Le Mensah.--La fille du Négus.
Sur cette dernière boutade peu flatteuse pour l’espèce humaine, nous
réveillons un de nos gens, afin qu’il prenne la garde à notre place, et
nous nous endormons, Gœrguis et moi, le long des cendres chaudes.
Le lendemain matin, à cinq heures, nous sommes en route. L’étroit
sentier que nous suivons côtoie d’abord le torrent de la vallée, puis,
brusquement, s’enfonce dans des gorges escarpées, et remonte au flanc
d’une montagne toute plantée d’ébéniers. C’est un assez vilain
arbrisseau, au tronc tordu et rachitique, au feuillage grêle et rare. Çà
et là, tout en marchant, nous cueillons les fruits exquis d’un autre
arbuste, d’un mètre à peine de haut, qui porte une espèce de prunes
analogues à la grosse mirabelle, un peu allongées, et jaune d’or. D’un
goût légèrement acidulé, il est peu charnu, et un énorme noyau en occupe
presque tout le volume intérieur. Il est tendre, et craque sous la dent
comme une amande fraîche. J’en ai oublié le nom. Ensuite nous traversons
des plateaux cultivés, nous escaladons de nouveau des rampes presque à
pic, cramponnés à nos mules, et fermant les yeux pour échapper au
vertige qui monte des abîmes. Enfin, au bout d’une ou deux heures
d’émoi, nous sommes à l’entrée de la plaine fertile d’Aïn-Bala.
Le nom d’«Ali-Baba et les quarante voleurs» lui eût mieux convenu, car,
dès la sortie du défilé, nous tombons sur une bande de vingt à trente
brigands qui nous considèrent avec stupéfaction. Ils comptaient, je
suppose, sur quelque caravane d’un autre caractère, et moins bien
pourvue de fusils. Contre les nôtres, leurs lances, voire même leurs
boucliers, eussent fait triste figure. Après tout, peut-être sont-ce
simplement des soldats ou même des gendarmes de la localité, en train de
percevoir leur solde au détriment des voyageurs. Toujours est-il que la
vue de nos armes paraît les affecter désagréablement, et qu’ils se
décident à venir à nous la pointe basse, pour nous baiser
respectueusement la main.
[Illustration: LES VOLEURS D’AÏN-BALA.]
A gauche et à droite, un rideau de forêts tapisse les montagnes; puis,
tout à coup, à peu près à mi-côte, plus de verdure, et, sans transition,
un diadème de roches nues, aux vives arêtes, aux aiguilles pointues,
dessine sa dentelle de pierre sur le fond azuré du ciel. Derrière est le
Mensah. Dans l’après-midi, après une station délicieuse au bord d’un
clair ruisseau, tout embaumé de senteurs aquatiques, et sillonné par le
vol joyeux des papillons et des oiseaux, à l’ombre d’un agamè en fleur,
dont les branches entrelacées avec celles d’un olivier étendent
au-dessus de nos têtes un voile impénétrable, nous nous dirigeons vers
Gueleb, la capitale ruinée de ce pauvre canton.
Les huttes du village sont en face de nous, à l’extrémité d’une longue
vallée, et adossées à la colline. Des débris de rocs erratiques jonchent
le sol. Un bloc formidable, entre autres, attire les regards et domine
les alentours. C’est presque à lui seul une montagne. Il se dresse au
milieu de la plaine. D’autres plus petits, disséminés, semblent lui
faire cortége. A quelle époque a-t-il roulé là? Dieu seul le sait. Les
habitants lui ont donné un nom, et l’appellent la _Fille du Négus_.
C’est toute une légende, que Gœrguis ne se fait pas prier pour me
conter.