_Sénonien._ — Le sénonien est le terrain le plus répandu dans le Haut-

Tell qu’il traverse notamment en écharpe vers son milieu, de la plaine

de Tébessa à celle de Bou-Arada. S’il frappe moins l’attention que les

dômes aptiens, c’est que ses bombements se résolvent en formes arrondies

(Djebel-Maïza, Djebel-Mzarrigue) ou en croupes aplaties et mollement

ondulées. Vers Haïdra, au Djebel-Djeldjel, au Djebel-Semama, au Djebel-

Tiouacha, les couches sénoniennes sont si faiblement inclinées qu’elles

épousent presque à l’occasion l’horizontalité. Le sénonien du Haut-Tell

est fort riche en marnes bleues jaunissant à l’air et atteignant jusqu’à

300m de puissance. Là où elles ne sont pas soutenues par des

intercalations calcaires, elles offrent aux eaux une proie facile. Telle

rivière sénonienne possède tout un réseau serré et profond de ravins

constituant un véritable dédale, comme si un mauvais génie s’était amusé

à égratigner le sol de ses ongles puissants. Vers la surface de la

formation, les calcaires augmentent. On est souvent en présence de deux

couches de calcaire séparées par des marnes, ce qui détermine une double

rangée de collines blanches ayant entre elles des vallées de couleur

grise. Un très bon spécimen de cette disposition se distingue sur les

deux côtés du Dyr du Kef. Vue par la tranche, la couverture calcaire se

découpe en kefs dont la barre couronne et protège les marnes sous

jacentes. En plan, elle produit des plateaux, comme celui de la forêt de

la Kessera, entre ce village et l’Oued-Ousafa.

Sur les calcaires du sénonien repose un opulent manteau de marnes

noirâtres, regardées comme tertiaires jusqu’à ces dernières années, mais

que Pervinquière a classées comme secondaires puisqu’elles renferment

encore des ammonites. Le plus souvent, il est d’ailleurs impossible de

les distinguer des marnes suessonniennes de même couleur. Le

développement de ces couches est extrêmement variable. Elles foisonnent

entre Haïdra, le Dyr des Ouled-Yahia et le Kouif. Fortes de 300m environ

au pied de la Kalaat-Senane, elles n’ont que 150m au Guern-El-Lefaia et

se réduisent à quelques mètres au Ras-Sidi-Ali-ben-Oum-Ez-Zin, au Goraa,

etc. Ces marnes se décomposent en un tell de la meilleure qualité,

excellent pour les céréales et les herbages, comme on le constate dans

le massif Ouargha, autour du Dyr du Kef, dans le massif de Téboursouk, à

la Kalaat-Senane, en bas de la chaîne des Kalaats dans la Hamadat des

Ouled-Ayar et à la Hamadat de la Kessera, etc. Par leurs facultés

agricoles, elles marquent, au point de vue humain, une limite importante

dans la succession des terrains géologiques. Car c’est là le

commencement des terres de culture quasi absentes ou d’une valeur

médiocre dans tout le secondaire et qui vont tenir dans le tertiaire et

le quaternaire une si large place.

En revanche, c’est sur le secondaire, et en particulier sur l’étage

terminal de celui-ci, qu’il faut chercher les forêts. Que de fois

n’abandonne-t-on pas les peuplements de pin d’Alep pour les champs de

céréales ou pour les jachères quand on quitte le sénonien pour entrer

sur le tertiaire. Sénonien et pin sont presque inséparables et leur

association est d’un réel pittoresque. Dans la forêt triasique ou dans

la forêt aptienne, la coloration trop terne du sol se confond à distance

avec le vert foncé des pins. Ceux-ci, au contraire, se détachent avec

vigueur sur le fond clair des calcaires sénoniens. Kef-El-Azreg (Le Roc

Clair) ou Kef-El-Abiod (Le Roc Blanc) sont des kefs sénoniens privés de

pins au milieu ou dans le voisinage de la masse épaisse de la forêt,

tandis que les croupes assombries par la fréquence et l’épaisseur des

troncs et des ramures sont des Krouma-Souda (Croupe Noire). De temps en

temps, une belle source jaillit et égaie le paysage. L’expression « Aïn

Beida » est très répandue dans la toponymie sénonienne.

Riche en forêts d’où l’on tire le bois à brûler, les montants des

gourbis ou des tentes, doté d’eaux fraîches et salubres, le sénonien est

encore pourvu d’excellents matériaux de construction. La pierre

sénonienne porte le nom de _saouane_. Cet étage, même lorsqu’il est

privé de ses marnes supérieures cultivables, attire à lui les

populations sédentaires. _Thala_ et _Mactari_ s’y dressaient à l’orée de

l’éocène moyen, _Assuras_ et _Althiburus_ (Medeina), à la lisière du

quaternaire.

[Illustration : _Figure 1._ — DISTRIBUTION DES TERRAINS AU DJEBEL MEIDA

DES OUARGHA

(communiqué par ABADIE)

1 Calcaires à gros bancs de l’éocène moyen.

2 Calcaires à petits bancs de l’éocène inférieur.

3 Niveau phosphaté.

4 Marnes noires sénono-suessonniennes.

5 Petits bancs calcaires du haut du sénonien.

6 Calcaires sénoniens.

]

_Eocène Inférieur._ — Les marnes noires sénono-suessonniennes ont leur

fertilité entretenue par une couche phosphatée qui leur est

immédiatement supérieure (voir fig. 1) et qui, par les exploitations

auxquelles elle a donné naissance (Kalaat-Djerda, Kalaat-Senane, etc.),

a puissamment contribué au développement économique moderne du Haut-

Tell. Sur les phosphates, s’étalent des calcaires qui, dans l’Est de

notre région, sont relativement flexibles et s’écrasent en kroumas et en

koudiats comme les calcaires sénoniens, tandis qu’au Centre et à

l’Ouest, ils sont rigides et bourrés de nummulites. Rebelles aux

plissements, ils se brisent en tables isolées aux pans droits et

escarpés qui s’avancent au-dessus des plateaux ou des plaines comme des

caps au-dessus de la mer. Aujourd’hui juchées au sommet des monts ou des

plateaux, ces laides représentent des morceaux d’anciens synclinaux

respectés par l’érosion et constituent, par suite, un cas remarquable

d’inversion de relief. Elles tiennent dans le paysage du Haut-Tell

tunisien une place à part et n’ont pas été sans exciter l’imagination

des indigènes[78].

Avec leur port robuste et leur coloration orange due à des sels de fer,

les falaises nummulitiques ont grand air. Leur dénivellation brusque

peut atteindre jusqu’à 50 mètres au Goraa et davantage à la Kalaat-

Senane. Les approches de ces masses sont gardées par des témoins d’une

extension ancienne, façonnés par les eaux en aiguilles, en dents, en

champignons, et prenant le titre de _mnara_ (phare), de _settara_

(pilier) ou de _fahoula_ (phallus). De l’angle Est-Sud-Est de la Kalaat-

Senane, se détache ainsi la Settaret-Zid, tandis qu’à l’angle Nord-Est,

plusieurs fahouls sont pareils à des orgues (voir planche B). La

Settaret-Zid emprunte son nom à un individu qui, après avoir réussi à

s’y hisser, y serait mort dans l’impossibilité de descendre. Dans les

anfractuosités prospère tout un monde emplumé (aigles, corbeaux,

ramiers) qui y a semé des _zeg et tir_ (mot à mot « excréments

d’oiseaux ») ayant donné naissance à des plantes (oléastres, cactus

tapissant le Kef-Er-Rai du Skarna, etc.) A la Kalaat-Senane et à Djebba,

des lierres gigantesques, enracinés dans des enfoncements, couvrent plus

d’une centaine de mètres carrés de leur draperie verte. Ajoutons que les

calcaires suessonniens sont, dans le Tell, le gîte préféré des vipères.

Ces escarpements sont appelés _dyr_[79] lorsqu’ils sont continus sur une

notable longueur, et, en quelques points, ce terme va jusqu’à désigner

la masse rocheuse dans son ensemble (Dyr du Kef, Dyr des Ouled-

Yahia)[80]. Quand la falaise se replie, elle projette en promontoires

des kefs ou des kouifs[81] qui se dégagent à l’occasion en kalaats[82].

La Hamadat de la Kessera[83] en fournit sur son pourtour de bons

exemples (voir carte no 8). Le même roc peut être un kef ou une kalaat

suivant l’angle sous lequel on l’examine. De Nebeur, le Dyr du Kef a

l’aspect d’une kalaat (voir planche C).

Les plates-formes suessonniennes correspondent généralement à des

synclinaux. Parfois, l’inclinaison des couches vers l’axe médian est peu

sensible, comme à la Kessera, et à ce caractère répond le vocable de

_hamadat_ (plateau). Ou bien les strates penchent très nettement vers le

centre, déterminant soit une gouttière démesurée, comme au Dyr du

Kef[84] (voir planche C), soit une auge énorme, comme au Haodh[85], soit

des _guessaas_[86], comme dans le massif du Chaquetma (Guessaa-Kebira,

Guessaa-Seghira) ou au Nord-Ouest du Maïza (Guessaa des Beni-Rezg)[87].

Ces planchers nummulitiques constituent des sfaiats dénudées. (Kalaat-

Djerda signifie « kalaat pelée »). Le dallage naturel de celles-ci est

interrompu, néanmoins, par des interstices où de l’humus nourrit

quelques herbes et broussailles ou permet l’ensemencement de champs

minuscules. Pareilles à des mosaïques disloquées, les surfaces

nummulitiques présentent, çà et là, des fissures très profondes, que les

gens du Dyr qualifient de _chgueg en nar_ (crevasses de feu) et dans

certaines desquelles circule parfois un ruisseau. Telle au Dyr du Kef la

gorge en dessous de la source de Zaouiet-Sidi-Mansour-El-Gaias (voir

planche C) ou encore l’oued de l’Aïn-Seghira de la Guessaa des Beni-

Rezg.

L’éocène inférieur possède tout ce qu’il faut pour favoriser

l’établissement des humains. Dans les époques troublées, les esplanades

ont reçu des villages dont celui de la Kalaat-Senane est le type. Les

sfaiats se débitent aisément en pierre à bâtir et les créateurs de

dolmens en ont tiré un large profit. L’eau ne manque pas, car sous les

principales tables fonctionne un jeu savant de cavernes et de sources.

La découverte récente des phosphates a fait entrer en ligne de compte un

nouvel élément de prospérité, mais il ne faut pas oublier que de tout

temps ces phosphates avaient manifesté leur action en fertilisant les

marnes éocènes et sénoniennes sous jacentes.

_Eocène Moyen._ — Dans cet étage sont prépondérantes des marnes

argileuses, bleuâtres en profondeur, jaunes ou brunes en surface. On les

rencontre dans les ondulations des calcaires nummulitiques qui les

enchassent par fragments (Dyr du Kef, Hamadat de la Kessera, Ouartane),

les entourent comme une auréole (Guessaa des Beni-Rezg, cuvette de

Gafour) ou les bordent comme une haie (Massouge), et avec lesquels elles

offrent un contraste complet. Ces marnes se résolvent d’habitude en

plateaux doucement mamelonnés dont la charpente un peu tendre est

soutenue par endroits par des bancs résistants d’huîtres agglomérées

(Mactar, etc.), employés sous les Romains comme matériaux pour dolmens

ou maisons (voir planche I). A l’instar des marnes d’entre crétacé et

tertiaire, celles de l’éocène moyen procurent du _tell_, mais c’est un

tell jaune, rougeâtre ou brun et non plus un tell noir. Cette coloration

explique les Koudiat-Safra[88] que l’on remarque au Massouge vers Seba-

Biar et au Nord du Souk-El-Arba du Roba-Ouled-Yahia. Un peu en aval,

vers Sidi-Haouidate, la teinte vermillon du sol est due, disent les

indigènes, au sang répandu lors d’une bataille entre Ousseltia et Kaoub

et Riah coalisés[89].

[Illustration : III — FALAISE DE LA KALAAT SENANE. LES FAHOUL DE L’ANGLE

NORD-EST. (Cliché Monchicourt.)]

[Illustration : IV — FALAISE DE LA KALAAT SENANE VUE PRISE DU SUD-EST.

(Cliché Olivier.)

A gauche, la Settaret Zid ; à droite, entre la falaise et la pente,

hameau troglodytique de Bou-Ayech.

_Planche B_]

Comme le tell noir infranummulitique, ce tell jaune est éminemment

propre aux céréales et aux herbages, et il constitue, avec son émule, le

sol de la plupart des sraouate. Il compose à lui seul des pays agricoles

renommés pour leur fertilité et qui sont par suite nettement

individualisés (Massouge, Roba-Ouled-Yahia, Oubajer, Char). Arbres et

broussailles y sont rares, car l’homme se réserve ce terrain excellent.

Aussi, l’éocène moyen groupe-t-il autour de lui une population assez

dense. Mais, là où les pluies sont moins généreuses, ces marnes perdent

de leur qualité. Elles sont moins bonnes au Gafour qu’au Massouge et, en

dépit de l’altitude, elles se conduisent trop souvent, au Berberou

Inférieur, comme un lambeau de Steppe.

_Grès tertiaires._ — Ce n’est qu’à partir de l’éocène que les grès

influent sur le paysage ou sur les phénomènes physiques et économiques.

Mais, désormais, ils passent au premier rang, excluant presque les

calcaires et rejetant en seconde ligne les marnes qui subsistent sous

forme d’intercalations. Les grès tertiaires manquent de caractères

spéciaux à chaque étage, si bien qu’en l’absence de fossiles, leur

attribution est extrêmement délicate. Au point de vue géographique ils

sont donc à étudier ensemble, quoique on puisse observer que les grès de

l’éocène supérieur sont plutôt roux et calcarifères, tandis que

l’oligocène est riche en végétaux silicifiés et comporte souvent des

grès fins et tendres. Le pliocène possède en propre des grès ferrugineux

violet foncé (Skhrira-Souda du Zelfane, Hajra-Souda de Fériana).

En surface, les grès s’étalent en ondulations faiblement mamelonnées.

Par la tranche, fréquemment ils se présentent en assises où domine la

ligne droite et qui jouent dans la topographie un peu le même rôle que

les calcaires, avec cette particularité qu’ils adoptent volontiers des

descentes en escaliers. Malgré cette apparence robuste, les grès se

désagrègent facilement en sable (_rmel_). Le grès lui-même s’appelle en

arabe _hajra ramla_ (pierre sableuse). La couleur des paysages gréseux

est rousse et terne, sauf dans les affleurements de grès blanc et sauf

là où rutilent des ocres.

Se désagrégeant en sable, défavorables au blé ou à l’orge, propices à

l’alfa, au sboth, au cactus, à l’olivier, les grès sont un terrain

_hamri_ ou _rmel_ tout disposé pour la Steppe. Si les bandes gréseuses

des Ouargha et de Téboursouk, grâce à des pluies abondantes, échappent à

cette tendance, le Bled-Rmil est bien peu tellien, et dans le Sud du

Haut-Tell, le Zelfane est une antichambre de la Steppe. Aussi, bien que

l’influence du climat soit prépondérante, les grès ne sont pas, comme

nous l’avons montré, sans avoir leur influence sur les limites du Tell

et de la Steppe. Il existe pourtant, çà et là, quelques bonnes parcelles

au milieu des espaces gréseux, et ce, par suite de lits de marnes

intercalaires. La plus considérable détermine un petit sra au sommet du

Berbérou. Un autre effet bienfaisant des marnes est de ramener au jour

l’eau qui a pu s’infiltrer dans les grès. Le déblaiement de celles-ci,

lorsque les couches sont redressées, laisse en relief une série de murs

gréseux presque parallèles. Pareils à des sabres enfoncés dans le sol

par le fil de la lame, ce sont vraiment des _sif_ (pl. _siouf_). Au

Srasif-bel-Hajjem, il n’y a pas moins d’une trentaine de siouf de grès

larges de 50 centimètres à 1 mètre, ayant entre eux des créneaux

argileux de 3 à 10 mètres.

En dehors des grès et des argiles marneuses, la fin du tertiaire offre

aussi des poudingues bourrés de débris des étages antérieurs, crétacé ou

éocène. Ces nappes pliocènes de cailloux roulés, d’origine fluviale,

sont dissimulées dans le sous-sol des plaines ou bien se répandent à

l’air libre, comme autour de Sodga, sur les rives de l’Oued-Ousafa, aux

environs de Nebeur, etc. Elles ne sont habituellement recouvertes que de

broussailles et ne constituent naturellement pas des reliefs bien

hardis ; l’érosion y trace des ravins en mailles de filet (_chebka_), ou

les découpe en esplanades tabulaires à bords abruptes, appelées du nom

berbère de _gara_ (pl. _gour_). Mais la durée de celles-ci tient à un

encroûtement calcaire postérieur.

_Travertins et alluvions._ — Les carapaces travertineuses les plus

épaisses sont celles que fabriquent les eaux courantes 7 à 8 mètres de

revêtements calcaires superposés dans le défilé de l’Oued-El-Hathob,

entre le Chambi et le Semama). Les autres sont dues au liquide du sous-

sol qui remonte par capillarité et s’évapore en libérant ses éléments

calcaires ou gypseux qui cimentent les cailloux, les sables, les

coquilles et les racines des zones superficielles. C’est d’abord la

couche exposée à l’air qui est durcie, puis la couche immédiatement

inférieure et ainsi de suite, la dernière créée restant plus friable que

les autres. Ces tufs, qui témoignent de périodes de sécheresse, sont

parfois cachés par des produits d’atterrissement, lesquels peuvent, à

leur tour, être recouverts d’une carapace de date postérieure. Des

travertins de ce genre continuent à se former de nos jours. Il n’y a

donc pas lieu, avec Aubert, de les attribuer tous à la première phase du

quaternaire. Sur la couche supérieure pousse une maigre végétation de

romarin et d’autres petites plantes ligneuses. Le travertin (_terch_)

est, avec le calcaire sénonien, la seule roche qui ait un nom indigène.

Il fournit de la pierre à chaux et de la pierre à bâtir. Le terch

gypseux offre de la _tourba_ employée en guise de savon pour laver les

burnous. Au lieu de « terch », on dit aussi « _tafezza_ », appellation

caractéristique, puisqu’elle signifie « bouclier ».

Sous le bouclier ou en dehors de lui, s’étalent, dans les plaines, des

conglomérats gréseux et des lits de cailloux roulés analogues aux

poudingues pliocènes, des sables et des limons rouges sableux et

argileux. Ces limons remplissent les cuvettes quaternaires de leurs

couches épaisses dont la surface se craquèle en été et où les oueds se

tracent des sillons profonds. Ce sont des produits de ruissellement dont

l’argile (_tine_) est utilisée pour la confection des briques crues

(_toube_) avec lesquelles sont édifiées la majeure partie des maisons

des plaines. Dans les plaines de la Friguia, à ces limons rouges qui,

selon leur constitution, donnent un sol _hamri_ ou _tell_, se

substituent souvent des limons gris ou bruns, dus à la fois au

ruissellement et à l’alluvionnement et qui sont du _tell_. Nous aurons

l’occasion de reparler des uns et des autres. Dans les dépressions ou

garaats apparaît de l’humus en quantité notable (Sers, Zouarine, Abida,

plaines du Kef et de Bahra, moitié Nord du Krib).

Ainsi, certains terrains ont une physionomie particulière avec une

couleur, des formes, et des propriétés spéciales. Les contrastes que la

carte géologique accuse par le heurt de ses teintes se vérifient dans la

réalité. Au Djebel-Lorbeus, près de Sidi-Msid, il y a une opposition

violente entre les argiles violacées du trias et les ocres miocènes. La

différence entre les formes plus molles du sénonien et les reliefs

raides de l’éocène inférieur se manifeste un peu partout où ces terrains

sont en contact, auprès de Dougga, du Goraa, des Kalaats, sous le Kef-

Berda du Haodh (voir planche C). Au Sud de Bou-Arada, la route de Sidi-

Rahal à Medjez-El-Bab est une limite brutale entre le sénonien de l’Est

blanc et vert (calcaires et pins) et les grès roux de l’Ouest semés de

cactus et d’oliviers grisâtres. Le jurassique et le crétacé sont par

excellence des terrains forestiers, les marnes infra et supra

nummulitiques, les plaines quaternaires sont le domaine des céréales.

II

L’ARCHITECTURE DU SOL

* * * * *

1o =Caractère des plissements=

Quelles qu’aient pu être les phases antérieures du Haut-Tell, ce sont

les mouvements de la fin du miocène, continués jusqu’au pléistocène, qui

ont déterminé les principaux traits de son orographie actuelle. Mais, en

même temps que s’édifiaient les montagnes, l’érosion entrait en lice et,

avec des alternatives d’activité et de repos, rongeait les reliefs à

peine construits et en accumulait les débris, soit sur place, soit dans

des dépressions plus éloignées. A notre époque même, l’activité

tellurique n’est pas assoupie[90]. Ses manifestations sont souvent

locales et n’embrassent pas plus de quelques kilomètres carrés. Par

exemple, le mouvement de mars 1910 se limita strictement à une partie de

la ville du Kef. Il fut dû, sans doute, à l’affaissement de la lèvre

d’une petite faille cachée dans le sol.

Les plissements du Haut-Tell tunisien ont les mêmes caractères généraux

que l’Atlas Saharien d’Algérie et l’Apennin du Nord[91]. Montagnes

relativement jeunes et plus récentes que les Alpes ou les Balkans, leur

surrection, encore inachevée, s’est accomplie par des poussées moins

énergiques. Modernité et médiocrité de l’action orogénique vont ici de

pair et entraînent une série de conséquences. Les terrains archéens ou

primaires qui contiennent métaux précieux ou charbon n’ont pas été

ramenés au jour. Faute de ridements accusés, les montagnes ne sont pas

très hautes, et cette circonstance combinée avec leur situation

méridionale et la pauvreté des pluies les prive de glaciers et de neiges

éternelles. La topographie glaciaire manque donc.

Ces fronces de l’écorce terrestre sont d’ailleurs d’une constitution

assez simple. Chaînes anticlinales où bombent les terrains plus anciens,

vals synclinaux où sont étalés les sédiments d’époque moins reculée, se

succèdent assez régulièrement. La contraction, ayant été modérée, a

rarement couché les plis qu’elle venait de dessiner. Plus souvent, ceux-

ci ont été tout juste ébauchés et se présentent à l’état de larges

vagues de terrain faiblement ondulées. Ainsi, à côté de chaînes et de

vals longitudinaux bien cambrés (Apennin Septentrional, chaîne des

Ksour), s’étalent des plateaux dont les strates n’ont éprouvé qu’un

gauchissement insuffisant (Abbruzzes, monts des Nememcha). Seulement,

ces plateaux ont été en plus d’un point affectés par des cassures qui

sont à l’occasion en rapport avec des plaines d’effondrement (Apennin

Central). Ailleurs, à la place de plis aux concavités et convexités

successives, on a des dômes et des cuvettes circulaires ou elliptiques

(Apennin Transtévérin, Est de la province de Constantine). Chaînons et

vals, dômes et cuvettes, plateaux et plaines de fracture sont les trois

couples de formes orographiques de la chaîne Atlanto-Apennine. Ajoutons

que dans l’Atlas Saharien, la multiplicité des chaînons autonomes

imprime souvent au relief un grand fractionnement. Inversement, il est

des territoires où les chaînons se pressent et se soudent. On est alors

en face de véritables massifs comme autour de Figuig et dans l’Aurès.

Dans le Haut-Tell de Tunisie, la simplicité des plis est constante

malgré qu’elle s’allie parfois à des complications de détail dont

l’interprétation n’est pas toujours aisée. Ces complications ne se

vérifient guère d’ailleurs que là où perce le trias. Grâce à sa nature

plastique, ce dernier, associé à des roches éruptives, a fusé vers la

surface en compagnie de vapeurs métallifères. Sur de rares points

seulement (Djebel-Debadib, Djebel-Lorbeus, Djebel-Zebissa), ses couches

quelque peu stratifiées accusent une voûte. Ailleurs, aucun ordre ne se

révèle. En outre, le trias, immanquablement limité par des failles au

moins sur un côté, n’apparaît pas toujours à sa place géologique

régulière. Parfois, il pointe entre le crétacé inférieur ou moyen et le

sénonien et il lui arrive de se déverser plus ou moins sur les terrains

entre lesquels il a surgi. Ph. Thomas considérait jadis qu’il n’y avait

là autre chose que des terrains d’origine diverse ayant subi une même

transformation sous des actions geysériennes[92], tandis que plus

récemment, Termier croit à un charriage grâce auquel une nappe de trias

supportant le sénonien serait venue se coller sur une série

stratigraphique comprenant le début et le milieu du crétacé[93], Théorie

qu’a combattue par avance Pervinquière[94] auquel on doit d’avoir, le

premier, reconnu le trias en Tunisie.

Un coup d’œil sur une carte ordinaire de la Tunisie du Nord convainct

dès l’abord que le relief est soumis à une orientation dominante Sud-

Ouest-Nord-Est que proclament avec clarté l’allure du Golfe de Tunis, de

la Medjerda, de l’Oued-Mellègue, de l’Oued-Miliane, sans parler des

chaînes de Zeugitane et de Byzacène. De même, sur la carte géologique,

le bariolage des teintes accuse le mouvement Sud-Ouest-Nord-Est dont

sont affectés des synclinaux comme le Massouge ou le Roba-Ouled-Yahia,

des plaines comme celles du Krib ou du Kef ou des chaînons dans le genre

des Lorbeus, Bou-Kahil, Ech-Chehid, etc., tendus au travers du Tell à la

façon de flèches indicatrices. Ainsi, non seulement l’Atlas tunisien

pris en masse s’avance vers la mer, du Sud-Ouest au Nord-Est, mais

encore dans le Tell ses éléments de marque obéissent nettement à la même

direction (voir la carte orotectonique schématique ci-jointe).

Les plis sont multiples. Faute d’intensité, l’effort orogénique s’est

dispersé en une quantité de petites rides au lieu de créer quelques

puissantes unités couvrant à elles seules des lieues carrées de terrain.

Une coupe menée dans le Haut-Tell et tranchant les plis sur la ligne de

largeur maxima de cette région, de Ghardimaou à El-Gueriat,

sectionnerait sur 120 kilomètres dix à douze chaînons, ce qui,

mathématiquement, ferait une moyenne de un chaînon tous les 10 ou 12

kilomètres, et c’est, en effet, sensiblement cette proportion que l’on

constate partout.

[Illustration : _Carte 3._ — CARTE OROTECTONIQUE SCHÉMATIQUE DU HAUT

TELL

d’après le carton de PERVINQUIÈRE (_op. cit._, p. 336) complété pour la

zone nord

1 Cuvettes de Gafour et Tajmout.

2 Roba Ouled Yahia.

3 Hamadat de la Kessera.

4 Berberou-El Ala.

5 Zelfane.

6 Char-El Oubajer.

7 Plateau Ouartane.

8 Synclinal d’Ellès-Massouge.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 6 / 45 段