du Sud et qui couvre tout le Nord et l’Ouest de la Régence ; 2o au sein
de cette zone, une région à laquelle les indigènes du Nord attribuent
plus spécialement le nom de Friguia. Sur les deux flancs de cette petite
Friguia, à l’Est les caïdats de Medjez-el-Bab et de Zaghouan, à l’Ouest
et au Sud la région du moyen Mellègue, les pays des Ouled Bou Rhanem,
des Zerhalma, des Fouad et des Chaquetma, le Nord du pays Fréchich
forment des territoires de transition qui ne portent pas de nom
d’ensemble. Au contraire, la zone voisine de la mer depuis Bizerte
jusqu’à Hammamet, le Cap-Bon inclus, est pour ses habitants un _Sahel_.
C’est, qu’en effet, en dehors de la Friguia, les indigènes ne
connaissent que deux grandes régions naturelles : le _Sahel_ et le
_Sahara_.
Sahel signifie en arabe « rive »[33]. Ce terme s’applique indifféremment
aux bords d’un oued, d’un lac ou de la mer. Il est souvent employé en
Berbérie dans le sens de l’italien _riviera_ et il désigne alors
certaines parties de la région littorale. En Tunisie, c’est à la côte
basse de l’Est qu’est exclusivement réservé le nom de Sahel[34]. Dans sa
partie septentrionale, ce Sahel offre quelques altitudes importantes qui
pourraient rappeler les Sahels d’Alger et d’Oran : 418m au djebel
Kechabta, 637m dans le Cap-Bon. Mais le Sahel méridional est bien moins
élevé et n’atteint que 191 mètres en son point culminant un peu au Sud
de Djemmal. Cette frange extrême de la Berbérie est relativement sèche,
non seulement par rapport à la partie de Friguia dont elle est
limitrophe, mais encore en comparaison de certaines régions montagneuses
du centre de la Tunisie. Privé de sources et de rivières propres, le
Sahel est assez chaud malgré la proximité de la Méditerranée, et son
exposition aux coups de sirocco le rend peu propice aux céréales. Ces
conditions de climat peu favorables sont compensées par l’avantage de la
position au débouché des divers cantons de l’intérieur, tandis que la
faiblesse du relief rend les communications aisées. Des villes (Bizerte,
Tunis, Sousse, Sfax, Gabès) se sont fondées sur la côte, au point de
contact des arrivages de l’arrière pays et de ceux d’outre-mer, et elles
ont pu se procurer l’eau qui leur était nécessaire en ayant recours aux
provisions liquides de districts continentaux plus ou moins éloignés.
Autour de ces centres, la terre a été mise en valeur au moyen des
cultures les plus naturelles sous un pareil climat, je veux dire les
cultures fruitières. De même que la Friguia est le domaine des céréales,
le Sahel est la patrie d’élection de l’olivier. Ce nom et cet arbre
s’identifient parfois au point de faire presque perdre de vue la portée
étymologique du mot Sahel[35]. De Bizerte à la Tripolitaine, la zone
littorale de l’Est renferme l’immense majorité des vergers et des
oliviers de Tunisie. La pêche y est prospère et l’huile, en fournissant
du fret aux navires, a fait fleurir de tout temps le commerce maritime.
Grâce à ces ressources multiples, la bande sahélienne qui n’a pas plus
de 10 à 40 kilomètres de profondeur au maximum, abrite les trois
cinquièmes des habitants de la Régence, ce qui n’est d’ailleurs pas,
parmi les pays méditerranéens, un phénomène unique, témoin la Sardaigne,
la Sicile et bien d’autres.
Sahara est un mot qui se rapporte au nom de couleur _ashar_ اصحر qui
veut dire « fauve ». Le Sahara est donc par excellence le pays où les
tons varient du jaune au rouge avec parfois introduction de blanc, le
pays d’où les couleurs sombres, le vert et le noir, sont bannies, le
pays en somme où la terre flambe nue sous les rayons du soleil et où il
n’y a pas de végétation. Ce vocable ne signifie donc pas une plaine
comme on l’a prétendu souvent. L’altitude est toutefois de nature à
faciliter la poussée d’essences herbacées ou forestières et une plaine
sera, _a priori_, plus « Sahara » qu’une montagne. Pour les tribus de la
Friguia, le pays fauve n’est pas seulement celui qui s’étend au delà des
Chotts. Sans contestation aucune, elles rangent Kairouan ou Fériana dans
le Sahara, au même titre que Gafsa ou Ghadamès. Précisons : les Ouled
Aoun estiment que le Sahara commence au delà du djebel Serdj, les gens
de Thala y classent Sbeitla et Kasserine, ceux de Bou-Chebka y
inscrivent le pays immédiatement au Sud de la chaîne de Byzacène. A
l’exception des régions de transition que nous avons énumérées, le
Sahara est, en définitive, pour les indigènes du Nord, tout ce qui n’est
pas Sahel ou Friguia[36]. De même, en Algérie où le Sahel rentre dans le
Tell, les indigènes nomment Sahara tout ce qui n’est pas Tell[37].
3o =Les grandes divisions rationnelles=
Friguia, Sahel, Sahara, voilà les principaux compartiments reconnus par
les Tunisiens. Il n’est pas possible de les adopter sous cette forme,
car ils ont des contours un peu vagues, manquent parfois de nuances et
ne tiennent pas compte de certains faits, notamment des modifications
introduites ou à introduire par la colonisation. Mais ils posent d’une
façon très nette les fondements d’une répartition raisonnée de la
Tunisie en grandes régions naturelles. A quelles divisions générales il
convient de s’arrêter dans une étude méthodique, c’est ce que nous
allons maintenant examiner brièvement.
En Algérie, les géographes sont d’accord pour admettre, à partir de la
Méditerranée, l’existence de zones successives correspondant à des doses
décroissantes de précipitations atmosphériques. La zone septentrionale,
dite le Tell, est celle qui reçoit, bon an, mal an, plus de 400mm
d’eau ; la zone méridionale, que d’aucuns persistent à qualifier
abusivement de Hauts-Plateaux, est une Steppe où il ne tombe que 200 à
400mm[38]. Enfin, au midi de l’Algérie, une troisième zone enregistre
moins de 200mm : c’est le désert. En ce qui concerne la Tunisie,
l’intéressant essai de Ginestous[39], établi comme épilogue à ses études
sur le climat, a dégagé un des principaux éléments du problème.
En combinant ces résultats avec la façon de voir des indigènes et avec
nos propres constatations, nous arrivons à cette conclusion qu’il y a
lieu d’adopter en Tunisie une division initiale cadrant avec celle
usitée pour la colonie voisine. Nous avons, en effet, également ici, du
Nord au Sud, trois grandes régions naturelles qui sont dans l’étroite
dépendance de la quantité de pluie annuelle. Comme en Algérie, la région
fertile du Nord sera pour nous le Tell. Familier aux Français, ce terme
est connu des indigènes encore que ceux-ci ne s’en servent pas
d’ordinaire. Maintenant que nous en avons expliqué le vrai sens, il n’y
a que des avantages à l’employer de préférence à celui de Friguia
presque ignoré des Européens et qu’il échet de réserver pour la Friguia
proprement dite. De plus, nous pourrons ranger sous la dénomination de
Tell des cantons (caïdats de Zaghouan et de Medjez-el-Bab, régions du
moyen Mellègue, de Thala, etc.), que les indigènes du Nord laissent en
dehors de la Friguia et où il y a cependant encore pas mal de terrain
tell. De son côté, le Sahel varie assez de Bizerte à Gabès pour que nous
soyons conduits à joindre au Tell le Sahel septentrional et à réunir le
Sahel méridional avec la région naturelle qui se développe immédiatement
au Sud du Tell.
Exception faite de la lisière sahélienne, cette seconde zone apparaît
aux gens de la Friguia comme plus comparable aux solitudes désertiques
qu’aux terres nourricières du Nord. Pour eux, c’est déjà du Sahara. Pour
les Européens, au contraire, le Sahara ne commence que passé les Chotts.
En deçà, le pays leur semble susceptible d’une certaine mise en valeur ;
ils se refusent à l’assimiler aux immensités mornes, sans avenir
agricole, qui s’étendent au delà de ces dépressions boueuses, et ils
inclinent plutôt à le rapprocher de certains districts telliens.
Hérodote obéissait jadis à la même tendance quand il différenciait d’une
façon un peu absolue les contrées situées sur les rives opposées du
Triton en fixant à ce bas-fond la limite entre les Libyens nomades et
les Libyens cultivateurs[40].
Appréciations contradictoires qui s’expliquent par le caractère mixte de
la deuxième bande du territoire tunisien. Le ruban qui s’intercale,
presque partout en Berbérie, entre le Tell et le désert est, en effet,
une contrée de transition qu’au Moyen-Age Ibn Khaldoun a su parfaitement
faire ressortir dans sa description du pays des Berbères[41] :
« L’espace qui sépare le pays à dattiers des montagnes qui entourent le
Tell se compose, dit-il, de plaines dont le climat, les eaux et la
végétation rappellent tantôt l’aspect du Tell et tantôt celui du désert.
Cette région renferme la ville de Cairouan, le mont Auras[42] qui la
coupe par le milieu et le pays du Hodna... La même lisière de pays
embrasse aussi le Seressou, contrée située au Sud-Est de Tlemcen... Le
Debdou, montagne qui s’élève au Sud-Est de Fez, domine les plaines de
cette région. »
A l’instar des indigènes du Tell, les Français d’Algérie appliquèrent
quelque temps à cette seconde zone la dénomination de Sahara, puis quand
celle-ci eut été réservée au désert, l’usage fit triompher le terme de
Hauts-Plateaux[43]. Que ce dernier soit impropre, c’est ce dont nul ne
peut douter après la critique faite en 1898 par Augustin Bernard[44].
L’étrangeté de cette expression frappe encore plus quand on veut
l’appliquer à la Régence. La moitié au moins de la deuxième région
naturelle de la Tunisie (Sahel, pays Zlass, Souassi et Neffet, Bled
Regab) ne dépasse guère en moyenne une centaine de mètres d’altitude.
Seul, le pays des Ouled Sidi-Tlil, des Ouled Mehenna et des Hamama
atteint une hauteur assez appréciable d’environ 600m. La fraction de
Tunisie comprise entre le Tell et les Chotts n’est donc pas dans
l’ensemble une haute région. Ce n’est pas davantage une région de
plateaux. A l’Est, elle se compose de plaines quaternaires avec mamelons
travertineux. A l’Ouest, les plaines alluviales sont allongées et
encaissées entre de grandes rides montagneuses.
Dans la section algéro-oranaise de la deuxième zone d’Algérie, le terme
de Hauts-Plateaux n’engendre guère de confusion, car il correspond
rigoureusement à une région de Steppe, à condition toutefois d’en
exclure le plateau forestier de Saïda, d’ailleurs très découpé par
l’érosion, et aussi le Sersou. La notion orogénique et orographique,
d’une part, et la notion steppique de climat et de végétation, d’autre
part, coïncident. Mais, vers l’orient, on observe tout autre chose. Les
plateaux élevés de la région de Constantine au Nord et à l’Est du Hodna
sont des sraouate et, par conséquent, doivent être rangés dans le Tell
ainsi que les quelques régions tunisiennes à la fois hautes et plates
(plateau de Mactar, forêt de la Kessera, forêt de Bou-Chebka). Il en
résulte une équivoque perpétuelle.
L’usage du terme vague de Hauts-Plateaux vicie les publications de la
Mission de Tunisie. Lorsqu’un des botanistes de celle-ci nous dit que la
flore d’un canton est celle des Hauts-Plateaux algériens, nous n’en
sommes pas plus avancés, car nous ignorons si l’auteur a voulu choisir
comme point de comparaison les Hauts-Plateaux algéro-oranais (Steppe) ou
les Hauts-Plateaux constantinois (Tell). Un auteur après avoir pris
Hauts-Plateaux comme synonyme de Steppe, oublie en cours de route la
notion d’ordre botanique pour ne se souvenir que de l’idée d’altitude et
range dans les Hauts-Plateaux le Kef et Souk-el-Djemaâ, stations
telliennes par excellence ![45] Un autre écrivain va jusqu’à y joindre
Aïn-Draham[46] (Kroumirie). Un troisième déclare, au contraire, qu’il
n’y a pas de Hauts-Plateaux en Tunisie, etc.[47]. Un peu partout, dans
les ouvrages où il est question de géographie tunisienne, le terme de
Hauts-Plateaux est affiché à tort et à travers pour désigner au Sud de
la Medjerda la région montagneuse limitrophe de l’Algérie et l’on y
réunit le Kef et Fériana, c’est-à-dire du Tell et de la Steppe[48].
Or, pour l’homme, le caractère essentiel de la deuxième zone de la
Berbérie n’est pas d’être plus ou moins haute, mais d’être plus ou moins
apte au développement des espèces végétales. Il importe donc de
substituer au terme de Hauts-Plateaux celui de Steppe. La Steppe, en
effet, peut exister à toute altitude et effectivement en Berbérie il y a
des Steppes presque au niveau de la mer (Tunisie Orientale) et aussi à
un millier de mètres (Oranie). Tantôt elles règnent sur de vastes
surfaces à peu près plates, tantôt elles se déploient dans un territoire
à relief accidenté (Atlas Saharien). Pour la bonne tenue de la
nomenclature, le terme de Steppe est également préférable à celui de
Hauts-Plateaux. Les trois dénominations de Tell, de Steppe et de Sahara
sont des mieux assorties et n’éveillent pas des idées disparates. Tell
est un mot agricole, Steppe se rapporte à une forme de végétation,
Sahara est un adjectif de couleur qui se résout, en somme, comme nous
l’avons vu, en une notion de même ordre que celles représentées par les
mots de Tell et de Steppe.
Ces explications préliminaires nous permettent de pousser plus loin
l’analyse. Le Tell ainsi que le comprennent les indigènes est identique
à la grande Friguia et comporte trois sections, à savoir : 1o la Friguia
propre ; 2o sur les deux flancs de celle-ci des territoires non
classés ; 3o le Sahel tellien. Mais la Friguia proprement dite est
sensiblement différente, au Nord et au Sud, à Aïn-Draham et à Mactar.
Quant aux cantons telliens qui la bordent, ceux qui sont au Nord-Est
jouissent d’un relief atténué, pauvre en eaux et en forêts, ce qui les
rapproche du Sahel, tandis que ceux du Sud-Ouest sont élevés et riches
en sources et en peuplement d’arbres, comme la partie méridionale de la
Friguia. D’un autre côté, le Sahel tellien n’est pas le même à Bizerte
ou dans le Cap-Bon. En tenant compte de tous les éléments en présence et
notamment des cantons sans affectation spéciale, on est amené à
distinguer dans le Tell quelques grands compartiments qui ne sont pas
absolument les mêmes que ceux indiqués par les indigènes, mais au sein
desquels les divisions chères à ceux-ci ne manquent pas de se retrouver
avec leurs traits les plus caractéristiques. (Voir carte no 1.)
II
LES SUBDIVISIONS DU TELL TUNISIEN
Le Tell occupe la partie de la Tunisie au Nord et à l’Ouest d’une ligne
qui suivrait la chaîne de Byzacène, le rebord oriental du massif de
Mactar et la chaîne de Zeugitane jusqu’à Zaghouan pour, de là, dévier
sur Hammamet. Ainsi délimité, il mesure environ 31.000 kilomètres
carrés, surface presque égale à celle de la Sardaigne (24.000 km.
carrés) et de la Corse (8.700 km. carrés) additionnées et qui est très
voisine des dimensions de la Normandie (30.400 km. carrés) ou de la
Savoie et du Dauphiné réunis (31.000 km. carrés). C’est la région des
sources, des eaux courantes, des céréales, des forêts, des populations
sédentaires, des bêtes à cornes. C’est aussi dans sa façade sahélienne
une région d’olivettes. Le Tell nourrissait au début de ce siècle
environ 765.000 habitants. La densité était de 24,4 assez basse et
inférieure à celle des deux îles précitées[49]. Ce fut le principal
théâtre de la colonisation romaine et c’est là que les Européens se
fixent de préférence.
Le Tell est loin d’avoir partout le même aspect et d’offrir à l’homme
les mêmes conditions. Entre cantons limitrophes le contraste est souvent
saisissant. Le Tell est une contrée montagneuse que l’allure des plis
combinée avec l’érosion a fractionnée en compartiments assez petits qui
communiquent malaisément et sont la plupart du temps dissemblables.
Néanmoins, ces territoires telliens, si divers entre eux, peuvent, si
l’on veut dominer les détails, être associés en plusieurs groupes. Dans
la détermination de ces derniers et dans les noms à leur appliquer, nous
avons dû nous écarter du classement adopté pour l’Algérie par Aug.
Bernard et Ficheur[50], car il est trop exclusivement géologique et trop
spécialement algérien. Ces auteurs, ayant pris comme base les deux
séries de plissements dites Atlas Tellien et Atlas Saharien, distinguent
dans l’Atlas Tellien, au Nord, vers la mer, _la zone littorale_, et au
Sud, vers la Steppe, _la zone intérieure_, mais ils ne poussent pas ces
deux zones jusqu’à la Tunisie. En effet, à l’Est de Bône, de Guelma et
de Batna, l’Atlas Tellien disparaît et le relief est formé par l’Atlas
Saharien qui vient relayer le précédent[51]. L’Aurès et Tébessa sont
telliens et Aug. Bernard et Ficheur ne l’oublient pas, mais ils les
décrivent avec la Steppe à laquelle appartient l’Atlas Saharien au droit
d’Oran et d’Alger. La notion tectonique est, par conséquent, dans l’Est
du département de Constantine en opposition flagrante avec la notion
climatique et agricole de _Tell_ et cette antinomie est encore plus
accentuée en Tunisie où le relief du Tell est dû tout entier, semble-t-
il, à l’Atlas Saharien. En réalité, les deux grandes zones telliennes,
si heureusement reconnues par les auteurs précités, tout en cessant
comme tectonique dans l’Est de l’Algérie, se continuent, au point de vue
du climat et de la végétation, jusqu’en pleine Tunisie, et c’est là ce
qui importe.
Mais ici un nouvel élément intervient. La Tunisie ayant deux façades sur
la Méditerranée, la seconde bande tellienne possède, à l’inverse de
l’Algérie, un flanc maritime qui coïncide au surplus avec un très
notable abaissement du relief et qui est doté de caractères propres. Le
Tell tunisien se scinde donc naturellement en trois parties : 1o au Nord
de la Medjerda, le _Tell Septentrional_, riverain de la Méditerranée
Occidentale et prolongement de la zone littorale algérienne ; 2o au Sud,
en contact avec la Steppe, le _Tell Méridional_, bien différent suivant
qu’on le considère vers l’Algérie ou vers la mer. A l’Ouest, c’est un
_Haut-Tell_ qui continue véritablement la zone tellienne intérieure de
la colonie voisine. A l’Est, au contraire, on a un _Tell Inférieur_ dont
le relief assez atténué baigne ses dernières pentes dans les flots de la
Méditerranée Orientale[52]. (Voir carte no 1.)
A la lisière du Tell Septentrional et Méridional, la vallée de la
Medjerda paraît, à première vue, une dépression sublittorale homogène et
continue, bordée sur toute sa longueur d’affleurements triasiques et
ouvrant le pays d’Ouest en Est comme la vallée marocaine de l’oued
Innaouen-Sebou et comme celle du Chélif. On est donc tenté d’y voir une
région naturelle et de la classer tout entière dans la zone littorale du
Nord. Mais les trois cantons que traverse le fleuve en Tunisie sont loin
de se ressembler. De Ghardimaou à Pont-de-Trajan, on a une plaine
composée de terres relativement perméables et que la Medjerda n’envahit
pas. En revanche, la plaine qui se déroule depuis Testour et surtout
depuis Tébourba jusqu’à la mer est une région de terres fortes
imperméables où la rivière s’épanche chaque hiver. L’homme profite de
ces apports d’eau chargée d’humus, mais il doit lutter contre les
divagations de la Medjerda et contre la fièvre. Entre ces deux plaines
medjerdiennes, le pâté montagneux qui va de Testour à l’Oued-Zerga et à
Pont-de-Trajan est une sorte de pôle répulsif. Le chemin de fer s’y est
engagé, il est vrai, à la suite du fleuve, mais au prix d’un tunnel et
de six ponts et sur ce trajet il n’est doublé par aucune route. Pour
aller d’Algérie à Tunis, on a toujours défilé au Nord par Souk-el-
Khémis, Béja et Oued-Zerga, ou au Sud par Téboursouk et Testour. Il n’y
a donc pas d’unité entre les trois cantons medjerdiens, tandis qu’il
existe des motifs d’ordre climatique et, par conséquent agricole, pour
ranger dans le Tell Inférieur la plaine d’aval et dans le Tell
Septentrional la plaine d’amont et la région de l’Oued-Zerga.
1o =Tell Septentrional=
Le Tell Septentrional, grâce à son relief assez accentué exposé sans
intermédiaires au vent pluvieux du Nord, est la région la plus humide de
Tunisie. Aïn-Draham reçoit plus de 1m 50 d’eau et, bien que la dose
décroisse d’Ouest en Est, Béja, Mateur et Bizerte enregistrent encore
des tranches annuelles de 650mm. Ces pluies mouillent, depuis la
Seybouse en Algérie jusqu’aux abords de Bizerte, une bande homogène de
grès numidiens (éocène supérieur) à laquelle succède, en arrière, un
ensemble montagneux où dominent marnes suessonniennes et sénoniennes ou
trias et qui est encadré de deux plaines quaternaires (plaine de la
moyenne Medjerda au Sud-Ouest, plaine de Mateur au Nord-Est). Enfin,
vers le canal de Sicile, l’extrémité du Tell Septentrional présente
surtout des grès et des argiles triasiques, éocènes et miocènes (région
de Bizerte). Les mêmes formations couvrent sous un climat sensiblement
pareil d’assez vastes espaces : les petites régions distinctes sont ici
moins multipliées que dans le Tell Méridional.
A la répartition des conditions de climat et de composition du sol
répondent trois districts : 1o à l’Ouest et au Nord, une région
forestière ; 2o au Sud, entourant la précédente comme une ceinture, une
région de céréales ; 3o à l’Est, une région de commerce maritime et de
cultures arbustives et fruitières. La première et la seconde sont la
portion la plus septentrionale de la Friguia, la troisième est un
fragment du Sahel.
La partie occidentale de la bande gréseuse du Nord constitue la
Kroumirie qui, tant à cause de son caractère montueux (1.200m au djebel
Ghorra) que de ses denses forêts de chênes-lièges, est pour les
indigènes du reste de la Régence la montagne par excellence, le Djebel-
Djebelia (la montagne des montagnards). C’est le district le plus frais
de la Tunisie et le plus vêtu (environ 100.000 hectares de forêts),
celui qui fait songer le plus à la France. Les céréales s’y réservent
seulement les plaines alluviales et maritimes de Tabarca et des Nefza. A
l’Est de la Kroumirie, les grès moins élevés (500m au maximum) et moins
arrosés ne donnent plus de celle-ci qu’une réplique affaiblie. Il y a
encore là 25.000 hectares de bois composés en majorité de chênes-lièges
dans la forêt des Nefza, mais, au delà, la Mogodie n’en possède plus que
des bouquets épars. Cette zone héberge une population clairsemée.
Plus riche, plus peuplée, dotée de plus de centres, la région des
céréales débute à l’Ouest par la grande plaine alluviale de la moyenne
Medjerda, vaguement semblable à un chameau accroupi qui tendrait le cou
vers l’Algérie. Ce cou, c’est la Regba. L’épanouissement central porte
le nom de Dakhlat. Enfin, à l’Est, avec le bled Kouka, la dépression se
coince à nouveau. Serrée entre la Kroumirie et les monts du Kef, cette
cuvette close de toutes parts annonce orographiquement les plaines du
même genre, si nombreuses dans le Haut-Tell, mais elle reçoit du ciel
beaucoup plus d’eau que celles-ci. Ses relations sont plus nombreuses
avec Béja qu’avec le Kef et elle constitue avec la Kroumirie une seule
circonscription administrative. A l’Est de cette plaine, le territoire
montueux habité par les Chiahia, les Amdoun, les Hedil et les Béjaoua,
s’orne de pins d’Alep dans ses portions sénoniennes, tandis que les
marnes du suessonnien procurent des terres d’excellente qualité. Au
Nord-Est, cette région des céréales finit avec la plaine alluviale au
milieu de laquelle s’érige Mateur sur un petit témoin sénonien. Cette
plaine sert de rencontre à plusieurs oueds qui s’y réunissent et
l’inondent parfois avant de se jeter dans le lac Ichkeul. Elle est ainsi
comme l’antichambre de la vaste plaine de la Medjerda inférieure.