Personne n’ignore, dit-il, que la monarchie éthiopienne doit son origine
à Makeda, reine de Saba, que d’autres appellent Belkis. On sait
également qu’au retour de sa visite au puissant roi Salomon, cette
princesse donna le jour à un fils, qui reçut le double nom de David et
de Menelick.
Dès que le jeune prince eut grandi en force et en vertu, sa mère songea
à le doter d’un empire plus vaste que celui des Sabéens, sur lesquels
elle régnait. Ses peuples possédaient de nombreux vaisseaux; elle équipa
une flotte, et débarqua avec une armée sur la côte orientale d’Afrique,
en face précisément des rivages de l’Arabie où était assise sa capitale.
L’Éthiopie n’était encore qu’une contrée montagneuse et sauvage dont les
habitants barbares, au fond de leurs forêts, rendaient un culte primitif
à de grossières idoles. Makeda n’eut pas de peine à les soumettre. Elle
défit, un à un, tous les rois qui les commandaient, et lorsqu’elle leur
eut imposé l’autorité de son fils, proclamé Négus, ou Roi des rois, elle
se mit à leur enseigner les doctrines qu’elle avait elle-même rapportées
de Jérusalem. Ses prédications ne rencontrèrent guère plus de résistance
que ses armes, et bientôt plus de cinq millions d’Éthiopiens eurent
embrassé la foi judaïque. Il existe même de ces familles qui n’y ont pas
encore renoncé. Ce sont ceux, tu en as vu, qu’on nomme maintenant les
_Felachas_.
Trente-quatre Négus de sa race se succédèrent sur le trône de Menelick,
et gouvernèrent avec sagesse, en demeurant fidèles à la tradition de
Juda. Ce fut sous le règne d’Abreha-Atzbeha, c’est-à-dire Abreha le
béni, vers l’an 330, que saint Frumence vint annoncer à nos pères la
parole du Christ. Le Négus et tous les grands seigneurs se convertirent,
le peuple ne tarda pas à suivre leur exemple, et en peu de temps la
majeure partie de l’Éthiopie devint chrétienne.
Tegulat, la ville des hyènes, dans le Choah, bâtie par Menelick, était
restée jusque-là la capitale de l’empire. A partir de ce moment, Axoum,
dans le Tigré, la remplaça. C’est, d’après les anciens, dans la pierre
même des collines qui entourent cette cité que fut creusé le tombeau de
la reine de Saba, et que ses restes continuent, encore aujourd’hui, à
dormir leur sommeil de trente siècles. Abreha y transporta sa résidence,
y fit élever de somptueux monuments, et construisit l’église sur les
bases de laquelle les Jésuites portugais devaient, douze cents ans plus
tard, édifier la basilique qui s’y voit actuellement. Là, il reçut
solennellement le baptême avec toute sa cour. Puis, devenu disciple de
Jésus, il voulut combattre pour sa gloire, et conquérir des royaumes à
la foi.
A la tête de son armée, il traversa la mer Rouge et pénétra dans
l’Arabie. L’empire des Négus avait atteint un degré de prospérité inouïe
et de puissance redoutable. Sur les armes des soldats, l’éclat de l’or
alternait avec le scintillement du fer. Une cavalerie fougueuse mêlait
ses escadrons aux bataillons compactes des fantassins, et des éléphants,
capturés au bord des fleuves, couverts de housses écarlate, portaient
les principaux chefs.
Ce fut monté sur l’un de ces animaux, d’une blancheur immaculée, que le
Négus apparut aux yeux stupéfaits des habitants de l’Yémen, et fit son
entrée dans la Mecque, au bout d’un siége de deux mois.
Cette guerre demeura fameuse dans la mémoire des vaincus, sous le nom de
«guerre de l’Éléphant». Mais elle y sema aussi des germes de haine et de
vengeance qui se firent jour, dans toute leur rage, aux temps des
invasions musulmanes. L’Éthiopie fut la première des nations chrétiennes
contre lesquelles se tournèrent leurs menaces, par le royaume d’Harrar.
Les successeurs d’Abreha les repoussèrent avec des fortunes diverses; et
la suzeraineté du Roi des rois s’étendait, obéie et respectée, des côtes
de la mer jusqu’aux bords du fleuve Blanc, lorsque, vers le treizième
siècle, Lalibala monta sur le trône. Ce prince résolut alors de purger
définitivement le voisinage de ses États de la souillure des sectateurs
de Mahomet, et pour mieux surexciter le courage des siens, il fit appel
à leur ferveur chrétienne dans des chants devenus populaires, ou des
strophes que ses guerriers récitaient en marchant au combat.
Partout Dieu donna la victoire à son serviteur. Il s’empara de Zeilah,
passa le détroit, comme l’avait fait Abreha, et soumit la plus grande
partie de l’Yémen. Mais il nourrissait, dans le secret de son cœur, des
desseins autrement gigantesques. La grandeur des khalifes d’Égypte,
qu’il savait bien hors de ses atteintes, lui portait ombrage. Et séparés
d’eux par les infranchissables déserts du Soudan, il conçut le projet
formidable d’en reculer encore davantage la barrière, de façon à
engloutir sous la stérilité des sables l’opulente contrée devenue le
siége de leur domination, et de détourner le cours du Nil.
A une date environnée de ténèbres, bien avant les temps de Salomon et de
la reine de Saba, avant même l’époque où les premiers habitants des
plateaux éthiopiens s’y installèrent, une vaste mer, raconte la légende,
recouvrait ces espaces immenses qui, au sud-ouest du Kordofan et du
Darfour, s’étendent, de nos jours, en plaines désolées où la tempête ne
soulève plus que des vagues de sable. Loin, bien loin au delà de cette
cité merveilleuse dont le nom est venu jusqu’à nous, au delà de
Tombouctou, ses flots allaient ensuite rencontrer ceux de l’invincible
Océan, et se confondre avec lui. Or, en ces temps, le fleuve Blanc, au
lieu de continuer à couler vers le nord, s’arrêtait à peu près au milieu
de son cours, et avant ces marais pestilentiels qui s’appellent, à
présent, le lac Nô, tournait vers le couchant pour se perdre dans cette
mer mystérieuse. Les bouleversements successifs qui l’ont fait
disparaître, en rejetant le fleuve vers le nord, lui ont, en même temps,
tracé un autre lit. Mais, encore même aujourd’hui, à la saison des
pluies, sur la surface aride et dénudée du sol, quand y surgit la teinte
assombrie d’une végétation éphémère, se dessinent, plus vertes et plus
tranchées, comme les sinuosités d’un cours d’eau qui persisterait à
descendre, ignoré et souterrain, vers les plages abandonnées.
C’était là l’issue que le Négus se proposait de rouvrir aux ondes
fécondantes qui portent la vie en Égypte, en décapitant une montagne
entière, pour leur barrer la route de ce côté.
Lalibala n’avait qu’une fille, la belle et fière Judith. Elle se nommait
comme cette reine juive du Samen qui fut, un instant, victorieuse des
empereurs, jusqu’à substituer sa propre dynastie à la leur. Non moins
altière et valeureuse, elle possédait, en plus, la grâce et la beauté.
Sur elle son père reportait toutes les espérances de sa vie. Dès
longtemps, il l’avait associée à ses conceptions grandioses; et poëte
comme lui, elle partageait ses enthousiasmes, célébrant, à son exemple,
en vers harmonieux, les splendeurs de la foi, ou la gloire des
batailles.
Nombre de prétendants, parmi les princes les plus illustres, aspiraient
à sa main. Mais, à ses yeux, il n’y avait qu’un descendant de Salomon,
ainsi qu’elle, qui pût en être digne. Or, des princes de sa famille,
aucun n’était à l’âge d’homme, et son cœur demeurait fermé à toutes les
défaillances.
Il advint, en ce temps-là, qu’un des plus grands seigneurs de
l’Éthiopie, Naacucto-Laab, prince du Lasta, se rendit à la cour du
Négus. Naguère il l’avait suivi dans l’expédition de l’Yémen. C’était
même à sa fidélité que Lalibala, sur le point de rentrer dans ses États,
avait confié le gouvernement de cette province. Mais on prétendait
qu’une fois soustrait au contrôle impérial, Naacucto-Laab, qui n’avait,
jusqu’alors, connu que les mœurs austères de ses montagnes et les rudes
plaisirs de la guerre, s’était laissé éblouir par le faste des princes
arabes devenus ses voisins, et gagner peu à peu par la licence de leur
vie. Il s’était même, disait-on, rapproché de quelques-uns, s’était lié
d’amitié avec eux, et, sur leurs conseils, oublieux de ses devoirs de
chrétien, n’avait pas craint d’aller secrètement au Caire, saluer le
khalife, ennemi de son propre suzerain. Là, des enchantements de toute
sorte l’avaient accueilli, des splendeurs inimaginables avaient frappé
ses yeux. Il en était parti ravi, fasciné, et de retour dans l’Yémen,
tout au regret des jouissances perdues, il ne s’était point caché des
sympathies qu’il éprouvait pour le souverain infidèle auquel il les
avait dues. Peut-être roulait-il tout bas dans son esprit le dessein d’y
retourner.
Ce fut alors que la volonté du Négus le rappela près de lui. Il se
présenta entouré d’une pompe qui effaçait, de bien loin, le luxe
guerrier des autres grands feudataires. Plus resplendissante que jamais,
la belle Judith voyait à ses pieds les hommages de toute cette haute
noblesse d’Éthiopie. Il s’empressa d’y ajouter les siens. Mais plus
hardi et plus orgueilleux que tous ceux dont la respectueuse admiration
n’avait jamais franchi les bornes d’un aveugle dévouement, il n’hésita
pas à affirmer résolûment ses intentions, et bien qu’elle ne daignât pas
s’en apercevoir, à manifester ouvertement son amour.
Or, c’était le moment qu’avait choisi Lalibala pour initier ses peuples
au plan qu’il méditait; et il voulait que ce fût au travers
d’éblouissements dont leur mémoire pût conserver l’empreinte. Déjà, afin
de se concilier la faveur d’En Haut, il avait, en plus d’un lieu, érigé
des temples où des prières publiques appelaient sur l’empereur les
bénédictions du ciel. C’est même à lui que remontent ces églises
souterraines qui se voient encore çà et là en Éthiopie. Puis, des bornes
du Soudan aux frontières des Gallas, il avait convoqué tous ses princes,
tous ses ducs, tous ses nobles, et dressé sa tente, pour les grouper
autour de lui, sur la rive orientale du lac Tsaña. Là, au penchant des
collines d’où sort le fleuve Bleu, frissonnaient alors des centaines de
bannières, au milieu desquelles se déployaient les plis écarlate du
pavillon impérial. Aucun des grands n’avait manqué au rendez-vous; et
escorté de ses hommes d’armes, chacun avait établi son camp près de
celui du Négus, suivant l’ordre et le rang que lui assignaient les
préséances.
Entre tous se remarquait le quartier de Naacucto-Laab. Deux mille
cavaliers gallas l’accompagnaient. Fils lui-même d’une princesse de
cette nation qui, pour épouser son père, avait à peine jeté sur ses
croyances païennes le voile d’une conversion apparente, il aimait à
s’entourer des compatriotes de sa mère, dont l’humeur et les habitudes
farouches songeaient peu à s’offusquer du relâchement de ses goûts.
C’était toujours à la tête d’une troupe de ces gens qu’il se plaisait à
paraître. Tout, dans leur aspect, était fait pour frapper le vulgaire.
Leur stature élevée, que rehaussait encore le casque en peau de singe à
la crinière noire et blanche leur flottant dans le dos, leurs armes
bizarres, leurs boucliers en cuir de rhinocéros, et la taille colossale
de leurs chevaux, étaient, pour la foule, l’objet d’une crainte
superstitieuse dont le bénéfice rejaillissait jusqu’à lui, en même temps
que, pour ses pairs, le sujet d’une salutaire terreur.
Ce double sentiment qu’il s’était appliqué, dès l’abord, à faire naître,
il l’exploitait maintenant avec adresse. Largement payées par lui, des
compagnies de troubadours se répandaient, en outre, parmi les nobles et
le peuple, en célébrant ses exploits ou sa munificence, et en unissant
dans leurs chants, jusqu’au pied du trône, les noms de la fière Judith
et du magnifique Naacucto-Laab. Car, plus résolu que jamais, il
continuait à proclamer son amour pour la fille du Négus. Le chemin de
son cœur n’était-il point aussi celui de la couronne? Et déjà son
ardente ambition laissait volontiers deviner le but caressé de ses
rêves.
Mais, au contraire, ces manœuvres finirent par éclairer l’altière jeune
fille, et loin de la toucher, ne provoquèrent que son indignation.
Seulement les circonstances lui commandaient de la taire. Lalibala ne se
dissimulait point, en effet, les résistances ombrageuses auxquelles
allaient se heurter ses projets. Ce n’étaient plus là, pour cette
noblesse turbulente, les chances d’une guerre, avec ses promesses
alléchantes de gloire et de butin. Ce n’étaient plus de l’or à récolter,
des terres à conquérir, des nations à rançonner. Non! C’était à des
efforts répugnants qu’il s’agissait de les convier, eux, des guerriers,
ne vivant, depuis des siècles, que pour les armes; c’était presque les
condamner d’avance, eux et leurs soldats, à des travaux d’esclaves! La
grandeur de l’œuvre disparaissait obscurcie par les dehors de la tâche,
et les révoltes de leur orgueil étroit repoussaient hautement
l’avilissement du labeur ingrat auquel il leur fallait d’abord
descendre.
Tout cela, il est vrai, c’était encore par bouffées discrètes et par
sourdes rumeurs que l’écho en arrivait à l’empereur. A part ses favoris
les plus intimes, nul n’avait été, jusqu’alors, admis aux confidences du
plan terrible. Et pourtant, loin de fléchir, le mécontentement
grandissait, sous les coups calculés de la calomnie et du mensonge. La
perfidie de Naacucto-Laab mettait à profit ces dispositions. Et ses
réticences habiles, parfois même ses protestations arrogantes,
trouvaient un accueil facile auprès, surtout, de ces caractères
pusillanimes, incapables de se prononcer jamais tout haut, mais portés,
d’autant plus, à exalter celui qui flatte leurs secrètes faiblesses.
C’est pourquoi ces tendances, que n’ignorait point le Négus, imposaient
à sa prudence des ménagements redoublés; et avant d’aborder ouvertement
le vrai motif de cette convocation, il cherchait à séduire les esprits
par l’éclat et la somptuosité des fêtes.
Il avait attendu avec art, pour l’époque de la réunion, l’anniversaire
de saint Georges, le patron de l’Éthiopie. Il n’est personne, en ces
jours-là, qui, suivant ses moyens ou sa ferveur, ne se signale, chez les
riches, par des largesses et par des réjouissances; et Lalibala avait
fait connaître, de longue date, qu’il rassemblerait, à cette occasion,
tous les grands de son empire, afin de remercier ensemble et d’honorer
le saint tout-puissant auquel ils devaient leurs communes victoires.
Malgré les inquiétudes et les appréhensions irritées de la noblesse,
tout, en apparence, était donc aux divertissements et à la joie, sur les
rives du lac Tsaña. Des milliers de vaches étaient journellement
immolées; des ruisseaux d’hydromel coulaient à flots; et le
retentissement des fanfares guerrières mariées aux chants d’allégresse
et aux acclamations de la foule, se confondait avec les cantiques des
prêtres et les prières de l’Église.
Cependant, depuis deux jours, enivré des témoignages d’amour et de
vénération que la masse du peuple ne lui avait jamais marchandés, et
qu’il retrouvait toujours aussi enthousiastes, aussi fidèles; encouragé
par l’Abouna[18], dont la haine religieuse rêvait l’anéantissement des
musulmans, le Négus, déjà, gardait moins de réserve, et ne se gênait
point, devant son entourage, pour proférer des paroles plus claires. Les
derniers nuages se dégageaient donc; ils allaient être tout à fait
dissipés dans un festin, au quartier impérial, où tous les hauts
feudataires étaient invités.
[18] Le patriarche (littéralement en arabe: notre père, _abou na_), le
chef de l’Église d’Éthiopie.
Une immense salle de feuillage avait été construite. Les tables étaient
nombreuses. Plus de cinq cents princes et nobles avaient pris place
alentour. Des viandes de toute espèce fumaient dans des plats d’or. Les
blonds rayons du tedj étincelaient au fond des vases cerclés d’argent en
corne de buffle, et des centaines de torches projetaient leurs rouges
reflets sur ces figures martiales. Au centre, sous un dais de pourpre,
la peau d’un léopard fraîchement tué recouvrait un siége plus élevé que
les autres. C’était le trône de l’empereur.
Dès que les convives eurent été introduits, tandis qu’ils demeuraient
debout, frémissants, les trompettes résonnèrent, et le Roi des rois, le
front ceint de la tiare, le manteau impérial sur l’épaule, précédé de
deux lions tenus en laisse par ses pages, et suivi de ses grands
officiers, fit son entrée solennelle. En face, un merveilleux tapis,
taillé dans les dépouilles de trente autruches mâles, se déroulait sur
les degrés d’une estrade vide. Ce fut là qu’au milieu du repas, une
porte dissimulée dans la verdure s’ouvrit, et la belle Judith apparut.
La robe flottante, sa chevelure retenue au sommet par des bandelettes
d’or, et derrière, retombant en grappes sombres sur l’étoffe blanche de
son quârri, une flamme dans les yeux, l’air illuminé, l’attitude
souveraine, elle s’avança.
A sa vue, au tumulte de la fête succéda un silence profond. De la main
elle effleurait les cordes d’un instrument étrange dont les sons se
mêlaient doucement à ses vers. Et alors, comme les notes stridentes du
boulboul[19] ou les gerbes d’une cascade de perles, on entendit
s’égrener une à une les stances vibrantes de son chant inspiré. Elle
évoquait, dans le passé, les triomphes de la Croix sur l’Islam, et pour
l’avenir, elle en prédisait d’autres.
[19] Le rossignol de l’Orient.
Assis au-dessous du Négus, et séparé du trône uniquement par un des
lions couchés, Naacucto-Laab, qui ne s’abusait plus sur les dédains de
la princesse, les traits contractés, la bouche plissée, la contemplait
d’un regard où se lisait un indéfinissable mélange de haine et de
passion. Et lorsqu’elle eut fini, que l’assistance émue palpitait encore
sous le charme de son talent et de sa beauté, Lalibala se leva:
--Princes et nobles de l’Éthiopie, s’écria-t-il, vous reconnaissez la
voix dont les accents vous ont déjà si souvent annoncé la victoire. Une
fois encore, la voilà qui s’adresse à vos courages et vous promet de
nouvelles gloires. N’est-ce point saint Georges même qui parle par son
organe? N’est-ce point lui qui nous appelle, au nom de la foi
chrétienne? Fiers de leurs succès sur les chrétiens d’Occident,
l’orgueil des musulmans relève aujourd’hui la tête, et leur khalife ne
craint pas de nous adresser, du Caire, d’outrageants défis. Il compte
sur les barrières du désert pour désarmer nos bras, et pousser plus
avant les conquêtes impunies du Croissant. Guerriers chrétiens, le
souffrirez-vous?
A cette apostrophe, d’ardentes acclamations répondirent. Le Négus,
radieux, poursuivit:
--J’en étais sûr. Non! vous ne le voulez pas. Saint Georges me l’avait
dit. Il m’a dicté ses ordres. Écoutez-moi!... L’Égypte est le boulevard
de l’Islam, comme elle en est le joyau. D’insondables solitudes nous en
séparent, en effet, et toutes les armées de l’Éthiopie périraient de
faim et de misère avant d’avoir atteint les bords fameux de ce Nil où
s’étale l’insolence des khalifes, de ce Nil qui apporte la vie à leur
royaume!... Eh bien! c’est ce Nil qu’il nous faut conquérir; c’est ce
Nil qu’il nous faut arrêter dans sa course; c’est ce Nil qu’il nous faut
détourner de l’Égypte, et que nous allons rejeter vers les contrées où
il coulait jadis... Et l’Islam aura vécu!
Un tumulte effroyable éclata à ces mots. Était-ce de l’enthousiasme?
Était-ce de la révolte? Nul ne sait. Mais, comme les serviteurs se
précipitaient en même temps pour remplir les coupes, on vit
Naacucto-Laab se lever, puis on l’entendit jeter ce cri:
--C’est moi qui verserai à boire au Roi des rois.
Et saisissant le vase des mains de l’échanson impérial, il s’approcha de
Lalibala. Et celui-ci, pour lui faire honneur, porta à ses lèvres la
coupe pleine. Mais à peine y eut-il touché que, soudain, un flot de sang
lui envahit le visage, des râlements rauques s’exhalèrent de sa gorge;
et battant l’air de ses bras, il roula sans mouvement sur les marches de
son trône. Le poison avait fait son œuvre.
Terrifiés, tous les assistants s’élancèrent. Des exclamations de stupeur
et d’effroi se croisaient avec le fracas des tables renversées, les
rugissements des lions captifs; et les torches, foulées aux pieds, ne
laissaient plus échapper qu’à peine de mourantes lueurs.
Et tout à coup, au milieu de la confusion de cette scène, pendant que
les fidèles, affolés, se précipitaient, pour le relever, vers le corps
inerte de leur maître et l’entouraient; que les mécontents, épouvantés,
cherchaient une issue pour fuir, un galop formidable de chevaux retentit
au dehors. C’étaient les cavaliers gallas de Naacucto-Laab qui
accouraient. Dès le début, profitant de l’effarement général, il avait
quitté la salle. Sur un signe de lui, ses hommes, tout prêts, étaient en
selle, et il arrivait à leur tête, se faisant saluer empereur sur son
passage par la foule égarée et stupéfaite.
Grâce à la peur des uns, à la complicité des autres, redoutable à tous
par l’attachement aveugle et la férocité des siens, secondé par le
désordre et la terreur que ne manque jamais d’engendrer une catastrophe
subite, il rencontra, dans le moment, peu de résistance chez la noblesse
éperdue.
Une seule satisfaction lui échappa.
Dès qu’elle eut dit ses vers, la princesse Judith s’était retirée. Elle
habitait une maison à l’écart, où les bruits de la salle du festin ne
pouvaient parvenir. Le premier frisson de stupeur dominé, des serviteurs
étaient accourus lui porter la funeste nouvelle. Tout d’abord, elle se
refusa à croire à la mort de son père. Et déjà elle s’apprêtait à courir
vers lui, lorsqu’un second message l’informa de l’usurpation de
Naacucto-Laab. Dès lors, c’en était fait; elle ne douta plus.
L’énergie virile dont elle était douée ne l’abandonna pas néanmoins.
L’horreur de sa position lui apparaissait clairement, mais elle se
redressa, et se retrouva la fille de l’empereur. Tout, plutôt que de
subir la loi de l’assassin! Refoulant ses larmes et son désespoir, elle
appela auprès d’elle ses femmes les plus sûres, puis se fit amener sa
mule, et ramassant à la hâte ses bijoux précieux, sans s’attarder
davantage, elle prit le chemin du Nord.
Elle avait raison. A peine salué Négus, Naacucto-Laab pensa à la fille
hautaine dont il n’avait pu fléchir l’orgueil. Où était-elle?...
Disparue!... Sur son ordre, des cavaliers se mirent à sa poursuite. Il
se disait qu’elle avait dû chercher refuge vers le Sud, au Choah, le
berceau de ses ancêtres, où vivaient encore les débris de sa famille et
les derniers rameaux de la race de Salomon. Durant des jours, toutes les
routes conduisant dans cette direction furent explorées et fouillées,
mais en vain.
L’infortunée princesse avait, on le voit, calculé juste. Elle supposait
bien que les recherches se tourneraient de ce côté! L’important était,
pour l’heure, d’échapper à l’infâme. Une fois en sûreté, elle saurait
rallier autour d’elle les amis de son père. L’un d’eux était gouverneur
de l’Hamacen. Sans doute, il avait fui Naacucto-Laab, et serait de
retour dans sa province. Ce fut là qu’elle se dirigea, après avoir
toutefois dépêché un courrier pour l’avertir.
Déjà elle approchait de Hâsaga, la capitale du pays, lorsqu’elle vit
revenir le messager à sa rencontre. L’ancien compagnon du Négus, placé
par lui à la tête d’un des gouvernements les plus riches de l’Abyssinie,
refusait aujourd’hui de recevoir sa fille. Son attachement bien connu
pour Lalibala le signalait d’avance au courroux de son successeur, et il
en redoutait les effets.
A ce coup imprévu, toute la fermeté, jusque-là inébranlable, de la
princesse Judith s’évanouit. Se laissant choir de sa monture, elle
s’affaissa à terre, et se prit à verser des larmes abondantes. Et sur
l’aile de ses soupirs, sa douleur s’exhalait en plaintes poétiques. On
répète encore au Barca des vers qu’elle murmurait, dit-on, en ce moment
même:
_Jettim nim bêke; na ezem, eileboulou ou bakiet guesse!_
Si une orpheline pleure, va-t’en et tais-toi, lui dit-on.
Laisse-nous; paix avec tes larmes!
_Mangued deblou mennou minta mouder messe._
On ferme la porte devant elle, quand la nuit tombe sur la terre.
Elle resta longtemps, ainsi, à gémir. Ses femmes, presque aussi abattues
que leur maîtresse, étaient impuissantes à la ranimer. A la fin,
cependant, elle se releva, et remontant sur sa mule, se remit à la
pousser en avant. Mais, désormais, où porter ses pas?... A quelle porte
frapper?... Elle allait au hasard, traversant les forêts et les champs
sans regarder autour d’elle, abîmée dans son chagrin. Ce fut ainsi
qu’elle atteignit les frontières du Mensah. Le même serviteur était
reparti en quête d’une hospitalité moins précaire. Là, brisée par les
émotions et la fatigue, elle s’arrêta. Un tertre ombragé lui offrait, à
l’écart, un asile bienfaisant contre l’ardeur du soleil. Elle s’y
réfugia pour attendre cet homme.
Au bout de quelque temps il la rejoignait, la frayeur peinte sur les
traits. Non-seulement il n’avait rien découvert, mais il avait appris,
au contraire, que les émissaires de Naacucto-Laab étaient sur sa piste.
Déjà, on signalait leur présence non loin de là. Encore quelques heures,
et la princesse fugitive allait infailliblement tomber en leur pouvoir.
--Ah! Seigneur Dieu! Par l’âme de mes pères, s’écria Judith dans un élan
de désespoir, les mains levées au ciel, sauve-moi! Que ta pitié descende
sur la fille de Lalibala!
[Illustration: LA FILLE DU NÉGUS.]
Et la pitié céleste descendit, en effet, sur elle. Car on vit tout à
coup son corps, agité jusque-là de frissons convulsifs, se roidir et
devenir immobile: ses bras étendus prendre la rigidité de la pierre; une
teinte de marbre se répandre sur son front; tout son être grandir et se
transformer. Et à la place de cette jeune fille svelte et gracieuse, le
regard ne distingua plus, bientôt, qu’une masse compacte, que ce bloc de
rocher, dont les reliefs continuent à garder le contour des plis de son
vêtement. Ces broussailles pendantes remplacèrent les boucles de sa
chevelure. Et tu le vois, de nos jours encore cette pierre colossale,
battue par l’impuissance des siècles, n’en demeure pas moins toujours
debout, toujours superbe, comme si elle commandait à la plaine. A
l’endroit même où elle venait d’être assise, enfantée par ses pleurs,
une source jaillit, qui coule sans avoir jamais tari, depuis cette
époque. C’est ce ruisseau que nous côtoyons.
Ses suivantes partagèrent le sort de la princesse, et nous les
retrouvons également, sous la forme de ces quartiers de roche plus
petits, groupées jusque dans la mort, autour de leur maîtresse.
Ce fut ainsi que la princesse Judith échappa aux poursuites et à la
vengeance de Naacucto-Laab. Quant à celui-ci, il ne jouit pas longtemps
des fruits de son crime. Les nobles du Choah, indignés, refusèrent de se
soumettre au joug du meurtrier, et se soulevèrent en proclamant, pour
succéder à Lalibala, un des jeunes rejetons de la dynastie de Salomon
qui vivait parmi eux. D’une voix unanime ils s’écrièrent:
«_Icon Amiac!_»--Ce qui veut dire: «Qu’il soit notre souverain!»
Et l’histoire lui a conservé ce nom. C’est ainsi qu’il est désigné dans
les annales de l’Éthiopie, parmi cette longue suite de Négus, dont la
race, malgré tant de vicissitudes, a surmonté les ruines et les
catastrophes accumulées autour d’elle.
Mais ce n’est plus au bord du lac Tsaña qu’il faut l’aller chercher
aujourd’hui. Bien que la foi populaire, dans toute l’Éthiopie, ait jeté
sur la mort de Lalibala l’auréole du martyre, et le vénère actuellement
comme un saint, à maintes reprises ses héritiers ont vu leur autorité
ébranlée, et dans le nord surtout, des rébellions surgir, des
aventuriers les combattre, des usurpateurs les écarter. Gondar, devenu
après Axoum la résidence impériale, leur éleva un palais dont les murs
redoutables leur servirent, plus tard, trop souvent de prison. Seul, le
Choah, constitué en royaume, ne s’est jamais détaché de l’antique
famille à laquelle il a dû sa splendeur. Et tandis qu’ailleurs, d’autres
provinces du vieux sol éthiopien, courbées sous un despotisme passager,
se bornent à des regrets stériles, ce vaillant peuple est demeuré fidèle
à ses traditions, à ses princes, et ne reconnaît qu’un souverain,
Menelick II, le dernier descendant de Salomon et de la reine de Saba, le
futur Roi des rois, réservé par les prophéties à l’Éthiopie régénérée.