Nous avons ainsi en Tunisie : 1o une zone appelée Friguia par les gens

du Sud et qui couvre tout le Nord et l’Ouest de la Régence ; 2o au sein

de cette zone, une région à laquelle les indigènes du Nord attribuent

plus spécialement le nom de Friguia. Sur les deux flancs de cette petite

Friguia, à l’Est les caïdats de Medjez-el-Bab et de Zaghouan, à l’Ouest

et au Sud la région du moyen Mellègue, les pays des Ouled Bou Rhanem,

des Zerhalma, des Fouad et des Chaquetma, le Nord du pays Fréchich

forment des territoires de transition qui ne portent pas de nom

d’ensemble. Au contraire, la zone voisine de la mer depuis Bizerte

jusqu’à Hammamet, le Cap-Bon inclus, est pour ses habitants un _Sahel_.

C’est, qu’en effet, en dehors de la Friguia, les indigènes ne

connaissent que deux grandes régions naturelles : le _Sahel_ et le

_Sahara_.

Sahel signifie en arabe « rive »[33]. Ce terme s’applique indifféremment

aux bords d’un oued, d’un lac ou de la mer. Il est souvent employé en

Berbérie dans le sens de l’italien _riviera_ et il désigne alors

certaines parties de la région littorale. En Tunisie, c’est à la côte

basse de l’Est qu’est exclusivement réservé le nom de Sahel[34]. Dans sa

partie septentrionale, ce Sahel offre quelques altitudes importantes qui

pourraient rappeler les Sahels d’Alger et d’Oran : 418m au djebel

Kechabta, 637m dans le Cap-Bon. Mais le Sahel méridional est bien moins

élevé et n’atteint que 191 mètres en son point culminant un peu au Sud

de Djemmal. Cette frange extrême de la Berbérie est relativement sèche,

non seulement par rapport à la partie de Friguia dont elle est

limitrophe, mais encore en comparaison de certaines régions montagneuses

du centre de la Tunisie. Privé de sources et de rivières propres, le

Sahel est assez chaud malgré la proximité de la Méditerranée, et son

exposition aux coups de sirocco le rend peu propice aux céréales. Ces

conditions de climat peu favorables sont compensées par l’avantage de la

position au débouché des divers cantons de l’intérieur, tandis que la

faiblesse du relief rend les communications aisées. Des villes (Bizerte,

Tunis, Sousse, Sfax, Gabès) se sont fondées sur la côte, au point de

contact des arrivages de l’arrière pays et de ceux d’outre-mer, et elles

ont pu se procurer l’eau qui leur était nécessaire en ayant recours aux

provisions liquides de districts continentaux plus ou moins éloignés.

Autour de ces centres, la terre a été mise en valeur au moyen des

cultures les plus naturelles sous un pareil climat, je veux dire les

cultures fruitières. De même que la Friguia est le domaine des céréales,

le Sahel est la patrie d’élection de l’olivier. Ce nom et cet arbre

s’identifient parfois au point de faire presque perdre de vue la portée

étymologique du mot Sahel[35]. De Bizerte à la Tripolitaine, la zone

littorale de l’Est renferme l’immense majorité des vergers et des

oliviers de Tunisie. La pêche y est prospère et l’huile, en fournissant

du fret aux navires, a fait fleurir de tout temps le commerce maritime.

Grâce à ces ressources multiples, la bande sahélienne qui n’a pas plus

de 10 à 40 kilomètres de profondeur au maximum, abrite les trois

cinquièmes des habitants de la Régence, ce qui n’est d’ailleurs pas,

parmi les pays méditerranéens, un phénomène unique, témoin la Sardaigne,

la Sicile et bien d’autres.

Sahara est un mot qui se rapporte au nom de couleur _ashar_ اصحر qui

veut dire « fauve ». Le Sahara est donc par excellence le pays où les

tons varient du jaune au rouge avec parfois introduction de blanc, le

pays d’où les couleurs sombres, le vert et le noir, sont bannies, le

pays en somme où la terre flambe nue sous les rayons du soleil et où il

n’y a pas de végétation. Ce vocable ne signifie donc pas une plaine

comme on l’a prétendu souvent. L’altitude est toutefois de nature à

faciliter la poussée d’essences herbacées ou forestières et une plaine

sera, _a priori_, plus « Sahara » qu’une montagne. Pour les tribus de la

Friguia, le pays fauve n’est pas seulement celui qui s’étend au delà des

Chotts. Sans contestation aucune, elles rangent Kairouan ou Fériana dans

le Sahara, au même titre que Gafsa ou Ghadamès. Précisons : les Ouled

Aoun estiment que le Sahara commence au delà du djebel Serdj, les gens

de Thala y classent Sbeitla et Kasserine, ceux de Bou-Chebka y

inscrivent le pays immédiatement au Sud de la chaîne de Byzacène. A

l’exception des régions de transition que nous avons énumérées, le

Sahara est, en définitive, pour les indigènes du Nord, tout ce qui n’est

pas Sahel ou Friguia[36]. De même, en Algérie où le Sahel rentre dans le

Tell, les indigènes nomment Sahara tout ce qui n’est pas Tell[37].

3o =Les grandes divisions rationnelles=

Friguia, Sahel, Sahara, voilà les principaux compartiments reconnus par

les Tunisiens. Il n’est pas possible de les adopter sous cette forme,

car ils ont des contours un peu vagues, manquent parfois de nuances et

ne tiennent pas compte de certains faits, notamment des modifications

introduites ou à introduire par la colonisation. Mais ils posent d’une

façon très nette les fondements d’une répartition raisonnée de la

Tunisie en grandes régions naturelles. A quelles divisions générales il

convient de s’arrêter dans une étude méthodique, c’est ce que nous

allons maintenant examiner brièvement.

En Algérie, les géographes sont d’accord pour admettre, à partir de la

Méditerranée, l’existence de zones successives correspondant à des doses

décroissantes de précipitations atmosphériques. La zone septentrionale,

dite le Tell, est celle qui reçoit, bon an, mal an, plus de 400mm

d’eau ; la zone méridionale, que d’aucuns persistent à qualifier

abusivement de Hauts-Plateaux, est une Steppe où il ne tombe que 200 à

400mm[38]. Enfin, au midi de l’Algérie, une troisième zone enregistre

moins de 200mm : c’est le désert. En ce qui concerne la Tunisie,

l’intéressant essai de Ginestous[39], établi comme épilogue à ses études

sur le climat, a dégagé un des principaux éléments du problème.

En combinant ces résultats avec la façon de voir des indigènes et avec

nos propres constatations, nous arrivons à cette conclusion qu’il y a

lieu d’adopter en Tunisie une division initiale cadrant avec celle

usitée pour la colonie voisine. Nous avons, en effet, également ici, du

Nord au Sud, trois grandes régions naturelles qui sont dans l’étroite

dépendance de la quantité de pluie annuelle. Comme en Algérie, la région

fertile du Nord sera pour nous le Tell. Familier aux Français, ce terme

est connu des indigènes encore que ceux-ci ne s’en servent pas

d’ordinaire. Maintenant que nous en avons expliqué le vrai sens, il n’y

a que des avantages à l’employer de préférence à celui de Friguia

presque ignoré des Européens et qu’il échet de réserver pour la Friguia

proprement dite. De plus, nous pourrons ranger sous la dénomination de

Tell des cantons (caïdats de Zaghouan et de Medjez-el-Bab, régions du

moyen Mellègue, de Thala, etc.), que les indigènes du Nord laissent en

dehors de la Friguia et où il y a cependant encore pas mal de terrain

tell. De son côté, le Sahel varie assez de Bizerte à Gabès pour que nous

soyons conduits à joindre au Tell le Sahel septentrional et à réunir le

Sahel méridional avec la région naturelle qui se développe immédiatement

au Sud du Tell.

Exception faite de la lisière sahélienne, cette seconde zone apparaît

aux gens de la Friguia comme plus comparable aux solitudes désertiques

qu’aux terres nourricières du Nord. Pour eux, c’est déjà du Sahara. Pour

les Européens, au contraire, le Sahara ne commence que passé les Chotts.

En deçà, le pays leur semble susceptible d’une certaine mise en valeur ;

ils se refusent à l’assimiler aux immensités mornes, sans avenir

agricole, qui s’étendent au delà de ces dépressions boueuses, et ils

inclinent plutôt à le rapprocher de certains districts telliens.

Hérodote obéissait jadis à la même tendance quand il différenciait d’une

façon un peu absolue les contrées situées sur les rives opposées du

Triton en fixant à ce bas-fond la limite entre les Libyens nomades et

les Libyens cultivateurs[40].

Appréciations contradictoires qui s’expliquent par le caractère mixte de

la deuxième bande du territoire tunisien. Le ruban qui s’intercale,

presque partout en Berbérie, entre le Tell et le désert est, en effet,

une contrée de transition qu’au Moyen-Age Ibn Khaldoun a su parfaitement

faire ressortir dans sa description du pays des Berbères[41] :

« L’espace qui sépare le pays à dattiers des montagnes qui entourent le

Tell se compose, dit-il, de plaines dont le climat, les eaux et la

végétation rappellent tantôt l’aspect du Tell et tantôt celui du désert.

Cette région renferme la ville de Cairouan, le mont Auras[42] qui la

coupe par le milieu et le pays du Hodna... La même lisière de pays

embrasse aussi le Seressou, contrée située au Sud-Est de Tlemcen... Le

Debdou, montagne qui s’élève au Sud-Est de Fez, domine les plaines de

cette région. »

A l’instar des indigènes du Tell, les Français d’Algérie appliquèrent

quelque temps à cette seconde zone la dénomination de Sahara, puis quand

celle-ci eut été réservée au désert, l’usage fit triompher le terme de

Hauts-Plateaux[43]. Que ce dernier soit impropre, c’est ce dont nul ne

peut douter après la critique faite en 1898 par Augustin Bernard[44].

L’étrangeté de cette expression frappe encore plus quand on veut

l’appliquer à la Régence. La moitié au moins de la deuxième région

naturelle de la Tunisie (Sahel, pays Zlass, Souassi et Neffet, Bled

Regab) ne dépasse guère en moyenne une centaine de mètres d’altitude.

Seul, le pays des Ouled Sidi-Tlil, des Ouled Mehenna et des Hamama

atteint une hauteur assez appréciable d’environ 600m. La fraction de

Tunisie comprise entre le Tell et les Chotts n’est donc pas dans

l’ensemble une haute région. Ce n’est pas davantage une région de

plateaux. A l’Est, elle se compose de plaines quaternaires avec mamelons

travertineux. A l’Ouest, les plaines alluviales sont allongées et

encaissées entre de grandes rides montagneuses.

Dans la section algéro-oranaise de la deuxième zone d’Algérie, le terme

de Hauts-Plateaux n’engendre guère de confusion, car il correspond

rigoureusement à une région de Steppe, à condition toutefois d’en

exclure le plateau forestier de Saïda, d’ailleurs très découpé par

l’érosion, et aussi le Sersou. La notion orogénique et orographique,

d’une part, et la notion steppique de climat et de végétation, d’autre

part, coïncident. Mais, vers l’orient, on observe tout autre chose. Les

plateaux élevés de la région de Constantine au Nord et à l’Est du Hodna

sont des sraouate et, par conséquent, doivent être rangés dans le Tell

ainsi que les quelques régions tunisiennes à la fois hautes et plates

(plateau de Mactar, forêt de la Kessera, forêt de Bou-Chebka). Il en

résulte une équivoque perpétuelle.

L’usage du terme vague de Hauts-Plateaux vicie les publications de la

Mission de Tunisie. Lorsqu’un des botanistes de celle-ci nous dit que la

flore d’un canton est celle des Hauts-Plateaux algériens, nous n’en

sommes pas plus avancés, car nous ignorons si l’auteur a voulu choisir

comme point de comparaison les Hauts-Plateaux algéro-oranais (Steppe) ou

les Hauts-Plateaux constantinois (Tell). Un auteur après avoir pris

Hauts-Plateaux comme synonyme de Steppe, oublie en cours de route la

notion d’ordre botanique pour ne se souvenir que de l’idée d’altitude et

range dans les Hauts-Plateaux le Kef et Souk-el-Djemaâ, stations

telliennes par excellence ![45] Un autre écrivain va jusqu’à y joindre

Aïn-Draham[46] (Kroumirie). Un troisième déclare, au contraire, qu’il

n’y a pas de Hauts-Plateaux en Tunisie, etc.[47]. Un peu partout, dans

les ouvrages où il est question de géographie tunisienne, le terme de

Hauts-Plateaux est affiché à tort et à travers pour désigner au Sud de

la Medjerda la région montagneuse limitrophe de l’Algérie et l’on y

réunit le Kef et Fériana, c’est-à-dire du Tell et de la Steppe[48].

Or, pour l’homme, le caractère essentiel de la deuxième zone de la

Berbérie n’est pas d’être plus ou moins haute, mais d’être plus ou moins

apte au développement des espèces végétales. Il importe donc de

substituer au terme de Hauts-Plateaux celui de Steppe. La Steppe, en

effet, peut exister à toute altitude et effectivement en Berbérie il y a

des Steppes presque au niveau de la mer (Tunisie Orientale) et aussi à

un millier de mètres (Oranie). Tantôt elles règnent sur de vastes

surfaces à peu près plates, tantôt elles se déploient dans un territoire

à relief accidenté (Atlas Saharien). Pour la bonne tenue de la

nomenclature, le terme de Steppe est également préférable à celui de

Hauts-Plateaux. Les trois dénominations de Tell, de Steppe et de Sahara

sont des mieux assorties et n’éveillent pas des idées disparates. Tell

est un mot agricole, Steppe se rapporte à une forme de végétation,

Sahara est un adjectif de couleur qui se résout, en somme, comme nous

l’avons vu, en une notion de même ordre que celles représentées par les

mots de Tell et de Steppe.

Ces explications préliminaires nous permettent de pousser plus loin

l’analyse. Le Tell ainsi que le comprennent les indigènes est identique

à la grande Friguia et comporte trois sections, à savoir : 1o la Friguia

propre ; 2o sur les deux flancs de celle-ci des territoires non

classés ; 3o le Sahel tellien. Mais la Friguia proprement dite est

sensiblement différente, au Nord et au Sud, à Aïn-Draham et à Mactar.

Quant aux cantons telliens qui la bordent, ceux qui sont au Nord-Est

jouissent d’un relief atténué, pauvre en eaux et en forêts, ce qui les

rapproche du Sahel, tandis que ceux du Sud-Ouest sont élevés et riches

en sources et en peuplement d’arbres, comme la partie méridionale de la

Friguia. D’un autre côté, le Sahel tellien n’est pas le même à Bizerte

ou dans le Cap-Bon. En tenant compte de tous les éléments en présence et

notamment des cantons sans affectation spéciale, on est amené à

distinguer dans le Tell quelques grands compartiments qui ne sont pas

absolument les mêmes que ceux indiqués par les indigènes, mais au sein

desquels les divisions chères à ceux-ci ne manquent pas de se retrouver

avec leurs traits les plus caractéristiques. (Voir carte no 1.)

II

LES SUBDIVISIONS DU TELL TUNISIEN

Le Tell occupe la partie de la Tunisie au Nord et à l’Ouest d’une ligne

qui suivrait la chaîne de Byzacène, le rebord oriental du massif de

Mactar et la chaîne de Zeugitane jusqu’à Zaghouan pour, de là, dévier

sur Hammamet. Ainsi délimité, il mesure environ 31.000 kilomètres

carrés, surface presque égale à celle de la Sardaigne (24.000 km.

carrés) et de la Corse (8.700 km. carrés) additionnées et qui est très

voisine des dimensions de la Normandie (30.400 km. carrés) ou de la

Savoie et du Dauphiné réunis (31.000 km. carrés). C’est la région des

sources, des eaux courantes, des céréales, des forêts, des populations

sédentaires, des bêtes à cornes. C’est aussi dans sa façade sahélienne

une région d’olivettes. Le Tell nourrissait au début de ce siècle

environ 765.000 habitants. La densité était de 24,4 assez basse et

inférieure à celle des deux îles précitées[49]. Ce fut le principal

théâtre de la colonisation romaine et c’est là que les Européens se

fixent de préférence.

Le Tell est loin d’avoir partout le même aspect et d’offrir à l’homme

les mêmes conditions. Entre cantons limitrophes le contraste est souvent

saisissant. Le Tell est une contrée montagneuse que l’allure des plis

combinée avec l’érosion a fractionnée en compartiments assez petits qui

communiquent malaisément et sont la plupart du temps dissemblables.

Néanmoins, ces territoires telliens, si divers entre eux, peuvent, si

l’on veut dominer les détails, être associés en plusieurs groupes. Dans

la détermination de ces derniers et dans les noms à leur appliquer, nous

avons dû nous écarter du classement adopté pour l’Algérie par Aug.

Bernard et Ficheur[50], car il est trop exclusivement géologique et trop

spécialement algérien. Ces auteurs, ayant pris comme base les deux

séries de plissements dites Atlas Tellien et Atlas Saharien, distinguent

dans l’Atlas Tellien, au Nord, vers la mer, _la zone littorale_, et au

Sud, vers la Steppe, _la zone intérieure_, mais ils ne poussent pas ces

deux zones jusqu’à la Tunisie. En effet, à l’Est de Bône, de Guelma et

de Batna, l’Atlas Tellien disparaît et le relief est formé par l’Atlas

Saharien qui vient relayer le précédent[51]. L’Aurès et Tébessa sont

telliens et Aug. Bernard et Ficheur ne l’oublient pas, mais ils les

décrivent avec la Steppe à laquelle appartient l’Atlas Saharien au droit

d’Oran et d’Alger. La notion tectonique est, par conséquent, dans l’Est

du département de Constantine en opposition flagrante avec la notion

climatique et agricole de _Tell_ et cette antinomie est encore plus

accentuée en Tunisie où le relief du Tell est dû tout entier, semble-t-

il, à l’Atlas Saharien. En réalité, les deux grandes zones telliennes,

si heureusement reconnues par les auteurs précités, tout en cessant

comme tectonique dans l’Est de l’Algérie, se continuent, au point de vue

du climat et de la végétation, jusqu’en pleine Tunisie, et c’est là ce

qui importe.

Mais ici un nouvel élément intervient. La Tunisie ayant deux façades sur

la Méditerranée, la seconde bande tellienne possède, à l’inverse de

l’Algérie, un flanc maritime qui coïncide au surplus avec un très

notable abaissement du relief et qui est doté de caractères propres. Le

Tell tunisien se scinde donc naturellement en trois parties : 1o au Nord

de la Medjerda, le _Tell Septentrional_, riverain de la Méditerranée

Occidentale et prolongement de la zone littorale algérienne ; 2o au Sud,

en contact avec la Steppe, le _Tell Méridional_, bien différent suivant

qu’on le considère vers l’Algérie ou vers la mer. A l’Ouest, c’est un

_Haut-Tell_ qui continue véritablement la zone tellienne intérieure de

la colonie voisine. A l’Est, au contraire, on a un _Tell Inférieur_ dont

le relief assez atténué baigne ses dernières pentes dans les flots de la

Méditerranée Orientale[52]. (Voir carte no 1.)

A la lisière du Tell Septentrional et Méridional, la vallée de la

Medjerda paraît, à première vue, une dépression sublittorale homogène et

continue, bordée sur toute sa longueur d’affleurements triasiques et

ouvrant le pays d’Ouest en Est comme la vallée marocaine de l’oued

Innaouen-Sebou et comme celle du Chélif. On est donc tenté d’y voir une

région naturelle et de la classer tout entière dans la zone littorale du

Nord. Mais les trois cantons que traverse le fleuve en Tunisie sont loin

de se ressembler. De Ghardimaou à Pont-de-Trajan, on a une plaine

composée de terres relativement perméables et que la Medjerda n’envahit

pas. En revanche, la plaine qui se déroule depuis Testour et surtout

depuis Tébourba jusqu’à la mer est une région de terres fortes

imperméables où la rivière s’épanche chaque hiver. L’homme profite de

ces apports d’eau chargée d’humus, mais il doit lutter contre les

divagations de la Medjerda et contre la fièvre. Entre ces deux plaines

medjerdiennes, le pâté montagneux qui va de Testour à l’Oued-Zerga et à

Pont-de-Trajan est une sorte de pôle répulsif. Le chemin de fer s’y est

engagé, il est vrai, à la suite du fleuve, mais au prix d’un tunnel et

de six ponts et sur ce trajet il n’est doublé par aucune route. Pour

aller d’Algérie à Tunis, on a toujours défilé au Nord par Souk-el-

Khémis, Béja et Oued-Zerga, ou au Sud par Téboursouk et Testour. Il n’y

a donc pas d’unité entre les trois cantons medjerdiens, tandis qu’il

existe des motifs d’ordre climatique et, par conséquent agricole, pour

ranger dans le Tell Inférieur la plaine d’aval et dans le Tell

Septentrional la plaine d’amont et la région de l’Oued-Zerga.

1o =Tell Septentrional=

Le Tell Septentrional, grâce à son relief assez accentué exposé sans

intermédiaires au vent pluvieux du Nord, est la région la plus humide de

Tunisie. Aïn-Draham reçoit plus de 1m 50 d’eau et, bien que la dose

décroisse d’Ouest en Est, Béja, Mateur et Bizerte enregistrent encore

des tranches annuelles de 650mm. Ces pluies mouillent, depuis la

Seybouse en Algérie jusqu’aux abords de Bizerte, une bande homogène de

grès numidiens (éocène supérieur) à laquelle succède, en arrière, un

ensemble montagneux où dominent marnes suessonniennes et sénoniennes ou

trias et qui est encadré de deux plaines quaternaires (plaine de la

moyenne Medjerda au Sud-Ouest, plaine de Mateur au Nord-Est). Enfin,

vers le canal de Sicile, l’extrémité du Tell Septentrional présente

surtout des grès et des argiles triasiques, éocènes et miocènes (région

de Bizerte). Les mêmes formations couvrent sous un climat sensiblement

pareil d’assez vastes espaces : les petites régions distinctes sont ici

moins multipliées que dans le Tell Méridional.

A la répartition des conditions de climat et de composition du sol

répondent trois districts : 1o à l’Ouest et au Nord, une région

forestière ; 2o au Sud, entourant la précédente comme une ceinture, une

région de céréales ; 3o à l’Est, une région de commerce maritime et de

cultures arbustives et fruitières. La première et la seconde sont la

portion la plus septentrionale de la Friguia, la troisième est un

fragment du Sahel.

La partie occidentale de la bande gréseuse du Nord constitue la

Kroumirie qui, tant à cause de son caractère montueux (1.200m au djebel

Ghorra) que de ses denses forêts de chênes-lièges, est pour les

indigènes du reste de la Régence la montagne par excellence, le Djebel-

Djebelia (la montagne des montagnards). C’est le district le plus frais

de la Tunisie et le plus vêtu (environ 100.000 hectares de forêts),

celui qui fait songer le plus à la France. Les céréales s’y réservent

seulement les plaines alluviales et maritimes de Tabarca et des Nefza. A

l’Est de la Kroumirie, les grès moins élevés (500m au maximum) et moins

arrosés ne donnent plus de celle-ci qu’une réplique affaiblie. Il y a

encore là 25.000 hectares de bois composés en majorité de chênes-lièges

dans la forêt des Nefza, mais, au delà, la Mogodie n’en possède plus que

des bouquets épars. Cette zone héberge une population clairsemée.

Plus riche, plus peuplée, dotée de plus de centres, la région des

céréales débute à l’Ouest par la grande plaine alluviale de la moyenne

Medjerda, vaguement semblable à un chameau accroupi qui tendrait le cou

vers l’Algérie. Ce cou, c’est la Regba. L’épanouissement central porte

le nom de Dakhlat. Enfin, à l’Est, avec le bled Kouka, la dépression se

coince à nouveau. Serrée entre la Kroumirie et les monts du Kef, cette

cuvette close de toutes parts annonce orographiquement les plaines du

même genre, si nombreuses dans le Haut-Tell, mais elle reçoit du ciel

beaucoup plus d’eau que celles-ci. Ses relations sont plus nombreuses

avec Béja qu’avec le Kef et elle constitue avec la Kroumirie une seule

circonscription administrative. A l’Est de cette plaine, le territoire

montueux habité par les Chiahia, les Amdoun, les Hedil et les Béjaoua,

s’orne de pins d’Alep dans ses portions sénoniennes, tandis que les

marnes du suessonnien procurent des terres d’excellente qualité. Au

Nord-Est, cette région des céréales finit avec la plaine alluviale au

milieu de laquelle s’érige Mateur sur un petit témoin sénonien. Cette

plaine sert de rencontre à plusieurs oueds qui s’y réunissent et

l’inondent parfois avant de se jeter dans le lac Ichkeul. Elle est ainsi

comme l’antichambre de la vaste plaine de la Medjerda inférieure.

La région du Haut Tell en Tunisie (le Kef, Téboursouk, Mactar, Thala) · 第 2 / 45 段