entre tribus du Tell et tribus de la Steppe : Fréchich et Majeur sont à
cheval sur elle. En revanche, la chaîne de Zeugitane jusqu’au Djouggar
est bien une limite ethnique. Elle sépare les Ouled Sendassen et les
Kaoub (Zlass) des Ouled Ayar et des Ouled Aoun qui sont des populations
telliennes. Les gens de la Kessera et des Ouled Yahia ont leurs
principales relations non pas avec Kairouan, mais avec Tunis. Les
villages des versants opposés du Djebel-Serdj s’ignorent. Le Djebel-
Djouggar est le dernier fragment de cette barrière véritable qui
correspond à la lisière steppique de la Friguia. Au Nord du Djouggar, la
chaîne moins haute et, en outre, percée de cols et de couloirs spacieux,
cesse d’être, au point de vue des populations, une limite géographique
appréciable. La majorité des campagnards du Tell Inférieur est d’origine
steppique ou même tripolitaine et les cols et couloirs par où les gens
du Sud pénètrent dans le Tell Inférieur sont aussi des voies d’accès
pour les vents orientaux et méridionaux. L’action respective de ceux-ci
et des vents telliens mérite d’ailleurs d’être examinée tout le long de
la dorsale tunisienne.
Les pluies qui mouillent le Tell viennent en majorité de la Méditerranée
Occidentale, celles qui fondent sur la Steppe ont leur principale
origine dans la Méditerranée Orientale. Néanmoins, le vent de Nord-
Ouest, qui est de beaucoup le plus chargé d’humidité, n’est pas sans
amener à la Steppe un contingent indispensable : chaque année, il jette
un certain nombre de millimètres d’eau jusque sur la Steppe basse et le
Sahel, et, là où n’arrivent pas ses précipitations, comme dans la région
de Gafsa, le pays est une Steppe désertique. De même, les vents d’Est
apportent au Tell Méridional une contribution liquide qui n’est
nullement négligeable. Malheureusement, tous les vents qui vont de la
Steppe vers le Tell n’ont pas un caractère bienfaisant : les vents du
Sud et du Sud-Ouest se distinguent par leur pouvoir desséchant. Les
vents de la Steppe jouent donc dans le Tell un double rôle : maritimes,
ils comblent en quelques points les insuffisances des pluies venues du
Nord-Ouest, continentaux, ils brûlent souvent les céréales. La nécessité
de l’appoint des premiers pour la réussite des cultures en certains
cantons est un signe de l’affaiblissement des facultés pluviales du vent
de Nord-Ouest et la preuve qu’on est déjà dans une zone de transition
entre le Tell et la Steppe.
Le seul vent qui batte de plein fouet le Tell et la Steppe à la fois est
celui de Nord-Est (_chergui_) appelé aussi _bahri_ (marin). Ce vent est
comme attiré par l’ouverture béante du golfe de Tunis que continuent
vers l’intérieur les vallées de la basse Medjerda et de l’Oued-Miliane
et l’orientation des plissements principaux. Il rend de grands services
dans le Tell Inférieur, et son influence heureuse se fait encore sentir
au midi de Téboursouk et du Kef. Dans toute la Steppe, son importance
est considérable.
Les autres vents passent tous sur le Tell avant d’atteindre la Steppe et
inversement, et leurs effets louables ou funestes se continuent d’une
zone dans l’autre en perdant cependant de leur intensité. Le sirocco
(_chehili_) est plus fort et plus fréquent dans la Steppe que dans le
Tell. Le vent de Nord-Ouest, vent pluvieux par excellence du Tell, cesse
d’être dans la Steppe le dispensateur principal tout en étant encore,
dans un certain rayon, un fournisseur appréciable. A Kairouan et à
Sousse, la pluie tombe davantage par vent d’Est que par vent de Nord-
Ouest, mais le concours de celui-ci est obligé pour la réunion d’une
dose de précipitations annuelles suffisante. Poursuivant leur carrière,
les vents d’Est jettent sur le Tell Méridional des pluies plus ou moins
nombreuses selon les endroits.
Dans le Tell Inférieur, les bonnes années agricoles coïncident ou bien
avec des pluies de Nord-Ouest très abondantes ou bien avec des pluies
denses de l’Est et de Nord-Est. L’action de ces deux vents est
particulièrement sensible sur la lisière de la Steppe, par exemple dans
la plaine de Grombalia et dans le couloir de Smindja-Zaghouan-Oued-
Ramel-Bou-Ficha. Tandis que les nuages de Nord-Ouest se résolvent en
ondées sur Smindja et le Djebel-Zaghouan, les vents orientaux arrosent
de préférence la vallée de l’Oued-Ramel pour aller finir sur le Djebel-
Oust. Quand le vent de Nord-Ouest est nettement prépondérant, la
quantité d’eau reçue diminue de Smindja à Bou-Ficha, quand l’année est
riche en vents d’Est et de Sud-Est, c’est le contraire qui se produit.
Un phénomène analogue s’observe dans le large couloir Fahs-Bou-Arada-El-
Aroussa. Sauf peut-être dans la plaine terminale de la Medjerda, le Tell
Inférieur est un champ de bataille où les vents de Nord-Ouest et d’Est-
Sud-Est se disputent la prééminence. Le Sud-Est (_guebli_),
habituellement humide sur la presqu’île du Cap-Bon, souffle souvent en
sirocco sur le reste du Tell Inférieur. L’intrusion des vents d’Est et
de Sud-Est est un des phénomènes qui contribuent le plus au caractère
spécial du climat et de la végétation de cette partie du Tell, et c’est
par leur action que cette région est quelque chose d’intermédiaire entre
le Tell et la Steppe. Cette alternance des courants de Nord-Ouest et
d’Est-Sud-Est existe également dans le Haut-Tell, comme nous le verrons
plus en détail en traitant du climat. Toutefois, le Nord-Ouest prédomine
en Friguia, alors que dans le Sud du massif de Mactar et le long de la
chaîne de Byzacène, les principales pluies sont dues au _guebli_ (Sud-
Est).
Inversement, il arrive parfois qu’au lieu de superposer leurs effets aux
environs de l’axe médian de la Tunisie, le Nord-Ouest et les vents d’Est
ne sont pas assez humides pour y mêler leurs pluies. En 1907-1908,
d’octobre à mars, le Nord-Ouest ne jeta pour ainsi dire pas de
précipitations au midi du Kef, de Téboursouk et de Smindja, tandis que
les vents d’Est se bornaient à arroser la Steppe des Zlass. Tout le
Centre et le Sud du Haut-Tell y compris les plaines de la Friguia et
beaucoup de sraouate (notamment le Roba-Ouled-Yahia) souffrirent d’une
sécheresse plus grande que la Steppe limitrophe.
Il convient de noter à cet égard que le vent de Nord-Ouest, se dirigeant
vers des pays de plus en plus chauds, voit sur son chemin les conditions
de condensation devenir de moins en moins favorables. S’est-il élancé de
la Méditerranée Occidentale avec d’énormes provisions de liquide, a-t-il
rencontré au-dessus du Haut-Tell ou de la Steppe des couches d’air
froides, des précipitations copieuses ont lieu sur ces contrées. Mais si
ses facultés pluviales sont moindres, si l’état thermique de
l’atmosphère n’est pas propice, on assiste à un phénomène, fréquent à
Mactar et chez les Fréchich. Durant plusieurs jours, des nuées défilent
vers le Sud en groupes serrés que pousse un vent glacé de Nord-Ouest et
pourtant aucune chute d’eau ne se produit. « C’est le _djebeli_ (le
montagnard), disent les indigènes du pays, il n’y a rien à en espérer. »
Courants de Nord-Ouest et djebeli ne sont, au point de vue de la
direction, qu’un seul et même vent. En passant sur le Tell, le noroi des
navigateurs se transforme en vent de montagne. Tantôt le caractère marin
l’emporte et le Nord-Ouest est alors le grand pourvoyeur d’eau ; tantôt
ce vent est plus proprement djebeli et l’on a affaire a un vent frais,
mais sec, frère d’autres vents analogues[60] de régions montagneuses.
Epuisant graduellement dans sa marche vers le Sud-Est ses réserves
aqueuses, le Nord-Ouest est de plus en plus djebeli à mesure qu’il
avance vers ou sur la Steppe. Après avoir jeté pendant plusieurs heures
de bonnes pluies sur une contrée, parfois il se change progressivement
en une bise desséchante qui annule l’effet de l’ondée. Si le djebeli
enlève aux sraouate leur excès d’humidité, il est redoutable pour les
plaines où la dose reçue a été faible et surtout pour les plaines
argileuses où cette eau n’a pas eu le temps de s’enfoncer profondément.
C’est au djebeli que la plaine de Bermajna doit en partie son caractère
quasi steppique.
En ce qui concerne le chiffre global des précipitations des deux côtés
de la dorsale tunisienne, l’on ne peut en avoir une idée qu’en examinant
l’allure de phénomènes placés sous sa dépendance directe, tels que
l’hydrologie ou la végétation.
En passant dans la Steppe, les rivières du Tell voient bientôt leur
liquide se perdre dans les sables du lit en même temps que celui-ci
s’élargit démesurément. Lorsque cette transformation est achevée, le
fleuve n’existe plus au point de vue du ruissellement superficiel, mais
il renferme encore à une faible profondeur de l’eau qu’on ramène à la
lumière par des _oglets_, des _hassis_ ou des _tsmeds_. Au pied du
plateau de Bou-Chebka, à l’entrée de la Steppe, la tête de l’Oued-
Fériana présente un Bir-bou-Haya, mais un peu en aval, au bas du Djebel-
Khechem-el-Kelb, on n’y trouve plus qu’un Oglet-bou-Haya, témoin d’une
moindre capacité hydrique. Non loin de là, un ravin affluent porte un
Hassi-el-Araar. Entre Sbiba et le Djebel-Mrhila, à faible distance d’un
Oglet-Gouna, existe un _tsmed_[61]. Mais en même temps, la Steppe est la
patrie de l’irrigation : le nom de bled Segui (pays irrigué) désigne
deux plaines au Nord des Chotts et, à l’orée du Tell, une des petites
plaines situées sous les contreforts méridionaux du Djebel-bel-Habbès
(massif de Mactar) est aussi un bled Segui.
En matière de flore et de faune, Tell et Steppe ont un fond commun :
romarin, sparte, alfa, genévriers, cactus, jujubier, tourterelle,
perdrix rouge, poule de Carthage, lièvre, sanglier, hyène, chacal, etc.
Les terrains salés et les sables montrent leurs espèces particulières
aussi bien dans le Tell que dans la Steppe. Les oueds ont leur même
décor végétal essentiel (cresson, laurier rose, tamarix), leur même
population de barbeaux et de tortues. Mais, à mesure qu’on s’éloigne du
Tell, il est des espèces qui se modifient ou viennent à manquer, tandis
que d’autres se révèlent pour la première fois. Quant aux espèces
communes, ce qui change du Tell à la Steppe, c’est le nombre des
individus qu’elles mettent en ligne et le rôle qu’elles remplissent dans
le paysage ou dans la vie économique.
Sans faire défaut absolument, certaines espèces du Tell sont
représentées dans la Steppe par des variétés mieux adaptées. D’autres
changent leur habitat. Lorsqu’on s’enfonce dans le Sud, on voit les
végétaux ligneux tendre dans les plaines à se concentrer au bord des
oueds. Le nom d’Oued-el-Hathob (rivière au bois) est tout à fait
expressif à cet égard et il n’est pas indifférent de constater son
emploi au pied méridional du massif de Mactar où il s’applique à l’oued
né de la jonction des oueds Sbiba et Rohia comme un peu plus au Sud-
Ouest il désigne le cours d’eau qui traverse la plaine de Foussana. Dans
le Tell, la vipère à cornes hante surtout les roches calcaires, dans la
Steppe elle se tient de préférence dans le sable. Au contraire, des
espèces caractéristiques de régions assez humides et qui comptent encore
quelques individus dans le Haut-Tell sont complètement absentes de la
Steppe. En 1884, Lataste venant de Fériana rencontre pour la première
fois à Aïn-bou-Driès le _Lacerta muralis_ et le _Lacerta ocellata
pater_, signe évident qu’il avait quitté la faune saharienne[62]. De
même, la violette sauvage ne s’éloigne pas vers le Sud au delà du Bargou
où j’en ai admiré quelques exemplaires. Le chêne-zen, si fréquent dans
le Tell Septentrional, ne dépasse pas au midi le massif Ouargha. Enfin,
le chêne-liège (_fernane_), dont quelques pieds sont visibles à l’Est du
Zaghouan, entre Hammam-Zeriba et Battaria, a ses stations les plus
méridionales à la Hamadat de la Kessera et au versant Nord-Ouest du
Djebel-Serdj (voir carte hors texte) où cet arbre, sorte de symbole de
la région la plus arrosée de la Régence, pousse sur les grès aptiens, de
même qu’à l’autre extrémité de l’Algérie-Tunisie, également au contact
du Tell et de la Steppe, il se montre sur les grès néocomiens autour de
Ghar-Rouban et au Nord-Ouest de Sebdou[63].
Réciproquement, des espèces nettement steppiques ne se hasardent pas
dans le Tell. L’acacia gommifère (_thalah_) est cantonné au midi de
Kairouan. Le mouflon (_arou_), animal propre aux montagnes de la Steppe,
ne se risque pas au Nord de la chaîne de Byzacène où il a quelques
couples au Djebel-Chambi et au Djebel-Semama. La gazelle ordinaire
(_rhzal_) ne commence au Sud qu’à Djilma et à Sbeitla. Le cobra
d’Afrique ou naja (_bou ftira_ dans le Sahel, _bou morrhorf_ dans la
Steppe de l’Ouest) rencontré à Djebibina, Hajeb-el-Aïoun, Sbeitla,
Fériana, ne hante dans le Tell que la plaine de Foussana. Le flamand
rose, dont j’ai vu des bandes sur les garaats d’Agraïne (pied Sud-Est du
Djebel-Serdj) et de Bir-Oum-Ali (pied Sud du Djebel-bou-Gafer), juste à
la limite du Haut-Tell, n’a jamais, que je sache, paru sur celui-ci.
L’ourane est exclusivement steppique. Un autre animal particulier à la
Steppe, l’autruche, aujourd’hui absent de Tunisie, est évoqué par la
toponymie : Garet-en-Naam (à l’Ouest du Djebel-Khechem-el-Kelb), Djebel-
en-Naam (à l’Est de Fériana), Garaat-en-Naam (à l’Est du Djebel-
Kharrouba, au Sud de Sbeitla). L’autruche aurait vécu jadis aussi dans
le midi du Haut-Tell si nous en croyons Bruce, qui dit en avoir aperçu
entre Haïdra et Tébessa[64].
Quant aux espèces communes, la flore arénicole et la flore halophile
sont évidemment plus fréquentes et plus abondantes dans la Steppe. En ce
qui concerne les forêts, le Haut-Tell coïncide avec la zone du plus
grand développement du pin d’Alep. Ce résineux a bien quelques
peuplements sur les chaînes de l’Ousselet et de Fériana, mais ses
boisements importants s’arrêtent au Djebel-Djouggar, au Serdj, au massif
de Mactar et au plateau de Bou-Chebka, de même qu’au Nord-Est ils ne
dépassent guère le couloir El-Aroussa-Bou-Arada-Fahs (voir carte hors
texte). Vers le Cap-Bon, le pin d’Alep cède la place au thuya, vers
Kairouan ou Gafsa, il s’efface devant le genévrier de Phénicie. Comme le
pin d’Alep est en quelque sorte l’emblême du Haut-Tell, l’alfa et le
cactus s’identifient avec la Steppe. Mais chacune de ces deux plantes
domine sur une partie bien définie. L’alfa prospère sur les étendues
pierreuses et gréseuses sèches, tandis qu’il évite les plaines où l’eau
peut séjourner. Par contre, le cactus qui aime le sable redoute moins
l’humidité temporaire que les froids de l’hiver. C’est pourquoi l’alfa
se plaît principalement au Sud-Ouest des djebels Touila et Sidi-bou-
Gobrine et le cactus dans les plaines des Zlass.
Sans être inconnu dans le Nord de la Tunisie, c’est dans le Haut-Tell
seulement que l’alfa commence à s’affirmer. Dans les forêts de la
Friguia il est subordonne au pin d’Alep à l’abri duquel il pousse et
aussi au diss qui est la vraie graminée tellienne. Dans la région des
dômes du moyen Mellègue, il constitue déjà des peuplements autonomes de
petite étendue. Entre Thala et la chaîne de Byzacène, son rôle grandit.
L’alfa occupe là à lui seul soit de vastes clairières au sein de la
forêt, comme la Bahiret-Haza, soit une bonne portion d’un territoire,
comme le bled Zelfane. Ces peuplements semblent, à vrai dire, des
vestiges d’une extension ancienne de la forêt et ils sont séparés les
uns des autres par des régions de culture ou par la forêt de pins et ce
n’est qu’au delà du Chambi et du Tiouacha qu’ils règnent d’une manière
absolue. Tout le Sud et le Sud-Est du Contrôle de Thala n’est qu’une
immense Steppe à alfa particulièrement dense dans les régions de
Fériana, de Sbeitla et de Djilma. L’alfa y est une réserve précieuse
dont la vente aux époques de disette procure aux indigènes le grain
nécessaire.
Le triomphe de l’alfa a pour corollaire la retraite du diss, graminée
essentiellement tellienne, qui ne franchit guère au midi Sbiba, le
Koudiat-Sidi-Mabrouk et le Sif-Khaled. De même, du côté du Sahel, c’est
à Bir-bou-Regba que le voyageur venu de Sousse aperçoit les premières
touffes de diss. Mais, entre Bir-bou-Regba et Sbiba, le diss d’abord
cantonné sur le massif de Mactar, s’épanche plus au Nord au delà du
Djebel-Serdj sur les montagnes qui vont de l’Ousselet au Djouggar (voir
carte hors texte).
Quant au cactus, ce n’est pas un végétal spontané et l’homme en le
propageant a visé son utilité. Or, celle-ci varie du Nord au Sud de la
Régence. Dans le Tell où les céréales et les herbages ne manquent pas,
le cactus est surtout employé comme clôture, tandis que dans la Steppe
ses fruits et ses raquettes entrent pour une part notable dans
l’alimentation des indigènes et de leurs bestiaux. Dans le Haut-Tell,
les champs de cactus sont rares. On les rencontre soit sur le pourtour
(270 hectares au bled Rmil, vers la plaine d’El-Aroussa), soit dans la
zone non friguienne. Sur le flanc oriental du Djebel-Berberou, le cactus
pullule pour former bientôt, dans la Steppe, à El-Ala, une plantation
immense. Au Zelfane, à Foussana, le cactus s’offre aussi en masses
appréciables (voir carte no 12).
Quant aux céréales, ce que nous en avons dit à propos des principales
régions de la Tunisie montre assez qu’on ne saurait guère en attendre
naturellement un rendement régulier qu’en Friguia, ou encore dans le
Sahel de Bizerte ou la Dakhlat des Maouine, c’est-à-dire là où l’on est
annuellement assuré de 400mm d’eau. Dans le reste du Tell, l’aléa
qu’offre ce mode d’exploitation du sol se dégage déjà. Aussi, le passage
du Tell à la Steppe est-il graduel à cet égard, tant du côté de la
chaîne de Byzacène que vers le Tell Inférieur, et la partie non
friguienne du Tell contraste-t-elle à ce point de vue avec la Friguia
comme avec la Steppe. Dans celle-ci, en dehors des régions d’irrigation,
on ne sait pas ce que c’est qu’un rendement moyen. A plusieurs années
médiocres ou mauvaises succède de tout à coup une année
extraordinairement favorable. Avec ce système, les cultivateurs qui
n’ont pas le capital nécessaire pour, au besoin, vivre deux ou trois ans
sans récolte rémunératrice — et c’est le cas des indigènes — mènent une
existence famélique ou doivent compter sur leurs troupeaux. Ce régime
est celui de quelques coins du Tell Inférieur et aussi de presque tout
le midi du Haut-Tell.
3o =Nature de la limite entre Tell et Steppe=
Parmi les éléments que nous venons de mettre en jeu, il en est de
variables comme la direction du vent dominant, la quantité de pluie
annuelle, la réussite des céréales. Mais la part de constance qu’ils
renferment se révèle au moyen d’autres phénomènes. La limite Sud du diss
et des grandes forêts de pin d’Alep, ou les limites Nord atteintes par
les peuplements d’alfa autonomes et par le cactus ne se superposent pas
les unes aux autres. Elles s’enchevêtrent, se coupent, se dépassent vers
le Nord ou vers le Sud. Mais il y a une zone où elles se croisent ou se
rapprochent et lorsqu’on examine cette zone, on s’aperçoit immédiatement
que les chaînes de Byzacène et de Zeugitane jusqu’au Zaghouan sont bien
une sorte de composante de toutes les forces en jeu. La rencontre du
Tell et de la Steppe s’opère au sein d’une bande plus ou moins large de
terrain dont les chaînes précitées sont l’axe.
Cette bande a plus ou moins d’extension selon l’allure de ses éléments
variables, car les courbes climatiques et agricoles n’occupent pas
exactement la même position chaque année. Suivant l’abondance des pluies
ou leur pénurie, elle se déplace vers le Sud ou vers le Nord. En 1888,
année de disette, elle a presque touché le Tell Septentrional ; en 1903,
année de bonne récolte, elle s’est aventurée jusque vers les Chotts.
Elle est donc sujette à des changements perpétuels dans le temps et dans
l’espace. Une période pluvieuse ou sèche de quatre ou cinq ans peut la
fixer momentanément davantage au septentrion ou plus au midi ;
cependant, on ne se trompera pas de beaucoup en retenant qu’elle se
balance autour de l’arête axiale dont nous avons parlé. Mais l’amplitude
de l’oscillation est bien plus forte aux deux extrémités (chaîne de
Byzacène et chaîne de Zeugitane Septentrionale) qu’au centre où la
Friguia offre plus de résistance aux empiètements de la Steppe.
Ces avancées et ces reculs ne se produisent pas tout d’une pièce. A-t-on
affaire à une année sèche, la Steppe envahit la plaine de Grombalia, les
environs de Tunis, la région des Riah et s’installe dans le Haut-Tell
dont la partie non friguienne subit encore assez souvent ses atteintes.
Pourtant, à moins que l’année ne soit exceptionnellement mauvaise, les
sraouate lui échappent. Le contact du Tell et de la Steppe a lieu alors
sous forme d’intercalations. D’ailleurs, la Steppe peut très bien
n’attaquer que le Tell Inférieur et respecter le Haut-Tell ou
réciproquement. Il arrive aussi qu’elle n’affecte que deux ou trois
plaines comme, par exemple, Foussana, Bermajna ou Tajmout qui se
conduisent quatre années sur cinq comme un fragment de Steppe.
Inversement, quand l’année est humide, la Steppe se retire et c’est le
Tell qui déborde sur elle et spécialement sur les parties montagneuses.
Des îlots de Tell surgissent ainsi en pleine Steppe, plus ou moins
larges ou plus ou moins fréquents. Tell et Steppe ne se heurtent donc
pas de front, mais se mêlent et se pénètrent alternativement selon le
balancement des années sèches ou pluvieuses. Ces considérations
expliquent assez pourquoi les indigènes hésitent sur les limites du
Sahara et de la Friguia.
La zone de transition du Tell à la Steppe se poursuit dans la colonie
voisine, mais nous ne saurions l’y déterminer d’une manière aussi
précise. Car nos investigations n’ont pas porté bien au delà de la
frontière sous cette latitude et dans les rares travaux consacrés à la
fraction de la province de Constantine qui va de la chaîne de Byzacène à
l’Aurès, cette question des limites du Tell et de la Steppe n’a pas été
envisagée. D’une façon générale, le Djebel-bou-Djellel paraît jouer, en
Algérie, à cet égard le même rôle que la chaîne de Byzacène dont il est
le prolongement. Plus à l’Ouest, bornons-nous à signaler que la Steppe
tuniso-constantinoise ne fait pas corps avec la Steppe algéro-oranaise
avec laquelle elle présente, en outre, de grosses différences
orogéniques. La Steppe algéro-oranaise possède, en effet, en majeure
partie une architecture tabulaire[65] qu’elle pousse même au sein du
Haut-Tell[66], tandis qu’en Tunisie, Tell et Steppe ont la même allure
plissée. Il faut donc abandonner la conception d’après laquelle il y
aurait d’une extrémité à l’autre de la Berbérie une bande tellienne et
une bande steppique se succédant régulièrement avec une constitution et
une largeur sensiblement égales partout du Nord au Sud.
Le Tell de l’Algérie orientale et le Tell de Tunisie sont, au contraire,
en liaison intime. On peut, en effet, distinguer dans le Tell
constantinois trois grandes zones. L’une au Nord, avec Bordj-bou-
Aréridj, Sétif, les environs de Constantine, Souk-Ahras, et tout ce qui
s’étend jusqu’à la mer est une région de tell et de sraouate qui
prolonge la Friguia. Puis vient une seconde région qui possède pas mal
de chotts et de sebkhas. C’est ce que l’on appelle parfois le plateau de
Numidie. L’alfa y règne sur les pentes Sud des reliefs et dans les
terrains forestiers. Il y tombe à peu près la même quantité de pluie que
dans les alentours d’Oran[67] ou dans le Tell Inférieur de Tunisie, mais
la température y est beaucoup plus basse. Cette zone est au point de vue
climatique l’épanouissement naturel de la région du moyen Mellègue et,
comme celle-ci, elle est assez souvent envahie par la Steppe. Enfin,
tout au midi, l’Aurès correspond en beaucoup plus grand au massif
montagneux qui va de Thala à la chaîne de Byzacène y comprise.
Et maintenant une demande monte aux lèvres. De cette lutte du Tell et de
la Steppe, résulte-t-il une sorte d’équilibre instable ou bien les
vicissitudes du combat cachent-elles l’avancée lente de l’un des deux
antagonistes ? La Tunisie s’assèche-t-elle progressivement comme cela se
vérifie en mainte région steppique d’Afrique (Kalahari, lac Rodolphe,
Tchad) ? Le Tell est-il destiné à disparaître devant l’envahissement
inéluctable de la Steppe ou bien peut-on espérer le voir mordre petit à
petit sur celle-ci ? Question poignante, déjà agitée par un de ses côtés
dans le camp des archéologues qui, se basant sur les textes anciens et
sur les travaux hydrauliques romains, croient pouvoir professer
généralement qu’aucun changement notable de climat n’est intervenu de
l’époque ancienne à la nôtre[68]. Mais qu’observe-t-on aujourd’hui ?