sont le plus souvent montrés hostiles aux gens de l’Est par crainte des
pillages. Pour ne citer qu’un exemple, en 1881 ils empêchèrent les Zlass
de faire irruption dans le Haut-Tell pour s’y joindre aux Ouled-Ayar.
Aussi, dans les débuts de l’occupation, étaient-ils, sauf les décherats
du Serdj, réunis en une circonscription dite caïdat de la Kessera-Ouled-
Yahia, sorte de marche qu’on supprima en 1892 lorsque la pacification
pût être considérée comme définitive.
II
LA RÉGION DE LA SILIANA
A l’Ouest des pays que nous venons de décrire, l’aire de drainage de
l’Oued-Siliana, montueuse et riche en forêts autour du cours moyen de
cette rivière, embrasse des plaines et des plateaux céréalifères dans le
domaine supérieur de celle-ci.
1o _La zone agricole de la Siliana supérieure._ — Quand le torrent
Ousafa, au coude de Kobber-Er-Rhoul, quitte sa vallée de montagne, son
élan se brise dans une belle plaine plate et spacieuse à laquelle il
emprunte le nom de Siliana. En même temps, il oblique vers le Nord-
Ouest, obéissant à une direction orographique presque perpendiculaire à
la précédente, car la plaine et le Roba-Siliana se rattachent au second
système de plis. Synclinal agrandi par l’érosion, cette plaine montre
des marnes éocènes plus ou moins dissimulées sous un manteau quaternaire
dans sa partie Sud et affleurant, au contraire, dans sa portion Nord.
Dans les alluvions, que des touffes de sparte parsèment, l’orge et le
blé ne réussissent d’une manière constante qu’autour de la Zaouia de
Sidi-Abd-el-Melek où nombre d’hectares du Gontra (presqu’île entre
l’Oued-Siliana et l’Oued-Lakhmès) sont irrigués grâce à ce dernier oued.
Auprès de la zaouia, le Gontra s’embellit d’un magnifique jardin et d’un
millier d’oliviers. Mais, sauf cette exception, c’est au Nord de l’Oued-
Massouge qu’on rencontre de bonnes terres à céréales sur les marnes
rougeâtres de l’éocène moyen et, dès lors, on n’est guère plus dans la
plaine de Siliana, mais bien plutôt déjà au Massouge.
Appuyé contre le massif de Mactar et disposé Sud-Ouest-Nord-Est, du Sers
à la Siliana, le Massouge est constitué par deux choses distinctes, mais
soudées bord à bord, à savoir : un sra inséré dans un synclinal d’éocène
moyen parcouru par l’Oued-Massouge et une ligne de hauteurs appelée
Djebel-Massouge. Celui-ci (960m d’alt.) apparaît comme un os nu, à peine
revêtu de romarin ou de diss, mais ayant en son milieu un sillon de
moelle noire excellente. Quant au sra, il soutient la comparaison avec
les meilleurs cantons de Téboursouk ou de Béja et se relie à la région
de cultures du plateau de Mactar. Parmi les multiples sources du
Massouge, sont à noter l’Aïn-Jebbour, l’Aïn-ben-Ali, l’Aïn-Slimane,
l’Aïn-Djama. Les trois dernières arrosent respectivement des groupes de
400, 1.000 et 700 oliviers, et l’Aïn-Djama a vu construire autour d’elle
un village de 30 maisons, humble successeur de l’antique _Zama-Major_. A
l’Est de Djama, le nom de Massouge n’est plus de mise et la ligne du
Djebel-Massouge ne se poursuit jusqu’au Roba-Siliana que par des reliefs
atténués que l’Oued-Siliana perce sans peine pour s’évader de la plaine
du même nom en défilant auprès de 300 oliviers de Sidi-Djaber-el-
Alouani.
Tandis que le Roba-Ouled-Yahia possède une rivière centrale et de vastes
cultures d’un seul tenant, le Roba-Siliana est simplement le rebord de
la région montueuse et forestière du Gafour. Le plateau supérieur qui se
colle, à l’Est, au Roba-Ouled-Yahia, est un sra où s’abat pas mal de
pluie. C’est le lieu de villégiature de maint gros propriétaire de la
plaine. Les marnes sénono-éocènes qui y affleurent en plus d’un endroit
donnent des vallons aux terres excellentes, séparées par des mamelons
calcaires piqués de romarin et de diss. Un de ces vallons qui se dirige
vers le Nord est la tête de l’Oued-Gafour. Les autres envoient leurs
eaux à la plaine de Siliana en entaillant la falaise calcaire par des
gorges étroites où pointent des sources (Oued-Aïn-Sedja, etc.).
Malgré leurs différences physiques, plaine de Siliana, Massouge et Roba-
Siliana forment une zone agricole qui s’étend sur la majeure partie de
l’aire de drainage de la Haute-Siliana. La première rachète sa moindre
valeur culturale par sa position qui en fait un point de rassemblement
pour les échanges. A l’Est et à l’Ouest, rivières et productions du Roba
et du Massouge descendent naturellement vers elle. Béant aux deux bouts,
le Massouge lui amène en outre du Sers la voie de communication du Kef à
Kairouan par le Foum-Zelga et lui conduit aussi, grâce à son affluent
l’Oued-El-Hammam, la route de Mactar à Tunis, laquelle grimpe ensuite le
défilé d’Aïn-Sedja pour monter sur le Roba-Siliana et le Roba-Ouled-
Yahia. Ces deux grandes artères sont rejointes au centre de la plaine
par le chemin qui va de Téboursouk à Kairouan par le Foum-Zelga. La
plaine de Siliana est ainsi un carrefour des plus fréquentés. Son marché
se range parmi les principaux du Haut-Tell et c’est là également que
siège le caïd des Ouled-Aoun. Une pareille unité ne se retrouve pas dans
l’espèce de glacis qui s’encadre entre le Djebel-Sidi-Abdallah-Ech-
Chehid à l’Ouest, la vallée de l’Oued-El-Kebir à l’Est, le Roba-Siliana
au Sud et le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs au Nord.
2o _Le glacis Nord-Est du Haut-Tell._ — La région forestière qui se
développe dans ce parallélogramme est dotée d’un relief peu accentué et
n’a reçu des indigènes aucune appellation globale. Anticlinaux trapus ou
petits dômes comme le Djebel-Sidi-Abd-En-Nour s’y succèdent en bombant
modestement vers le ciel leurs calcaires sénoniens qui, au Nord, cèdent
la place à l’éocène dont les divers étages penchent vers l’Oued-
Siliana : au Rmil, les assises de grès compact sont comparables aux
marches d’un gigantesque escalier s’abaissant jusqu’au fleuve au delà
duquel ces strates butent contre le Djebel-Ech-Chehid. Notons au milieu
de ce pays la continuation de la ligne du Massouge par la cuvette de
l’Oued-Gafour (marnes de l’éocène moyen) complètement fermée et
dessinant assez bien une vasque ovoïde encastrée dans un plancher, et
par la jatte du Tajmout (alluvions quaternaires sur un fond sénonien).
Cette dernière accuse une déviation à l’Est qui se constate encore
auprès de Bir-Mjinine et qui reproduit l’inflexion du synclinal de
l’Oued-El-Kebir. Tout ce relief est sans envergure. Si, contre le Roba-
Ouled-Yahia, le Djebel-Mansour a 648m et le Djebel-Kifane-Es-Soussou
801, à l’Ouest la vasque de l’Oued-Gafour est à 425m, le Tajmout à 330 ;
plus à l’Ouest encore, l’Oued-Siliana coule entre 386 et 200m. Nous
sommes là dans une des portions les moins élevées du Haut-Tell. Cette
région n’échappe à toute assimilation avec le Tell Inférieur que grâce à
l’importance de ses boisements. C’est moins un district montagneux qu’un
district forestier. En général, la forêt de pins d’Alep se découpe en
rubans étalés sur les sommets des ondulations, tandis que dans les fonds
se prélassent des lentisques. Par la région du Selbia, ces bandes
alternatives tournent la zone cultivée de l’Oued-El-Kebir et vont se
confondre avec les espaces similaires du massif du Djouggar. Çà et là on
contemple des peuplements denses et serrés (entre le Djebel-Mansour et
les plaines de Bou-Arada et de Tajmout, à l’Oued-Zitoun, au versant Nord
du Baten-Ez-Zraïb, au Fedj-Et-Takouk) que l’absence de chêne-vert, à
cause de la faible altitude, différencie seule des boisements du Bargou,
du Serdj ou du massif de Mactar.
Du côté du couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs, la transition entre le
crétacé hérissé de forêts et la zone alluviale cultivée s’établit par
gradations. Les pins d’Alep s’arrêtent au haut du versant. Plus bas, on
a une zone d’oliviers sauvages, avec des puits ou des sources (Bir-
Magra, Aïn-Tarf-Ech-Chena, etc.), des ruines de villages romains
(_Thibica_, _Aradi_, etc.), des hameaux arabes (Decheret-El-Hadjedj,
etc.) et des bordjs de colons ou d’indigènes. La population se tient à
la rencontre du djebel et de la plaine, non loin des points d’eau qui
jalonnent leur contact et des étendues cultivables d’où elle tire sa
subsistance. Aussi, tout ce liseré montueux et forestier du Haut-Tell,
depuis le Foum-El-Kharrouba jusqu’au Djebel-Ech-Chehid a-t-il suivi le
sort historique ou administratif des plaines voisines. Comme elles, il
est occupé par des Riah, comme elles, il relève d’un centre situé dans
le Tell Inférieur, Zaghouan ou Medjez-El-Bab.
Le glacis en question n’est d’ailleurs pas absolument privé de terres à
céréales, mais celles-ci y font un peu figure de clairières. C’est le
cas notamment du Tlil-Bou-Oka et du Tlil-Es-Salahi qui ont chacun
environ 300 ha. Plus considérables sont le Tajmout et surtout le Gafour
qui a gratifié de son nom toute la zone forestière environnante. Comme
au Massouge, le terme qui désignait la région nourricière a fini par
s’appliquer aux cantons montueux et forestiers voisins.
L’immense majorité de la région est habitée par des familles vivant sous
la tente, Drid dans le Gafour, Riah dans le reste. Observons à ce propos
que les Riah, malgré leur origine hilalienne, se soucient peu de la
plaine. Le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs et aussi Djebibina sont
remplis de Trabelsia. Les Riah ont abandonné à ces patients travailleurs
le bas et plat pays et se sont retirés sur les reliefs voisins.
Pourtant, ils ne se sont pas mués pour cela en villageois. Les
agglomérations fixes sont dues à des Ousseltia (Decheret-Rmil au Sud,
Decheret-Bou-Djelida au Nord, Decherats Mjinine, Dahmane-Ed-Dhouiou sur
l’Oued-Zitoun, Fidh-El-Besbès, Barrama (Village des Potiers). Cette
décherat, ainsi que les deux précédentes, se livre à la fabrication des
marmites (_beurma_).
Dans ce pays peu hospitalier, seule s’est risquée la route de Mactar à
Medjez-El-Bab par le Massouge et le Gafour-Tajmout, artère où s’étaient
jadis greffés deux marchés, au Nord, à Sidi-Smaïne celui de Bou-Arada,
au Sud, à Sidi-Rahal, celui de Gafour. D’autre part, la vallée moyenne
de la Siliana, orientée Nord-Sud, a servi au chemin de fer de Tunis au
Kef pour sortir du Tell Inférieur. Auprès des décherats Ousseltia d’El-
Kermat et d’Oued-El-Araar, la gare et le centre de Gafour, par leur
cause extérieure au pays, symbolisent bien la valeur de cette vallée
dont l’intérêt consiste à être une région de passage.
3o _Le bourrelet du Djebel-Ech-Chehid_[119]. — En aval d’El-Aroussa, le
dernier tronçon de la Siliana a, au contraire, pour aboutir près de
Testour, dans la Medjerda, scié des plis et des peuplements forestiers
qui se continuent sur les deux rives et dont les individualités
principales dans le Haut-Tell, c’est-à-dire à l’Ouest de l’oued, sont le
Djebel-Sidi-Abdallah-Ech-Chehid, le plateau de Chetlou et la suite des
collines d’Aïn-Tounga.
Le Djebel-Ech-Chehid, s’il n’a que 764m au maximum, domine de 400m les
vallées de la Siliana et du Khalled entre lesquelles il s’interpose un
peu à la façon du Djebel-Serdj entre la plaine de Sidi-Naoui et celle du
Marouf. Plus facilement franchissable que le Serdj, le Djebel-Ech-Chehid
est comme lui une frontière géographique de premier ordre. Toute
proportion gardée, il y a, de la plaine d’El-Aroussa à celle du Krib et
aux sraouate de Téboursouk un changement analogue à celui vérifié entre
Pichon et le Roba-Siliana. La brousse envahit les deux vallées et la
montagne, à l’exception de la Tellet-Ech-Chehid (60 hect. vers la cote
673). Au Sud-Ouest, taillis et arbres débordent sur le Djebel-El-
Akhouâte (planche F) et par delà les deux cornes sœurs de cette montagne
gagnent le Djebel-Massouge.
Pareillement, au Nord du Djebel-Ech-Chehid, brousse et forêt encombrent
reliefs et vallées. A l’Ouest de la tella de l’Henchir-Gassem, le
plateau de Chetlou étale vers 500m d’altitude une esplanade calcaire
synclinale dont le pourtour terminé en falaise laisse échapper l’Aïn-
Younès et l’Aïn-Chetlou qui alimente une infime décherat Ousseltia, seul
point habité de la région. De ces solitudes émergent a l’Ouest une série
de dyrs d’éocène inférieur dessinant une ligne brisée depuis la frange
Ouest du plateau de Chetlou jusqu’à Aïn-Tounga. Leurs couches calcaires
penchent vers la vallée du Khalled. Au Sud, une voie romaine s’élançant
de Dougga profitait de la jointure mal soudée qui attache ces dyrs au
plateau de Chetlou pour filer sur la Siliana par l’Aïn-Younès. Au Nord,
entre le Djebel-Tounga et le Djebel-Skhrira, montagne de même
composition géologique et de même pendage, baille un hiatus de 8
kilomètres dont profitent la Medjerda, l’Oued-Khalled et la route de
Tunis au Kef par Testour, Aïn-Tounga et Téboursouk.
C’est vers Aïn-Tounga que ladite route quitte vraiment le Tell Inférieur
pour le Haut-Tell. A mi-chemin entre Téboursouk et Medjez-El-Bab, à 290
mètres d’altitude, les ruines de l’antique _Thignica_ dépendent
administrativement de cette dernière ville ainsi que la région du
Chetlou. Quatre palmiers dont on tire du lagmi vendu à Testour marquent
pour le voyageur qui vient du Kef le seuil de la région déprimée et plus
chaude qui conduit au rivage oriental de la Régence. Réciproquement, qui
arrive de Tunis éprouve, à Aïn-Tounga, la sensation d’un changement de
pays. La source est la première qu’il rencontre et elle lui en annonce
d’autres animant jusqu’au Kef de multiples fontaines. En même temps, et
pour la première fois aussi, des groupes naturels de pins d’Alep
frappent ses regards. Enfin, peu après Aïn-Tounga, au moment où, par le
Fedj-Er-Riha (Col du Vent), il va descendre dans la vallée du Khalled,
ultime pointe de la zone des plaines centrales, les sraouate d’en face
lui soufflent au visage une brise de montagne fraîche et pure à laquelle
il n’est pas accoûtumé et Téboursouk lui apparaît, ville de Friguia
étagée sous un roc à 465m d’altitude, au flanc du rideau montagneux
tendu entre la grande dépression médiane du Haut-Tell et la Medjerda.
III
LA LIGNE DES HAUTEURS AU SUD DE LA MEDJERDA
En traitant de la structure du Haut-Tell, nous avons indiqué comment
l’altitude de sa bande septentrionale décroissait d’Ouest en Est, du
massif Ouargha aux monts du Kef et des monts du Kef à la région de
Téboursouk. Ces trois tranches, dont l’ensemble est suivi au Nord et à
l’Est par la Medjerda, sont scindées l’une de l’autre par les oueds
Mellègue et Tessa, issus de la région des plaines centrales et dirigés
vers cette même Medjerda. Quelques plaines accolées aux trois rivières,
comme des places le long des rues d’une ville, élargissent par endroits
les déchirures : plaine de Testour au confluent de la Medjerda avec
l’Oued-Khalled et la Siliana, plaines de Nebeur et d’El-Mor sur le
Mellègue, plaine de Kalakh et de Biadha sur l’Oued-Tessa. Au reste, on
saisira toute la valeur séparatrice de ces artères fluviales en
considérant qu’elles sont des limites ethniques ou administratives. La
rive gauche du bas Mellègue est le domaine de la tribu des Ouargha,
tandis que sur la rive droite sont les Arouch-Es-Sendjaq. A l’orient de
la Tessa, on est dans le caïdat du Kef, à l’occident dans le caïdat de
Téboursouk. Massif Ouargha, monts du Kef et monts de Téboursouk sont
donc des individualités dont le caractère distinct prévaut sur la
continuation des mêmes plis d’un compartiment dans l’autre.
1o _Les monts de Téboursouk._ — Si l’on excepte le Goraa (778 à 963m) et
le Fedj-El-Adhoum (954m), la moyenne de ce district se maintient aux
alentours de 500 à 600m. Le tout a une allure assez massive : les
vallées qui l’enserrent (Medjerda, Khalled, Tessa) sont notablement en
contre-bas. La fortune de Téboursouk semble due à ce que cette ville est
posée à mi-côte, au bord de la zone des plaines centrales, et sur la
lèvre d’un vallon qui mène sans trop d’effort de l’Oued-Khalled au
palier supérieur. Les deux voies qui sillonnent le pays vers le Nord
partent de là[120].
De l’Oued-Tessa à la Medjerda, d’Hammam-Biadha à Henchir-Mettich, le
trias[121] couvre presque tout le Nord du pays. Fortement entamé par
l’érosion au pied du Goraa, il donne un peu plus au Nord des collines
modestes entre lesquelles l’Oued-Thibar a creusé sa vallée alluviale.
Cette région est appelée Hammamet. Plus à l’Ouest, le trias se relève à
710m au Djebel-Seïar et constitue une zone ravinée.
Entre ce trias et le Khalled, les plis peu prononcés se traduisent par
une sorte de plateau qui semble avoir dans l’antiquité porté le nom de
_Bure_[122]. Des bourrelets blancs et quasi nus de calcaires sénoniens
(Djebel-Nemcha, Guern-el-Kebch) s’y arrondissent, tandis que s’y
carrent, çà et là, des kefs nummulitiques (Kef-Arrhas, Kef-Dougga, Kef-
Téboursouk, etc.). Entre eux, des vallées fertiles que remplissent les
marnes sénono-éocènes, sont comme de petits mondes à part (Nemcha,
Gotnïa, Oued-Faouar, El-Harich, Oued-Rmel). A l’Ouest de Dougga, les
grès numidiens apparaissent ou forment des cantons comme ceux d’El-Alia
et de Zehna. Le tout est un sra essentiellement propice aux céréales et
aux herbages (sens du mot _Thugga_). Le sra s’arrête à la ligne du
Djebel-Chlegoua et ne s’empare pas de la vallée du Khalled, mais les
terres noires envahissent la basse vallée de l’Oued-Remel et le Krib.
Les calcaires sont égayés de belles sources. Le Goraa, boîte oblongue
comprimée dans le sens de la longueur, a subi entre Djebba et Henchir-
Chett un affaissement transversal qui draine les eaux tombées et les
déverse à ses deux bouts. Près des épanchements liquides on a des
centres et des plantations : 38.500 oliviers autour de Téboursouk, 7.000
à Dougga, 2.000 vers Djebba, etc. Ces groupes exceptés, pas d’autres
arbres sur le sra. Certains mamelons du Bled-Zehna, uniquement tapissés
de gazon, sont comme un alpage et évoquent les chaumes vosgiennes.
La région aptienne de l’Ouest et du Sud-Ouest est différente. La majeure
partie en est livrée à la brousse ou à la forêt : pins, chênes-verts, et
aussi chênes-lièges au Djebel-Rhazouane. Sur la rive droite de l’Oued-
Arkou, la vallée de Rihana rappelle cependant telle vallée du sra de
Téboursouk. La seule vaste étendue de terre de labour est la plaine
alluviale de Biadha alignée Sud-Est-Nord-Ouest, et dont l’allure est
comparable à celle de Bermajna ou de Rohia.
2o _Les monts du Kef._ — Les plis de la région de Téboursouk se
continuent dans celle du Kef. Le trias précédemment décrit s’avance à
l’Ouest de l’Oued-Tessa au moins jusqu’à Mechtet-Ed-Damous et Aïn-Kerma.
La vallée de la Medjerda est donc, depuis la Dakhlat jusqu’à Tébourba,
en relation constante avec des affleurements triasiques. Au midi,
l’anticlinal aptien du Bazina (527m) est la suite évidente du Merqueb et
le Dyr du Kef celle du Goraa. Mais la similitude ne va pas plus loin,
car entre Tessa et Mellègue, les sraouate n’abondent pas. Sur les points
élevés règne la forêt et la majorité des champs se recense en colline ou
bien dans des plaines intérieures mises à profit pour les
communications. Entre les monts de Téboursouk et le massif Ouargha
également compacts, les monts du Kef ont un relief rompu, ce qui a
facilité les échanges entre la Dakhlat et la zone des plaines centrales
du Haut-Tell et favorisé la création et la prospérité de la ville du
Kef.
Du côté de l’Oued-Tessa, les pentes qui descendent vers la rivière sont
cultivées. Le même terme sert pour elles et la plaine limitrophe, les
deux Biadhas[123], le supérieur et l’inférieur, ayant ceci de commun
qu’ils répondent à une assez grande quantité de terrain libre au sein
d’un territoire occupé par la brousse. Des deux paliers, celui d’en
haut, bien que non classé dans les sraouate est composé de tellas,
tandis que celui d’en bas est hamri et rmel.
Au cœur des monts du Kef, s’évasent trois plaines indépendantes l’une de
l’autre et de dimensions restreintes, mais postées à peu près sur le
même méridien, à savoir : El-Mor au Nord (300m d’alt.), plaine de Nebeur
au centre (idem.), et au Sud celle de Bahra (550m), laquelle, avec sa
disposition en V, se rapproche de la précédente au Nord-Ouest par la
conque d’Aïn-Mrhasel, tandis qu’au Sud-Ouest elle s’unit avec la plaine
du Kef. On a là, avec l’Oued-Tessa et l’Oued-Mellègue, la seule ligne de
médiocre altitude qui existe du Sud au Nord depuis le coude de la
Medjerda jusqu’à la frontière algérienne. Or, l’Oued-Mellège, à cause de
ses gorges, n’est pas toujours suivi par un sentier. La vallée de la
Tessa s’offre comme davantage praticable. Mais la coupure qui entame le
relief à mi-distance de l’une et de l’autre rivière est plus commode
comme étant à la fois hors de l’atteinte des oueds et des neiges. Par là
passe la piste si fréquentée Dakhlat-Nebeur-Aïn-Beïda-Lorbeus. La
population qui exploite la plaine de Nebeur vit dans un village collé au
massif du Dyr des contreforts duquel sort une source irrigant des
jardins et 5.000 oliviers. Le minerai de fer du Djebel-Hadida a attiré
jusqu’auprès de Nebeur le rail lancé de Béja par le midi de la Dakhlat
et la vallée du Mellègue.
C’est en somme au Dyr et aux reliefs qui le flanquent que la région du
Kef doit son caractère montueux. Longue et étroite rigole de calcaire
nummulitique inclinée du Nord-Est (1.084m) au Sud-Est, le Dyr (800m) est
comme la quille d’un gigantesque esquif (voir planche C) venu de la zone
des plaines centrales et qui se serait échoué sur un obstacle la proue
en l’air. En dessous de son point le plus bas débouchent les deux
sources du Kef qui alimentent 12.500 oliviers. Si le Dyr et son socle se
rangent d’office parmi les sraouate, les parcelles utilisables y sont
fragmentées et peu nombreuses. Notamment, entre les environs du Dyr et
le Mellègue, ce ne sont que pins et broussailles sur un sol étique,
tantôt quasi horizontal, comme entre le Kef et le Hammam-Mellègue et
tantôt raviné effroyablement. Plusieurs oueds poussant leur tête
jusqu’au Dyr percent une série de _fedj_ par où des sentiers s’avancent
vers Nebeur ou les Ouargha (piste Kef-Aïn-Touiref-Ghardimaou).
Le même genre de pays se vérifie sur une certaine distance au delà du
Mellègue, mais l’important dans ces parages est l’interruption brusque
que vaut au relief la vallée de cet oued. Son tracé résulte d’une suite
de failles ayant redressé vers la verticale les strates calcaires au
contact d’affleurements triasiques semés de roches éruptives (coteau du
Hammam-Mellègue, dent grise du Nab-el-Azreg, etc.).
3o _Le massif Ouargha._ — La tribu des Ouargha habite à l’angle Nord-
Ouest du Haut-Tell un trapèze irrégulier, élevé de 400 à 1.000m. Coincé
entre la Medjerda et le Mellègue, bordé vers l’Algérie par des bastions
boisés (Djebel-Choucha, Mraou, etc.), à peine effleuré au Sud par la
route de Souk-Ahras au Kef par Sakiet-Sidi-Yousef, ce réduit montagneux
constitue un véritable pôle de répulsion dont les voyageurs se sont
tenus à l’écart. On y distingue trois parties : au Nord-Ouest et au Nord
le pays montagneux et forestier du Sra-Ouargha drainé par les branches
de l’Oued-Meliz, à l’Est au côté gauche de la vallée du bas Mellègue une
section plus basse dite Mellala, enfin, au Sud, la zone mi-agricole et
mi-forestière de Djeradou-Ferchane et Sakiet-Sidi-Yousef.