l’uniformité de leurs facultés, les cases ne sont pas indépendantes les
unes des autres. Chacune a besoin de ses voisines. Le sra a d’étroites
relations avec la forêt, la plaine avec la montagne. On ne saurait
vouloir isoler une cuvette du relief qui la cerne. Des liens rattachent
donc les petites régions limitrophes, de sorte que la combinaison jamais
identique de la proximité, du relief, des capacités culturales et des
échanges économiques, façonne des individualités composites, amalgames
de montagne, de forêt, de sra ou de plaine, qui vont nous permettre
d’entreprendre une description géographique de la contrée. En montrant
comment tous ces compartiments s’agencent entre eux, les pages qui vont
suivre confirmeront d’ailleurs ce que nous savons déjà de la
multiplicité et de la diversité des petits pays. Tout en présentant une
vue détaillée du Haut-Tell, ce travail de recomposition éclairera
définitivement cette variabilité à brève distance qui est un des
caractères les plus originaux de la région et préparera l’étude du
climat, de l’hydrologie ou de la végétation, étude durant laquelle plus
d’une fois se dressera l’antithèse de la Friguia et de la non Friguia et
la différence du djebel, du sra, de la forêt et de la plaine.
* * * * *
[Note 74 : Voir dans AUBERT : _Explication_, p. 14, la coupe d’une
tranchée dans le trias de l’Oued-Zerga, qui montre bien le mélange.]
[Note 75 : Appelé Sayen sur la carte au 1/100.000e.]
[Note 76 : Il y a un Montorfano entre Come et Erba, un près de Pallanza
et un autre près de Bergame. _Orfano_ signifie « orphelin ».]
[Note 77 : _Op. cit._, p. 179.]
[Note 78 : D’après les Fouad, jadis, un certain Bel Hannech possédait la
montagne qui se dresse au Nord de l’Oued-Sekka, dans la plaine de
Bermajna, tandis qu’une femme, appelée Sna, avait le massif entre
l’Oued-Sarrath et l’Algérie. Epris des charmes de sa voisine, Bel
Hannech désirait l’épouser, mais Sna restait sourde à ses prières.
Enfin, elle déclara qu’elle accepterait pour mari Bel Hannech, mais à
une condition : ce dernier devait rendre inaccessible le mont où il
demeurait avant qu’elle-même ait pu faire subir à sa propre montagne une
transformation analogue. Bel Hannech se mit à l’ouvrage. Mais,
naïvement, il ne travailla que du matin au soir. Plus rusée, Sna besogna
jour et nuit, si bien qu’elle eut achevé son œuvre quand son partenaire
n’avait encore rempli que la moitié de sa tâche. Et voilà pourquoi la
Kalaat-Senane est si raide de tous les côtés (voir planche B), tandis
que le Djebel-Bel-Hannech n’est taillé à pic que sur la face
méridionale.]
[Note 79 : _Dyr_ (pl. _dour_) signifie proprement « flanc ».]
[Note 80 : Appelé par les Européens Dyr de Tébessa.]
[Note 81 : _Kouif_ est le diminutif de _Kef_.]
[Note 82 : On a des kalaats cénomaniennes (Goliat-ben-Ftima, au Nord de
Fériana), sénoniennes (Kalaat-Frarha, à l’Ouest de Sbiba), pliocènes
(Galaat-El-Andless, dans le Tell Inférieur). Dans le Haut-Tell, les
kalaats sont en grande majorité nummulitiques.]
[Note 83 : Les indigènes expliquent que _Kessera_ veut dire « galette »
en arabe, ce qui cadrerait avec la surface plane de la Hamadat. En
réalité, Kessera dérive de _Chisura_, nom du village à l’époque
antique.]
[Note 84 : Cette forme avait fait croire à PELLISSIER (_Op. cit._, p.
191) qu’il avait devant lui un ancien cratère.]
[Note 85 : _Haodh_ signifie en arabe « auge, bassin oblong ».]
[Note 86 : La « _guessaa_ » est le grand plat rond à couscous.]
[Note 87 : C’est ce que Pervinquière a appelé synclinal du Kef-Argueb.]
[Note 88 : Safra est le féminin de « _asfar_ » jaune.]
[Note 89 : La légende des Ousletïa (_J. Off. Tun._, 13 mars 1884).]
[Note 90 : A Téboursouk, les anciens du pays ont gardé le souvenir d’un
violent ébranlement vers 1872 : la population appréhendait la fin
prochaine du monde. A en croire une légende, la destruction de
Téboursouk précèdera, en effet, de quarante ans à peine la catastrophe
qui anéantira tous les vivants. Entre 1860 et 1884, les citernes
romaines du Kef ont été fendues par une secousse tellurique. (RENAULT :
_Installations hydrauliques romaines de Sicca Veneria_, in _Enq. sur les
Install. hydr. rom._, t. II, p. 94-95.) En mars 1910, dans la même
ville, un séisme a abattu de vieilles masures arabes. En 1905, une
oscillation a remué le plateau de Kasserine et renversé une borne
militaire antique, etc. GUÉRIN, _op. cit._, II, p. 89, attribue à un
séisme la chute du fronton du temple d’Assuras.]
[Note 91 : Voir, par exemple, FISCHER : _La Penisola Italiana_, Turin,
1902. (Traduction italienne amplifiée de l’édition allemande) et sur
l’Atlas Saharien des études diverses de AUGUSTIN BERNARD, BLAYAC,
FLAMAND, FICHEUR, RITTER, etc..)]
[Note 92 : PH. THOMAS : _Recherches sur quelques roches ophitiques du
Sud de la Tunisie_. (_Bull. Soc. Géol. Fr._, 1891), p. 445.
Dans son _Essai d’une Descript. Géol. de la Tunisie_, postérieur aux
travaux de PERVINQUIÈRE, le même auteur dit qu’il conserve des doutes
sur l’attribution de ce genre de terrain au trias. Voir p. 194-195.]
[Note 93 : _Sur les phénomènes de recouvrement du Djebel-Ouenza
(Constantine) et sur l’existence de nappes charriées en Tunisie_. (_C.
R. Acad. Sc._, t. CXLIII, 1906), p. 137-139. Voir aussi TERMIER : _Notes
de tectonique tunisienne et constantinoise_. (_Bull. Soc. Géol. de
France_, 1908), p. 102-124, et, en sens contraire, GOURGUECHON : _Sur
l’interprétation tectonique des contacts anormaux du Djebel-Ouenza
(Algérie) et de quelques phénomènes similaires observés en Tunisie_.
(_Ibid._) p. 46-53.]
[Note 94 : _Etude Géol. de la Tunisie Centrale_, p. 333-335.]
[Note 95 : _Op. cit._, p. 338.]
[Note 96 : HAUG, _op. cit._, p. 370.]
[Note 97 : Sur les 14.250 kilomètres carrés du Haut-Tell :
2.850 ont plus de 1.000 mètres.
4.050 ont de 700 à 1.000 mètres.
Soit : 6.900 kilomètres carrés.
4.900 ont de 500 à 700 mètres.
2.350 ont de 200 à 500 mètres.
100 ont au-dessus de 200 mètres.
Soit : 7.350 kilomètres carrés.]
[Note 98 : Dr E. BONNET : _Géographie botanique de la Tunisie_, _loc.
cit._, p. 23 du tirage à part.]
[Note 99 : TRABUT : _Les zones botaniques de l’Algérie_. _Congrès de
l’Afas_, 1888, Oran, tirage à part, p. 7.]
[Note 100 : In PLAYFAIR, _op. cit._, p. 188 et 189. — PUCKLER MUSKAU,
_op. cit._, t. III, p. 201, parle aussi de cèdres rouges dans la forêt
des Ouled-Naji. Ces soi-disants cèdres n’étaient vraisemblablement que
des genévriers de Phénicie.]
[Note 101 : On n’y distingue donc pas, comme dans les Alpes, au point de
vue des cultures et des habitations, le côté du soleil (_ados_ dans le
Dauphiné, _solivo, a sole_ dans les préalpes italiennes) et le côté de
l’ombre (_avers, hubac_ en France, _oviga, inversa_ vers Come et
Lugano). Les indigènes appellent bien l’ados _mchemsa_ et l’avers
_mdhalla_, c’est-à-dire « ensoleillé » et « ombragé », mais sans qu’il
en résulte aucune conséquence pratique, car le soleil chauffe quasi
également les deux versants. La marroube pourtant tapisse plus
spécialement la pente _mdhalla_. Çà et là, des endroits ombreux abritent
diverses plantes (arums, orchidées, etc.). Le caprier (_qabbar_)
accroche aux falaises ses belles fleurs roses. Des cyclamens se
rencontrent dans un ravin du Dyr du Kef en contrebas de Sidi-Mansour-el-
Gaïas, et aussi à Nemcha, à Dougga, au Goraa. Dans la gorge de l’Oued-
Saha près de Téboursouk, en amont d’Aïn-Mzetta (Bargou) on m’a signalé
des fougères.]
[Note 102 : On prononce _sri_ et _srei_, diminutif de sra.]
[Note 103 : Voir VAISSIÈRE : _Les Ouled-Rechaïch_ (_Revue Africaine_,
1892, p. 223). Dans l’Aurès, se rangent parmi les sraouate, la cuvette
d’Arris (1.200m), celle de Moudji (1.300m), le plateau du Msara du
Chechar (1.500m), etc.]
[Note 104 : _Dakhlat_ est le féminin de _dakhel_ qui signifie « interne,
intérieur, chose qui entre dans une autre, qui y est contenue ».]
[Note 105 : La même racine donne _morharfa_ (cuiller). Comp. dans
l’Apennin les termes de _bacino_ et de _conca_.]
[Note 106 : Ce nom est donné par EL-BEKRI, p. 130, à la Dakhlat de Souk-
el-Arba, qu’il appelle Fahs-Boll (la plaine de _Bulla Regia_). Nous le
rencontrons au pied Nord-Ouest du Djouggar, avec le Fahs-er-Riah (la
plaine des Riah) dit couramment le Fahs.]
[Note 107 : Employé en ce sens dans l’Aurès par les Chaouia qui parlent
le tamazirt (_Bulletin de Corresp. Afric._, 1885), p. 74, note 1.
L’« æquor » des latins représentait aussi, comme Bahira, à la fois la
plaine liquide et la plaine solide.]
[Note 108 : _Op. cit._, t. III, p. 254.]
CHAPITRE TROISIÈME
=Vue générale du Haut Tell :
La partie située en Friguia=
* * * * *
I
LA CHAINE DE ZEUGITANE (portion méridionale)
La chaîne de Zeugitane, qui constitue plus de la moitié de la dorsale
tunisienne, s’amorce au sein du massif de Mactar par le Bellota et le
socle de la Hamadat de la Kessera. Nous n’en examinerons ici que le
secteur méridional. Plus au Nord, en effet, le Zaghouan et le massif du
Trif, tout en possédant certains caractères des montagnes du Haut-Tell,
s’en distinguent à divers égards, ne fut-ce que par le rôle bien moindre
joué par la forêt, et ils souffrent par suite d’être étudiés avec le
Tell Inférieur qui les entoure.
1o _Le Djebel-Serdj et les pays voisins._ — Les calcaires grisâtres,
durs et anguleux du Serdj déterminent, tout le long du flanc Ouest,
quatre bandes superposées formant autant de falaises à pic dont la
principale est derrière Zeriba, à la naissance d’une énorme faille.
Montagne la plus élevée de la chaîne de Zeugitane, le Serdj (1.357m)
crée, sur 17 kilomètres, une barrière compacte et infranchissable,
depuis le massif de Mactar jusqu’au Bargou. A l’Est, la courbe de son
anticlinal descend régulièrement, mais par une pente très rapide sur une
plaine synclinale où coule l’Oued-Marouf. La crête du Serdj se dresse à
850 mètres au-dessus. A l’Ouest, la montagne regarde sur une autre
plaine, celle de Sidi-Naoui, avec une dénivellation de 750 mètres, plus
saisissante parce que produite par la faille qui a privé le Serdj de
toute sa moitié occidentale. La nature de ce relief ne consent aucune
communication entre les deux côtés de la montagne qui sépare les
Contrôles civils de Mactar et de Kairouan. C’est aussi la limite du Tell
et de la Steppe, affirmée par l’existence d’une belle forêt sur le flanc
occidental et par la présence de notables peuplements d’alfa sur le
flanc opposé. Différence qui a sa cause dans une inégale proportion
d’humidité, puisque la composition du sol est la même.
Le versant Est du Serdj est accompagné d’une feuille presque verticale
de calcaire éocène qui, après s’être plaquée à El-Gueriat et Mansoura,
contre le sénonien de la forêt de la Kessera, se détache sous le nom de
Satour (couperet) à partir du défilé de la Zelga jusqu’à l’Oued-Djilf.
Plus au Nord, il est scindé en chaînons à peine surhaussés au-dessus de
la plaine. Au pied du rideau calcaire d’El-Gueriat-Satour, se déploie
une brousse basse à romarin avec, çà et là, des groupes de pins, des
lentisques, des caroubiers et des oliviers sauvages. C’est le Chott-El-
Bahir (Le Bord des Plaines). Quant aux Bahir mêmes, appelées Bahir-
Ajjer[109] et aussi Bahir-Ech-Chiha[110], elles commencent dès le bas de
Djenoua et prolongent en marge du Satour de belles terres de culture où
abonde l’armoise.
De l’autre côté du Serdj, la plaine de Sidi-Naoui étend ses alluvions
jusqu’à des collines gréseuses (Argoub-Et-Tala, Srasif-El-Hajjem) que
l’Oued-Lakhmès, venu du Bargou, coupe pour gagner la plaine de Siliana.
Vers Zeriba, les champs sont épars dans le _Frech_, parc sauvage de
lentisques opulents, de caroubiers gigantesques et d’oliviers
magnifiques[111]. Sidi-Hamada (691m), au contact du Serdj et de la
plaine, compte 300 âmes. Zeriba a presque une population double en trois
quartiers entre lesquels des ravins attirent cactus et arbres fruitiers
sous une fort belle source. Les oliviers de Zeriba et de son annexe Bou-
Sabioun sont 4.000 en tout, ceux de Sidi-Hamada et de son satellite
Guennara atteignent un millier.
2o _Le massif du Bargou et le Roba-Ouled-Yahia._ — Ce massif comprend
deux séries anticlinales dont celle du Sud-Est (Kef-Ech-Chergui, etc.)
prolonge le Serdj au delà du mauvais passage du Msireb, tandis que celle
du Nord-Ouest, appelée Djebel-Bargou, représente la suite du Djebel-
Bellota. Ces deux plis se rejoignent du côté du Djouggar par une courbe
hémicirculaire que dessinent les Djebel-Mesmote, Rakhma, Touila, El-
Monchar, etc. Le fer à cheval ainsi dessiné est divisé en trois
fragments par deux vallées internes se réunissant à angle presque droit
de manière à y inscrire un T couché à droite dont le trait supérieur
(Oued-Mzetta, Oued-Drija) transperce le massif perpendiculairement du
Roba-Ouled-Yahia à la vallée du Marouf, tandis que la tige (Oued-Bargou)
ouvre un accès à la plaine de Sidi-Naoui.
Cette tige est l’artère vitale et c’est à elle que le nom de Bargou
appartient en propre. Elle se compose de quatre tronçons dont le premier
évase à partir de l’Henchir-Sodga une conque alluviale sèche. A Ras-El-
Oued, changement complet : une belle source sort d’un rocher pour se
perdre dans les vergers de la décherat Bahirine. Un peu plus loin, la
rivière renaît grâce à l’Aïn-Bou-Saadia et fertilise les jardins de la
décherat Medioula. Résurrection temporaire, car bientôt elle s’enfonce
dans la terre pour ne reparaître qu’avec l’Aïn-Faouar qui arrose les
vergers de la décherat Rhar. Entre ces deux points, la vallée s’étrangle
un instant sous un promontoire où Medioula (ou Mediouna) est juchée dans
une position analogue aux divers Serravalle des Alpes italiennes. Une
soixantaine d’hectares de jardins érigent, le long des parties vivantes
de l’oued, une galerie enguirlandée de plantes grimpantes, dominée
parfois elle-même par les ramures tremblantes et argentées des peupliers
blancs ou par le feuillage vert des ormeaux. Plus haut, sur les flancs
de la vallée, ce sont des enclos d’oliviers et de caroubiers, étagés et
mélangés d’arbustes divers, tels que lentisques, arbousiers, etc. En
montant encore, la brousse est seule et, vers le sommet, on n’a plus que
du romarin avec quelques pins et chênes-verts. A mi-pente, dans une
position peu accessible dont le glacis se hérisse de figuiers de
Barbarie sont établis les villages, tous accrochés entre 600 et 750m au
côté gauche de la vallée et par conséquent exposés au Sud-Est : Bahirine
a 250 habitants, Ballota 35, Medioula 300, autant que Rhar et son annexe
de Sidi-Mtir. De Bahirine dépendent 2.800 oliviers, de Ballota et de
Medioula 4.250, des deux derniers villages 4.000. Le versant du Marouf
n’a que deux villages : Chorfa (100 hab. et 2.500 oliviers) et Bouja
(125 âmes). Ici, comme au Serdj, c’est la portion tellienne de la chaîne
qui présente les agglomérations les plus considérables.
Depuis 1905, date où l’eau du Bargou a été partiellement menée à Tunis
par un aqueduc qui passe dans la vallée de l’Oued-El-Kebir grâce à un
tunnel de 6.300 mètres (tunnel de Boutis), les jardins ont périclité et
la population tend à se transporter dans le Roba-Ouled-Yahia où elle a
ses cultures.
La barre du T, constituée par l’Oued-Mzetta-Drija, n’est pas aussi
riante que la tige. Les jardins de la décherat Boutis[112] (125 hab., à
688m d’alt.) ne valent pas les précédents (800 oliviers). Le rideau
d’ormeaux et de peupliers qui se prolonge jusque dans la Steppe avec les
eaux telliennes n’est pas aussi dense qu’à l’Oued-Bargou. Boutis même
apparaît dans ces parages comme une exception, car tout le Nord du
massif du Bargou est inhabité. On peut, durant des heures, y chevaucher
dans les vallées à fond plat garni de lentisque ou de ktem, ou sur les
flancs assombris de pins sans rencontrer un homme ou un animal
domestique.
Tout autre est au Nord-Ouest un synclinal symétrique de celui du Marouf
et d’où l’Oued-El-Kebir, tronçon supérieur de l’Oued-Miliane, s’élance
vers la mer. Du Sud-Ouest au Nord-Est, de la plaine de Siliana à celle
du Fahs, ce boyau mesure 50 kilomètres et figure au premier rang des
compartiments qui donnent au Haut-Tell son orientation caractéristique.
Il continue le couloir Mided-Ousafa au double point de vue de la
direction et de la composition du sol. Encastré dans des terrains
crétacés, il s’en distingue nettement par sa couleur et ses productions.
Ses champs contrastent avec la brousse ou la forêt qui l’assiègent. De
belles sources (Aïn-Zaccar, Aïn-Mzetta) sourdent au contact des reliefs
encaissants. En amont de Sidi-Amara, on a un sra, le Roba-Ouled-Yahia,
inclus dans la circonscription de Mactar (caïdat des Ouled-Aoun), tandis
que la zone plus basse d’aval, moins propice aux céréales, est habitée
par des Riah et relève du caïdat de Zaghouan (Contrôle de Tunis). Pour
sortir du boyau susdit, l’Oued-El-Kebir s’engage à travers le défilé
pittoresque du Selbia. La route Mactar-Tunis épouse l’axe de la vallée ;
aux abords de son croisement avec la route de la Drija, se tient le
marché du Bargou et des Ouled-Yahia, au lieu dit Souk-El-Arba. La
byzantine Aïn-Fourna commandait ce nœud de voies.
3o _Le massif du Djouggar._ — Pour les gens venus de Boutis, la région
du Djouggar s’affirme d’abord comme une réédition du Bargou
septentrional. Quelques pitons calcaires (Djebel-Chirich, etc.)
rappellent le pic de Boutis et se dressent au milieu de vallées
marneuses, incultes et envahies par la brousse. Au Nord du Djebel-Zress,
un spectacle différent est fourni par une masse solide de calcaires
liasiques séparée en deux morceaux, Djebel-Fkirine d’abord (985m), puis
Djebel-Bent-Saïdane (818m), dont les formes sont moins accentuées que
celles des Djebel-Zaghouan, Rsas ou Bou-Kornine composés de terrains
similaires. Pourtant, au Nord, le Bent-Saïdane domine la plaine du Fahs
et le col large et facile, dit Foum-El-Kharrouba, qui le sépare du
Djebel-Aziz (678m), dernière apophyse du Zaghouan. A l’Est, la falaise
du Fkirine et du Bent-Saïdane a une portée de 300m. Dénivellation
brusque, due à une faille notable presque sur le prolongement de la
faille du Zaghouan. Avec la présence du lias, inconnue plus au Sud,
c’est là un phénomène qui fait de ces deux montagnes la transition
géologique entre les tronçons Nord et Sud de la chaîne de Zeugitane. En
bas de la faille, les tellas éocènes dites Regba, Zbidine et Souar sont
encore dans la zone du diss, mais aussitôt après, on tombe sur des grès,
comme au Zaghouan. Et déjà on est dans la Steppe qui s’affirme dans la
plaine de Djebibina que le Foum-El-Kharrouba met en communication avec
la plaine du Fahs. Le hiatus que ces deux plaines et ce passage soudés
bout à bout déterminent au centre de la chaîne de Zeugitane est pour
l’orographie tunisienne un trait aussi caractéristique que le couloir
Sbiba-Rohia-Ksour.
Sauf l’Aïn-Oum-El-Abouab et l’Aïn-Soultane du Zress, les sources dotées
d’un réel intérêt sont sur la périphérie : Aïn-Mrhotta, Aïn-Bent-Saïdane
et surtout Aïn-Djouggar. Comme au Bargou, le nom du principal point
d’eau s’est imposé au massif d’où il sort, car dans toute cette région,
c’est l’eau qui fait la valeur de la montagne. L’Aïn-Djouggar arrosait
des jardins et 21.500 oliviers domaniaux avant l’envoi de ses eaux sur
la capitale. Depuis 1902, l’installation d’un pénitencier a permis à
l’Etat de régénérer cette olivette par les bras de galériens. Auprès de
l’Aïn-Bent-Saïdane, un hameau compte trente maisons et 4.300 oliviers.
Décherat et camp des condamnés (environ 350 personnes) situés sur le
versant tellien sont les seuls groupements de population du massif.
L’opposition entre les deux flancs était moindre à l’époque antique où
_Abthugni_ (Henchir-Souar) faisait pendant à _Zucchara_ (Décherat-Bent-
Saïdane), tandis que _Seressi_ occupait à Oum-El-Abouab une position un
peu analogue à celle des hameaux du Bargou. Mais aujourd’hui, le pays
est vide comme le Bargou du Nord[113]. Les Ourazla à l’Est, les Droo
(Riah) à l’Ouest, se tiennent de préférence les uns à proximité de
Djebibina, les autres dans la basse vallée de l’Oued-El-Kebir. Car, au
Djouggar, il n’y a guère plus de place qu’au Bargou pour les céréales.
4o _Les passages de la chaîne._ — Altière et massive avec le Serdj et le
Bargou du Sud, moins haute et moins compacte avec le Bargou du Nord et
le Djouggar, la chaîne de Zeugitane est dans son ensemble une sorte de
mur mitoyen entre Tell et Steppe. D’où, l’importance des vals
transversaux créés par les fléchissements de son axe. Au couloir Sbiba-
Rohia-Ksour, au col de Fedj-El-Ansel dans la chaîne d’El-Gueriat, font
ainsi suite vers le Nord le Foum-Zelga (Bouche de la Glissade), le
défilé de la Drija (Le Petit Gradin) et le Foum-El-Kharrouba qui servent
tous trois aux telliens pour aller dans la Steppe. Empruntée par les
gens de Téboursouk et de Gafour, la Drija est réunie à Kairouan par un
chemin très fréquenté appelé précisément Tniet-Ed-Drija. Le Foum-Zelga
et le Foum-El-Kharrouba (Bouche du Caroubier) ont une aire d’attraction
plus considérable. Par le Foum-Zelga s’avance la voie de communication
la plus directe entre le Kef et Kairouan. Entre la forêt de la Kessera
et le Djebel-Serdj, ce Foum est une belle rainure à plancher
relativement plat et à parois raides et élevées, très pittoresque, mais
propice aux coups de force. Des tas de cailloux le jalonnent et
témoignent que plus d’un voyageur y a succombé de mort violente. Dans le
Satour, la voie se dédouble : un des sentiers garde le nom de Foum-
Zelga, l’autre prend celui de Foum-El-Afrit[114]. Le chemin du Nord
franchissant jadis l’Oued-Djilf grâce à un pont romain qui subsiste
presque intact, aboutissait à la ville d’_Aggar_, dont le nom[115] et la
position sont justifiés par la nécessité d’un gîte d’étapes à l’issue
d’un passage de cette importance.
A l’autre extrémité de la portion de la chaîne de Zeugitane contre
laquelle s’appuie à l’Est le Haut-Tell, le Foum-Zelga possède son
pendant dans le Foum-El-Kharrouba. A vrai dire, la large baie du col du
Caroubier, appelé aussi col de Loukanda, n’intéresse pas immédiatement
les populations du Haut-Tell. Mais, sa situation entre le Tell Inférieur
et la Steppe, entre Tunis et Kairouan, lui donne une valeur générale
puisqu’il ouvre entre la capitale du Nord et la principale ville de la
Steppe intérieure une voie presque rectiligne dans le sens des
méridiens[116]. L’importance stratégique de cette artère a frappé plus
d’un écrivain[117], car ce Foum permet aux maîtres de Kairouan de se
répandre dans le Tell Inférieur et de se diriger contre Tunis[118]. Par
le chemin qui s’y engage (_Trik-el-Mahalla_) la colonne expéditionnaire
beylicale gagnait le Centre et le Sud pour y percevoir les impôts. C’est
par ce corridor, comme nous l’avons dit, que les vents chauds du Sud
envahissent le Tell Inférieur, par là aussi que les populations de la
Steppe pénètrent dans la basse vallée de l’Oued Miliane et de la
Medjerda.
Certes, entre le couloir Sbiba-Rohia-Ksour et le Foum-El-Kharrouba,
massif de Mactar et chaîne de Zeugitane ne sont pas des obstacles
extraordinaires, et en fait, les villages de la forêt de la Kessera, du
Serdj, du Bargou ou du Djouggar, même sur le versant tellien, ont reçu
de la Steppe la plupart de leurs éléments ethniques actuels (Ousseltia,
Ouled-Manès, Zlass). Ils n’en fonctionnent pas moins comme autant de
vedettes, et d’ailleurs ces reliefs ont conservé quelques-unes des rares
populations qui soient restées en place depuis l’antiquité (Mouedzenine
de la Kessera, Ourazla). Les brèches peuvent être défendues par une
poignée d’hommes. Les hordes accourues du Sud-Est butent en général
contre cette barrière au pied de laquelle elles défilent pour
s’engouffrer dans le col de Loukanda, tournant ainsi le Haut-Tell par le
Nord.