CHAPITRE X

La chrétienté de Gueleb.--Le lionceau.--Dernier bivouac au

désert.--Aïssa, la belle fille au teint d’or.

Lorsque Gœrguis achevait des récits de ce genre, j’étais toujours tenté

de répondre: «_Amen!_» tant l’énergie de sa conviction se lisait dans

son œil sévère et sa contenance grave. Celui-là me paraissait bien,

outre le merveilleux, offrir quelques allégations historiques légèrement

risquées. Mais à quoi bon en faire l’observation? Je m’en serais bien

gardé.

Tout en causant, nous continuons à avancer. Le terrain est couvert d’une

plante singulière, ou plutôt d’une broussaille, moitié herbe, moitié

arbuste, qui s’épand autour de nous en masses épaisses. Je ne l’ai

encore jamais vue. C’est l’_endod_. Sans qu’aucun trait caractéristique

en signale l’apparence extérieure, les propriétés cachées n’en sont pas

moins précieuses, car la graine, écrasée et fermentée dans un peu d’eau,

produit une mousse laiteuse dont, en Éthiopie, on se sert en guise de

savon, et au moyen de laquelle les vêtements, lavés et lessivés,

recouvrent une éblouissante blancheur.

Les rampes rocailleuses des coteaux sont fournies d’oliviers, de cactus,

d’aloès en pleine floraison, dont les racines s’accrochent aux fentes du

rocher, ou de fourrés impénétrables sous lesquels tout un peuple

d’animaux sauvages accourt demander asile.

Nous dépassons le village pour aller installer notre campement un peu au

delà, tout près d’une eau limpide et fraîche. Ce soin pris, nous

revenons vers ses cabanes délabrées. L’état de dépérissement et de

misère des gens fait pitié. Sur chaque figure, la faim a gravé des

stigmates lugubres.

L’évêque voulut voir la chapelle. C’était une hutte de paille presque

pourrie, ronde et surmontée d’un toit pointu, semblable à toutes les

autres, un peu plus vaste seulement. Les poteaux rompus, les cloisons

arrachées, y laissaient pénétrer la poussière et la pluie. L’autel,

formé de trois planches superposées gisait à terre. Des salamandres, des

insectes immondes, grouillaient dans tous les coins. A la porte, on

remarquait une pierre d’un genre particulier, plate et longue, attachée

par des liens de roseaux aux extrémités supérieures de deux pieux

parallèles, à une hauteur d’un ou deux pieds. C’était la cloche, muette

aujourd’hui, destinée autrefois à convier les fidèles à la prière.

Frappée avec une autre pierre, elle rendait un son argentin qui

s’entendait de loin, et rappelait à s’y méprendre, en effet, celui d’une

cloche d’airain. Voilà tout ce qui restait à peu près d’intact de la

demeure sainte. Depuis longtemps le prêtre l’avait abandonnée, chassé

par la famine.

L’histoire de ce prêtre, étonnante pour nous, est un exemple assez

ordinaire des commodités de la religion cophte en Abyssinie. Il était

fils du précédent, et n’avait reçu d’autre ordination que celle qu’il

avait trouvé bon de s’administrer lui-même, en se baignant, après

l’ensevelissement, dans la même eau dont on s’était servi pour purifier

le cadavre de son père. Cette cérémonie avait suffi auprès de ses

ouailles pour le revêtir, à leurs yeux, du caractère sacré. De la plus

parfaite ignorance d’ailleurs, il était marié, père de famille, et, dans

le principe, vivait assez confortablement des redevances régulières

qu’il prélevait, à certaines époques, sur la piété complaisante de son

troupeau.

Le programme complet de ses fonctions sacerdotales consistait à le

réunir lors de la fête de Pâques. Alors, toute la foule assemblée devant

la porte de la chapelle tombait à genoux, et s’écriait, sur un signe de

son pasteur, d’une voix unanime:

--Nous avons péché!

Puis, sur un second signe, qui pouvait passer, celui-là, pour une

bénédiction, elle se relevait et criait de nouveau:

--Nous sommes sanctifiés!...

Ensuite, elle s’écoulait satisfaite, convaincue d’avoir rempli tous les

devoirs du chrétien, et fière de l’absolution collective qu’elle venait

de recevoir.

Mais plus rien de tout cela, maintenant. Le prêtre est allé chercher

fortune ailleurs, et le peu d’habitants demeurés à Gueleb achèvent de

mourir lentement là où ils sont nés, et où ils ne peuvent plus vivre.

Notre station ne se prolongea pas parmi eux, et, après une journée

consacrée à la distribution de quelques aumônes bien insuffisantes,

hélas! nous regagnâmes notre bivouac.

On nous avait prévenus que le lieu était infesté de bêtes féroces, et

que la nuit, de bien loin, elles venaient boire à la source près de

laquelle il était établi. Déjà, les bruits de la vallée nous

apportaient, en effet, de sourds et rauques grognements, timides encore,

il est vrai, mais qui n’étaient que le prélude du concert dont allaient

être frappées nos oreilles. Je mis à profit les dernières lueurs du jour

pour aller pourchasser d’énormes bartavelles, dont le cri se mêlait, çà

et là, à la note plus sévère des grandes voix du lion ou de la panthère.

Perchées sur des quartiers de roc, elles se répondaient l’une à l’autre.

J’en tuai une, ou plutôt je l’assassinai, en la tirant presque à bout

portant. Elle était aussi grosse et presque aussi dure qu’un vieux coq

de basse-cour.

Bien que je me fusse assez peu éloigné pour ne pas même perdre notre

camp de vue, lorsque j’y rentrai avec mon gibier, les ténèbres étaient

profondes. Point de lune. Un bûcher, composé de deux ou trois arbres

entiers, flambait au milieu de la clairière, en projetant sa lumière sur

les broussailles sombres. Derrière, alléché, sans doute, par le fumet

des viandes de notre souper, rôdait un léopard dont les miaulements

sinistres nous assourdissaient. Nous étions, les uns et les autres,

devenus tellement insouciants d’un voisinage aussi banal, que nous ne

songions qu’à nous plaindre de ce bruit persistant, sans daigner nous

préoccuper autrement du danger qui pouvait s’y joindre. Nous veillâmes,

seulement, à ce que le feu ne s’éteignît pas, et en raison de la

mauvaise réputation de l’endroit, deux de nos hommes, pourvus d’un

approvisionnement de combustible respectable, furent spécialement

affectés à ce service. Puis, nous nous endormîmes. Mais notre sommeil ne

fut pas de longue durée. Malgré nos couvertures et nos manteaux, le

froid nous pénétrait. A cette altitude de 6,000 pieds au-dessus du

niveau de la mer, la rosée des nuits est glaciale. Bien avant le lever

du soleil, nous étions debout. Nous nous serions mis en route

sur-le-champ, sans les difficultés et les accidents du terrain.

Enfin, le ciel blanchit à l’est, et nous avions le pied à l’étrier,

lorsque, tout à coup, retentit un coup de feu; puis un épouvantable

rugissement, dans la direction de la source. J’y cours, avec deux ou

trois hommes, et là, nous trouvons un des domestiques de la mission qui

venait y remplir sa gourde, accroupi devant le cadavre d’une superbe

lionne gisant à terre, tandis qu’un petit lionceau pleurait et s’agitait

autour.

C’était la répétition, à peu de chose près, de l’aventure de Gœrguis,

dans le Barca.

Au moment où nous arrivions, le petit déboulait dans nos jambes. Il

était tout mignon, et de la taille d’un chacal. Je l’achetai, et après

l’avoir désaltéré avec un peu de lait, je voulus le placer devant moi,

sur ma selle. Impossible! La diabolique mule sautait, ruait. L’odeur de

ce fauve, si inoffensif qu’il fût, la rendait folle. Un de nos gens le

déposa alors dans un couffin (panier indigène), et le prit sur le dos.

Je le gardai plusieurs mois. Il était doux et jouait comme un jeune

chat. Il se plaisait, surtout, à venir me mordiller le coude, lorsque

j’étais couché. D’ordinaire, je répondais à ces caresses du roi des

animaux par de fortes taloches qui l’envoyaient rouler à quelques pas.

Je me proposais de l’amener en France. Mais, un beau matin, je le

ramassai étranglé par la corde qui l’attachait chaque nuit, et dont il

s’était maladroitement entortillé le cou.

Durant plusieurs heures, le ravin encaissé dont nous suivons le lit nous

retient entre deux murailles géantes. Puis, après avoir franchi, tant

bien que mal, deux ou trois cascades d’une hardiesse grandiose, nous

nous trouvons soudainement à la crête d’une falaise du haut de laquelle

le torrent se précipite et brise, avec un bruit de tonnerre, ses flocons

d’écume sur un banc de rochers qui, à une profondeur vertigineuse,

renvoie d’en bas l’écho mugissant de sa chute.

Là, il faut se mettre en quête d’une autre voie. En prenant à droite,

nous atteignons le sommet d’une sorte d’échelle ménagée par entailles

dans le granit, sur laquelle doit s’aventurer le sabot de nos bêtes. La

descente commence; on a mis pied à terre, et personne ne parle. Un quart

d’heure après, nous sommes hors de danger, sains et saufs. Alors

seulement nous nous retournons pour admirer à l’aise le casse-cou sans

pareil dont nous nous sommes tirés. Il n’y a pas longtemps qu’il est

accessible aux animaux, et c’est à un duc de Saxe-Cobourg-Gotha que

l’humanité en est redevable.

Poussé par le goût des aventures, ou par tout autre motif, ce prince

était débarqué, quelques années auparavant, à Massaouah, pour aller

chasser l’éléphant sur les plateaux de l’Abyssinie. Dans la route que

nous suivions nous-mêmes, mais en sens inverse, la marche de sa caravane

fut entravée par la barrière insurmontable des montagnes du Mensah. Ce

fut alors qu’il traça ce sentier, c’est-à-dire que Son Altesse daigna

fumer quelques cigares, couché à l’ombre de sa tente, pendant qu’on

l’élargissait, et qu’on déblayait le terrain pour le rendre praticable

aux chameaux. Puis, lorsque tout fut terminé à peu près, le prince, dont

les États n’étaient pas, on le sait, d’une bien remarquable étendue,

après s’être encore avancé un peu plus loin, s’imagina être presque, en

raison de tant de travaux, parvenu jusqu’au cœur de l’Afrique,--d’autant

qu’il avait aperçu trois éléphants à l’horizon,--et jugea opportun de

regagner les vaisseaux anglais qui l’avaient amené.

Comme lui, nous soupirions après la mer; et le lendemain, nous touchions

aux confins de la plaine d’Azuz. Pour la seconde fois, elle se déroulait

brûlante et immense à nos regards fatigués. Adieu les grands arbres

verts du plateau; plus rien, à présent, que des broussailles roussies.

Nous approchions du Samhar; on le devinait aux émanations torrides que

le vent semait en soufflant, chaud et lourd, sur nos têtes.

Encore une halte le long du lit à sec d’un torrent élargi, d’année en

année, par l’action de plus en plus désordonnée des eaux! C’est un 19

juillet, anniversaire de la fête de saint Vincent de Paul, le patron des

Lazaristes. Pour la célébrer dignement, le P. Delmonte nous avait promis

une surprise au repas de midi.

Cette surprise, la voilà tout à coup. C’est une boîte de sardines mise

en réserve à cette intention. Elle est saluée avec joie. Cet écart au

menu ordinaire, si modeste qu’il soit, nous paraît un festin. Quelques

gouttes de vin oubliées à dessein au fond d’une bouteille achèvent de

nous mettre en belle humeur. Après le dîner, nous nous groupons tous

sous un maigre buisson au bord du torrent, et tout en disputant son

ombre avare au soleil implacable dont les rayons nous gagnent peu à peu,

nous nous livrons aux charmes de la dernière conversation qui nous

réunira avant notre séparation.

De quoi parlons-nous, les uns et les autres? De nos souvenirs, de nos

espérances, de ce pays où nous voyageons, et de l’avenir qui l’attend.

Et tout en interrogeant ou en racontant, nous nous laissons aller à

écouter le P. Delmonte, qui, plus que nous tous, s’est trouvé mêlé, aux

côtés de Mgr de Jacobis, à quelques-uns des événements qui l’ont

ébranlé. Il nous retrace, entre autres, l’historique de cette mission du

comte Russel, envoyé quelques années auparavant près de Négoussié par

l’empereur Napoléon, à laquelle la France doit ses droits sur la baie

d’Adulis, et dont, avec son évêque, il suivit les émouvantes péripéties

à Halaï[20]. Tous les détails de son récit, comme du tableau qui nous

environnait, sont encore là, présents à ma mémoire; et ce fut sous le

coup des diverses impressions qu’il éveilla dans nos esprits, que nous

nous remîmes en route.

[20] _Mer Rouge et Abyssinie_.--_Une mission en Abyssinie_, par le

comte RUSSEL, chez Plon, Nourrit et Cie.

Une chaleur accablante; une course sans incidents, sans attraits. Nous

marchions, sans nous arrêter, sans regarder. Nous avions hâte d’arriver.

Enfin, voici notre dernière nuit dans le désert. Autour de nous, le

sable, rien que le sable. Nous bivouaquons près d’une mare dont il nous

faut disputer l’eau saumâtre à des bandes d’oiseaux innombrables et aux

bestiaux qui en piétinent les abords.

Néanmoins la fraîcheur m’en paraît délicieuse.

--Comme c’est bon de boire frais! ne puis-je m’empêcher de penser, à

mesure que le liquide humecte mon gosier desséché.

Je portais sur moi un petit thermomètre de poche. J’ai la curiosité

d’examiner la température de cette eau fraîche... Vingt-huit degrés!

L’air que nous respirons, il est vrai, en a quarante et un.--Tout gît

dans la comparaison.

Les feux allumés, Gœrguis s’était accroupi non loin de moi. Immobile sur

ses talons, la bouche close, l’air important, c’était un signe certain

qu’il mourait d’envie de prendre la parole.

--Eh bien! Gœrguis, lui dis-je, voilà notre dernier bivouac... Quelle

chaleur!

--Oui. Ça me rappelle celui où l’étranger faillit être massacré avec

moi.

--Quel étranger?

--C’était un jeune Frangui que j’accompagnais...

Ah! il y a bien des hivers de cela. Ma barbe était alors vierge de poils

blancs, mon pied infatigable. J’habitais Halaï, et du rivage de la mer

aux bords du Taccazé, pas un sentier qui ne me fût familier, pas un

torrent où je ne fusse descendu, pas un pic que je n’eusse gravi. Ma

renommée de chasseur s’étendait déjà loin. Ce fut là ce qui attira

l’attention de l’étranger sur moi. Il était venu dans notre pays pour y

chasser des animaux qui, paraît-il, ne se rencontrent jamais dans le

sien. Il me proposa de le suivre. J’acceptai. Pendant des mois, nous

parcourûmes ensemble tout le Tigré et la chaîne du Tarenta, lorsque

j’eus l’idée de le conduire chez un chef des Chohos qui, bien que

musulman, m’avait toujours amicalement reçu.

Aux pays du Soudan · 第 17 / 22 题