La fin d’un missionnaire.--L’occupation des Bogos.--La guerre des
Égyptiens contre l’Abyssinie.--La France et les pays du Soudan.
Le récit n’était pas gai. J’essayai vainement de dormir. Je n’avais pas
encore fermé l’œil, lorsqu’il fallut se remettre en route. Mais j’avais
en perspective un repos dont il m’allait être permis de savourer les
jouissances dans toute leur plénitude. En effet, avant midi, nous
touchions au terme du voyage et nous saluions, en nous séparant, les
premières cabanes de Monkoullo.
Quelques mois plus tard, hélas! dès le début de son œuvre, Mgr Bel
succombait.
Je le vois encore, lorsque, sur le point de revenir en France, je lui
adressais d’irrévocables adieux. Au fond de son regard attristé, se
lisaient, avec la résignation du martyr, toutes les désespérances de
l’exilé! Le climat insalubre de Massaouah le tuait. Il le savait, et il
restait... Qu’on me pardonne ce retour personnel à de pénibles
souvenirs! Mais, puisque le nom du vénérable évêque s’est rencontré dans
ces pages frivoles, je ne saurais le prononcer sans payer au caractère
de l’homme, aux vertus du chrétien, au dévouement de l’apôtre, le tribut
légitime d’une douleur et d’un respect qu’ont partagés tous ceux qui le
connurent.
Puis, après lui, ce fut le tour du P. Delmonte.
Quant aux Bogos, à l’heure présente, leur sort n’est guère plus enviable
que lors de mon séjour parmi eux. La mission catholique est bien
toujours là, prête à jeter sur leurs besoins toutes les consolations du
spirituel. Elle y a même transporté son principal siége, et Mgr Touvier,
le successeur de Mgr Bel, a établi sa résidence à Keren.
Mais, pour le temporel, c’est autre chose. M. Münzinger, médiocrement
satisfait, sans doute, des minces émoluments du vice-consulat de France
à Massaouah, réfléchit judicieusement, après 1870, qu’un changement de
front opportun pourrait lui être plus profitable, et il tourna les
regards du côté de S. A. le khédive Ismaïl-Pacha, en lui suggérant
l’idée d’asseoir sa domination chez les Bogos.
Ce projet, examiné, puis accueilli au Caire avec faveur, c’était à
l’auteur du programme qu’en devait naturellement revenir l’application.
Créé bey et gouverneur de Massaouah pour le compte de l’Égypte, puis
pacha, l’ancien protecteur des chrétiens d’Éthiopie devint leur ennemi
du jour au lendemain,--ennemi d’autant plus redoutable qu’il avait vécu
plus longtemps dans leurs rangs. Conduits par lui, les bataillons
égyptiens envahirent, sans représailles à craindre cette fois, le pays
des Bogos, et ils s’y installèrent.
A partir de ce moment, campés au pied des premiers contre-forts
éthiopiens, ils en surveillèrent les défilés, attendant l’occasion d’y
pénétrer sans trop de risques. Elle s’offrit enfin, ou du moins ils le
crurent; et les convoitises ambitieuses d’Ismaïl-Pacha, surexcitées par
les conseils intéressés de son entourage, ne tardèrent pas à prendre
leur élan. Il allait lui être fatal.
Münzinger-Pacha, avec un corps de 1,200 hommes, devait tourner
l’Abyssinie à revers par Zeilah. Parvenu sur les bords du lac Aoussa, à
mi-chemin de la possession française d’Obock, encore inoccupée, et du
Choah, il fut surpris durant la nuit par le roi de ce petit royaume,
allié des Abyssins, et il vit la plus grande partie de ses troupes
massacrées sous ses yeux. Lui-même, grièvement blessé, dut reprendre
avec leurs débris le chemin de la côte. Sa femme, celle-là même dont
nous avions célébré le mariage à Keren, l’avait suivi. Elle ne le quitta
point, et tandis qu’on le portait gisant sur un angareb, elle continuait
à l’entourer de ses soins. Mais il ne put supporter le trajet et mourut
en route. Sur ce point, l’incident fut, on le voit, rapidement dénoué,
et ne se renouvela point.
Dans la région de Massaouah, le drame se prolongea davantage, et fut
encore plus terrible. Une armée de 5 à 6,000 hommes, sous les ordres
d’un officier danois au service de l’Égypte, le colonel Ahrendroop-Bey,
pénétrait, en 1877, dans le Tigré, sur trois colonnes. Lui-même
commandait la première.
A mesure qu’il avançait, le négus Johannès reculait, détruisant tout sur
son passage, et faisant le désert au-devant des envahisseurs. Il
atteignit ainsi, suivi à peu de distance par l’ennemi, Goundet, sur le
Mareb. Les Égyptiens passèrent le fleuve derrière lui; même une
escarmouche de peu d’importance eut lieu sur la rive gauche. C’était la
première, et pour les mieux aveugler, l’avantage leur avait été
soigneusement réservé par Johannès. Puis, le soir, ainsi que nous
l’avions fait quelques années auparavant, au même endroit, avec Dedjatch
Haïlou[21], sur toute la lisière du camp, des feux furent allumés et
entretenus avec soin.
[21] Voir _Mer Rouge et Abyssinie_.
Pendant ce temps, toujours comme nous, à la faveur des ténèbres, le
Négus et toute son armée remontaient en silence les positions ennemies.
Les illusions et la négligence étaient telles de ce côté, qu’au lever du
soleil, il arrivait à cinq cents pas à peine du corps égyptien sans
avoir été signalé. Masqué par des bois et des collines, il attendit sans
bruit que la colonne se formât et se mît en mouvement, l’observant à
distance. Bientôt se présenta une gorge étranglée, bordée, de chaque
côté, de falaises escarpées. Sans plus de défiance et sans plus de
précautions que la veille, l’ennemi s’y engagea.
Ce fut le signal. Rapides comme la foudre, les Abyssins s’élancèrent et
tombèrent sur lui. Le massacre fut horrible. Entassés les uns sur les
autres, dans ce boyau resserré, sans pouvoir se retourner contre des
assaillants invisibles, les malheureux musulmans, incapables de faire
usage de leurs armes, furent égorgés jusqu’au dernier. Un obusier et une
mitrailleuse, dont ils étaient munis, ne purent pas même être mis en
batterie. Tous y périrent, et leurs cadavres abandonnés demeurèrent la
proie des vautours et des bêtes féroces. Seuls, les restes du colonel
Ahrendroop, reconnus par un Français accidentellement au camp du Négus,
purent être ensevelis. Mais il ne survécut pas même un soldat fugitif
pour aller porter la nouvelle du désastre au deuxième corps qui marchait
derrière.
Ainsi que le premier, celui-là, que commandait Arakiel-Bey, successeur
de Münzinger-Pacha à Massaouah, fut attaqué à l’improviste par le Négus,
et subit le même sort. Un officier hongrois, le comte Zichy, qui s’y
trouvait, ramassé couvert de blessures sur le champ de bataille, mourut
cinq jours après.
Le troisième, vaguement averti, eut le temps de battre en retraite. Mais
atteint et harcelé dans sa marche, il ne rentra à Massaouah que décimé
et épouvanté.
La terreur était au comble dans cette ville. Tout autre vainqueur que
des Abyssins y fût entré sans coup férir, et elle était mise à sac. Mais
Johannès, dont les capacités étaient loin d’être en rapport avec la
fortune, et surtout avec le rôle que l’Europe eut parfois la velléité de
lui voir jouer, s’arrêta dans l’Hamacen, croyant la guerre terminée et
n’en demandant pas davantage.
C’était peu connaître Ismaïl-Pacha... Être battu par des sauvages! Ce
fut un cri de fureur à la cour du Caire. On ne pouvait rester sous le
coup de cet affront. Une expédition formidable fut décidée, et plus de
vingt mille hommes réunis. Tout ce qu’on avait pu découvrir de bâtiments
pour les transporter, vapeurs, voiliers, samboucks, etc., avait été
requis; jusqu’aux deux yachts du Khédive! Depuis longtemps l’Égypte
n’avait été témoin d’un pareil déploiement de forces.
Elles furent placées sous le commandement suprême du prince Hassan, un
des fils du Khédive, celui-là même dont le général Wolesley réclamait
naguère la présence auprès de lui à Dongola. C’était le guerrier de la
famille. Il avait fait autrefois ses études militaires à Berlin, et
revenait maintenant, encore tout chaud, de la guerre contre la Russie,
où, sans avoir donné, il s’était décerné à lui-même le titre du «de
Moltke de l’Orient»:
--Moi et de Moltke, disait-il volontiers...
Reghib-Pacha, généralissime de l’armée égyptienne, l’accompagnait avec
tout un état-major d’officiers américains et autres...
On partit, et l’on débarqua sans encombre à Massaouah... Ensuite,
lorsqu’on se fut un peu reposé, lorsque les premières reconnaissances
eurent été lancées, et qu’on se fut bien convaincu de l’effroi de
l’ennemi, les colonnes s’ébranlèrent, et l’on entra en Abyssinie par les
Bogos, cette fois...
La rencontre eut lieu à Goura... Quel désastre pour le corps
expéditionnaire! Les soldats égyptiens, terrifiés, devenus fous, se
laissaient frapper, sans essayer même de résister, par cet ennemi
étrange qui bondissait, en hurlant, au milieu de leurs rangs. Le
massacre ne s’arrêta que lorsque les Abyssins, fatigués de tuer, y
renoncèrent. Le prince Hassan, Reghib-Pacha, et les officiers américains
furent faits prisonniers.
En reconnaissant des Européens--ou soi-disant tels--parmi les musulmans,
le Négus, furieux de ce qui lui paraissait, chez des chrétiens, une
trahison, voulait tout d’abord, suivant une antique coutume, leur faire
subir le supplice dont la vengeance de Fulbert frappa jadis Abeilard.
Les conseils du même Français parvinrent à sauver les malheureux
officiers de cette mutilation. L’empereur résolut alors de savourer
d’une autre manière les joies de son triomphe.
Assis sur son trône, revêtu de la pourpre impériale, entouré de ses
grands feudataires, derrière lui, son armée en bataille, la cavalerie
aux ailes, il ordonna que _tous_ les captifs eussent leurs vêtements
enlevés. Puis, dans cet appareil, nus comme le premier homme avant sa
faute, ils défilèrent devant lui. Le spectacle était vraiment grandiose;
cette pompe barbare, ce peuple frémissant de sa victoire, ces cris
d’enthousiasme, ce merveilleux cadre du ciel bleu et des montagnes
éthiopiennes... tout était fait pour grandir la scène.
En passant au pied du trône, chacun des prisonniers était obligé de
s’accroupir et de marcher sur les genoux. Aucun n’échappa à cette
cérémonie, le prince Hassan pas plus que les autres; car loin d’avoir
combattu vaillamment et réussi à s’enfuir à Massaouah, comme on l’a
raconté, il servit, au contraire, de principal ornement à cette
apothéose. On raconte même que, par un raffinement de spirituelle
malice, le vainqueur lui aurait fait tatouer, sur ses bras musulmans,
deux croix, dont le malheureux ne put parvenir, à peu près, à effacer la
trace que plus tard, à grand renfort d’argent et au prix de vives
souffrances, par un médecin de Berlin.
Restait à débattre la question de la rançon. Le montant en fut fixé à 5
millions de thalaris,--environ 25 millions de francs. Tout l’argent du
trésor khédivial épuisé y passa, et ce fut à ce moment que les
créanciers de l’Égypte commencèrent à ne plus toucher leurs coupons. Les
sommes mises de côté à leur intention prirent le chemin de l’Abyssinie.
Comme le Négus ne voulait ni de l’or ni du papier, il fallut des caisses
énormes et en quantité pour emballer ces monceaux d’argent. A Suez, où
elles furent embarquées, on répandait le bruit que c’était de la glace
destinée à l’état-major en campagne...
Est-il besoin d’ajouter que ces faits furent alors, en Égypte,
soigneusement cachés au public? Il fallait absolument lui donner le
change et transformer la catastrophe en succès. Un dernier arrangement,
conclu entre les deux parties au sujet de la province des Bogos, y
contribua. Le Khédive fit habilement miroiter aux yeux inquiets du Négus
la personnalité de l’Angleterre, derrière celle de Gordon-Pacha, alors
gouverneur du Soudan, et obtint par là qu’elle demeurerait en sa
possession, à la condition de lui payer un tribut annuel de huit mille
thalaris. C’était pour rien.
L’honneur, ainsi, était sauf, Allah plus satisfait et plus grand que
jamais, et la vérité n’avait qu’à se tenir cachée, une fois de plus, au
fond de son puits. Dans ce pays de chaleurs, il est rare, du reste,
qu’elle tente sérieusement d’en sortir.
Si la France l’avait voulu, dès ce moment, elle eût pu se ménager, en
Abyssinie, une situation qui lui eût permis, plus tard, d’intervenir
avec fruit en Égypte, et d’y conjurer, en partie, les conséquences
funestes provoquées par l’intervention de l’Angleterre. Elle le pourrait
encore, en se décidant, pendant qu’il est temps, à jeter les bases d’un
établissement colonial dans la baie d’Adulis, ainsi qu’elle a inauguré
une station maritime à Obock.
Les circonstances s’y prêtent. L’apparition inopinée des Italiens à
Massaouah, en dépit des artifices de leur langage, n’est point de nature
à rassurer le Négus. Puis, en s’annonçant aux populations indigènes
comme les amis des Turcs, des Égyptiens et des Anglais, la proclamation
de leur amiral a découvert le moyen ingénieux de grouper, dans une seule
phrase, les trois raisons le mieux à même de provoquer chez elles les
défiances et la haine. La place n’est donc pas encore prise, et le rôle
de la France est tout indiqué. Elle n’a qu’à se manifester, en mettant
le pied purement et simplement, sans bruit, sans éclat, sur ces rivages
dont la propriété légitime lui a été transmise.
Séparé entièrement du bassin d’Arkiko et de Massaouah par le
Djebel-Gueddam qui les divise, celui de la baie d’Adulis n’a, pour
entrer en contact direct avec l’Abyssinie, à emprunter au premier ni ses
routes ni ses ressources. Le coup d’œil éclairé et le jugement pratique
du comte Russel ne s’y trompèrent point, en même temps qu’il en
reconnaissait toute l’importance stratégique. Le véritable débouché de
l’Abyssinie vers la mer, c’est cette baie d’Adulis dont le génie de
l’antiquité avait fait l’entrepôt du commerce éthiopien, et où les
anciens avaient ouvert, en suivant les vallées que protégent les
montagnes du fond du golfe, un chemin qui, en deux jours, amenait à eux
les riches caravanes des plateaux supérieurs.
Ce chemin-là, où s’engageaient leurs pères, les peuples chrétiens
d’Éthiopie sauraient le retrouver pour venir à elle, le jour où ils
auraient appris qu’il les conduit désormais vers la grande nation
d’Occident en qui les traditions leur enseignent à vénérer la
protectrice séculaire de leur foi. Par une heureuse exception, que
rencontrent trop rarement, avouons-le, nos tentatives de colonisation,
voilà donc, sur ces bords, les sympathies populaires qui, d’avance, nous
sont acquises. D’autre part, leur souverain, inquiet, circonvenu,
n’ignore point qu’il trouverait dans notre présence un point d’appui
pour se soustraire à des avances ou résister à des obsessions qui l’ont
à leur merci, et sur le caractère desquelles il n’en est plus à
s’abuser... Le traité que, naguère, lui dictait l’amiral Hewet n’est
point effacé de sa mémoire!
Cependant elle a été loin de procurer à l’Angleterre les avantages que,
sans doute, elle s’en promettait, cette ambassade retentissante. Les
termes de la convention que rapporta l’envoyé britannique rappelèrent,
en quelque sorte, la légende du malheureux troupier contraint de suivre,
malgré lui, le Bédouin qu’il avait fait soi-disant prisonnier, parce que
celui-ci ne voulait pas le lâcher. Le Négus était autorisé à occuper, si
bon lui semblait, et s’il le pouvait, les villes de Khassala et
d’Amedib (?), parce que les troupes égyptiennes étaient obligées de les
évacuer; et le territoire des Bogos lui était rendu parce qu’elles se
trouvaient hors d’état de continuer à les garder.
Mais ces derniers ne l’entendent pas ainsi, et pour ce qui les concerne,
paraissent peu disposés à ratifier des dispositions prises en dehors
d’eux. Le pouvoir des empereurs d’Éthiopie n’est plus aujourd’hui, on ne
l’ignore pas, ce qu’il fut jadis, et si l’impuissance actuelle de
l’Égypte ouvre de nouveau la porte aux déprédations de leurs ennemis
héréditaires, ce n’est point l’autorité nominale ni le prestige évanoui
du Négus qui pourront les en garantir. La preuve s’en est faite
récemment. Un jour, en effet, les hommes d’Osman-Digma sont apparus; et
tandis qu’éperdus derrière les murailles du fort qui domine Keren, où
ils sont encore, les soldats égyptiens se gardaient bien d’en sortir,
ceux-ci se livraient, sous leurs yeux, à tous les excès qu’engendre
cette guerre sauvage. Qui intervint alors pour sauver les malheureux
habitants? Qui se précipita au-devant des barbares pour leur arracher
les victimes? Ce ne furent pas plus les guerriers du Négus que ceux du
Khédive, ou les Anglais de Souakim. Seuls, les missionnaires
catholiques, Mgr Touvier en tête, osèrent élever la voix au nom de la
France, et jeter résolûment au-devant des assassins leur courage de
prêtres et de Français.
Aussi est-ce une fois de plus à la France que ces peuples infortunés,
dont la diplomatie britannique engage si facilement les destinées sans
les consulter, tendent les bras et font appel. L’Italie a beau s’offrir;
la connaissent-ils? Mais nous, saurons-nous les entendre? Et en y
répondant comme le souci de nos vrais intérêts le commande,
planterons-nous définitivement notre drapeau sur ce coin de terre qui,
de longue date, a appris à le respecter, en se réfugiant de loin sous
son ombre, et où notre politique trouverait des bases solides pour y
asseoir une action que la nécessité, qui sait? pourrait bien rendre plus
prompte et plus effective qu’on ne s’imagine?
J’ai déjà expliqué[22] ce qu’il fallait penser du Mâhdi et du mouvement
qu’il symbolise. Qu’on m’excuse d’y revenir en reproduisant les paroles
qu’il adresse aux vrais croyants:
[22] _Les Vrais Arabes et leur pays_.
«J’atteste devant Dieu et devant le Prophète que j’ai pris le sabre non
dans le but de fonder un empire terrestre, ni pour amasser des richesses
ou posséder un somptueux palais, mais afin d’aider et de consoler les
croyants de l’esclavage dans lequel les tiennent les infidèles, et pour
rétablir l’empire des musulmans dans son ancienne splendeur. Je suis
donc décidé à porter ce sabre de Khartoum à Berber. J’irai ensuite à
Dongola, au Caire et à Alexandrie, en rétablissant la loi et le
gouvernement musulmans dans toutes ces cités. De l’Égypte, je me
dirigerai vers la terre du Prophète afin d’en chasser les Turcs, dont le
gouvernement n’est pas meilleur que celui des infidèles, et je rendrai à
l’Islam la terre d’Arabie avec ses deux cités saintes. Fils d’Ismaël,
vous pouvez vous attendre à me voir bientôt au milieu de vous armé du
sabre de la foi.»
N’est-ce pas là l’idée arabe qui se réveille, qui marche, et dont le
Turc musulman est encore plus l’ennemi que l’infidèle... l’idée arabe,
dont plus qu’à personne l’essor s’impose à l’attention de la France?
Car, je l’ajoutais dans les mêmes pages, si les provocations à la guerre
sainte, par l’organe des grands chefs, ne sont en réalité plus à
redouter en Algérie, à cette influence déchue en a néanmoins succédé une
autre dont, bien que moins efficace à mon avis, dans l’état économique
de la contrée, il serait imprudent, à nous, de ne point tenir
compte,--je veux parler des confréries religieuses.
Or, convaincues par ses succès de sa mission divine, peut-être n’est-il
pas éloigné, le moment où elles se rallieront franchement à la cause de
celui qui prétend personnifier actuellement celle de l’Islam, et où
elles viendront solliciter le mot d’ordre de sa bouche. C’est justement
ce mot d’ordre que, pour conjurer le péril, il importe de nous
concilier; c’est précisément à ce nouveau chef de l’agitation musulmane
qu’il nous faut demander une confirmation éclatante des liens de
solidarité et d’amitié qui désormais, aux yeux de plus d’un de ses
membres, nous unissent à la famille arabe... La baie d’Adulis, par sa
situation centrale au milieu du golfe Arabique; les Bogos, par leur
proximité du siége de ses oracles; voilà autant d’étapes pour nous
rapprocher de lui, et profiter des circonstances à même de nous frayer
l’accès de ses conseils ou de tempérer ses élans!
L’éventualité de cette double occupation, dont l’une est le corollaire
de l’autre, est d’autant plus acceptable que l’exécution, nous l’avons
vu, en serait plus facile. Et, s’il n’est personne dont la voix plus que
la mienne acclame l’héroïsme de nos soldats quand, au loin, leurs succès
reculent les bornes du patrimoine de la France, mon esprit ne peut,
cependant, se défendre d’applaudir davantage aux initiatives hardies
qui, pour n’être ni coûteuses ni sanglantes, n’en sont pas moins
fécondes. Je suis de ceux, en effet, qui jugent le caractère et les
progrès de la civilisation européenne trop mûris pour laisser,
dorénavant, d’autres débouchés à son activité inassouvie que les
entreprises coloniales. C’est la soupape de sûreté toujours
entre-bâillée au-dessus des ébullitions sociales. Mais l’histoire de
l’empire colonial de l’Angleterre, et l’exemple plus récent de
l’Allemagne, suffiraient à nous apprendre qu’il n’est pas toujours
besoin de luttes ou de guerres pour préparer de larges voies aux
expansions de la conquête, non moins qu’aux prévoyances de l’avenir. Ce
serait une de celles-là que nous ménagerait, à nous, l’établissement
d’Adulis.
Adossé aux provinces septentrionales du plateau éthiopien; relié aux
Bogos par les hautes vallées du Tzanna-Deglé et de l’Hamacen, dont le
climat, à l’abri des chaleurs tuantes du littoral, rend possibles les
labeurs de l’Européen, il compléterait l’ensemble des positions qui nous
sont maintenant acquises au sortir de la mer Rouge, à la porte de
l’Éthiopie méridionale. Par le nord comme par le sud, l’Abyssinie,
soumise dès lors à notre influence exclusive, livrerait les réserves de
son trafic jusque-là comprimé aux industries du nôtre, tout en nous
permettant, à la fois, de surveiller les effervescences du Soudan, et de
maintenir la sécurité compromise de nos communications avec
l’Indo-Chine.
Le Tonkin nous servira-t-il de leçon? Aujourd’hui, sans efforts, sans
complications, ces résultats peuvent être atteints: qui sait les
sacrifices qu’il faudrait subir demain, lorsque de tragiques événements
nous en auraient infligé la tâche inexorable?
L’Italie à Massaouah n’est ni un obstacle ni une entrave.
Géographiquement, j’ai déjà répondu. Politiquement, n’est-ce point en
auxiliaire,--tranchons le mot,--en vassale de l’Angleterre, et son
passe-port dûment visé au Foreign-Office, qu’elle s’y est présentée?...
Ces conditions me rassurent: la Grande-Bretagne l’eût-elle autorisée à
se montrer, si, d’avance, elle n’eût été radicalement convaincue de son
impuissance? Les Bogos, en ce moment, à défaut du Négus qui n’en veut
point, miroitent au soleil de ses convoitises. Mais lorsque, de
déception en déception, elle se sera heurtée à des écueils qu’elle ne
soupçonne pas, ses amitiés, l’ignorerions-nous en France? ne sont point
éternelles, et rien ne prouve que l’alliée obéissante de la veille ne se
révèle un des adversaires les plus résolus du lendemain... J’incline à
croire que le séjour des Italiens aux bords de la mer Rouge ne sera pas
de longue durée.
[Illustration: LE CANAL DE SUEZ A TRAVERS LE DÉSERT.]
Et je le déplorerai, pour mon compte. La neutralité du canal de Suez
est, dorénavant, proclamée et garantie par la solennité d’un acte
international, au bas duquel toutes les puissances ont apposé leur
signature. Elle me semblerait plus sûre encore, si la plupart d’entre
elles renonçaient, dès à présent, à la théorie des engagements
platoniques pour prendre position, à l’exemple de l’Italie, le long des
côtes qui en commandent l’issue, et ne pas condamner les maîtres de
Souakim et de Chypre à la tentation, peut-être irrésistible un jour,
d’en devenir les gardiens exclusifs.
Écartons, je le veux bien, la chimère de cette hypothèse, et admettons
que, pour la réduire à néant, les précautions soient bien prises. Mais,
ô conceptions humaines, vous péchez toujours par quelque chose! Et ne
distinguez-vous pas, au-dessus de votre inanité, le doigt de Dieu qui
trace un sillon sanglant? C’est ce réveil du monde arabe que vous ne
voulez point voir... Que, du cœur de l’Arabie, il s’avance en jetant les
Turcs à la mer, ou que, du Soudan, il descende vers le Caire, vous
poussant devant lui, en dépit de vos protocoles, de vos prévisions, de
vos calculs, avez-vous mesuré le temps qu’il lui faudra pour amasser
quelques pelletées de sable, et combler ce canal au-dessus duquel, si
éloigné qu’il en paraisse, vous avez oublié que sa main demeure
suspendue?
Puissance arabe elle-même, la France seule le représente parmi vous.
Qu’elle se mêle donc plus étroitement à ses évolutions, qu’elle en
rapproche ses intérêts et ses combinaisons! Qu’elle lui serve de guide
et de modérateur par l’autorité de sa parole ou la maturité de ses
plans!... Qu’elle se hâte surtout! Là, pour elle, est le devoir, le
salut. Car déserter ce rôle que la Providence nous assigne dans le jeu
des destinées de la chrétienté, c’est subir la loi d’un aveuglement
volontaire, et c’en est fait de la grandeur française. Il ne nous
restera plus qu’à sombrer tôt ou tard, brisés à notre tour par le
naufrage formidable qui menace aujourd’hui l’œuvre de la civilisation en
Orient.