du Sud au Nord, au milieu de la région la plus
compliquée et la plus difficile de la Régence, la plus rapide et la plus
commode des voies de communication. Dans l’espèce de dédale de plaines
et de chaînons qui caractérise l’Ouest tunisien, cette coupure si nette
maîtrise la circulation et canalise le mouvement des voyageurs et des
marchandises entre Tozeur, Gafsa et le Kef. C’est « _la route des
dattes_ ». Comme le Foum-el-Kharrouba, ce chemin était jadis battu par
la mahalla beylicale ; la piste du Ksour à Sbeitla revêt encore dans le
pays le nom de _Trik-Soultani_ « route impériale ». Aujourd’hui, deux
voies ferrées en effleurent les extrémités. Sbeitla est une gare de la
ligne d’Aïn-Moularès à Sousse et tout près du Ksour la ligne de Tunis à
Kalaat-Djerda et Kalaat-Senane possède une station à Ebba.
Ce hiatus demeure une des pièces les plus notables de la charpente
orographique de la Tunisie centrale et n’a d’autre équivalent dans la
Régence que le Foum-El-Kharrouba précité ou le couloir de Grombalia qui
tous deux ouvrent Tunis aux gens et au climat de la Steppe centrale et
du Sahel.
A l’occident de cette trouée, le plateau Ouartane, isolé dans tous les
sens comme le massif de Mactar, est analogue à un vaste fer à cheval
posé sur le sol obliquement avec son débouché au Sud-Est vers Rohia. Ce
canton est d’ailleurs sous tous les rapports un des mieux individualisés
du Haut-Tell. Sa demi-couronne d’éocène inférieur et de sénonien atteint
1.071m au Djebel-Hafera à l’Est et 1.112m au Djebel-Gouraia à l’Ouest.
Elle est due à deux lignes anticlinales orientées Sud-Est-Nord-Ouest,
direction dans laquelle elles se soudent après avoir enserré une auge
synclinale d’éocène moyen et de quaternaire, lequel va rejoindre au Sud-
Est le Djouf-Rohia. Dans la partie inférieure à 850m, il s’appelle
Jeffara, c’est-à-dire « plaine », « dépression ». Au Nord tout le pays
est un sra, le Sra-Ouartane.
Le Sra présente des surfaces rocheuses et des étendues cultivées. Les
premières sont surtout fournies par les calcaires du fer à cheval. Elles
donnent des sfaias plates et glissantes (Sfaiet-Ayed, Kef-es-Sfaia,
etc.). Marnes de l’éocène moyen (Djouas de Sidi-Salem et de Sidi-Nasser,
etc.) ou sra quaternaire (entre le Djebel-Rouis et l’Argoub-Mta-Guelt),
toute la zone médiane du plateau entre 850 et 950m est une région à
céréales très fertile : sources ou puits sont fréquents et la propriété
est très morcelée comme sur le plateau de Mactar. Quant à la Jeffara,
c’est encore du tell, mais déjà les jachères s’y verdissent d’armoises
et, tandis que le sra vante beaucoup de bordjs en pierre, il n’y en a
pas dans la Jeffara. Plus chaude que le Sra, la Jeffara est un peu pour
les Ouartane une sorte de Sud. Sur les flancs orientaux du Koudiat-Chaïr
pullulent des cactus, rendez-vous automnal des diverses fractions des
Ouartane. Longtemps d’ailleurs pour ceux-ci la Jeffara a été une contrée
étrangère qui appartenait aux Tarhout des Majeur lesquels y ont encore
bien des leurs et s’y emploient au moment de la moisson.
En face de la Jeffara, le Sra était et reste le vrai pays des Ouartane,
celui dont ils tirent leur prospérité et dont les esplanades rocheuses
surveillant les plaines voisines leur ont permis de s’éterniser sur ce
coin de Friguia. Sur tout le pourtour, des émissions d’eau accompagnent
le contact des marnes et des calcaires. Ce sont à l’Est les aiouns qui
alimentent le Ksour et à l’Ouest celles d’où naît l’Oued-Médéina au pied
des ruines d’_Althiburus_. Dans l’antiquité, _Althiburus_ fleurit, car
le Fedj-Et-Tamer que commande Henchir-Médéina était utilisé par la route
de Carthage à Théveste. Mais dans les temps modernes, c’est la ligne
Gafsa-Kef qui importe surtout dans ces parages. Aussi, sont-ce Zouarine,
le Ksour ou Ebba qui accueillent le marché de la région alors
qu’_Althiburus_ n’a pas encore surgi de ses décombres.
V
LE NORD DU MASSIF DE MACTAR[129]
Le massif de Mactar est un de ces pâtés qui jalonnent la chaîne atlanto-
apennine et dont le massif de Thala et l’Aurès sont aussi des types.
Toute une suite de plis s’y anastomosent. L’ensemble affecte
sensiblement la forme d’une immense assiette renversée avec une
dépression médiane entourée d’un cercle de hauteurs.
Le rebord du Nord-Ouest est la Hamadat des Ouled-Ayar. Deux divisions
s’y observent : le plateau, la montagne. Le plateau est une terre
sénonienne doucement ondulée où le seul accident remarquable est une
série de bosses (Djebel-Zellès 1.020m, Djebel-Zlam 1.022m) dues à des
bombements partiels. Entre eux et le Haraza, la vallée large de l’Oued-
Aïn-Dougga est la tête de l’Oued-Sguiffa. Ce plateau est pauvre et n’a
que peu de sources. La forêt en occupe une portion notable. Vers le
Sers, les 450 habitants du groupe d’Ellès (710m) cultivent 10.000
oliviers.
Au Sud du plateau, l’anticlinal du Haraza détermine une véritable chaîne
qui comprend un Dyr, cinq Kalaats et trois Kefs (voir planche D) ayant
de 1.117 à 1.293m. Des pluies plus abondantes qu’à Mactar y engendrent
plusieurs belles sources : Seddine, Souk-el-Djemaâ, Sidi-Rached, Bez,
Magraoua. Si la forêt forme entre l’Oued-el-Hammam et les Kalaats-el-
Harat et Es-Souk un boisement non contigu à celui du plateau, les
vallées sont le siège des principaux assemblages de population. A
l’Oued-Ramel ont leur centre les Ouled-Njim, à la Medjet-el-Laboua les
gens d’El-Harat (1.200 oliviers), tandis que les vallées des oueds El-
Hammam et Mechref constituent le cheikhat de Bez (8.000 oliviers). Ce
dernier a cinq villages dont Mechref, Haouchsfaiat, Kelbine, Chouarbïa,
embrassant en tout 70 maisons, sont ensemble, tandis qu’un peu plus
loin, les dix maisons de Magraoua gardent l’entrée d’un défilé
pittoresque par où l’Oued-El-Mechref gagne le Sers.
Moins imposante est la Hamadat des Ouled-Aoun[130] séparée de celle des
Ouled-Ayar par un abaissement de relief appelé le Khalsa (la fin) par où
se hisse péniblement la route du Kef à Kairouan par Mactar. La Hamadat
des Ouled-Aoun comprend trois parties. Au Sud-Est, l’éocène moyen du
plateau de Mactar se continue au delà de l’Oued-Haroun par des terrains
mollement étalés, fertiles, assez arrosés par les pluies et non
dépourvus de sources (Merjet-Mqaddem, Argoub-Ed-Debra). Autour de ces
terres de labour, les calcaires nummulitiques décrivent, de Médoudja
jusqu’à l’Ouest de Ksour-Abd-el-Melek, une espèce d’hémicycle presque
ininterrompu : Kef-Tassila (1.016m), Kef-Mnara (1.019m). A la ligne de
contact des deux terrains, il y a des sources comme l’Aïn-Médoudja,
l’Aïn-Gasbat et l’Aïn-Zouza. Le reste de la Hamadat, sénonien et quasi
stérile, descend vers la plaine de Siliana et vers le Massouge par une
série de monticules étagés parmi lesquels se dressent encore divers kefs
nummulitiques comme le Kef-Snoubrine (1.032m). Quant à la corne
orientale de la Hamadat, elle est noircie de boisements de pins d’Alep
qui sont sur la rive gauche de l’Oued-Ousafa les postes avancés de la
forêt de la Kessera.
En contrebas des deux Hamadats, le synclinal Mided-Ousafa offre
successivement le Djouf de Mided, le plateau de Mactar et la vallée de
l’Ousafa, reliant ainsi à travers le massif les plaines de Rohia et de
Siliana.