Ce chef se nommait Hadji-Mabrouck (le satisfait), et vivait avec sa
tribu dans la vallée de Dongoura, au fond du Djebel-Hyalloua. C’était
une contrée presque inabordable alors, dont les habitants demi-sauvages
continuaient encore à fermer l’accès à tous les étrangers, et qui
relevait du Nahib d’Arkiko. Vieux alors, il avait été lui-même, dans sa
jeunesse, un guerrier valeureux, et plus d’une légende, chantée par les
jeunes filles, gardait la mémoire de ses exploits. A l’exemple de la
plupart des chefs musulmans, il avait accompli le pèlerinage de la
Mecque, et par deux fois touché du front le tombeau du Prophète. Le
second de ses voyages fut le plus long. En compagnie de quelques
marchands venus d’Égypte, il s’embarqua à Djeddah, et resta deux ans au
Caire.
Lorsqu’il retourna parmi les siens, il ramenait avec lui une femme dont
le regard d’aucun homme, il est vrai, ne distingua jamais les traits,
conformément aux prescriptions de leur loi, mais dont les pieds et les
mains étaient de couleur blanche,--ce qui ne s’était jamais vu,
jusque-là, dans le Djebel-Hyalloua. Maint récit étrange circula, à cette
époque, sur le compte de cette créature merveilleuse. C’était,
prétendait le plus grand nombre, une houri léguée en récompense par le
prophète Mohammed à son pieux serviteur; et l’influence, déjà grande, du
chef s’accrut encore de cette miraculeuse faveur.
Quelques mois après, il épousait une seconde femme, la propre sœur du
Nahib. Seulement celle-ci ne quitta pas Arkiko, et s’installa dans une
nouvelle maison que Hadji-Mabrouck y construisit aussitôt, pour
retrouver, d’après les usages musulmans, un second intérieur et une
seconde famille, chaque fois qu’il était appelé à y faire un séjour.
Puis, les années suivirent leur cours. Des enfants naquirent à Mabrouck;
ses deux femmes moururent; la blanche d’abord, la sœur du Nahib ensuite.
La première lui laissait une fille; de l’autre, il eut cinq fils, et à
la mort de leur mère, les emmenant avec lui à Dongoura, il dit adieu à
Arkiko, résolu, désormais, à n’y plus revenir.
Or, bien du temps avait passé sur ces événements, lorsqu’un jour, un
bruit traversa le Djebel-Hyalloua. Non loin de Dongoura, un étranger, un
de ces blancs dont la renommée y avait vaguement pénétré, se dirigeait
vers la vallée. Que voulait-il? D’où venait-il? Des groupes animés de
jeunes gens avaient saisi leurs armes, et se préparaient à courir sus à
l’audacieux. Quelques-uns, plus impatients, avaient gravi les hauteurs
afin de découvrir de plus loin. Le vieux Mabrouck, après quelques
paroles prononcées pour calmer l’ardeur publique, s’était assis au seuil
de sa maison, et attendait.
Tout à coup, un grand cri s’éleva de la foule. Je l’entends encore.
C’étaient nous, qui débouchions du dernier défilé. Le Nahib d’Arkiko,
pour mieux assurer la sécurité de l’étranger, l’avait fait accompagner
d’un de ses serviteurs de confiance. Je m’avançai avec lui, laissant en
arrière le jeune homme. Aussitôt reconnus, embrassés, nous vîmes les
dispositions hostiles s’évanouir comme le soleil dissipe les nuages, et
ce fut pour lui faire fête, au contraire, que la population de Dongoura
tout entière se dirigea vers notre maître.
Il était à cheval; quatre domestiques portaient ses armes ou ses
bagages. Arrivé devant la demeure du chef, il mit pied à terre. J’avais,
en peu de mots, expliqué rapidement à celui-ci le motif qui nous
amenait, et la protection bienveillante dont nous couvrait le Nahib.
--Sois le bienvenu parmi nous, seigneur franc, lui dit Hadji-Mabrouck en
arabe; tant qu’il te conviendra, ma maison est la tienne!
L’étranger remercia dans la même langue, et tous ensemble, nous entrâmes
dans l’habitation du chef. C’était un vaste enclos d’épines, situé tout
en haut du village, au milieu duquel se dressaient cinq huttes de
bambous et de roseaux. Deux d’entre elles paraissaient mieux construites
et se distinguaient par de grandes nattes, finement tressées, dont
l’extérieur était revêtu. Nous nous assîmes dans l’une de celles-là, le
menu peuple demeurant au dehors, les notables seuls prenant place sur
les peaux de bœuf qui en jonchaient le sol. Puis le café fut servi.
C’était une délicatesse dont le chef avait pris l’habitude dans ses
voyages, et dont il usait pour faire honneur à des hôtes distingués.
On causait peu. Mais tous les regards étaient tournés vers l’étranger,
dont les vêtements bizarres, non moins que les armes extraordinaires,
excitaient la surprise. Les revolvers, déchargés au préalable,
circulèrent de main en main; le secret de leur mécanisme, expliqué et
compris, devint un sujet inépuisable d’étonnement et d’enthousiasme.
Personne n’avait jamais soupçonné les ravages de cette arme meurtrière.
La carabine et le couteau de chasse ne provoquèrent pas moins
d’admiration. Mais, bientôt, la curiosité publique se concentra presque
exclusivement sur une petite sacoche en cuir, bordée d’un cercle de
cuivre doré, que le jeune homme portait en bandoulière, et dont il avait
refusé de se débarrasser comme d’en montrer le contenu. Que pouvait bien
renfermer ce sac mystérieux? Pourquoi son propriétaire paraissait-il y
attacher tant de prix? Toutes ces questions se formulaient à voix basse,
soulignées de coups d’œil sombres et de signes énigmatiques.
L’entrée d’un serviteur mit fin à cette scène muette. Hadji-Mabrouck, se
tournant vers son hôte, le prévint alors que sa maison était prête. Afin
de le mieux recevoir, il avait donné l’ordre qu’on disposât pour lui et
pour sa suite deux des cinq que renfermait l’enclos. Puis, se levant, il
le conduisit à son nouveau domicile. La première des huttes,
soigneusement nettoyée, garnie de feuillage fraîchement cueilli, pourvue
de peaux de bœuf en abondance et de jarres pleines d’eau, demeurait
affectée à son usage particulier, le cheval attaché devant, à un piquet;
la seconde était réservée à ses gens.
Dès que l’étranger eut pris possession de son domaine, il remit ses
armes à ses domestiques, sans, toutefois, se dépouiller davantage du
petit sac; puis les bagages furent apportés, la selle arrangée sur une
peau, en manière d’oreiller, pour qu’il pût s’y appuyer la tête, et les
ustensiles de toilette relégués dans un coin. Il n’avait aucune idée de
la durée du séjour qu’il devait faire à Dongoura, ne se laissant, ici
comme partout, guider en cela que par sa convenance et le plaisir qu’il
éprouvait.
En venant, le délicieux aspect de la vallée l’avait enchanté. Un
ruisseau la sillonnait d’un bout à l’autre; sur ses bords, les troncs
noueux des oliviers sauvages, des ébéniers, des citronniers, inclinaient
leurs rameaux; le parfum des jasmins se mariait à l’avoine des hautes
herbes; les clochettes pourpre du cellacellé tranchaient sur le vert
sombre de ses feuilles; et plus haut, une forêt d’arbustes odoriférants
étageait, aux flancs de la colline, ses festons embaumés. Çà et là, à
mesure que nous nous frayions une route à travers les lianes et les
fourrés, des troupes de pintades, de francolins et de grosses perdrix
s’étaient levées; des gazelles avaient bondi; et nous avions aperçu des
sangliers et des antilopes qui nous regardaient passer. Des oiseaux de
toutes les nuances sautillaient de branche en branche, des papillons
nonchalants déployaient leurs ailes diaprées. Les pluies récentes
avaient rafraîchi l’atmosphère; la nature avait un air de fête. Et plus
loin, comme une barrière grandiose, tout un horizon de montagnes dont
les cimes dentelaient l’azur, et où le nopal et l’aloès paraient de leur
végétation puissante les rocs dénudés. Où rêver un site plus
merveilleux? Et le jeune homme, en embrassant du regard le tableau
déroulé devant lui, assis maintenant à la porte de sa cabane, semblait
se dire que peut-être il serait doux de vivre là longtemps, oublieux du
monde et oublié de lui.
Perdu dans ses méditations contemplatives, la nuit l’avait surpris. Les
splendides constellations du ciel d’Orient scintillaient au-dessus de sa
tête; la croix du Sud étincelait, l’obscurité était brusquement tombée;
et de la foule, si curieuse, si gênante tout à l’heure, il ne restait
plus, auprès de lui, que moi.
Soudain, tout près de nous, bercés par le calme du soir, résonnent des
accents mélodieux et plaintifs. C’est une musique, c’est un rhythme à la
fois doux et grave, dont une voix jeune module les notes au hasard de
l’improvisation. L’étranger écoute; on dirait que cette harmonie sauvage
exerce sur lui un charme mystérieux. Il prête l’oreille:
--Gœrguis, qui chante ainsi? me demande-t-il.
--C’est Aïssa, la belle fille au teint d’or, comme on l’appelle, la
propre fille de Hadji-Mabrouck et de la femme blanche qu’il avait
épousée d’abord.
--L’as-tu jamais vue?
--Non. Mais je sais son histoire. Élevée par sa mère, et vivant seule
avec elle durant les fréquentes absences de son père, elle a, en partie,
hérité du teint de celle-ci, et lui doit son surnom pittoresque. On la
dit également fort belle, mais sa beauté est loin d’être l’unique
avantage dont l’ait dotée sa naissance. Sa mère lui a enseigné des
sciences ignorées, et dans la tribu, se répètent, tout bas, sur son
compte, des choses surprenantes. Elle a été vue, parfois, la nuit,
s’échappant, pour courir à travers la campagne, et ramasser, en
chantant, à la lumière des astres, certaines plantes dont, ensuite, elle
compose un breuvage qui guérit les malades et conjure la mort.
Lorsqu’elle était enfant, alors que l’âge ne l’obligeait pas encore à se
voiler la figure, un jour qu’elle s’était écartée du village, un
vieillard, étranger à la contrée, qu’on ne revit jamais, sortant tout à
coup d’un buisson près duquel elle s’était assise, lui prit la main et
lui déclara qu’elle aimerait un seigneur de la même race que sa mère,
qu’elle en serait aimée, mais mourrait tuée par lui. Depuis ce moment,
Aïssa, sans peur de la prédiction, vit dans l’attente de l’amant
illustre qui lui est annoncé, et chante en l’appelant. Le populaire
ressent pour elle je ne sais quelle crainte superstitieuse, et l’entoure
d’égards qu’il refuse aux autres femmes. Cette hutte voisine est la
sienne. C’est là que les plantes cueillies par elle reçoivent, en se
transformant sous ses doigts, leurs vertus surnaturelles. Nul n’y
pénètre, pas même son père. Elle n’en sort que le soir. Ses chants
saluent la présence du seigneur frangui, et lui souhaitent la bienvenue
au pays de Dongoura.
Au même moment où je terminais cette explication, la voix de la jeune
fille se tut également, et tout rentra dans le silence. Le lendemain
matin, quand l’étranger s’éveilla, une esclave était à sa porte, une
jatte de lait à la main, et deux chevreaux derrière elle. C’étaient des
présents d’Aïssa. Un joli miroir et une belle écharpe de soie rouge lui
furent adressés en remercîment. Le soir, les chants reprirent.
Quelques jours s’écoulèrent. Aïssa demeurait invisible. Ses accents
seuls, dès que la vallée dormait, montaient chastement dans les airs et
jetaient leurs refrains amis à l’étranger. Celui-ci employait le temps à
chasser. Je l’accompagnais toujours, tantôt nous lançant à travers les
fourrés de la plaine, tantôt gravissant les rampes de la montagne. Mais
jamais nous ne rentrions sans qu’il rapportât, pour la jeune fille,
quelque gerbe de fleurs ou quelque oiseau brillant que j’allais
remettre, en son nom, à l’esclave habituelle. Les habitants s’étaient,
peu à peu, accoutumés à lui; la couleur de sa peau ne leur semblait plus
aussi extraordinaire, ses vêtements et ses armes ne provoquaient plus
autant de surprise. Un unique point continuait à faire travailler leurs
esprits: que renfermait le sac dont il ne se séparait jamais? Je n’en
savais, moi-même, pas plus qu’eux.
Cependant, il s’était, à la fin, décidé à partir. Ce devait être le
lendemain. Déjà Hadji-Mabrouck avait été prévenu. Je m’occupais des
préparatifs. Il était lui-même à quelque distance de l’enclos, assis sur
une grosse pierre, ses regards errant sur l’horizon. A quoi pensait-il?
A deux ou trois reprises, en allant lui demander quelques instructions,
j’avais cru voir des larmes dans ses yeux. La dernière fois, le fameux
sac gisait ouvert à ses pieds. J’y jetai un coup d’œil; plus rien
dedans. Il en avait extrait des papiers, des lettres jaunies, qu’il
feuilletait et relisait. C’était cette heure mélancolique où les rayons
du jour s’éteignent dans les ombres de la nuit. En approchant, je
l’entendis soupirer. Sans doute, il évoquait le fantôme lointain de ce
qu’il avait aimé, de ce qu’il avait quitté. Dans ces moments-là, je le
sais, l’homme souffre et l’âme pleure. Mon pas le fit tressaillir. Je
lui dis que les feux allaient tomber, et que son repas était prêt.
--C’est bien, j’y vais, répondit-il.
Et je rentrai. Mais nous l’attendîmes vainement. Il ne vint point. Je
retournai à la place où je l’avais laissé. Plus personne. Qu’était-il
devenu? J’allais donner l’alarme, lorsqu’une main me toucha l’épaule.
C’était l’esclave d’Aïssa, un doigt sur la bouche, et m’indiquant du
geste un massif de broussailles, bien au delà des dernières maisons.
--Silence, me dit-elle. Ils sont là.
Je compris. Et plus tard, lui-même me retraça tous les détails de
l’aventure. Ils sont toujours présents à ma mémoire.
Il se levait pour me suivre, lorsque cette même esclave avait paru
inopinément devant lui. D’un signe elle l’arrêta, et le prenant par le
bras, l’entraîna à quelque distance jusqu’à une touffe de tamarins et de
lauriers, perdue dans un pli du terrain. Intrigué, il se laissait faire.
Puis, dans le sombre des arbres, quelque chose de blanc se distingua
vaguement. Ce quelque chose remua, dès qu’il fut près. C’était Aïssa.
Elle était bien belle, Aïssa, de cette beauté tour à tour langoureuse et
passionnée qui rend fou, de cette beauté dont les filles du désert,
sorties de noble race, gardent le privilége. A la lueur tamisée de la
lune, dès que la femme eut disparu, rejetant son voile, elle découvrit
un adorable visage d’une teinte dorée, en effet. Deux yeux veloutés,
au-dessus d’une petite bouche finement arquée et d’un nez mignon
légèrement aquilin, deux grands yeux profonds, y traçaient leurs
éclairs, et les lourdes tresses d’une soyeuse chevelure noire
l’encadraient...
--Il allait donc partir, cet ami inconnu que lui avait envoyé le destin,
elle venait de l’apprendre, partir à jamais, sans qu’elle eût tenté de
se rapprocher de lui, sans que même le son de sa voix eût frappé son
oreille! Bien souvent, il est vrai, derrière les fentes de sa natte,
elle l’avait aperçu, elle l’avait admiré. Mais, lui, la connaissait-il?
Ses chants lui pouvaient-ils laisser, de celle qui les disait, autre
chose qu’un souvenir indécis et flottant? Et le perdre ainsi, elle qui,
silencieusement, sans se l’avouer, sans le comprendre au début, avait,
tout ce temps-là, vécu de lui!... Oh! non. Le déchirement était
au-dessus de son courage. Elle voulait que, séparés, il pût, ne fût-ce
qu’en rêve, la revoir et la retrouver toujours... Et elle était venue.
Et alors, dans le réduit le plus reculé de leur asile obscur, les deux
mains enlacées, près, tout près l’un de l’autre, ils s’assirent sur la
mousse... Et déjà, la calandre matinale jetait à la terre endormie ses
premiers cris d’éveil, qu’isolés du reste du monde, par une commune
extase, ils se répétaient encore qu’ils s’aimaient...
Et le lendemain, l’étranger ne partit pas.
Deux semaines s’écoulèrent. Chaque nuit réunissait ainsi les deux amants
au fond du même abri. On ne parlait plus de départ.
Un matin, cependant, Hadji-Mabrouck, qui ne manquait jamais d’honorer
l’hôte confié à ses soins d’une visite quotidienne, arriva plus soucieux
que d’ordinaire, avec l’un de ses fils, et lui demanda s’il ne comptait
pas reprendre prochainement le chemin d’Arkiko.
Cette question était trop en désaccord avec les coutumes de
l’hospitalité orientale pour ne pas exciter l’étonnement de l’étranger.
A force d’instances, il finit par en obtenir la raison.
Bien que solidement assise parmi les siens, l’autorité d’Hadji-Mabrouck
ne s’étendait point jusqu’à certaines fractions des Chohos, dont
l’humeur turbulente la repoussait aussi bien que celle du Nahib, et qui
ne se rattachaient à ceux de Dongoura que par les liens fictifs d’une
même origine. Or, la nouvelle de l’apparition d’un Frangui, sur un coin
du territoire qu’à ce dernier titre ils regardaient comme partie
intégrante du domaine commun, était parvenue jusqu’à leurs repaires. On
le dépeignait possesseur de richesses immenses. Il n’en fallait pas tant
pour allumer leur cupidité, et le vieux chef venait d’être informé
qu’une députation nombreuse de ces gens allait se rendre auprès de lui
pour le pousser à dépouiller, sinon à massacrer, son hôte, et à réclamer
ensuite leur part de butin.
Et désignant alors le sac aux papiers flétris:
--Dans le pays, ajoute-t-il, on prétend que tu caches là un trésor.
Le jeune homme sourit et se borna à répondre qu’il ne redoutait rien.
Mais, quand il se leva pour saluer le chef et son fils, il surprit, dans
les yeux de celui-ci, une étincelle de convoitise et de menace.
Les hommes annoncés ne tardèrent pas à arriver, et se répandirent dans
le village. Quelques-uns avaient été reçus chez Hadji-Mabrouck lui-même,
et rôdaient tout autour de la hutte de l’étranger. Leur maintien
arrogant, leurs mines provocatrices révélaient clairement leurs
intentions et leurs désirs. Bientôt, les dispositions pacifiques, même
bienveillantes de ceux de Dongoura, retournées par les excitations et
les menées des nouveaux venus, se changèrent en une attitude hostile. La
perfidie accomplissait son œuvre, et une rumeur tumultueuse, grossissant
de proche en proche, se leva comme le prélude imminent de quelque
sanglante catastrophe.
Les plus marquants de la tribu, poussés et suivis par les autres,
s’étaient groupés devant la demeure du chef, et vociféraient contre
l’étranger. Ce ne fut pas sans peine que Hadji-Mabrouck parvint à les
calmer et à les disperser. Mais, dès que le dernier d’entre eux se fut
éloigné, il accourut près de son hôte.
--Il n’y a plus à hésiter, lui dit-il, il faut partir, et partir sans
retard. Aujourd’hui, tant que tu reposes sous le toit d’Hadji-Mabrouck,
sa parole te couvre encore. Mais peut-être demain serait-elle
impuissante. Avant tout, il doit mettre en sûreté ta vie, aussi bien que
son honneur. Cette nuit, à la faveur des ténèbres, tu descendras la
vallée, et je veux que l’aube te trouve déjà loin. Mon propre fils sera
ton guide. Adieu donc, ô étranger! Que la mémoire du vieux chef ne meure
pas tout entière en ton cœur! Ta présence lui a rappelé les années
heureuses de sa jeunesse, ses voyages au pays des hommes blancs. Va!...
Maintenant, il te remet à Dieu, et ses vœux t’accompagnent au foyer de
tes ancêtres.
Les bourdonnements du jour s’éteignaient à peine que, déjà, le fils
d’Hadji-Mabrouck, tout prêt, sa lance à la main, son bouclier au bras,
stimulait les préparatifs de la fuite. Il n’y avait pas à lutter, pas à
différer, il fallait partir, et partir sans revoir Aïssa. C’était bien,
cette fois, un adieu, un adieu pour toujours, sans un mot, sans une
caresse, sans une étreinte. Pauvre Aïssa! Pauvres jeunes gens!
Nous marchâmes toute la nuit. C’était la saison des orages. L’atmosphère
était chaude, le temps lourd, comme ce soir. Pas un souffle de vent pour
rafraîchir l’air. Au lever du jour, pas un cri d’oiseau, pas un rayon de
soleil. Une lumière jaune et blafarde pesait sur l’horizon. Tous les
signes précurseurs de la tempête s’amoncelaient au-dessus d’un morne
paysage. Bientôt un mugissement sourd gronda dans le lointain, une
rafale siffla, et l’ouragan se déchaîna. A la hâte, nous cherchâmes
refuge dans un creux de la montagne. Le peu de clarté qui subsistait
encore s’évanouit. Une nuée gigantesque enveloppa la nature, et une
trombe de sable s’abattit autour de nous.
Puis elle passa; et aux éclats formidables du tonnerre répercutés par
l’écho des rochers, des avalanches d’eau succédèrent, roulant dans des
ornières fangeuses, dans des ravins sans fond, tout un monde de débris
informes, de cadavres d’animaux, de terres éboulées, de troncs d’arbres
fracassés.
Au bout d’une heure, le ciel recouvrait sa sérénité, les gouttes humides
scintillaient aux feuilles, la corolle repliée des fleurs se rouvrait,
l’aigle et le vautour reprenaient leur vol, le sol détrempé se séchait,
et la caravane se remettait en route. Mais, malgré le peu de durée de
cet arrêt, notre itinéraire s’en trouvait néanmoins modifié; et au lieu
de franchir en une journée, ainsi que nous l’avions espéré, les
redoutables défilés des Djebel-Hyalloua, nous étions contraints d’y
camper une nuit encore. L’éloignement considérable du premier puits de
la plaine ne nous permettait plus d’en atteindre le bord avant la nuit.
Telle fut du moins l’explication invoquée par notre guide. Les sentiers
tortueux, défoncés par la pluie, n’offraient, en effet, qu’un difficile
accès; le cheval de l’étranger bronchait sur les cailloux, les hommes
glissaient, le trajet s’effectuait avec une désespérante lenteur.
Chacun, exténué, soupirait après l’heure de la halte. Nous côtoyions,
entre deux falaises à pic, le lit resserré d’un torrent. En un endroit,
une brusque déchirure de la roche nous montra une large place
sablonneuse et dégagée, comme un carrefour sorti des entrailles
terrestres. Et, tout autour, des rampes escarpées, des murailles de
granit; on eût dit le fond d’un immense entonnoir. Nous étions arrivés.
Un trou circulaire, ménagé dans le sable, laissait filtrer un peu d’eau.
De la crête, un fouillis de lianes, de mimosas et de lentisques
descendait en grappes épaisses jusqu’au bas. Des singes gambadaient au
travers. De ses deux coups de fusil, le jeune homme les mit en fuite, et
au pied même de ce rideau de feuillage, sous les plus longs rameaux qui
se projetaient en avant, nous déployâmes sa peau de bœuf. Soucieux et
fatigué, son arme déchargée sous le bras, il s’y laissa tomber. De cette
place il apercevait, à sa droite, le chemin par où nous étions venus,
tandis qu’à gauche le rempart de la montagne s’allongeait vers le ciel.
Le repas terminé, chacun imita son exemple, et s’étendit auprès du feu.
Quelques instants plus tard, sauf celui de nos gens chargé de faire
sentinelle, tout le monde dormait; et le cheval entravé ruminait plus
loin.
La nuit était encore profonde; à peine si, vers l’Orient, un coin du
ciel commençait-il à blanchir faiblement, lorsque je m’éveillai. Je ne
sais quelle angoisse inexplicable m’oppressait. Je regarde autour de
moi. Plus de feu. Des derniers tisons à demi consumés, sort encore un
mince filet de fumée. Il doit y avoir longtemps qu’aucune main n’y a
touché. Les domestiques, roulés dans leurs couvertures, reposent en
toute tranquillité. Mais point de guide... Où est-il? Un soupçon me
traverse l’esprit. Il a rejoint les siens pour les amener ici. Pas une
minute à perdre. Vite! J’éveille le maître. On ramasse les bagages à la
hâte... Et le cheval? Il a disparu également. Peu importe, on partira
sans lui. Enfin, on est debout, on est prêt... En route!...
Trop tard!
Un bruit confus, tel que celui des eaux qui montent d’une rivière
débordée, nous arrive par le chemin même que, la veille, a suivi la
caravane. Du moins, dans l’autre sens la voie reste ouverte. Par là, on
peut fuir. Hélas! non. Dans cette direction aussi, même tumulte. Nous
sommes cernés. Point d’issue; c’en est fait, nous allons périr. Mais ce
ne sera pas sans combat. L’étranger a vu d’autres champs de bataille
dont il est revenu. Il nous encourage; le fusil à la main, l’homme du
Naïb et moi, nous nous serrons à ses côtés. Dieu, et nos armes après
lui, peuvent encore nous sauver. Les autres, terrifiés, sans haleine,
s’affaissent sur eux-mêmes.
Le bruit redouble; la horde n’est plus loin. Des hurlements de joie
sauvage retentissent. A droite et à gauche, les voilà...
--Attention, mes amis! nous crie le jeune Frangui.
Et tous les trois nous épaulons nos carabines. Soudain, dans la
broussaille contre laquelle nous sommes adossés, des feuilles sont
froissées, des branches sont brisées... Sont-ce de nouveaux assaillants
qui surgissent du sein même de la terre? Involontairement nous nous
retournons. Non! c’est le salut. Une grosse touffe de verdure, écartée
vivement, découvre un espace vide; une main se tend par là; une voix
appelle:
--Par ici! par ici!
C’est Aïssa... Aïssa dont on ne s’est pas méfié à Dongoura, Aïssa qui,
de sa maison, a tout vu, tout entendu, qui a appris ainsi la trahison de
son frère, le danger de son ami, et qui n’a pas hésité. Les courses
nocturnes d’autrefois lui ont enseigné jusqu’aux détours les plus
secrets des montagnes. Elle en connaît tous les ravins, tous les
sentiers... Aussitôt la nuit venue, elle court, elle vole. Elle arrive à
temps.
Nous nous précipitons vers l’issue qu’elle nous ouvre, et disparaissons
sur ses pas. Une clameur de rage nous poursuit. De roc en roc, de racine
en racine, de liane en liane, meurtris, déchirés, nous escaladons la
rampe et dominons l’abîme, invisibles à nos ennemis. Nous atteignons le
faîte. Une pointe en saillie, suspendue au-dessus du torrent, va presque
rejoindre l’autre bord. Un tronc d’arbre en travers sert de pont.
--Passez vite! dit Aïssa, en nous le montrant. Ils grimpent derrière
nous, et vont être bientôt là. Hâtez-vous.
--Et toi? dit le jeune homme.
--Moi, je vous suis... Non! je reste! s’écrie-t-elle, dès que nous avons
traversé; je reste et je meurs.
Et l’arbre qu’elle a repoussé du pied roule avec fracas dans le gouffre.
Frappés de stupeur, nous nous arrêtons. Impossible de retourner à elle.
Les bandits sont déjà en haut, et le frère d’Aïssa bondit sur sa sœur
qu’il saisit aux cheveux. Ivre de fureur, il lève son poignard; de
l’autre rive, l’étranger l’a mis rapidement en joue: fatalité! Les deux
chiens s’abattent avec un bruit sec; l’arme n’a pas été rechargée la
veille. Et c’est la jeune fille qui, sous nos yeux, retombe égorgée en
criant encore:
--Adieu! n’oublie pas Aïssa.
Oh! non! Il ne l’oublia point, je m’en porte garant. Nous l’entraînâmes,
malgré lui, sous une grêle de traits qui ne nous atteignirent pas; et
pendant près de deux mois, à Massaouah, il languit, frappé au cœur.
Puis, un beau jour, un navire de son pays mouilla dans le port, il s’y
embarqua, murmurant toujours le nom d’Aïssa, la belle fille au teint
d’or. Depuis, on ne le revit jamais.