lacustre et maritime qui s’éloigne des types précédents. Le commerce
méditerranéen et la pêche auxquels jadis s’ajoutait la course y
sollicitent l’activité des hommes et à cet égard, il suffit de citer
Bizerte même, port merveilleux et sûr, alors que la côte n’offre guère
d’échancrures depuis l’Algérie et que Tabarca n’est qu’une rade
secondaire. D’autre part, les cultures fruitières sont en honneur et
l’olivier, représenté seulement dans les autres cantons du Tell
Septentrional par quelques milliers de pieds, apparaît ici en nombre
(près de 500.000 arbres). La population est plus serrée et les bourgades
se pressent à peu de distance les unes des autres, entourées de vergers
et d’oliviers. Ce sont là autant de caractères par lesquels le pays de
Bizerte se rapproche des environs de Tunis qui sont comme lui un Sahel.
Mais, par son humidité et ses pluies fines, ce district est bien la
prolongation de la Mogodie. En outre, la Medjerda transforme pendant
l’hiver en marais la plaine qui s’étend vers Tunis. Cette entrave aux
relations avec la capitale, atténuée aujourd’hui par une route et un
chemin de fer, explique la réunion administrative de ce Sahel avec la
portion orientale de la Friguia du Nord (Mogodie, Béjaoua, Mateur).
Ainsi compris, le Tell Septentrional a 8.000 kilomètres carrés[53],
c’est-à-dire approximativement la superficie des Basses-Alpes[54], de
l’Allier ou des Basses-Pyrénées. Par sa position, son climat et ses
productions, il rappelle le Rif, le Dahra et aussi, dans une certaine
mesure, la France méditerranéenne. C’est, sans contredit, grâce à
l’abondance des pluies, la meilleure partie de la Tunisie : les récoltes
y sont aussi assurées que dans bien des cantons de Provence et les
pâturages abondent. Aussi, on y compte bon an mal an, 15.000 chevaux et
mulets et 70.000 bovins contre seulement 60.000 ovins, 45 mille chèvres
et à peine 1.000 chameaux, dont la moitié dans le Sahel de Bizerte. La
population n’atteignait, en 1901, que 225.000 habitants, soit une
densité de 28,1 au kilomètre carré, inférieure à celle du Tell
Septentrional algérien pris dans son ensemble, mais plus forte que celle
de l’arrondissement de Bône, limitrophe de notre région (23,5)[55].
Malgré ses avantages, le Tell Septentrional ne fut pas très colonisé à
l’époque romaine, au moins dans la zone gréseuse. La forêt fut ici
l’obstacle[56] et peut-être aussi la difficulté des communications et la
fièvre qui résulte de la trop grande richesse hydrique. Malgré ces
inconvénients transitoires, tout destine de nos jours le Tell
Septentrional à devenir un des principaux foyers de la colonisation
française grâce à la bonté du sol et à la présence du port de guerre de
Bizerte.
2o =Tell Inférieur=
La façade du Tell tunisien sur la Méditerranée Orientale est une région
d’une altitude médiocre qui n’atteint pas sans doute une moyenne de 200
mètres et où les relations sont faciles. Dans cette zone, la moins
élevée de tout le Tell, on ne rencontre pas l’unité et la continuité
constatées dans le Tell Septentrional : les petites régions naturelles
sont nombreuses. La faiblesse du relief, l’interposition du Tell
Septentrional du côté du vent pluvieux de Nord-Ouest, l’existence de
couloirs aboutissant à la Steppe, donnent au climat une allure spéciale.
Si le vent précité domine, il n’arrive qu’après s’être dépouillé d’une
fraction de son humidité et les vents de la Steppe sont fréquents. Le
sirocco exerce assez souvent son action néfaste que n’atténue plus ici
l’altitude. Malgré la proximité de la mer, le Tell Inférieur ne compte
pas toujours 400mm d’eau par an. Il y a peu de sources et peu de forêts
et les sraouate y manquent quasi totalement. C’est, en somme, un Tell
qui penche déjà vers la Steppe et cela explique pourquoi les indigènes
du Nord ne le comprennent pas en Friguia. Les cultures arbustives y ont
le pas sur les céréales. Le Tell Inférieur est, par excellence, la
région de la vigne, comme le bled Béja est la terre d’élection des
céréales, comme les Sahels de Sousse et de Sfax sont le domaine favori
de l’olivier. Outre la plaine de la basse Medjerda dont nous avons déjà
parlé, on y remarque quatre régions principales.
Au fond du golfe de Tunis, se voit une zone de collines et de plaines en
rapports aisés entre elles, où converge la gerbe des plis du Tell
Méridional et où aboutit aussi la majeure partie de la zone de céréales
du Tell Septentrional. C’est sur les rives de cette échancrure que se
produit le contact entre les meilleurs districts de l’intérieur et la
Méditerranée, et c’est là que se sont bâties les capitales du Tell,
lesquelles, par la force même des choses, ont presque toujours été en
même temps les chefs-lieux de la Tunisie entière. Dans ce pays déjà un
peu sec, les seuls arbres que l’on aperçoive ont été plantés de main
d’homme. Dès Tébourba, le voyageur qui vient d’Algérie ou de Béja, a la
sensation d’entrer dans une contrée nouvelle. Au moins autant que le
début de l’aire d’inondation de la Medjerda, les 235.000 oliviers de
Tébourba-Djédéida marquent le seuil de la région littorale où l’on
recense deux autres forêts de 400.000 et de 260.000 oliviers, ainsi que
de nombreux hectares de vigne. L’eau est insuffisante pour la capitale
et les bourgades qui l’environnent. Aussi, a-t-il fallu procéder bien
loin à l’adduction des sources de la chaîne de Zeugitane.
A l’Est de la région de Tunis, la presqu’île du Cap-Bon (Djazira des
Arabes) est essentiellement gréseuse et quaternaire avec une arête
axiale (Djebel-Sidi-Abderrahman) atteignant 637m. L’attache continentale
de la Djazira et la portion proprement péninsulaire diffèrent à bien des
égards. A l’Ouest d’une ligne Korbous-Kourba, il pleut moins qu’à l’Est.
A l’occident, on a une région sahélienne caractérisée par l’olivier et
les cultures fruitières, à l’orient, au contraire, une région de
céréales. Au couchant, il faut distinguer la plaine alluviale de
Grombalia, dont les habitants s’adonnent à l’olivier (1.470.000 pieds)
ou à la vigne, et la bande maritime pliocène qui s’étire autour de
Nabeul, riche de 250.000 oliviers et célèbre par ses vergers. Au levant,
la presqu’île déborde vers le Nord-Est, de sorte que le Tell
Septentrional ne joue plus comme un écran entre elle et le vent de Nord-
Ouest et que le vent du Sud ne la frappe qu’après s’être imprégné de
vapeur d’eau. L’extrémité de la Djazira dite Dakhlat-el-Maouine est, par
conséquent, assez pluvieuse et peu touchée par le sirocco. Aussi, les
oliviers sont moins nombreux (150.000 seulement) et la culture
principale est celle des céréales.
Tout autre est la section Nord de la chaîne de Zeugitane qui, par son
altitude et ses sources, aurait pu être classée dans le Haut-Tell. Mais,
à d’autres égards, elle participe du caractère de la région où elle
s’érige. D’Hammam-Lif au Djouggar, la chaîne est pauvre en forêts ; les
essences les plus répandues sont l’araar et le thuya et les sraouate
sont absents, sauf au Djebel-Trif. Comme dans les chaînes secondaires de
la zone littorale d’Algérie, les principaux sommets (Bou-Kornine 576m,
Resas 795m, Zaghouan 1.295m, Kohol 680m) sont dus aux calcaires du lias
qui ont ici l’allure et l’aspect qu’ils revêtent dans la colonie
voisine. Les crêtes du Zaghouan surplombent de plus de 1.000m la petite
ville du même nom. Le lias s’offre en îlots séparés, disposition dont
l’érosion a profité pour agrandir ou créer des défilés comme le Foum-el-
Kharrouba ou des couloirs comme celui de Zaghouan.[57] Tunis, qui est
déjà l’aboutissant de presque tout le Tell, communique sans peine par
ces brèches et par la plaine de Grombalia avec la Steppe du Nord et avec
le Sahel de Sousse. Mais, cette facilité pour les relations humaines et
commerciales est compensée par la pénétration plus aisée des vents et
des gens du Sud.
Zaghouan, avec ses 60.000 oliviers jalonne, comme Tébourba, la lisière
de la zone sahélienne qui est en même temps ici celle de la Steppe. En
arrière de ces deux villes, la région des Riah conserve les caractères
généraux des environs de Tunis, tout en faisant prévoir le Haut-Tell
(peu d’oliviers, répartition du pays en compartiments oblongs et de
médiocre dimension, plus séparés et plus individualisés qu’autour de la
capitale, présence de quelques boisements de pin d’Alep). Cette région
marque le passage entre la bande sahélienne de l’Est et le Tell
intérieur. Contrairement à l’Algérie où il n’y a lieu d’envisager qu’une
transition du Nord au Sud, on relève donc en plus en Tunisie un
changement progressif du levant au couchant. C’est ainsi que les deux
groupes de plaines Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa et Zaghouan-Sminja sont
déjà de vrais couloirs et que les plaines de Boucha et du Goubellat sont
closes de toutes parts. Du côté de l’Oued-Siliana, le relief s’élève
d’une façon sensible. Le Djebel-Rihane atteint 720m et cet exhaussement
entraîne, en ce qui concerne la température, les pluies et la
végétation, des modifications corrélatives qui se précisent et
s’accentuent sur la rive gauche de la rivière en question et au midi du
premier des deux couloirs précités. Là commence, en effet, la troisième
région tellienne de Tunisie.
En résumé, le Tell Inférieur est, au centre (environs de Tunis, plaine
de Grombalia, région de Nabeul), surtout favorable aux cultures
arbustives, et, aux deux bouts (région des Riah, vallée de la Medjerda,
Dakhlat-el-Maouine), assez propice aux céréales. Pris dans son ensemble,
il n’a pas d’analogue en Algérie. On peut cependant comparer Oran à
Tunis à cause de leur climat plutôt sec, de leur situation entre la mer
et une sebkha à plusieurs lieues du fleuve principal du pays et de leur
orientation excentrique vers l’Italie et vers l’Espagne.
Le Tell Inférieur comprend les Contrôles civils de Tunis et de Grombalia
et l’Annexe de Medjez-el-Bab. Ses 8.750 km. carrés étaient, en 1901,
habités par 350.000 âmes, dont la moitié à Tunis même. Comme dans le
Tell Septentrional, la densité n’est relativement forte (40 hab. au km.
carré) que grâce à l’appoint de la zone sahélienne. Comme là aussi, le
nombre des bovins (35.000) équivaut à celui des ovins ou des caprins. On
estime les équidés à 8.000 et les chameaux à 3.000. Le Tell Inférieur
fut très colonisé à l’époque romaine et c’est de nos jours le champ de
prédilection de l’expansion européenne qui rayonne de Tunis comme jadis
de Carthage. La proximité des débouchés compense ce que le climat peut
avoir de défectueux pour la réussite de certaines cultures.
3o =Haut-Tell=
En face du Tell Septentrional et du Tell Inférieur, la seconde moitié du
Tell Méridional s’offre comme un bloc à part assez bien circonscrit sur
son pourtour tellien par la plaine de la moyenne Medjerda, la vallée de
la basse Siliana et le couloir Fahs-Bou-Arada-El-Aroussa, tandis que
vers la Steppe _grosso modo_ lui sert de bornes presque tout l’ensemble
de hauteurs auquel il faut réserver le nom de « dorsale tunisienne »,
c’est-à-dire la chaîne de Zeugitane au Sud du Zaghouan, le rebord du
massif de Mactar et la chaîne de Byzacène. Ces limites enferment un
vaste territoire qui ne descend guère au-dessous de 300m et dont la
hauteur moyenne peut approximativement être évaluée à 700m. C’est la
portion la plus élevée du Tell et aussi de toute la Tunisie. Le nom de
Haut-Tell lui sied d’autant mieux qu’elle doit à son altitude les pluies
suffisamment copieuses qui l’arrosent, malgré l’intercalation, du côté
de la mer, de toute la masse du Tell Septentrional qu’elle n’égale pas
comme pluviosité, tout en l’emportant à cet égard sur le Tell Inférieur.
Aussi, alors que ce dernier est complètement en dehors de la Friguia,
celle-ci s’étend-t-elle sur toute la moitié Nord du Haut-Tell.
Le relief se décompose en chaînons montagneux entre lesquels s’allongent
des plaines alluviales : les chaînons sont discontinus et les plaines se
juxtaposent sans être toujours reliées les unes aux autres. Ce pays
laisse une grande impression de fractionnement. Les mêmes formations
géologiques ne couvrant d’un seul tenant que des espaces relativement
restreints, il n’y a pas, comme dans la Friguia du Nord, une zone de
forêts et une zone de céréales : boisements et cultures alternent en une
série de petites régions distinctes. L’élément caractéristique de la
forêt n’est pas le chêne, mais le pin d’Alep. La brousse s’étale sur des
lieues carrées et semble avoir plus d’importance que dans le reste du
Tell. Brousse et forêt couvrent d’ailleurs un bon tiers du territoire.
Les céréales sont la culture préférée, mais, dans toute la partie
méridionale du Haut-Tell, leur rendement est moins assuré que dans la
portion septentrionale et surtout qu’au Nord de la Medjerda.
La superficie du Haut-Tell (environ 14.250 km. carrés) est un peu
moindre que celle de l’Alsace-Lorraine (15.000 km. carrés) ou de la
Franche-Comté (15.600). Sur cet espace qui embrasse les Contrôles de
Mactar et du Kef, l’Annexe de Téboursouk et les deux cinquièmes du
Contrôle de Thala, habitaient, à l’aurore de ce siècle, 190.000
personnes. La densité était ainsi de 13,3, bien faible et au-dessous de
celle des arrondissements de Constantine (24,1) et de Sétif (21) à la
même époque. L’élevage du cheval est en honneur (13.000 chevaux ou
mulets) et on recense encore 30.000 bovins. En revanche, les ovins sont
plus de 115.000, les chèvres 62.000, les chameaux 6.000. Il n’y a que
peu d’oliviers (160.000).
Ces lignes suffisent à indiquer en quoi le Haut-Tell diffère des autres
régions telliennes de la Régence et comment il est lui-même composé de
deux parties quasi égales lesquelles, tantôt se conduisent d’une manière
identique à l’égard de certains phénomènes (relief, etc.), et tantôt, au
contraire, gardent chacune une allure spéciale (agriculture, etc.).
Ce Haut-Tell tunisien a ses racines à l’Ouest en Algérie, tandis qu’au
Sud et à l’Est, il est flanqué par la Steppe sur plus de 250 kilomètres
de long. Il correspond aux régions de Souk-Ahras, Tébessa, Constantine,
Batna, Sétif, Ammi-Moussa, Tiaret, Frenda, Mascara, Saïda, Sidi-bel-
Abbès, Tlemcen, Sebdou, mais il a surtout de grandes affinités avec la
fraction de l’Algérie qui lui est limitrophe. En effet, la démarcation
entre le centre et la façade orientale de la Berbérie est formée par une
bande assez large de territoires où débute l’inclinaison des chaînons et
des fleuves vers le Nord-Est. Au point de vue géographique, la Tunisie
commence avec la Medjerda et le Mellègue et la frontière traverse, dans
le sens des méridiens, des pays identiques ou rattachés par des liens
physiques ou économiques. La chaîne de Byzacène s’amorce au Djebel-bou-
Gafer. La région des dômes du moyen Mellègue a une moitié tunisienne et
une moitié algérienne. Notre sujet manque donc à l’Ouest de limites
naturelles, comme la Tunisie elle-même. Mais si nous avons dû, en
principe, nous plier aux cadres politiques, nous n’avons pas hésité à en
sortir, le cas échéant.
Moins simple est l’examen des confins du Tell et de la Steppe, c’est-à-
dire l’explication des bornes que nous avons imposées de ce côté à notre
région. Car il soulève un des problèmes les plus délicats, à savoir
celui des limites de la Steppe et du Tell. Ces limites, qui s’allongent
en Tunisie sur une étendue de 300 kilomètres environ, sont celles que
les indigènes ont généralement adoptées entre la grande Friguia et le
Sahara ; il convient pourtant de les justifier scientifiquement.
III
LA TRANSITION DU TELL A LA STEPPE
* * * * *
1o =La Steppe tunisienne=
Nous avons admis avec les meilleurs auteurs qu’il y a steppe là où il ne
tombe en gros que 200 à 400mm d’eau. Comme nous le verrons, ce principe
n’a pas une rigueur absolue et le terme le plus élevé est souvent plutôt
350mm que 400. Néanmoins, Kairouan et Fériana se rangent naturellement
dans la Steppe alors que Mactar et même Thala doivent être classés dans
le Tell. Mais, entre la ligne Thala-Mactar et la ligne Fériana-Kairouan,
s’étend un vaste territoire sur lequel nous ne possédons pas
d’observations météorologiques. Il faut donc nous rendre compte
autrement du passage du Tell à la Steppe.
Steppe mongole, steppe russe, prairie des Etats-Unis du Nord, puszta
magyare, steppe de Berbérie, ont chacune leur physionomie particulière,
mais toutes présentent les mêmes caractères essentiels. Ce sont des pays
à températures extrêmes et à faible pluviosité, où la période
d’évolution des plantes annuelles est courte et où les végétaux, pour se
défendre contre la sécheresse et l’évaporation, se constituent des
réserves aqueuses ou bien s’arment d’enduits, de poils et de piquants.
Presque dépourvu d’arbres, le sol n’est guère recouvert que de
graminées, de plantes bulbeuses ou grasses et de buissons épineux. La
pénurie d’eau et de matières organiques ne favorise pas la constitution
de terre végétale ou d’humus. Peu propices aux céréales, se prêtant au
contraire à l’élevage, ces territoires sont habités de préférence par
une population de pasteurs clairsemée et instable. Les sources sont
remplacées par les puits. Les rivières n’arrivent pas toutes jusqu’à la
mer. L’inachèvement du réseau hydrographique a pour conséquence la
création de mares ou de lacs temporaires dans les cuvettes à substratum
imperméable. L’eau de ces étangs et la terre de cantons entiers sont
parfois salées à cause de la non-évacuation des particules haloïdes.
La Steppe tunisienne, beaucoup plus vaste que le Tell, puisqu’elle
comprend, jusqu’aux Chotts seulement, 44.500 kilomètres carrés, ne
dément pas les traits de ce tableau. Comme il y pleut moins que dans le
Tell, il y faut une surface plus considérable pour nourrir un nombre
égal de plantes, d’animaux ou d’êtres humains, et la grande propriété
découle de cet état de choses qui influe aussi sur l’étendue des
circonscriptions administratives, beaucoup plus amples dans la Steppe
que dans le Tell. Les habitants, obligés de se déplacer et d’aller
jusque dans le Tell avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages,
vivent sous la tente et sont pour la plupart nomades. Ils paissent
surtout des ovins (350.000 moutons) contre 15.000 chevaux et 27.000
bovins seulement et ils se servent de chameaux (55.000 têtes) pour leurs
transports. Là où les précipitations sont très faibles, l’appropriation
du sol a paru inutile : les terres sont collectives.
La Steppe touche à l’Est à la mer, mais de ce côté elle est interrompue
par des groupes plus ou moins considérables d’oliviers, de jardins et de
maisons qui s’échelonnent des alentours de Sousse jusqu’à la banlieue de
Sfax. C’est le Sahel. De même, vers le Tell et vers l’Algérie,
l’existence de reliefs montagneux introduit des conditions spéciales.
Dans cette Steppe comme dans le Tell, on constate, du Nord au Sud, une
aggravation des conditions de la vie. C’est ainsi qu’une large zone au
septentrion des Chotts mérite la qualification de Steppe désertique.
Mais, dans la Steppe, plus encore que dans le Tell, il ne faut pas, en
Tunisie, oublier d’envisager la transition d’Est en Ouest.
D’une façon générale, il y a lieu de distinguer deux régions
successives. Vers la mer orientale on a un territoire qui ne s’élève
guère au-dessus de 250m et dont la bande sahélienne, riche et peuplée,
contraste avec de vastes étendues dénudées et vides (guère plus de 5
habitants au kilomètre carré), creusées çà et là de dépressions remplies
d’eau saumâtre, et presque privées de maisons, sauf l’exception de
Kairouan due à des causes historiques. A cette steppe basse, composée
presque exclusivement de quaternaire, s’oppose à l’occident un pays dont
l’altitude approche de celle du Tell et où l’on retrouve, comme dans ce
dernier, des chaînons montagneux parallèles et discontinus, avec entre
eux des plaines allongées. Les hauteurs des chaînes de Zeugitane et de
Byzacène sont presque égalées par certains sommets de la chaîne de
Fériana (Mrhila 1.374m, Serraguia du Nord 1.290m, Nouba 1.269m)[58],
tandis que dans la chaîne de Gafsa, il en est qui atteignent encore
1.000m[58]. Cela explique comment cette partie de la Steppe a pu être
parfois confondue avec le Haut-Tell sous le nom regrettable de Hauts-
Plateaux.
La différence de relief entre la Steppe supérieure et la Steppe basse
entraîne d’autres contrastes. Les précipitations sont plus intenses dans
la première : Fériana et Gamouda reçoivent plus d’eau que Sfax, la
région des Kaoub est moins déshéritée que celle des Ouled Idir et que la
plaine de Kairouan. Dans tout le Nord de la Haute-Steppe, il y a des
sources et certains oueds ont des tronçons pérennes. Çà et là on
rencontre des essences forestières en masses appréciables (Djebel-
Selloum, Mrhila) et des villages comme Pichon, Hajeb-el-Aïoun, Sbeitla
ou Fériana. Englobée dans la zone du diss (voir carte hors texte), la
vallée du Marouf rappelle de très près le Haut-Tell et pourrait même y
être classée au simple point de vue agricole. Dans le Nord de cette
Steppe montagneuse, on a de nombreuses parcelles de tell. La tella la
plus à l’Est se cache dans l’Oued-el-Caïd, sur le flanc Ouest du Djebel-
Sidi-el-Abed-el-Fadhlouni, la plus méridionale est à l’Est de Pichon, au
bas de l’Ousselet, exception faite de la petite tella du haut du Djebel-
Mrhila. La transition du Tell à la Steppe à travers la région
montagneuse de l’Ouest tunisien est donc graduelle. De même, le passage
de l’une à l’autre zone est presque insensible le long de la bordure
sahélienne, depuis la plaine de Grombalia aux environs de Sousse. Il n’y
a de changement un peu rapide que là où le Tell confine à la Steppe
basse, au pied oriental du massif du Djouggar.
Dans les parages où s’opère le contact du Tell et de la Steppe, les
modifications progressives ne se prononcent pas partout sous le même
aspect. Suivant les endroits ce sera le relief, le vent dominant,
l’hydrographie, la végétation ou la faune ou bien la façon de vivre des
indigènes ou encore la combinaison variable de plusieurs phénomènes qui
fournira l’élément directeur.
2o =Les éléments de la transition=
La question est avant tout d’ordre climatique. Néanmoins, on peut
remarquer que tout le long du Tell se colle une bande gréseuse d’âge
variable (éocène supérieur, oligocène, miocène) dont les débris ne
contribuent pas peu, sous un ciel déjà sec, à la constitution des
étendues sableuses qu’on foule presque aussitôt en entrant dans la
Steppe. De même, il ne faut pas négliger les indications qui résultent
des formes du terrain. Juste au Sud du massif de Mactar, vers le Djebel-
Mrhila et Hajeb-el-Aïoun, avec les Chebkas-bou-Rouine, Ouled Khelfa et
El-Hamra[59], apparaît un terme de toponymie qui ne sonne pas du tout
dans la Friguia propre. Un autre vocable de la morphologie steppique,
celui de _garat_ (au pluriel _gour_), qui est appliqué aux témoins
d’érosion à plate-forme tabulaire, n’est pas non plus usité en Friguia,
mais à l’Ouest et au Sud de celle-ci il s’avance chez les Fréchich du
Nord (Garet-er-Rgoud) et dans la région du moyen Mellègue (Garat-Souda
et Garat-ed-Diab, non loin du Djebel-Harraba).
Si maintenant nous considérons le relief dans son ensemble, un coup
d’œil sur une carte nous suffit pour voir que dans la Steppe tunisienne
les plaines sont beaucoup plus développées que dans le Tell. Etant en
minorité dans celui-ci, les plaines y sont encastrées dans la masse
montagneuse. Dans la Steppe, le contraire se vérifie : ce sont les
formations alluviales qui entourent les chaînons et les isolent les uns
des autres. Cette nouvelle allure orographique qui au Nord-Est se
dessine dans cette antichambre de la Steppe qu’est la région de Tunis,
demeure incertaine tout le long de la chaîne de Zeugitane pour
s’affirmer à partir de la chaîne de Byzacène ; sur le flanc
septentrional de celle-ci, la plaine de Foussana est encore une plaine
close, alors que le flanc méridional, depuis Bir-Oum-Ali jusqu’à Sbiba,
est accompagné par un immense couloir quaternaire de 100 kilomètres,
ouvert à l’orient sur la Steppe basse et le Sahel.