chênes-verts, végètent quelques plantes qui disparaissent dès que le
relief fléchit. Ce sont des variétés de colchique, fumeterre, silène,
brassica, echium, géranium, valérianelle, scabieuse, chardon, ainsi que
certaines plantes alpines comme le _seseli nanum_, l’_onopordon acaule_,
etc.[98]. Le buplèvre épineux est commun depuis le Bargou jusqu’au
Mrhila. La _festuca ovina_ se voit sur tous les massifs principaux, à la
Kalaat-Senane comme au Djebel-Tiouacha et au Chaquetma. En Algérie, au-
dessus du domaine du chêne-vert, les botanistes ont reconnu une zone
haute (1.600m et davantage), caractérisée par le cèdre auquel se
joignent le houx, le sapin de Numidie, l’if, etc. Cette zone a été
déterminée dans le massif de Blida, dans le Djurdjura, les Babors et
aussi dans le Tell méridional, non loin de la Steppe, autour de Teniet-
el-Haad et dans l’Aurès[99]. Elle manque absolument en Tunisie où le
principal sommet, le Chambi, ne dépasse pas 1.544m. C’est par erreur que
Bruce a signalé au Sud et à l’Est d’Haïdra des peuplements de
cèdres[100], essence qui, en tout cas, est complètement absente
aujourd’hui du Haut-Tell de Tunisie.
Les vallées ne sont pas assez prononcées pour créer des contrastes
végétaux entre leurs deux versants[101]. Une différence se révèle
souvent, au contraire, entre les pentes opposées d’un massif ou d’une
montagne. Les flancs Sud et Sud-Est qui souffrent les assauts du sirocco
ou qui regardent vers la Steppe se distinguent plus d’une fois des
flancs Nord-Ouest et Nord rafraîchis par les vents septentrionaux et
tournés vers la Friguia. Au Serdj, le versant du Marouf est plus dénudé
et piqué d’alfa, tandis que celui de la plaine de Sidi-Naoui compte
davantage de boisements et de diss. Près de la douane d’El-Oubira, le
Djebel-Oust a beaucoup de pins sur ses croupes septentrionales alors
qu’il n’en accueille presque pas sur ses pentes méridionales. Au Djebel-
Frarha, le versant Nord est occupé par une forêt dont le sous-bois de
genêts et de diss rappelle les forêts de la Friguia, tandis que sur le
versant Sud, c’est l’alfa qui règne sous le couvert des pins.
2o =Le Sra=
A côté des hautes surfaces rocheuses, incultes et quasi désertes, se
campent les hautes surfaces terreuses, cultivées et habitées, en face ou
au milieu des djebels se présentent les sraouate. Le Sra, c’est, on s’en
souvient, une étendue de terrain tell assez vaste, logée à une altitude
plus ou moins considérable. Quelques-uns portent leur nom spécifique,
soit seul, soit suivi d’un nom de tribu (Sra-Ouartane, Sra-Ouargha).
Celui en amont d’Haïdra est simplement le Sri[102]. Parmi les sraouate
s’inscrivent les _robas_ (Roba-Ouled-Yahia, Roba-Siliana), dont le nom
exprime une des qualités du Sra, car, _roba_ signifie « région verte,
région de pâturages » et dérive de la même racine que le mot rbia
(printemps) qui a son équivalent le plus exact dans le vocable
« prairial ». Certains sraouate correspondent à des vallées un peu
larges comme les oueds Gotnia et Faouar, de la région de Téboursouk, ou
bien des _djouf_ (ventre, dépression, petite cuvette) comme la vallée de
l’Oued-El-Aoud du massif de Mactar, ou encore à des _djoua_ (endroit
profond, fourreau de sabre, vallée) comme les djouas Sidi-Salem et Sidi-
Nasser du Sra-Ouartane ou les divers djouas échelonnés au Sud-Est du
Char. D’autres sraouate sont au contraire sur des plateaux, comme la
Hamadat des Ouled-Ayar ou la Hamadat de la Kessera sur laquelle un petit
sra s’est juché juste au centre de l’esplanade calcaire. La hamadat
n’est donc pas dans le Tell quelque chose d’aussi hostile à la
végétation que dans le Sahara, et elle se réduit dans notre région au
sens général du mot français « plateau » ; au Sud de Thala, les Hamad
sont une suite de petits plateaux mi-couverts de broussailles et mi-
occupés par des terres de sra.
Les sraouate, s’identifiant avec les hautes étendues de tell, offrent
les qualités propres à celui-ci, associées à certains caractères de la
montagne. En Friguia, ils coexistent avec des tells de plaines (Krib,
etc.) dont l’altitude assez faible comporte un climat tout autre. Hors
de la Friguia, en revanche, il n’y a plus de tell que grâce à
l’élévation du sol, ce qui localise exclusivement ce genre de terrain
dans les sraouate et c’est grâce à ces derniers que le Berbérou et les
pays des Fréchich et des Majeur du Nord méritent d’être classés dans le
Tell.
Observons que la cote nécessaire pour qu’il y ait sra n’est pas la même
dans tout le Haut-Tell. Relativement insignifiant vers la Medjerda, le
minimum indispensable va en augmentant à mesure qu’on s’avance vers le
Sud. Autour de Téboursouk, les sraouate oscillent entre 400 et 600
mètres. Chez les Ouargha, cette altitude offre aussi des sraouate au
Nord de l’Henchir-Guergour. A l’extrémité Est du Haut-Tell, le Roba-
Ouled-Yahia s’allonge entre 350 et 650 mètres. Mais, plus au midi, pour
aboutir à des sraouate, il faut atteindre des courbes de niveau
supérieures. La cote la plus forte du Roba-Ouled-Yahia (650m) est celle
de la conque du Ksour-Sidi-Abd-El-Melek qui est le plus bas des sraouate
du massif de Mactar. Les autres sraouate attenants ont de 800 à 1.000
mètres. Hors de la Friguia, ces altitudes mêmes ne suffisent plus. Le
bas Berbérou qui possède une composition géologique et une altitude
identiques à celles des environs de Mactar n’est pas à ranger parmi les
sraouate, et pour avoir un sra, il faut se hisser à 1.200 mètres sur le
Haut-Berbérou. Pareille progression se vérifie plus à l’Ouest. Au Sud du
massif Ouargha, le premier sra de la zone frontière n’a pas moins de 800
mètres (Kalaat-Senane et Sri-d’Haïdra). Par delà cette localité, le
Tebaga est un sra de 900 mètres d’altitude, et plus au midi, les plaines
d’El-Afrane et d’El-Haza (800 à 950m), bien qu’elles aient çà et là des
étendues de terrain tell, ne comptent pas parmi les sraouate. Passé le
Djebel-Sif, les sraouate sont des exceptions et demandent une altitude
de plus de 1.000 mètres, quantum qui va d’ailleurs très vite en
augmentant puisque ni le plateau de Bou-Driès (1.075m), ni celui de Bou-
Chebka (1.150m) ne sont assez hauts pour mériter la qualification dont
il s’agit. Que si l’on entre ensuite dans la Steppe on n’y découvre plus
du tout de sraouate. Quelques sommets ayant 1.300 mètres ou davantage
sont, il est vrai, à des altitudes convenables, mais manquent
d’esplanades ou de vallons de terres arables comme il y en a au Mahmel
des Nememcha[103]. Sur les chaînes de Byzacène ou de Fériana, il n’y a
guère qu’une ou deux parcelles de tell : l’Henchir-Tella du Chambi
(1.352m), quelques champs sur le Semama au plateau de Sidi-Zarrouk
(1.275m) et la Tellet-el-Baaza du Mrhila (1.300m), petite alpe cultivée
de temps en temps. Ainsi, du Nord au Sud, l’altitude nécessaire pour
qu’il y ait sra va triplant, et, par bonds successifs, passe de 400
mètres sur les rives de la Medjerda, à plus de 1.200 mètres sur la
lisière de la Steppe.
Plus on s’enfonce dans le Tell en tournant le dos à la Méditerranée
Occidentale, plus, en effet, il faut que le relief soit élevé pour
déterminer les précipitations indispensables à la constitution du
terrain tell et, par conséquent, à celle des sraouate. A moins que
l’année ne soit exceptionnellement mauvaise, le sra reçoit toujours
assez d’eau pour assurer une récolte, sans quoi il mentirait à son nom.
Loin d’avoir à craindre la sécheresse, ses terres argileuses redoutent
plutôt la surabondance d’humidité.
Celle-ci alimente des prairies naturelles de trèfle, de minette et
d’autres légumineuses. Alors que dans les plaines les herbes jaunissent
dès le début des chaleurs, on admire encore en juillet sur les sraouate
du Nord (Ouargha, Goraa, etc.) de beaux fourrages verts. Le nom de
Dougga est, à cet égard, des plus typiques, puisqu’il n’est autre chose
que le mot berbère _thugga_ qui signifie « pâturage ». Un peu partout,
le _khorchef_ ou artichaut sauvage, indiscutable emblème des terres
amies des céréales, étale ses feuilles découpées et piquantes d’où
s’élance une grosse fleur violacée. Tandis qu’ailleurs, dans le Haut-
Tell, le maïs ou les cucurbitacées ne prospèrent qu’en terrain irrigué,
ces plantes viennent parfaitement bien dans les sraouate sans arrosages.
L’abondance de fourrage incite à élever des bêtes à cornes qu’on y
emploie d’ailleurs à tirer la charrue, tout comme en France. C’est,
qu’en effet, ces terres sont dures à retourner. Un attelage y laboure
une surface moindre qu’en plaine. Lors des froids et de la neige, les
ovins doivent évacuer ces régions où la plupart d’entre eux périraient
faute d’abris et de nourriture.
Terres froides, hautes et fertiles, peu sensibles au sirocco, propices à
la fois à l’agriculture et à l’élevage du gros bétail, les sraouate
figurent sans conteste parmi les meilleures portions du Haut-Tell. Ce
sont aussi les plus saines et les plus agréables à habiter. La
température hivernale qui s’y abaisse plus d’une fois au-dessous de zéro
retrempe le corps. Les chaleurs de l’été y sont tempérées par le djebeli
qui, en hiver, contribue à ôter l’excès d’humidité. Du flanc des rochers
jaillissent en toute saison des sources pures et limpides et des eaux
pérennes sillonnent par endroit le thalweg des vallées. Le seul
inconvénient réside dans la difficulté des communications, car, une fois
mouillées, les argiles du sol constituent un plancher gluant. De tout
temps, les sraouate ont abrité une population agricole sédentaire vivant
en partie sous des gourbis ou dans des maisons, et qui, sur beaucoup de
points, a su atteindre à la petite propriété. Mieux soignés que dans les
plaines et travaillés d’une manière plus constante, les champs des
sraouate sont presque complètement purgés de jujubiers et, à surface
égale, ont une valeur supérieure. Avec leurs qualités de toute espèce,
les sraouate apparaissent donc comme devant attirer la colonisation
française. Les principaux centres du Haut-Tell, Téboursouk, Dougga, Le
Kef, Thala, Mactar sont installés sur des sraouate ou à leur contact et
correspondent aux villes de plateau de l’Apennin Central, Aquila des
Abruzzes, Montcassin, Arpinum, etc.
Comme le montre notre carte hors texte, les sraouate ne forment pas
bloc, mais sont, comme les forêts, dispersés sur tout le Haut-Tell,
excepté la zone plus basse du centre. C’est aux environs de Téboursouk
et de Mactar qu’ils couvrent d’un seul tenant la plus grande superficie.
Les sraouate de la région de Téboursouk comptent environ 23.000
hectares, les deux Robas réunis 18.000 hectares, les sraouate de l’Oued-
Somaa (de Haïdra à l’Ouest du Kouif) 16.000 hectares, la dépression
médiane du massif de Mactar 15.000 hectares, le Massouge 12.000
hectares, le Char, les Hamad et la ligne des Djouas, ensemble 10.000
hectares, El-Oubajer 6.000, le Ferchane 5.000, etc. Chez les Ouargha et
les Fréchich, pas mal de sraouate de dimensions médiocres alternent avec
des boisements de pins d’Alep. La plupart des sraouate ont des noms
propres qui attestent et affirment leur individualité (Ferchane, les
Rôbas, etc.).
Forêts et sraouate, malgré leur extension, ne correspondent pas pourtant
à la totalité des terrains de relief accidenté. Collines et vallons, au
lieu des deux catégories précédentes, accueillent de la petite
broussaille et des parcelles cultivables, le tout très entremêlé et
échappant par suite à la classification. C’est ce que nous avons marqué
en quadrillé vert sur notre carte hors texte. Ces espaces sont utilisés
surtout pour le pâturage. Néanmoins, dans quelques endroits, certaines
tellas atteignent une extension assez notable, comme dans le Haut-Biadha
et comme celles qui, sous le nom successif de Regba, Zbidine et Souar,
occupent dans l’éocène moyen une bande au flanc Sud du Djouggar. Moins
bons _a priori_ que les sraouate, ces tells de colline ont cependant un
rendement meilleur lorsque l’année est très humide et, par là, ils sont
la transition naturelle avec la plaine, tant au point de vue cultural
qu’au point de vue orographique.
3o =La Plaine=
Le sra est une unité agricole très nette qui donne lieu à une série de
phénomènes identiques, si bien qu’il n’y a aucune différence essentielle
entre les sraouate de Tunisie et d’Algérie ou, dans la Régence, entre
les sraouate des Ouargha et des Majeur. Seule varie la couleur de la
terre, noire quand elle provient des marnes sénoniennes, jaune quand
elle est due à l’éocène moyen. Dans les plaines, au contraire, que de
contrastes, soit d’une plaine à la voisine, soit entre les parties d’une
même plaine. Le Krib est remblayé par du tell noir, la Rhorfa par du
terrain hamri. Dans la plaine de Siliana, il y a, vers le Massouge, de
belles étendues de tell jaune, tandis que vers le Srasif-el-Hajjem le
sol est moins bon, etc. Le terrain est tantôt argileux, tantôt argilo-
calcaire, tantôt sablonneux. La plaine n’a donc pas une physionomie
agricole aussi précise que le sra, mais comme le sra elle a l’avantage
d’introduire des terres de labour parmi les djebels incultes. Au point
de vue des cultures, c’est surtout cette opposition qui fait
l’individualité de la plaine, laquelle est d’ailleurs une unité
orographique indéniable.
La plupart des plaines alluviales du Haut-Tell correspondent à des
synclinaux ou à des cuvettes tectoniques. La plaine de Siliana, celles
de Lorbeus, d’Abida sont des dépressions synclinales. Le Sud du Sers est
une portion du synclinal d’Ellès-Massouge, tandis que le Nord s’évase en
cuvette entre le dôme du Maïza et le magma de petits dômes du Djebel-
bou-Sléah, etc. Lors de périodes de sécheresse, le comblement de ces
dépressions s’est effectué au moyen de matériaux arrachés aux reliefs
environnants par des oueds incapables de charrier bien loin ces débris.
Plus tard, les rivières ayant repris une certaine activité se sont
façonné à nouveau un lit dans leurs dépôts antérieurs. Tel paraît avoir
été le processus de la formation des plaines actuelles du Haut-Tell.
L’approfondissement des sections resserrées ou élargies des cours des
fleuves a été simultané et, vraisemblablement, il n’y a jamais eu dans
le Haut-Tell de lac Fucin comme dans les Abbruzzes, ou de lac de Joux
comme dans le Jura.
Closes de toute part, sauf un ou deux points par où entrent ou
s’échappent les rivières, quelques-unes de ces plaines sont de vraies
_dakhlats_[104] comme la Dakhlat de Souk-el-Arba, au Nord ou la Dakhlet-
el-Adjej, au Sud, mais aucune d’elles ne porte ce nom qui n’est appliqué
dans le Haut-Tell qu’à de petites cuvettes anonymes. D’autres
appellations le remplacent. Entre le plateau Ouartane et le massif de
Mactar s’intercale le Djouf de Sidi-Ahmed-bel-Khadra. La plaine à
l’Ouest de celle du Kef est dite El-Oglet-Charen ou tout simplement El-
Ogla, c’est-à-dire « La Dépression », Rhorfa signifie « Creuse »[105].
Telle plaine allongée est plutôt un val qu’une cuvette. En Europe, le
val tire son nom tantôt du fleuve qui le parcourt (Val Chiana), tantôt
d’une ville (Valteline, du bourg de Tellio). En Tunisie, il n’a d’autre
appellation que celle de son cours d’eau (Oued-Bir-ben-Cherifa, Oued-
Khalled). Le nom de _bled_ (territoire), fréquent dans la Steppe où il
exprime l’unité des plaines enserrées entre des montagnes (Bled-Doghra,
Bled-Maknassy), n’est pas usité dans le Haut-Tell non plus que celui de
_Fahs_ (plaine)[106]. Le terme général le plus commun est dans notre
région celui de Bahira (petite mer) dont le synonyme berbère
_tajmout_[107] désigne dans le Haut-Tell une jatte synclinale près du
Gafour et la vaste plaine des Ouled-bou-Rhanem. Après la situation
encaissée de ces plaines, c’est, en effet, leur platitude qui frappe le
plus l’observateur. Parlant de la plaine du Kef, Puckler Muskau[108]
écrit qu’elle est « unie comme un parquet » et qu’elle offre « pour des
courses de chevaux, le plus bel emplacement qu’il ait jamais vu, sans
même en excepter Newmarket ».
En face des djebels qui leur servent de repoussoir, les plaines
possèdent donc une physionomie bien à elles. Aussi s’énorgueillissent-
elles de noms propres dont nous avons déjà cité quelques-uns. Certaines
plaines sont de dimensions minimes. Le Khalakh ne compte guère qu’un
millier d’hectares, El-Afrane 2.700, la Rhorfa et la plaine du Krib ont
à peu près 6.500 hectares chacune. La plaine du Kef arrive à une dizaine
de mille comme le bassin de Sulmone dans les Abbruzzes. Moins restreint,
le Sers a 17.000 hectares. Les plaines de Foussana, Zouarine et Bermajna
ont respectivement 22.000, 25.000 et 28.000 hectares. La plaine de
Siliana, avec son annexe de Sidi-Naoui, atteint des dimensions
analogues. Enfin, l’alignement du Djouf-Rohia mesure environ 30.000
hectares. Nous voilà loin des surfaces considérables occupées par les
plaines de la Steppe ou tout simplement par les plaines de la basse et
de la moyenne Medjerda dont chacune couvre 75.000 hectares et qui
évoquent les 84.000 hectares de la conque de l’ancien lac Fucin dans
l’Apennin Central. Comme on le voit, le Haut-Tell, bien qu’il comprenne
nombre de plaines, reste avant tout un pays de montagnes et une région
fractionnée qui ne renferme pas plus d’immenses plaines que de très
vastes sraouate ou d’énormes forêts.
La nature alluviale, l’encaissement et la platitude du sol des plaines
déterminent une série de phénomènes qui accentuent davantage
l’individualité de ce genre de compartiments. Sur ce terrain de
transport on ne rencontre d’autres arbres que ceux très rares plantés de
main d’homme. En fait d’arbustes, le jujubier, absent des sraouate et
qui est le roi des plaines de la Steppe, montre çà et là ses buissons
qui se propagent comme une lèpre. Mais, en général, rien ne rompt la
nudité désolée de la plaine. Sur des kilomètres carrés, il n’y a aucun
abri verdoyant où se reposer à l’ombre du soleil. Comme dans la Beauce,
l’œil embrassant d’un seul regard toute la surface n’a point de repère à
l’aide duquel apprécier les distances. Les habitations fixes ne relèvent
guère la tonalité. Car, dans ce sol d’alluvions, la pierre à bâtir fait
défaut, si bien que pour les constructions on emploie des cubes de
tourbe, argile extraite sur place et séchée au soleil.
La situation déprimée de ces alvéoles a aussi ses conséquences : leur
climat se distingue de celui des djebels ou sraouate, car il fait
beaucoup plus chaud dans ces bas-fonds que sur les hauteurs voisines et
il y pleut beaucoup moins. Aussi, les récoltes y sont-elles parfois
menacées. Hors de la Friguia, il est des plaines qui sont des façons de
Steppe. Par bonheur, les reliefs rendent souvent à la plaine une partie
de l’humidité qu’ils ont accaparée ; ils agissent à son égard comme de
gigantesques impluvia. En débouchant des montagnes encaissantes les
rivières quittent leur gaîne rocheuse ou marneuse pour des terrains
perméables où elles perdent leur lit. Leur eau s’infiltre et
s’emmagasine dans le sous-sol où elle est atteinte par des puits, si
nombreux parfois que certaines plaines comme le Sers et Zouarine
jouissent de ressources hydriques supérieures à celles des sraouate
voisins. Cependant, dans le bas de l’alvéole, un défilé agit comme un
couloir d’appel. Près de celui-ci, la rivière se reconstitue et un
émissaire unique draine ce qu’il peut de l’eau arrivée de toute la
périphérie. Entre les deux tronçons, le centre de la plaine se trouve
sans fossés d’écoulement : l’eau s’y conserve en marécages lorsque le
plancher horizontal est argileux comme au tour de l’ancien marché du
Sers. Lors des crues des oueds, une notable portion de la plaine est
envahie par les eaux épanchées naturellement ou dirigées par l’homme.
Les endroits ainsi abreuvés portent le nom de _Chrabate_, de la racine
_Charaba_, qui signifie « boire ». Ils ne sont pas inférieurs en
rendement au meilleur sra. La distinction entre chrabate et non chrabate
est donc primordiale.
Dans l’Apennin Central, la population se presse dans les conques où
abonde la terre arable sous un climat moins rude et avec des
communications plus aisées que dans la montagne ou sur les plateaux. En
Tunisie, au contraire, et notamment dans le Haut-Tell, les plaines ont
été longtemps désertées, à cause de l’insécurité. Dans ces pays plats,
sans abris naturels et où la distance même ne cache pas, le laboureur
paisible était à la merci du premier djich de pillards. Aussi, est-ce à
mi-côte que se sont groupées les demeures, entre la plaine et la
montagne, auprès d’une source, de façon à disposer de terres de labour
en plaine et à surveiller l’horizon, loin de la malaria et à proximité
de la pierre à bâtir et du bois : Ellès, le Ksour, Sbiba, etc., sont des
capitales de plaine construites sur le penchant d’une des montagnes de
la bordure. Situation qui tend à se modifier depuis 1881.
Au point où nous en sommes, peut-être n’est-il pas superflu de mesurer
la route parcourue. Après avoir dégagé les éléments essentiels de la
géographie tunisienne, nous nous sommes efforcé de montrer quelle était
l’individualité du Haut-Tell par rapport aux régions voisines,
telliennes ou steppiques. Puis, nous avons entrepris l’analyse du Haut-
Tell lui-même. Chemin faisant, une première notion générale a été
acquise, à savoir la différence entre la Friguia proprement dite et ce
qui est en dehors d’elle, notion d’autant plus intéressante qu’elle
permet une division territoriale du Haut-Tell en deux moitiés presque
égales. Mais, à d’autres égards, se manifeste une parfaite communauté de
phénomènes. En Friguia comme en non Friguia, la nature du sol, les
lignes directrices du relief et du climat, l’allure de la végétation
sont les mêmes. Et déjà se sont imposées à notre attention la
multiplicité et la diversité des petits pays, beaucoup plus grandes que
dans le reste du Tell et surtout que dans la Steppe. Ces petits pays, il
nous a paru possible de les ramener à quatre types principaux : la
montagne, la forêt, le sra, la plaine. Cependant, ces unités réelles ne
se juxtaposent ou ne s’opposent pas exactement en ce qui concerne tous
les phénomènes physiques ou économiques. Par exemple, si à propos des
cultures et des végétaux spontanés on peut camper le sra et la plaine en
face du djebel et de la forêt, en ce qui se rapporte au climat, il
faudra réunir sra, djebel et forêt pour les distinguer de la plaine.
Aussi, ne prendrons-nous pas non plus telles quelles ces quatre
individualités comme base de notre explication du Haut-Tell. Elles
viendront seulement en leur lieu et place dans l’examen des problèmes
successifs que nous aurons à résoudre.
En attendant que nous abordions cette nouvelle tâche, le portrait que
nous avons esquissé d’elles contribue à mieux nous persuader de
l’extrême complexité de la constitution du Haut-Tell et des contrastes
brusques qui en dérivent. Sur ses 14.250 kilomètres carrés, 5.250 sont
occupés par la forêt (36,8 %), 2.500 par les plaines alluviales (17,5
%), 1.200 par les sraouate (8,4 %). Les 5.300 kilomètres carrés restants
(37,1 %) sont le domaine de djebels et de collines plus ou moins vêtus
de basse brousse et piqués de champs. Mais loin que la montagne ou la
plaine, la forêt ou le sra, les cultures ou les aires incultes aient
chacune dans l’ensemble du pays leur périmètre distinct, tout est ici
entremêlé. Si le plancher offre en gros une bande déprimée entre deux
bandes surélevées, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de plaine au
sein de la zone montagneuse ou de montagne au milieu de la zone plane.
Des morceaux de djebel, de sra, de forêt et de plaine voisinent çà et
là. Au grand nombre et à la diversité des terrains géologiques et des
formes ou unités orographiques répond la variabilité à brève distance
des facultés végétales ou agricoles. Chaque compartiment possède sa
physionomie propre d’où résulte une parfaite antithèse avec le
compartiment voisin. Case sénonienne avec forêt, case d’éocène moyen
donnant un sra, case de plaine alluvionnaire où les céréales sont plus
aléatoires, voilà, par exemple, la succession qu’on observe de la
Kessera à la saline de Lorbeus et il en est ainsi un peu partout.
Ce pullulement d’alvéoles et la netteté de leur opposition a des
conséquences capitales. Groupement des populations, fleuves, routes,
climat, etc., sont plus ou moins profondément affectés par cette
structure originale dont on verra l’effet se préciser au fur et à mesure
que s’avancera notre étude. Présentons cependant dès maintenant une
considération générale. Lors des années très pluvieuses, la récolte est
médiocre sur les sraouate qui sont comme noyés et excellente en plaine
et le contraire se vérifie quand l’année est plutôt sèche. Si la
distribution des sraouate et des plaines avait lieu en deux bandes
successives, alternativement une partie du Haut-Tell serait dans
l’abondance et l’autre dans la misère. Heureusement, le fractionnement
des unités agricoles permet à chaque tribu d’avoir chez elle à la fois
des sraouate et des plaines. De même, la dispersion des forêts est pour
les gens du Haut-Tell une circonstance favorable qui leur procure sur
place le bois pour leur usage, et l’abri pour leurs troupeaux.