éléments variables du problème. Les observations météorologiques
agricoles ou hydrographiques sont incomplètes et récentes et il n’y a
guère à se fier aux vagues souvenirs des habitants. La disparition de
l’autruche, le recul de la gazelle, dénotent l’œuvre de l’homme et non
celle du climat. De même, si depuis l’occupation les céréales ont accru
leur domaine, cela tient simplement à la sécurité plus grande et à
l’accroissement de la prospérité économique. Un seul phénomène semble
hors de doute : la forêt est en régression vers le Nord. Dans toute la
Steppe algéro-tunisienne les boisements se restreignent et deviennent
plus clairsemés. C’est le cas de la forêt de gommiers du bled Thalah,
des pins d’Alep voisins de Fériana[69]. Les forêts de cèdres de
l’Aurès[70] et les boisements du sud-oranais[71] sont en voie de
dépérissement, les vieux sujets meurent et ne sont guère remplacés.
Quelle est dans ce phénomène regrettable la part du desséchement de la
contrée, quelle est celle des êtres humains ? Pour le moment, il suffit
de constater qu’en Tunisie, très vraisemblablement, la hache des
indigènes ou des Européens et le pacage abusif ont causé plus de
dommages que le manque de pluie ou le sirocco. L’homme est donc capable
d’exercer une action sur l’extension de la Steppe. Jusqu’ici son
intervention a été des plus funestes mais, grâce à elle, les limites du
Tell et de la Steppe peuvent aussi être ramenées vers le Sud.
En Algérie, des pratiques culturales appropriées ont autorisé à livrer
aux céréales des portions de la lisière steppique, par exemple au Sud de
Bedeau[72] et de Saïda[73] et au Sersou. Des irrigations sont pratiquées
au Hodna. Mais, en Algérie, la disposition du Tell et de la Steppe par
rapport à la mer a cette conséquence que la Steppe ne reçoit guère
d’oueds telliens, alors qu’elle envoie au Tell toutes les eaux qui se
réunissent dans le lit du Haut-Chélif. Au contraire, non seulement la
Steppe tunisienne ne verse au Tell aucune espèce de contribution
hydrique, mais encore ses fleuves (Oued-Nebhane, Oued-Merguellil, Oued-
Zéroud) drainent les eaux de la bordure tellienne dans un rayon qui a
jusqu’à 50 kilomètres. Ces eaux, utilisées dans les plaines de Kairouan,
de Kasserine et de Gamouda, permettent de toujours réussir des céréales
sur quelques milliers d’hectares. Les cultures telliennes descendent
ainsi dans la Steppe avec les eaux telliennes. En terre sèche, à
l’Enfida, à Cherahil, des colons essaient d’appliquer aux céréales les
procédés vulgarisés depuis quelque temps sous le nom de _dry farming_
dans les régions semi-arides des Etats-Unis. Mais la zone que le Tell
peut s’annexer de la sorte n’est pas illimitée. Elle ne comprend pas la
Steppe désertique et d’ailleurs il y aura à exécuter un travail de
défense contre la Steppe dans la partie non friguienne du Tell. En
réalité, c’est moins par les céréales que par l’olivier que la Steppe
sera vivifiée. Plutôt que le Tell, c’est le Sahel qui gagnera peu à peu
sur elle et cela est naturel, puisque le Sahel n’est en somme lui-même
qu’une Steppe modifiée. De ce côté également l’œuvre est commencée. En
1881, le Sahel n’avait au droit de Sfax qu’une largeur de 15 kilomètres.
Aujourd’hui, il s’étend d’une seule pièce jusqu’à Bou-Thadi, à 75
kilomètres de la mer.
On voit par là qu’il ne faut pas concevoir la succession du Tell et de
la Steppe comme quelque chose de fixe et de toujours identique, mais
comme un phénomène essentiellement variable dans l’espace et dans le
temps et dont l’on peut seulement, avec beaucoup de précautions,
indiquer la limite moyenne que la colonisation devra s’efforcer de
reculer toujours davantage au profit du Tell et du Sahel.
* * * * *
[Note 3 : EL BEKRI, _op. cit._, p. 53.]
[Note 4 : _Op. cit._, I, p. 190 et 191.]
[Note 5 : Chez les Romains, Africa avait deux acceptions également.
_Lato sensu_, c’était le synonyme de Lybie, _Parvo sensu_, c’était la
province romaine d’Afrique.]
[Note 6 : Il dit qu’à une journée de Bône, sur la route de Kairouan, il
y a une forêt de chênes-zens « dont on exporte une partie en Ifriqia »,
p. 133.]
[Note 7 : EDRISI place Bagaï dans le Maghreb Central sous la forme
Baghaïa, p. 65, et en Ifriqia sous la forme Bagaï, p. 120.]
[Note 8 : III, p. 305.]
[Note 9 : II, p. 220.]
[Note 10 : IV, p. 231.]
[Note 11 : I, p. 55.]
[Note 12 : III, p. 382-383 ; IV, p. 142.]
[Note 13 : II, p. 438.]
[Note 14 : I, p. 73.]
[Note 15 : Sauf, bien entendu, la Tripolitaine.]
[Note 16 : Le texte de ce traité est dans ROUSSEAU : _Annales
Tunisiennes_, p. 513-516 et dans PLANTET : _Corresp. des Beys de Tunis_,
t. III, p 704-707.]
[Note 17 : I, p. 143.]
[Note 18 : II, p. 19.]
[Note 19 : III, p. 136.]
[Note 20 : EL KAIROUANI, _op. cit._, p. 397 et 398.]
[Note 21 : _Op. cit._, p. 23. Les traducteurs placent à tort cet Oued-
Et-Tine au Sud de Sfax, près des ruines de l’antique Thena. Les oueds
Et-Tine « oued de l’argile, oued de la boue, » ne sont pas rares en
Tunisie. Le plus important naît dans le Béjaoua et va se jeter dans le
lac Ichkeul, en passant près de Mateur. C’est à ce dernier oued que fait
allusion El Kairouani, et effectivement, les pluies ne le dépassent
souvent pas au Sud.]
[Note 22 : « Le Frigeah, pays situé autour de Keff et de Baijah », SHAW,
_op. cit._, t. I, p. 176.
« ..... la partie de la Régence comprise entre le Kef et Zar’oan. Cette
région, qui formait jadis l’Afrique Proconsulaire, porte encore
aujourd’hui le nom de Friguia », CARETTE : _Etude des routes_, p. LXI.
« La vallée de la Medjerda est, avec le territoire de Badja et celui en
partie de Bizerte, ce que les Arabes appellent Frikia, reminiscence de
l’antique Africa », PELLISSIER : _Lettre à M. Hase_, passim.]
[Note 23 : Dans ce sens j’ai entendu les indigènes de la plaine de
Grombalia appeler Friguia l’extrémité de la presqu’île du Cap-Bon.]
[Note 24 : SHAW, I, p. 3, avait écrit jadis ces mots : « ce que les
Arabes appellent Tell, c’est-à-dire la terre labourable ».]
[Note 25 : CARETTE : _Recherch. sur la géog._, p. 6, estime que Tell
dérive du latin « _tellus_ ». D’autre part, BRIVES : _Voyages au Maroc_,
1901-1907, p. 609, indique qu’en chleuh, _tellet_ signifie vallon. Chez
nos indigènes, le vocable « tell » représente peut-être en réalité deux
mots distincts, l’un d’origine arabe signifiant « _colline_ », l’autre
d’origine latine ou berbère signifiant « _terre cultivable_ ». Entre ces
deux mots la confusion était d’autant plus facile qu’un tell colline
peut être en même temps composé de terrain tell.]
[Note 26 : C’est-à-dire terrain tenant le milieu entre deux sols.]
[Note 27 : Le calcaire est composé de chaux, de quartz et de feldspath.]
[Note 28 : C’est notamment l’opinion de LEMOINE : _L’origine des terres
noires du Maroc_ (_La Géographie_), 1908, p. 305-307, et de GENTIL : _Le
Maroc physique_, Paris, 1912, p. 305-319, qui tous deux résument les
diverses théories en présence. A cet égard, rappelons que TH. FISCHER
admet l’origine éolienne des tirs, tandis que BRIVES constate qu’ils
sont en rapport avec un substratum schisteux et avec des bas-fonds
marécageux.]
[Note 29 : C’est ce qui ressort très bien de quelques lignes de BRIVES :
_Voyages au Maroc_, 1901-1907, Alger, 1909. Voir aux p. 567-581 le
chapitre intitulé : _Sur l’origine des terres fertiles du Maroc
Occidental_. Celles-ci ont probablement plusieurs origines comme le tell
lui-même. A la p. 202, Brives observe que la différence entre le tirs et
le hamri est une question de contexture et non de couleur. Sont appelées
tirs, les terres fortes, qu’elles soient noires ou rougeâtres. Sont dits
hamri, les sols plus légers, d’ailleurs généralement rouges.]
[Note 30 : FÉRAUD : _Notice sur les Ouled Abd-en-Nour_, p. 140-141.]
[Note 31 : BRUNHES, p. 167, Note 1 de son livre sur : _L’Irrigation dans
la Péninsule Ibérique et dans l’Afrique du Nord_ a pressenti cette
solution, guidé par l’article de VERRY : _De Hammamet à Kélibia_ qui le
premier a indiqué les noms donnés aux divers genres de terrains par les
indigènes. Comme en Algérie-Tunisie le mot _tell_, en Russie le mot
_tchernoziom_ désigne la terre noire et s’applique également comme nom
de pays à toute la région où domine cette terre noire. BRUNHES, _ibid._]
[Note 32 : Dans l’ignorance où ils étaient de la vraie signification du
mot « _tell_ », certains auteurs l’ont pris dans des sens souvent
étranges. PH. THOMAS : _Essai d’une description géol. de la Tunisie_, p.
80, parlant des plateaux de Fériana, les qualifie de telliens et
identifie les adjectifs tellien et atlantique. BODEREAU : _La Capsa
ancienne — La Gafsa moderne_, Paris, 1907, p. 24, appelle Gafsa une
oasis tellienne ! Or, Fériana est comparable à Msila et Gafsa se trouve
en pleine Steppe désertique et non dans une « marche tellienne » comme
l’écrit le même auteur p. 39 et 46.]
[Note 33 : Il ne faut pas confondre ساحل « rive » avec سهل, « facile,
endroit facile, plaine ».]
[Note 34 : EL BEKRI dit déjà : « Les douanes du Sahel de Kairouan,
c’est-à-dire de Sousse, El-Mahdia, de Sfax et Tunis », p. 87.]
[Note 35 : Témoin ce passage d’EL BEKRI : « De Kairouan à la région des
montagnes, il y a aussi une journée de marche et la même distance sépare
cette ville de la forêt d’oliviers nommée le Sahel ». _Op. cit._, p.
61-62.]
[Note 36 : A la vérité, le mot Sahara est, comme celui de Friguia,
susceptible de s’appliquer à une zone plus ou moins grande selon
l’estimation particulière de telle ou telle tribu. C’est ainsi que les
Ouled Sidi Abid, habitant entre Fériana et Gafsa, réservent le nom de
Sahara au pays au midi de Gafsa, à celui où cessent les peuplements
d’alfa et où le sable domine. Dans l’Extrême-Sud, on entend par Sahara
le terrain non habité et non cultivé, c’est-à-dire le territoire entre
les oasis. CORNETZ : _La faune et la chasse dans le Sahara tunisien_
(_Bull. Soc. Géog._, Alger, 1898), p. 154.]
[Note 37 : SHAW, _op. cit._, t. I, applique ces idées à ses cartes
relatives aux Régences d’Alger et de Tunis. Dans cette dernière, il
recule très loin au Sud la démarcation entre le Tell et le Sahara. Sa
limite est à peu près celle de la Steppe propre et de la Steppe
désertique. Semblablement CARETTE : _Recherches sur la géog._, dans sa
carte de l’Algérie méridionale (pl. II de l’ouvrage), englobe sous le
nom de Sahara les soi-disant Hauts-Plateaux des provinces d’Oran et
d’Alger, le bassin du Hodna, l’Atlas Saharien, Aurès exclu, les oasis.
Au sud du Sahara, CARETTE distingue une troisième zone : le désert.]
[Note 38 : Cf. THÉVENET : _Essai de climatologie algérienne_, pl. XIX.
Carte de la pluie générale avec les courbes de 200, 400, 600 et 800
millimètres.
AUG. BERNARD a été un des premiers à formuler nettement ce principe in
_Hautes Plaines et Steppes de la Berbérie_, pass. Nous verrons
d’ailleurs que des endroits qui ne reçoivent que 350mm méritent, à
d’autres égards, d’être rangés dans le Tell.]
[Note 39 : _Op. cit._ Voir la dernière partie. Donnons aussi une place à
part aux pages de MARCEL DUBOIS : _La Nature tunisienne_, in _La France
en Tunisie_, p. 5-16 et _Introduction géographique_, in _La Tunisie au
début du XXe siècle_, p. 1-30.]
[Note 40 : HÉRODOTE, livre IV, 186, 187, 191.]
[Note 41 : IBN KHALDOUN, t. I, p. 193.]
[Note 42 : Ailleurs IBN KHALDOUN range l’Aurès dans le Tell, _op. cit._,
t. III, p. 179.]
[Note 43 : On eut été évidemment mieux inspiré en écoutant cette
suggestion de CARETTE : « Qui sait si le Sahara n’aura pas, dans
quelques années, perdu son nom formidable pour s’appeler tout simplement
le département des Landes algériennes ». (_Rech. sur la géog._, p.
244.)]
[Note 44 : _Hautes Plaines et Steppes de la Berbérie_. Déjà BATTANDIER
et TRABUT avaient écrit : « Nous ne conserverons pas la division
géographique connue sous le nom de Hauts-Plateaux, parce qu’elle ne
constitue pas une région naturelle ». (_L’Algérie_, p. 2 et 3.)]
[Note 45 : Dr E. BONNET : _Géogr. Botaniq. de la Tunisie_, p. 2 et 7.]
[Note 46 : _La Tunisie ; Hist. et Descript._, I, p. 119.]
[Note 47 : VALERY-MAYET : _Voyage dans le Sud de la Tunisie_, p. 18.]
[Note 48 : Frappé de cet inconvénient pour l’Oranie même, un auteur a
affirmé la nécessité de séparer au point de vue botanique la zone de
Hauts-Plateaux de la région montagneuse qui forme le Haut-Tell.
DOUMERQUE : _Les Hauts-Plateaux oranais de l’Ouest au point de vue
botanique_. (_Congrès de l’Afas_, 1896), p. 379. G.-B.-M. FLAMAND :
_Rech. géol. et géog. sur le Haut-Pays de l’Oranie et le Sahara_
remplace Hauts-Plateaux par Haut-Pays. Il y comprend le Haut-Tell
oranais et la Steppe oranaise. Voir p. 765-767 sa justification du terme
adopté qui n’échappe pas à toutes les critiques dirigées contre
l’expression Hauts-Plateaux.]
[Note 49 : Corse. — Recens. fr. de 1901 : 295.000 hab. ; densité : 33,9.
Sardaigne. — Recens. it. de 1901 : 789.000 hab. ; densité : 32,4.]
[Note 50 : _Les régions naturelles de l’Algérie_, passim.]
[Note 51 : HAUG : _Sur quelques points théoriques_, p. 373.]
[Note 52 : La double exposition marine de la Tunisie ne permet pas de
garder les termes de « _zone littorale_ » et de « _zone intérieure_ ».]
[Note 53 : Il cadre avec le Contrôle civil de Souk-el-Arba, l’Annexe de
Tabarca, le caïdat de Béja et le Contrôle civil de Bizerte.]
[Note 54 : Basses-Alpes 7.700 km. carrés, 107.000 hab. ; dens. : 13,9.]
[Note 55 : MANDEVILLE et DEMONTÈS : _Etudes de démographie algérienne_,
passim.]
[Note 56 : TOUTAIN : _Les cités romaines_, p. 37.]
[Note 57 : FICHEUR et HAUG : _Sur les dômes liasiques du Zaghouan et du
Bou-Kournine_, passim.]
[Note 58 : Dans notre étude sur _La Steppe tunisienne chez les Fréchich
et les Majeur_, nous avons décrit précisément une partie de la Haute-
Steppe limitrophe du Haut-Tell. Le lecteur pourra s’y reporter à
l’occasion.]
[Note 59 : Désignée sous le nom de Ragoubet-el-Kradem dans la carte au
1/100.000e.]
[Note 60 : Au midi du Grand Atlas marocain, ROHLFS, LENZ et DE FOUCAULD
ont constaté l’existence d’un vent de montagne frais et sec, venu du
Nord et qui pénètre jusqu’au désert en jouant un rôle de premier ordre
dans la dessication de l’Anti-Atlas et du Bani.]
[Note 61 : Le _bir_ est le puits permanent, profond, attestant la
pérennité de l’eau. L’_oglet_ est le puits de fortune non cloisonné,
simple cylindre creusé dans l’argile. Le _hassi_ est un simple trou dans
le sable imbibé d’eau. Le _tsmed_ est un oglet souvent à sec.]
[Note 62 : _Catalogue critique des mammifères apélagiques sauvages_, p.
XIII.]
[Note 63 : MATHIEU et TRABUT : _Les Hauts-Plateaux oranais_, p. 65-66.]
[Note 64 : In PLAYFAIR, _op. cit._, p. 189-190.]
[Note 65 : E.-F. GAUTIER : _Les Hauts-Plateaux algériens_. (_La
Géographie_, 1910), p. 89-98.]
[Note 66 : G.-B.-M. FLAMAND, _op. cit._, p. 763-764.]
[Note 67 : TRABUT : _Les zones botaniques de l’Algérie_, p. 5 du tirage
à part.]
[Note 68 : GAUCKLER : _Les travaux d’art des Romains en Tunisie_ in _La
France en Tunisie_, p. 22, et GSELL : _Le climat de l’Afrique du Nord
dans l’Antiquité_. (_Rev. Afric._, 1911), p. 343-410.]
[Note 69 : TELLIER : _Note sur la disparition des boisements dans le Sud
de la Régence_, p. 48-58, pense qu’il y a eu depuis l’Antiquité un
certain dessèchement qui a une cause astronomique.]
[Note 70 : BATTANDIER et TRABUT : _L’Algérie_, p. 38-39.]
[Note 71 : MATHIEU et TRABUT : _Les Hauts-Plateaux oranais_, p. 14-15.]
[Note 72 : MATHIEU et TRABUT : _Les Hauts-Plateaux oranais_, p. 67.]
[Note 73 : VARLET : _Les céréales d’Algérie_, p. 89.]
=PREMIÈRE PARTIE=
LA NATURE PHYSIQUE DU HAUT-TELL
CHAPITRE DEUXIÈME
=Multiplication et Différenciation
des petites Régions naturelles=
* * * * *
Notre introduction a montré en quoi diffèrent le Haut-Tell et les grands
compartiments limitrophes appartenant au Tell ou à la Steppe. Elle a
indiqué également qu’au sein du Haut-Tell la portion de pays qui se
réclame de la Friguia propre et celle qui gît en dehors ont chacune, à
certains égards, une physionomie spéciale. Nous allons examiner
maintenant quels sont les rapports de toutes deux avec les divers
phénomènes de géographie physique et comment ceux-ci, tout en conservant
dans l’ensemble du Haut-Tell la même allure générale, accusent à
l’occasion sur certains points des modifications plus ou moins fortes
selon qu’on les étudie dans l’une ou l’autre des deux zones en question.
I
LES ASPECTS DU TERRAIN
En parcourant le Haut-Tell, on ne tarde pas à remarquer des paysages
types dus à l’association de certaines formes de terrain avec certaines
colorations du sol et avec l’abondance de certaines plantes. Ces
paysages, qui correspondent à certains étages ou groupes d’étages
géologiques, ont assez de fixité pour pouvoir être retenus par l’œil ou
décrits par la parole et par la plume.
_Trias._ — Au début de la Légende des Siècles, V. Hugo voit apparaître
un mur composé de tout ce qui a existé depuis l’origine des âges et où
le poète ne distingue, à première vue, qu’un effroyable chaos d’hommes
et de choses. C’est une impression analogue que l’on ressent lorsque
l’on considère un pan de trias[74]. Ophites vertes, ou diabases
noirâtres comme au Koudiat-Lemsan, ne sont que des points dans le
bariolage des marnes gypseuses qui affectent tous les tons de la palette
avec prédominance du gris cendré, du lie de vin ou du jaune de Naples.
Dans ce sol inconsistant que l’érosion creuse de vallées profondes,
seuls résistent à celle-ci les ballons de roches éruptives qui se
maintiennent en pitons, comme le Koudiat-El-Alfa, ou en dents, comme les
trois Nab-El-Azreg, au Nord-Est du Djebel-Harraba, le long de l’Oued-
Mellègue. Des trois étages du trias, sont à peu près seules représentées
ici les marnes irisées.
Comme en Lorraine, le trias est riche en sel. Les eaux triasiques sont
toutes plus ou moins chargées de cette substance, qu’il s’agisse de
sources ou de rivières arrachant des particules salines au terrain
encaissant (Mellègue, Medjerda, etc.). Malgré qu’il donne naissance au
Djebel-Lorbeus à une exploitation rémunératrice, ce sel du trias est
donc loin d’être un avantage, puisque dans ce pays où l’eau est plutôt
rare, il en rend une notable partie impropre aux besoins des hommes, des
animaux ou des plantes. A cette regrettable qualité, s’oppose une
propriété plus heureuse. Etant le plus souvent limité par des failles,
le trias est fréquemment en relation sur ses bords avec des
manifestations hydro-thermales (sources sulfureuses d’Hammam-Mellègue,
d’Hammam-Biadha, etc.). Avec le mot cent fois répété de _melah_ « sel »,
le vocable _hammam_ « bain chaud », est un des termes normaux de la
toponymie triasique. La même remarque vaut pour les noms de métaux :
Djebel-Hadida, près de Nebeur (de _hadid_ fer), Henchir-Rsas, du côté du
Mellègue et du Guern-El-Lefaia (de _rsas_ plomb), Oued-El-Kohol, près du
Djebel-Saadine (de _kohol_ antimoine). Presque constamment, en effet,
les failles qui accompagnent le trias ont laissé fuser vers la surface
des vapeurs métallifères. Ce terrain est de beaucoup, en Tunisie, le
plus riche en mines. Le gypse (_zebs_) y est également fréquent et l’on
y remarque quelques suintements de pétrole (Djebel-bou-Dabbouz au Nord
de Téboursouk).
[Illustration : I — LE DJEBEL SLATA VU DU SUD-EST. (Cliché Olivier.)
Au premier plan, un peuplement d’alfa.]
[Illustration : II — LE DJEBEL BOU-JABER ET LE BORDJ DE LA DOUANE VUS DE
KALAAT-SENANE. (Cliché Olivier.)
Dans le fond, le Djebel Bou-Khadra. Cette phototypie pourrait presque
être prise pour la précédente réduite et tirée à l’envers.
_Planche A_]
Souvent couvert d’une croûte gypso-calcaire, le trias du Haut-Tell est
vêtu de broussailles ou de boisements, mais n’accueille que par
exception des céréales. Il faut aller jusqu’aux régions plus arrosées du
Tell Septentrional pour y rencontrer des cultures.
_Aptien._ — Des reliefs timides du trias aux cîmes altières de l’aptien,
quel contraste ! Ces dernières vantent le Djebel-Serdj, la plus haute
montagne de la chaîne de Zeugitane (1.357m), et en Algérie, près de
Tébessa, le Djebel-Bou-Rommane (1.545m), qui rivalise avec le Chambi.
Même englobées dans une chaîne ou un massif (Bargou, Serdj, Bellota,
Ajered, Hamra), les montagnes aptiennes conservent leur individualité et
leur prestance grâce à des failles ou au travail de l’érosion.
Mais pour les contempler dans toute leur hardiesse, il faut aller
jusqu’à la région du moyen Mellègue. Là, une douzaine de dômes, isolés
au milieu d’un vaste espace nivelé entre 400 et 500m, s’érigent
magnifiques dans leur ampleur et leur solidité qui n’excluent pas une
certaine sveltesse à la partie supérieure dont l’aspect est bien traduit
sur la carte par des courbes de niveau à angle aigu (Serdj, Bou-Khadra).
Les lignes de faîte sont de vraies crêtes, de sorte que plusieurs de ces
montagnes, examinées d’enfilade, revêtent la forme d’aiguilles ou dents.
Vu du Nord-Est, le Meridef (837m) est comme un M inégal. Près de
l’Harraba (1.098m), un petit dôme annexe est le Lséin (La Petite
Langue)[75]. Les indigènes insinuent que le Slata doit son nom à sa cîme
en feuille de salade. De flanc, on constate que l’épine dorsale n’est
pas absolument continue. Des vertèbres ont chu laissant des vides en U.
Le Serdj est ainsi désigné à cause d’une « selle » de ce genre. Le
Djebel-Mkirriga est appelé au Kef « la Cathédrale » parce qu’à cette
distance on le prendrait pour une église gothique avec deux tours en
façade et une flèche centrale. A Clairfontaine, un trou rond qui
traverse la paroi supérieure en dessous de la flèche a valu au Mkirriga
le sobriquet de « montagne de l’Horloge ».
Surgissant du socle terrestre sans lien apparent entre eux ni avec les
reliefs d’alentour, tous ces dômes sont des « montorfani », comme on
dirait dans les Préalpes italiennes[76], et l’on comprend que Pellissier
ait pu jadis parler de volcan à propos du Zrissa[77]. En outre, ces
montagnes ont la même composition : marnes sableuses d’un brun verdâtre,
intercalées de minces lits gréseux et couronnées de grandes masses de
calcaires gris fer. Ces dômes ont un air de famille si prononcé qu’il
est souvent malaisé de les distinguer les uns des autres. Du pied Sud du
Djebel-Harraba, le Slata ( 1.103m) et l’Ouenza (1.289m) semblent deux
répliques d’un même exemplaire qui pourrait être le Bou-Jaber (1.086m).
(Voir planche A.) Les indigènes des environs s’y trompent. A Tajérouine,
j’ai vu confondre le Guelb-El-Mellègue et le Mkirriga, à Mdaourouch,
j’ai vu discuter pour identifier l’Ouenza et le Bou-Khadra (1.463m). Que
si l’on se borne à l’inspection de la carte, on ne peut s’empêcher de
remarquer la similitude du Slata et du Lejbel. (Voir carte no 2.)
[Illustration : _Carte 2._ — LE LEJBEL ET LE SLATA]
Les pentes de ces dômes étant très rapides, la végétation y est plutôt
maigre. Le Zrissa, par sa nudité, évoque un paysage lunaire. Sur ce sol
déclive où rien ne la retient, l’eau de pluie s’enfuit, de sorte que la
plupart des dômes aptiens ne sont guère égayés par des sources, sauf le
Serdj et le Bargou. Le Bargou laisse s’échapper des eaux assez
abondantes pour avoir été captées, malgré la distance, au profit de
Tunis. On tire des calcaires aptiens une bonne pierre de construction,
mais ce qui place hors de pair ce terrain au point de vue de son
utilisation, c’est sa richesse minière. Tandis que le trias fournit
surtout de la calamine (zinc) et de la galène (plomb), plus d’un dôme
aptien, outre ces minerais, renferme du fer (Ouenza, Zrissa, Slata).