Dans une province de l’Éthiopie qu’on ne nomme pas, et à une époque
qu’on ne connaît pas, vivaient deux amis, Hagos (le contentement) et
Desta (la joie). Tous deux étaient nobles, tous deux étaient riches;
mais ils n’entendaient pas l’existence de la même façon, et, malgré
l’étroite affection qui les unissait, ils suivaient, dans leur manière
d’être, deux routes bien opposées. Le premier, Hagos, caractère
calculateur et positif, tout entier aux jouissances égoïstes de la
fortune, ne leur demandait que ce qu’il en pouvait exiger pour son
propre bien-être, sans souci de ses proches moins favorisés que lui. Le
second, Desta, cœur ouvert et imprévoyant, heureux de vivre pour
savourer la vie, voulait que le bonheur rayonnât toujours autour de sa
maison. L’un entassait sous son toit les récoltes de sa moisson,
comptait dans ses enclos les brebis et les vaches de ses troupeaux, et
ne permettait jamais qu’un œil étranger vînt y jeter un furtif regard.
Le second ne coupait ses dourahs et ses blés que pour en distribuer le
superflu aux malheureux et aux affligés, n’engraissait ses bestiaux que
pour prélever les plus beaux au profit de ses pauvres voisins.
Or il advint, une année, au moment où les tiges mûrissantes se
courbaient sous le poids des épis, et où l’herbe touffue des montagnes
offrait une savoureuse subsistance aux jeunes génisses, que tout à coup,
au milieu du jour, le soleil s’obscurcit, et que, dans le lointain, une
nuée apparut, grossissant et approchant rapidement. Cette nuée n’était
autre chose qu’un vol innombrable de sauterelles qui s’abattirent sur le
pays d’Hagos et de Desta. C’était, avec elles, la ruine et la
dévastation. Et aussitôt, de partout, d’énormes fosses furent creusées
dans la terre pour les y ensevelir; de gigantesques bûchers furent
allumés pour les consumer. Mais à peine les unes disparaissaient-elles,
englouties sous le sable ou anéanties par la flamme, que d’autres
arrivaient de plus en plus nombreuses, et à mesure qu’on les enterrait
et qu’on les brûlait, il en arrivait, il en arrivait toujours!... Et, à
la fin, il en vint tant, que les trous furent comblés, que les brasiers
furent éteints, sous le flot de cette marée montante. Et une odeur
épouvantable se répandit dans toute la contrée, engendrée par les
cadavres en putréfaction de ces millions d’insectes; et toutes les
moissons furent dévorées, les arbres dépouillés de leur feuillage et de
leur écorce, l’herbe fauchée jusque dans sa racine; et de cette terre,
verdoyante et fleurie deux jours auparavant, il ne resta plus que comme
un immense squelette jauni et pourrissant. L’intérieur même des maisons
ne fut pas à l’abri, car les immondes bêtes y pénétrèrent, et rien
n’échappa à leurs recherches implacables...
Les greniers remplis d’Hagos, les réserves entamées de Desta, tout cela
subit le même sort, tout devint la proie des sauterelles, et les
habitants éplorés se virent, sans pouvoir lui échapper, aux prises avec
la plus horrible des morts, celle qu’apporte la famine.
Plusieurs d’entre eux résolurent de fuir et d’aller, s’il en était temps
encore, demander à des pays plus heureux, au prix de leur liberté même,
une hospitalité que leur refusait désormais le toit dévasté de leurs
pères, et un peu de ce pain qu’ils ne pouvaient plus espérer chez eux.
Hagos et Desta furent du nombre, et, doublement rapprochés par leur
ancienne amitié et leur infortune commune, ils partirent ensemble. Au
milieu des débris et de la poussière, ils étaient parvenus à ramasser
chacun un peu de grain, de quoi faire bien juste cinq bourkoutas; et,
chargés de ce mince bagage recueilli dans une besace (une lokota), ils
se mirent en route, allant tout droit devant eux, se fiant à la
Providence du soin de leur servir de guide.
Le soir du premier jour, à la halte, ils allumèrent du feu, et après
avoir, chacun séparément, écrasé entre deux pierres des grains de
dourah, ils en pétrirent la farine avec quelques gouttes de l’eau sur le
bord de laquelle ils s’étaient arrêtés. Puis, choisissant des cailloux à
peu près ronds, ils les enveloppèrent de la pâte et les placèrent
soigneusement au milieu des cendres brûlantes; et, quelques instants
après, quand ils jugèrent leur pain suffisamment cuit, ils le retirèrent
et se mirent à manger mélancoliquement.
Desta, habitué à ne jamais compter avec les besoins des autres non plus
qu’avec ses propres désirs, l’appétit excité par la longue course qu’il
avait dû fournir, mangea son bourkouta tout entier, après quoi il se
désaltéra à longs traits au liquide pur et rafraîchissant de la source.
Hagos, au contraire, rompu depuis longtemps aux exigences de l’économie
et même de l’avarice, sut commander à sa faim, et, effrayé déjà de la
brèche imposée à sa maigre provision, ne mangea qu’une moitié de son
pain. Enveloppant l’autre soigneusement, il la glissa, pour le
lendemain, dans le fond de son sac. Ensuite ils s’endormirent.
Au lever du soleil ils reprirent leur marche, et, comme rien ne leur
donnait à prévoir quand ils toucheraient au terme ignoré de leur voyage,
les deux amis, d’un seul accord, décidèrent qu’ils ne se reposeraient
qu’une fois par journée, et ne feraient qu’un repas, afin d’arriver plus
vite, et de ménager davantage, en même temps, leurs insuffisantes
ressources. Et en effet, ils allèrent ainsi jusqu’à la nuit. Alors,
l’insouciant Desta, comme la veille, se mit à écraser son grain, à
pétrir sa pâte, et à manger un bourkouta entier, tandis que le prévoyant
Hagos tirait de sa lokota la moitié de pain qu’il y avait serrée, et la
dégustait lentement. Et il en fut de même pendant cinq jours.
Le vol des sauterelles s’était étendu au loin, et avait tout ravagé. Ils
ne traversaient plus qu’un désert sans limites. Au bout du sixième jour,
comme d’habitude, ils s’arrêtèrent. Desta n’avait plus rien, Hagos était
encore en possession de la moitié de ses vivres. Le premier, se roulant
dans son quârri, se coucha avec résignation sur l’herbe, et regarda,
sans mot dire, manger Hagos, qui ne lui fit aucune offre. Puis il ferma
les yeux et se reporta en pensée à l’époque, si rapprochée de lui, où
tant de convives, connus ou inconnus, venaient chaque jour s’asseoir à
son foyer et prendre leur part d’un repas qu’on ne leur refusait jamais;
où les bénédictions des pauvres et la reconnaissance des orphelins
s’élevaient en murmures tout autour de son toit; où ses richesses ne
provoquaient pas l’envie, parce qu’elles étaient celles de tous; où son
bras n’avait qu’à s’étendre pour trouver à portée de quoi sécher les
larmes des uns et apaiser la douleur des autres. Et, malgré lui,
l’infortuné Desta laissa échapper un long soupir et se retourna pour ne
pas voir plus longtemps manger l’égoïste Hagos, ni respirer l’odeur
impitoyable de ce morceau de pain qu’il ne voulait pas demander. Enfin,
ses paupières appesanties se fermèrent, et un sommeil réparateur lui fit
oublier quelques heures les angoisses de la faim.
A l’aube, le lendemain, nos deux voyageurs se remirent en route, comme
les jours précédents. Desta se flattait qu’enfin la solitude cesserait
autour d’eux, et qu’ils arriveraient promptement à quelque pays habité
où il trouverait du secours. Cette espérance soutenait son courage et
lui donnait la force de dompter le vertige dont il commençait à se
sentir envahi. Vaine illusion! La nuit arrivait, et devant lui toujours
le désert, rien que le désert!... A l’endroit de la halte, il ne se
coucha pas, il tomba exténué, mourant! Son regard jetait des éclairs de
sauvage convoitise sur le pain qu’Hagos se disposait à entamer:
--Au nom de notre amitié, Hagos, s’écria-t-il enfin, donne-moi un
morceau de ce pain. Je n’en puis plus, et je sens que la vie est près de
me quitter!
--Te donner de ce pain! répliqua Hagos. Mais pour sauver ta vie, c’est
la mienne que tu demandes... Je suis moins vigoureux que toi, et sans
mon heureuse prévoyance, certainement je serais déjà mort. Toi, tu n’as
pensé qu’à satisfaire tes voraces instincts, et, au lieu de te prémunir
contre les vicissitudes de la fortune, te voilà dénué de tout, grâce à
ta gloutonnerie, à ton esprit insensé de désordre et de prodigalité. Je
ne veux pas, du moins, partager la misérable destinée que tu t’es
préparée, et je ne puis rien retrancher en ta faveur de ce qui est à
peine suffisant pour moi-même.
--Par pitié, Hagos, ne me laisse pas expirer sous tes yeux. Quelques
miettes de ce pain que tu manges me soutiendraient jusqu’à demain, et
demain peut-être c’est le salut!
--Te donner de ce pain! encore une fois, non! Je n’y saurais
consentir... Cependant, reprit-il, en paraissant réfléchir, tu fus mon
ami, tu l’es encore, et je me sens au cœur un reste de compassion. Je ne
veux pas demeurer tout à fait insensible, et je consens à t’en céder un
morceau; seulement, je ne te le donnerai pas, je te le vendrai!
--Me le vendre! Eh! grand Dieu! avec quoi te le payerai-je? Ne vois-tu
pas mon dénûment?
--J’ai mon idée, et voici mes conditions; il suffit que tu y souscrives:
en échange du pain que tu implores, livre-moi un de tes yeux!
A cette proposition étrange, Desta regarda fixement Hagos, ne sachant
si, de la part de son ami, ce n’était pas une horrible épreuve, pour
connaître jusqu’à quel point allaient les affreuses tortures dont
étaient déchirées ses entrailles, ou si ses intentions étaient
sérieuses, et s’il se disposait à les mettre en pratique.
Mais Hagos n’ajoutait rien, et semblait attendre une réponse.
--Eh bien! soit! dit Desta, mieux vaut sacrifier un œil que son
existence même.
Et alors, Hagos s’approchant de son ami, d’une main lui écarta les
paupières de l’œil gauche, tandis que de l’autre il l’arrachait
violemment de l’orbite. Cela fait, il lui tendit la seconde moitié du
pain qu’il était en train de manger.
Insensible à toute autre chose qu’à l’apaisement de sa faim, Desta,
malgré la douleur, ne poussa pas un cri, pas une plainte, et se
précipita sur le bourkouta.
--Au moins, se disait-il, quel que soit le prix dont je l’ai payé, j’ai
acheté le droit de vivre, et il m’en reste encore assez pour jouir de la
lumière et admirer les splendeurs du ciel... Demain, avec l’aide de
Dieu, nous toucherons peut-être au terme de nos misères.
Mais le lendemain ils avaient beau marcher, marcher toujours, la
solitude continuait à les envelopper de son immense silence... Pas un
brin d’herbe sur la terre... Pas une feuille aux branches... A la halte
du soir, Desta se trouvait tout aussi épuisé, tout aussi affamé que la
veille.
--Hagos, un second morceau de pain, je t’en conjure, ou je meurs,
dit-il...
--Le voici, répondit celui-là, mais je te le vends aux mêmes conditions
qu’hier. Je t’ai enlevé l’œil gauche, il me faut à présent l’œil droit.
Desta eut un mouvement d’épouvante, et balança quelques instants.
--Enfin, soit, reprit-il encore, mieux vaut devenir aveugle que mourir.
Et, comme la veille, Hagos arracha de l’orbite l’œil droit de son ami.
Et, cela fait, il lui donna du pain.
Desta, privé de la vue et plongé dans d’irrévocables ténèbres, se
flattait que son compagnon consentirait à diriger ses pas et à lui
prêter le secours et l’appui de son bras. Mais Hagos, qui n’avait agi de
la sorte que pour arriver plus sûrement à se défaire de lui, s’éloigna
sans bruit dès l’aurore, et l’abandonna à toute l’horreur d’une
situation désormais sans remède.
Et vainement Desta rappela son ami, vainement il proféra tout haut, au
hasard, les plus touchantes prières, vainement il remplit le désert de
ses cris, nulle voix humaine ne répondit à la sienne, nul son ne frappa
son oreille, si ce n’est l’écho impassible de ses propres accents.
A la fin, désespéré, il se laissa choir sur le sol, résolu à attendre
là, au même endroit, une mort inévitable. Et cependant, durant le jour,
un grand vent s’étant élevé du côté de l’Occident, de lointains parfums
de fleurs arrivèrent jusqu’à lui. Ces senteurs ranimèrent au fond de son
âme les dernières étincelles de l’espérance, et il releva
instinctivement la tête pour respirer avec plus d’énergie. Puis, se
traînant sur les mains, il essaya quelques pas en avant, et, continuant
encore, après bien des meurtrissures, bien des chutes, en tâtonnant tout
autour, il crut froisser ici une touffe de gazon, plus loin une feuille
d’arbre. Et les aromes végétaux devenaient de plus en plus pénétrants,
les obstacles redoublaient au-devant de sa marche hésitante; c’était
bien la zone désolée qui cessait enfin, et des régions plus fortunées
qui s’annonçaient. Et alors, des larmes muettes s’échappèrent de ses
paupières vides et glissèrent lentement sur ses joues amaigries; et il
se roula sur le sol hospitalier avec des gémissements, car il se disait
que, s’il avait dompté, quelques heures de plus, les impérieuses
exigences de la chair, à quelques pas, le destin lui gardait un sourire,
et lui conservait les bienfaits de la lumière dont, par une hâte
coupable, il se trouvait à jamais privé.
Jusque-là, dominé et soutenu par l’ardeur de la fièvre, il n’avait pris
garde ni aux fatigues de sa route obscure au travers des halliers et des
épines, ni à la chaleur dévorante des rayons que dardait sur sa tête un
soleil, hélas! invisible pour lui. Mais tout à coup, une fois la
première explosion de désespoir calmée, il sentit qu’il avait faim et
qu’il avait soif. Et, en s’appuyant, pour se lever, contre le tronc de
l’arbre au pied duquel il était étendu, il reconnut, au contact de son
écorce lisse et à ses dimensions énormes, que c’était un dima[17].
Aussitôt, se courbant vers le sol, et promenant lentement ses mains
tremblantes tout autour de lui sur l’herbe, il chercha s’il n’en
découvrirait pas quelques-uns des fruits. Par bonheur ses doigts en
rencontrèrent un, et il se mit à le tâter avec précaution. C’était bien
là une amande de dima; c’en était bien l’enveloppe rugueuse, la forme
oblongue, la coquille résistante. Et pendant qu’il la tenait serrée
soigneusement d’une main, de l’autre il recommençait ses recherches pour
arracher une pierre qui lui permît de l’écraser. Et, quand il y fut
parvenu, de leurs alvéoles pressées, il retira un à un les grains juteux
du fruit dont la liqueur acidulée le désaltéra; puis il mangea la pulpe
farineuse qui les contenait, et il se trouva rassasié.
[17] Le baobab.
Comme il achevait son repas, un rugissement lointain se fit entendre.
C’était le lion qui annonçait aux alentours qu’avec le crépuscule il
allait se mettre en quête de sa proie. Prêtant l’oreille, Desta, à ces
mille bruits insensibles du soir que dégage le silence, comprit que la
nuit descendait et, effrayé, se demanda comment il allait faire pour
échapper aux bêtes sauvages. Il eut l’idée de grimper sur le dima; mais
ses bras ne parvenaient pas à en embrasser le tronc monstrueux; les
premières branches étaient trop hautes, il le savait, et la surface trop
glissante. Après quelques efforts infructueux, il y renonça et se mit à
marcher à l’aventure, les bras tendus en avant, espérant se heurter à un
autre arbre plus accessible et dont le sommet lui offrirait un asile
pour la nuit. En effet, bientôt il trébucha contre une racine, et,
s’arrêtant, il examina, autant qu’il le pouvait, de quelle nature était
l’obstacle; et, s’apercevant à sa grande joie que ce n’était plus un
dima, mais un cellacellé, moins énorme et moins difficile à saisir, il
s’y cramponna et, peu à peu, parvint à se hisser au haut du tronc, entre
les premières branches.
A peine était-il installé, qu’il entendit le lion approcher. Durant
quelques instants, l’animal se battant les flancs de sa queue erra çà et
là, non loin de la retraite où se tenait blotti l’infortuné Desta. Il
allait et venait, respirant bruyamment comme si quelque vague odeur
appétissante sollicitait sa gourmandise, grondant sourdement par
intervalles, ou grattant la terre de ses griffes. Puis soudain il
s’arrêta, s’assit tranquillement au pied de l’arbre à la manière des
jeunes chats, et, tout en se pourléchant les lèvres, il s’allongea avec
un gros soupir dans une espèce d’abri naturel sous deux fortes racines
entre-croisées.
Sans la voir, Desta, néanmoins, devinait toute l’horreur de sa position.
A ses pieds il entendait le souffle du lion, dont l’haleine régulière
semblait annoncer le repos. Tout à coup au-dessus de sa tête un frisson
bruyant courut dans les feuilles de l’arbre, et comme la caresse d’un
gigantesque éventail effleura son front. Puis une grosse branche craqua,
de plus petites cédèrent, et l’on eût dit les serres de quelque puissant
oiseau qui s’incrustaient dans le bois. C’était, en effet, un aigle qui
poussa un cri rauque et, du haut de son aire improvisée, regardant en
bas, aperçut le lion sommeillant, et lui cria:
--Eh quoi! compère lion, déjà endormi! Quelle tournée accablante
venez-vous donc d’accomplir, et comment allez-vous?
--Ah! compère aigle, répondit celui-ci, ça ne va pas du tout. Je suis
harassé, vous pouvez le remarquer, car j’ai couru toute la journée, mais
en vain, et je n’ai rien rencontré, ni voyageur, ni troupeau, ni berger.
Aussi je meurs de faim...
--Pauvre compère, répliqua l’aigle, que je vous plains! Moi, je suis, au
contraire, des plus satisfaits, et je me suis repu aujourd’hui mieux que
je ne l’avais pu faire depuis longtemps. Dans la ville voisine, voilà
deux jours qu’on tue des milliers de taureaux et de génisses... J’y suis
allé, et j’y ai trouvé une telle abondance de viandes, si belles, si
appétissantes, avec de petits filets d’un sang rose et parfumé, suintant
tout autour goutte à goutte, que je me suis senti pris d’un immense
regret à la vue de tant de biens gaspillés sans pouvoir en profiter
davantage.
--Eh, grand Dieu! interrompit le lion, à quel sujet une telle profusion?
Pourquoi tant de bêtes immolées? Y est-il donc mort quelque grand
personnage?
--Non, reprit l’aigle, non. Il n’est mort personne, mais le fils du roi
a perdu subitement la vue, sans qu’on puisse attribuer une cause
naturelle à ce malheur. Et alors le roi a convoqué à sa cour tous les
savants de l’Éthiopie pour consulter leur science et faire appel à leurs
lumières. Mais nul n’est parvenu à le guérir, et aujourd’hui qu’il faut
renoncer à tout secours humain, on s’adresse à l’intervention divine, et
l’on fait d’innombrables sacrifices pour fléchir sa miséricorde. Il est
bien extraordinaire qu’il ne se soit trouvé personne capable d’arriver à
sauver les yeux du jeune prince, car la récompense offerte est assez
magnifique pour stimuler les plus habiles et tenter les plus dédaigneux.
--Et quelle est cette récompense?
--Le roi s’engage à partager son trône et ses immenses richesses avec
celui qui rendrait la lumière à ce fils bien-aimé.
--En vérité, quelle stupide et ignorante créature que le fils de
l’homme! Chercher si loin un remède si près, et se donner tant de
tourments pour un mal si facile à guérir!
--Si facile à guérir, dites-vous, compère lion?
--Sans doute, compère aigle. Ne savez-vous donc pas, vous non plus, que
le suc des feuilles de cet arbre dont les racines me servent précisément
en cet instant d’abri, et au sommet duquel vous êtes perché, pressé par
une main adroite et soigneusement exprimé dans les yeux de l’aveugle le
plus incurable, lui ferait recouvrer la vue sur-le-champ?
--Eh bien! comme vous le dites, c’est une sotte engeance que ces fils de
l’homme, et puisqu’ils n’ont pas encore su pénétrer un secret aussi
précieux et si bien à leur portée, ce n’est pas moi qui irai le leur
révéler.
--Ni certes moi! Cependant ils ont parfois une sagesse assez pratique,
et à laquelle nous aussi sommes de temps en temps obligés de nous plier:
«Qui dort dîne», disent-ils... Je vais en essayer. Bonsoir, compère
aigle!
--Dormez en paix, compère lion!
Là-dessus, celui-ci, s’étirant de ses quatre membres, laissa passer
entre ses mâchoires un formidable bâillement; puis, allongeant son
museau entre ses deux pattes de devant, il ferma les yeux et s’endormit.
L’aigle, de son côté, solidement campé sur un des plus gros rameaux,
replia la tête sous son aile, et ne tarda pas à imiter son compagnon.
Quant à l’homme, il n’avait pas perdu un seul mot de la conversation des
deux animaux, et mille pensées, mille espérances indécises d’abord,
ensuite de plus en plus nettes, agitèrent tumultueusement son esprit et
le tinrent en éveil.
Avant même que l’aurore eût éclairé le ciel, le lion, tourmenté par les
tiraillements de son estomac, avait repris le cours de ses
pérégrinations. L’aigle le suivit bientôt et s’envola.
Aussitôt Desta, sans changer de place, arrachant vivement les feuilles
qui se trouvaient sous sa main, suivit à la lettre les prescriptions du
lion, et se frotta les yeux de leur suc. Et, tout à coup, il poussa un
grand cri de joie, car il voyait... Les cieux, la terre, les arbres, les
rochers, les ruisseaux, tout cela, dont il avait cru perdre le spectacle
à jamais, lui était enfin rendu... Tout cela était de nouveau à lui.
Alors il cueillit une grande quantité de ces feuilles bienfaisantes, et,
après en avoir rempli sa lokota, descendit de l’arbre. Il ne savait, il
est vrai, où se trouvait la ville voisine; mais ce souci ne l’arrêta
pas, et, en effet, à peine eut-il erré quelque temps, qu’il rencontra la
route qui y menait.
Ainsi que l’avait bien rapporté l’aigle, la cité était en deuil et en
larmes, et la multitude, réunie autour des autels dont les assises
ployaient sous le poids des victimes, élevait les mains vers la voûte
céleste avec une contenance morne et une physionomie découragée.
Sans perdre de temps à contempler cette désolation unanime, Desta se
hâta de s’informer où était le palais du roi; et, dès qu’il y fut
arrivé, il aperçut les soldats qui le gardaient dans une attitude aussi
accablée que la foule. Pas un murmure, pas un éclat de voix; point de
ces chansons guerrières, point de cette gaieté de courtisans, qui
hantent d’ordinaire et les camps et les cours. Tout n’était que silence,
que tristesse.
S’adressant alors à un chef de la porte principale, il s’enquit du
terrible motif qui semblait avoir jeté un lugubre voile sur le pays
entier. L’officier lui répéta, en peu de mots, tout ce que l’aigle avait
déjà raconté au lion.
--Eh bien! s’écria Desta, allez dire à votre maître que je lui apporte
la guérison de son fils.
Le chef, incrédule, regarda l’inconnu avec défiance.
--Allez, répéta celui-ci, et vous n’aurez pas à regretter d’avoir été le
premier messager d’une heureuse nouvelle.
Décidé alors par ces quelques paroles et cet accent plein de fermeté,
l’officier s’élança tout joyeux vers le palais; et, peu d’instants
après, un serviteur de confiance venait en toute hâte chercher Desta,
qui fut aussitôt introduit près du roi.
--Majesté, lui dit-il, hier j’étais riche, j’étais honoré! Aujourd’hui
je suis pauvre, je suis dédaigné... Mais l’étude de la nature m’a révélé
de merveilleux secrets. Le bruit de la calamité qui s’est appesantie sur
ta famille est venu jusqu’à moi, et j’accours t’apporter l’aide
toute-puissante de mon savoir pour rendre sur-le-champ la vue à
l’héritier de ta race.
--Sois le bienvenu, ô étranger! et si tes actes sont d’accord avec tes
engagements, qui que tu sois, riche ou pauvre, illustre ou obscur, tu
peux compter sur la plus magnifique récompense qui, de mémoire humaine,
ait servi de salaire à un fils de l’homme... Tu vois mon trône: je le
partage avec toi; mes richesses sont connues: je t’en donne la moitié...
Et, sur un signe du roi, deux des seigneurs dont il était entouré, et
qu’à leur riche costume on devinait pour les premiers de l’État,
s’avancèrent et s’inclinèrent devant leur maître...
--Voici, d’après nos vieilles coutumes, les garants de ma parole royale,
poursuivit celui-ci; ces deux seigneurs sont à toi, ils sont tes
esclaves, ton bien, ta chose, jusqu’à ce que je les aie dégagés par
l’accomplissement de ma promesse. Et maintenant, étranger, tu t’es vanté
de guérir immédiatement mon fils... A ton tour, mets-toi en mesure de
fournir la preuve de ce que tu prétends. Nous attendons!
Desta, sans répondre, ouvrit sa besace, et en retirant quelques poignées
des feuilles qu’il y avait renfermées, les écrasa et en exprima le jus
dans le creux de sa main. Ensuite, il demanda qu’on amenât le jeune
prince; et celui-ci entra appuyé sur le bras de deux serviteurs. Tous
les spectateurs, muets d’étonnement et de curiosité, suivaient avec
avidité le moindre mouvement de l’inconnu. Desta s’approcha du jeune
homme et, lui renversant la tête en arrière, le considéra quelques
instants; puis soudain il lui frotta vivement les yeux de la liqueur
étrange qu’il tenait en réserve... Et, tout à coup, le jeune prince
poussa un grand cri de joie, car il voyait!...
Aussitôt, le père et le fils s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre,
et toute la cour fit retentir le palais de son allégresse. Mais le roi,
n’oubliant pas celui auquel il devait un si grand bonheur, se retourna
et, le prenant par la main, lui fit gravir les marches de son trône, et,
l’asseyant sur le même siége à ses côtés:
--Princes et seigneurs, dit-il à voix haute, reconnaissez ici votre
second maître, et courbez la tête devant lui.--Désormais je partage avec
cet homme ma souveraine puissance et toutes mes richesses. Mon fils,
soyez le premier à rendre hommage à votre bienfaiteur.
Et le jeune prince, miraculeusement guéri, vint avec empressement
s’agenouiller devant l’homme qui lui avait rendu la lumière, et, lui
prenant la main, la posa, après l’avoir baisée, sur sa propre tête en
signe de reconnaissance et de soumission. Tous les assistants suivirent
cet exemple. Et, peu de jours après, quand le roi eut découvert qu’il
avait recueilli un homme de lignée noble et de généreux sentiments,
qu’il eut entendu de sa bouche le récit de son ancienne opulence et de
ses récentes misères, il se prit à l’aimer encore davantage, et lui
accorda la main de sa fille aînée.
Dès lors, Desta, dédommagé de tout ce qu’il avait souffert, riche,
heureux et puissant, se fixa à la cour de son beau-père et y vécut en
prince aussi équitable que magnifique.
Il y avait déjà quelque temps qu’il jouissait des charmes de sa nouvelle
existence, lorsqu’un jour, rentrant de la chasse, escorté par une troupe
brillante de jeunes seigneurs, il vit tout à coup, dans une des rues de
la ville, se précipiter sous les pieds de son cheval un malheureux aux
vêtements sordides, au visage hâve et décharné, avec une longue barbe et
des cheveux en désordre, qui tendait la main et invoquait la charité du
prince. Le son de cette voix suppliante frappa Desta. Il tressaillit,
considéra plus attentivement le mendiant, et, sous un extérieur aussi
misérable, il reconnut Hagos, l’odieux Hagos, qui, naguère, l’avait si
cruellement traité.
Il dit quelques mots à voix basse à l’un de ses écuyers et poursuivit sa
route, tandis que Hagos était doucement écarté. Puis, à peine arrivé au
palais, il donna un ordre, et Hagos parut, guidé par l’officier. Sur un
signe du prince, ce dernier se retira. Hagos, tremblant, la tête
baissée, le corps affaissé, se tenait dans une position humble et
confuse.
--Ne me reconnais-tu pas, Hagos? lui dit alors brusquement Desta...
--Comment reconnaîtrais-je, seigneur, un prince aussi puissant que vous?
répondit le malheureux. Je n’ai jamais fréquenté les rois, et j’ai perdu
l’habitude de parler aux grands. Je ne suis plus qu’un pauvre exilé,
ruiné, maudit, fuyant une patrie désolée, et cherchant depuis longtemps
une pierre où reposer sa tête... Encore une fois, quelle folie à tenter
de vous reconnaître!...
--Essaye, cependant!
Et comme Hagos se taisait:
--Hagos, ajouta Desta, regarde-moi bien: je suis ton ancien ami Desta,
celui que jadis tu mutilas d’abord, pour l’abandonner ensuite...
Épouvanté de cette révélation, l’infortuné se jeta aux pieds du prince
et se prosterna en frappant le sol de son front.
--Relève-toi et rassure-toi, reprit Desta. Si je n’ai pas oublié, j’ai
du moins pardonné. Tu le vois, je suis aujourd’hui riche, puissant,
heureux... et les heureux ont le cœur ouvert à la clémence. Tu as obéi
au vertige dont les angoisses de la misère et de la faim troublaient ton
cerveau... L’esprit infernal te souffla alors de mauvais conseils
auxquels tu n’aurais jamais auparavant prêté l’oreille, et que, j’en
suis sûr, après, tu regrettas amèrement d’avoir suivis. Qu’il ne soit
donc plus question du passé... Voici ma main comme gage de
réconciliation. Je ne me souviens que de notre première amitié. Si tu le
veux, reste ici, ma maison sera la tienne, et ton existence errante
pourra s’écouler désormais calme et paisible, sans remords du passé,
sans souci de l’avenir, à l’ombre de mon toit...
A ces mots, il frappa trois fois dans ses mains, et deux serviteurs
parurent.
--Vous voyez cet homme, leur dit-il; c’est mon ami, mon frère, et
j’entends qu’il soit ici, dès à présent, traité et respecté comme
moi-même. Préparez de riches vêtements dont vous l’habillerez; apprêtez
un copieux repas que vous lui servirez...
Hagos, éperdu de surprise, ne trouvait aucune parole à répondre et se
laissa docilement emmener, se demandant s’il rêvait ou si cette
générosité apparente ne cachait pas un piége... Quelques instants après,
revenu de sa stupéfaction, il voyait les ordres de Desta ponctuellement
exécutés, et se prenait enfin à croire à la réalité de ce que,
jusqu’alors, il n’avait, pour ainsi dire, envisagé qu’au travers des
sensations troublées d’un songe.
Durant quelque temps les choses allèrent ainsi, Hagos vivant dans la
maison de son ami, respecté de tous à l’égal du maître même, Desta
l’entourant des soins prévoyants de son indulgente sollicitude. Las et
épuisé de ses dernières luttes avec le sort, le premier s’abandonnait
aux paisibles jouissances d’un bien-être imprévu, sans s’inquiéter de
son indignité passée; et le second, heureux d’avoir retrouvé le
compagnon de sa jeunesse, pour toute vengeance ouvrait son âme à la joie
de le combler de bienfaits.
Cependant l’égoïste et pervers Hagos, à mesure que les soucis matériels
du moment s’envolaient, sentait germer en lui de cupides pensées; et,
peu à peu, fermentèrent au fond de son cœur les plus coupables instincts
de l’envie et de l’ingratitude.
--Pourquoi, se disait-il, pourquoi cette prospérité est-elle échue à
Desta plutôt qu’à moi? Pourquoi à lui ces richesses, cette puissance? En
quoi les a-t-il méritées? Tandis que moi, me voilà pauvre, obscur,
réduit à accepter de sa main une aumône humiliante!...
Et à diverses reprises, se trouvant seul avec Desta, il fut sur le point
d’ouvrir la bouche pour lui demander l’histoire de son incroyable
fortune. Mais je ne sais quelle sorte de honte le retenait. Pourtant ses
façons d’agir, si expansives, si reconnaissantes au début, alors qu’il
était encore sous la rude impression des épreuves subies, devenaient
plus contraintes, plus froides. Son regard, malgré lui, jetait des
étincelles de jalousie, de fiel; et, des heures entières, accroupi en un
coin de la cour du palais, il demeurait là, dans un silence haineux, à
contempler le spectacle odieux de cette opulence, à rêver aux moyens de
l’acquérir à son tour.
Ce changement n’échappait pas à l’œil vigilant de Desta. Avec tristesse
il se répétait tout bas qu’il est, hélas! de ces natures rebelles dont
on ne saurait attendre, en échange du bien, qu’une haine implacable, et
qu’après tant d’efforts impuissants dans le but de les rendre
meilleures, peut-être serait-il plus juste de se détourner enfin d’elles
pour éviter l’atteinte des maux inévitables qu’engendre leur contact.
Or, le lendemain d’une nuit pendant laquelle il avait donné aux
seigneurs de la cour une fête somptueuse, sans obtenir d’Hagos qu’il y
prît part, il vit, au matin, celui-ci venir s’asseoir au pied de son
lit, et le considérer quelques instants sans mot dire. Ses prunelles
étaient chargées de flammes plus fauves encore que d’habitude; un
sourire amer contractait ses lèvres... Desta, gêné de ce maintien, lui
adressa le premier la parole:
--Hagos, dit-il d’un ton d’affectueux regret, tu as refusé de prendre
part aux festins de cette nuit. C’est mal. J’espérais t’y voir à mes
côtés, et ton absence a assombri ma joie.
--En vérité, comment croire que la présence d’un misérable tel que moi
puisse ajouter quelque chose à ta félicité!
--Il est plus mal encore de mettre ainsi en doute mon amitié, Hagos.
--Pardonne, ô Desta, tu fus bon pour moi, je ne l’oublie point. Mais tu
ne saurais te figurer, toi si riche, si heureux aujourd’hui, ce qu’il y
a de poignant dans les tortures endurées par l’homme qui, favorisé jadis
de tous les dons de la fortune, en est réduit plus tard, comme je le
suis, à vivre de la charité d’un autre, à être sans cesse le muet témoin
d’une prospérité qui n’est pas la sienne, et dont l’éclat insultant
s’étale devant lui comme une ironie sanglante, ou comme un impitoyable
reproche... Non! ce qu’il y a d’horrible dans ces angoisses, tu ne le
sauras jamais.
--J’en ai pourtant connu de plus horribles encore, murmura Desta...
--Oui, c’est vrai!... Un jour, je me suis cruellement conduit à ton
égard, et je me rappelle aussi, non sans remords, l’affreux état où,
sous le coup d’une implacable nécessité, je t’abandonnai! C’est
précisément le contraste inouï de ces deux situations, celle où je te
laissai naguère et celle où je te retrouve, qui, depuis mon arrivée ici,
plonge mon esprit dans toutes les perplexités du doute et de
l’espérance. Car je me dis qu’il a fallu certainement quelque prodige
pour t’amener si haut, et je pense également que, s’il était au pouvoir
des ressources humaines de l’évoquer une seconde fois, toi, si généreux
pour moi, toi, mon ami, tu consentirais peut-être à m’en livrer le
secret, et à me mettre à même d’atteindre, comme toi, au comble des
prospérités de ce monde.
A ces mots, Desta, qui depuis longtemps prévoyait cette question, hocha
la tête d’un air de profonde pitié et répondit:
--Tu le veux, Hagos, tu veux connaître la voie miraculeuse par laquelle
je suis parvenu à monter jusqu’à ce trône... Soit! et, si mon récit ne
t’arrête point, que nos destinées, à chacun, s’accomplissent...
Écoute:
Après ton départ, lorsque toute l’horreur de mon isolement me fut bien
démontrée, un violent accès de désespoir me saisit d’abord, et je me
précipitai contre terre, en me tordant les bras... J’étais sur une pente
douce où je me sentis poussé naturellement; je me laissai glisser sans
résistance jusqu’à ce que mon corps rencontrât un gros arbre; une forte
racine me heurta et me meurtrit... Ne sachant à quelle sorte d’obstacle
j’avais affaire, je me redressai de mon mieux et, tout en avançant avec
précaution, je tombai dans un grand trou, que recouvrait à moitié, je le
compris, le tronc de l’arbre incliné vers la terre. J’étais épuisé, je
ne savais que faire, que devenir; je me blottis là pour attendre avec
résignation une fin inévitable... J’y étais depuis quelques instants, en
proie, comme tu peux l’imaginer, aux plus affreuses réflexions, lorsque
tout à coup j’entendis un grand bruit; le sol tremblait autour de moi,
l’atmosphère me semblait embrasée; et puis c’était comme des flots épais
qui roulaient et qui montaient, m’engloutissant peu à peu... Vainement
je voulais sortir de cet antre épouvantable; mes mains crispées ne
battaient qu’un air brûlant, ou bien mes ongles se brisaient sur les
pierres; et le flot montait, montait toujours... Il me gagnait la
poitrine, il me gagnait la tête, il m’étouffait, et, montant de plus en
plus, il me gagna la bouche, il me gagna les narines, il me gagna les
yeux. A ce moment, j’éprouvai une secousse sans nom, une commotion
inconcevable, comme une sorte de déchirement, et je n’étais plus
aveugle! Je voyais, oui, je voyais! Les flots du torrent, en arrivant
jusqu’à mes yeux vides, les avaient remplis, leur avaient rendu la
lumière; et ce torrent, désormais arrêté, pétrifié, c’était de l’or!...
De l’or!... Il y en avait partout... Le creux où j’étais réfugié en
était plein... Et ce creux était immense... Est-il besoin d’achever?
Riche au delà de ce dont les plus fantastiques chimères aient jamais
permis à un fils de l’homme de caresser le rêve, je n’avais qu’à marcher
devant moi... Le hasard me conduisit ici. J’y restai; et mes largesses
magnifiques, appelant sur moi l’attention du roi, parvinrent à me gagner
aussi le cœur de sa fille. J’en devins l’époux. Telle est mon histoire.
Ébloui en pensée par le spectacle idéal de ce déluge d’or, et sans
s’arrêter aux détails du récit, quelque incroyables qu’ils pussent être,
Hagos s’écria aussitôt:
--Et cet arbre merveilleux, l’as-tu revu? Existe-t-il encore?
--Je ne l’ai pas revu, répliqua Desta, mais il existe toujours, je le
sais.
--Il existe, dis-tu? Il existe!... O Desta, par tous les chers souvenirs
de notre enfance et de la terre qui nous vit naître, par la mémoire de
nos pères dont les cendres reposent dans le même tombeau, je te le
demande à genoux, cet arbre, quel est-il? Indique-le-moi, afin que je
puisse, à mon tour, aller tenter la fortune.
--Prends garde, Hagos, cette fortune que tu invoques peut ne pas être la
même pour tous les deux. Ne crains-tu pas, au contraire, que ton avidité
n’attire sur ta tête une irréparable catastrophe?
--Non, non! Desta, ne cherche pas à m’ébranler, ni à m’effrayer par la
menace puérile d’un malheur ou d’un danger!... Encore une fois, mène-moi
à cet arbre. Je suis prêt à tout braver.
--Eh bien! demain, à la première heure, nous sortirons de la ville et
nous nous rendrons à la forêt voisine. Là, je te montrerai l’arbre et te
fournirai les moyens d’affronter l’épreuve.
Le lendemain, le jour n’était pas levé qu’Hagos, déjà debout, entrait
chez Desta pour l’inviter à partir. Celui-ci était prêt, et bientôt ils
cheminèrent côte à côte dans la direction d’une haute montagne, visible
à travers les brouillards du lointain, et au pied de laquelle s’étendait
la forêt, but de leur excursion. Le soleil était haut dans le ciel
lorsqu’ils en atteignirent les premiers fourrés.
--L’arbre n’est plus loin à présent, dit alors Desta, qui, jusque-là,
avait gardé le silence. Mais avant que l’entreprise soit devenue
irrévocable, réfléchis, Hagos! Il est encore temps. Qui peut répondre
des écarts de la fortune?
--Rien ne saurait me dissuader, Desta; ma décision est prise. Tu m’as
promis de me montrer l’arbre: où est-il?...
--Quelques pas, et nous allons le voir.
Derrière une petite colline, dans un repli de vallon, un gros arbre
isolé apparut bientôt. Desta reconnut le sien.
--Le voilà, dit-il.
Entre les racines le trou était toujours béant. D’après la description
de son ami, Hagos le reconnut aussi.
--En effet, c’est bien cela, s’écria-t-il avec joie. Et maintenant, que
faut-il faire?...
--Tu restes inébranlable! Va donc où t’entraîne le destin, et suis
exactement les prescriptions que je vais te tracer... Il faut te blottir
silencieusement dans ce trou, de manière qu’aucun indice, au dehors, ne
trahisse ta présence. Puis tu fermeras les yeux et tu attendras ainsi,
jusqu’au soir, les faveurs mystérieuses que, selon tes mérites, te
ménage la fortune!... Moi, je m’éloigne. Adieu!
Et Desta reprit le chemin de la ville, tandis qu’Hagos frémissant
d’espoir, et sans même répondre à son ami, se glissait à la hâte sous
les racines.
Avec la nuit, les deux animaux dont, autrefois, Desta avait surpris la
conversation, accoururent à leur refuge habituel, l’aigle à la cime, et
le lion au pied de l’arbre. Et, comme autrefois encore, ils se
saluèrent. Le lion parla le premier:
--Eh bien! compère aigle, comment allez-vous aujourd’hui? Faites-vous
toujours force ripailles, et vos visites à la ville sont-elles aussi
fréquentes?
--Ah! depuis quelque temps, répondit l’aigle, je n’y suis guère
retourné. L’abondance en a disparu. On n’y offre plus de sacrifices, on
n’y tue plus de vaches, et je suis sûr que quelque vagabond, fils de
l’homme, aura découvert le merveilleux remède que renferment les
feuilles de cet arbre, ou recueilli peut-être nos paroles quand nous
causions ensemble; car le fils du roi n’est plus aveugle. Je n’ai pu
rencontrer aucune proie, je me suis en vain fatigué toute la journée à
en poursuivre d’invisibles, et je reviens sans avoir réussi... J’ai
grand’faim!...
--Moi aussi, reprit le lion, j’en suis également là. Depuis deux jours,
je n’ai rien mangé. Mon ventre est vide; comme vous, j’ai grand’faim...
--Allons, compère lion, ce que nous avons de mieux à faire pour ce soir,
je crois, c’est d’essayer de dormir. Espérons que demain nous sera plus
propice à tous deux. Bonne nuit.
--Bonne nuit, compère aigle.
Et le lion entra dans le trou. Mais, presque aussitôt, il en sortit un
rugissement de joie et un râle d’agonie. Et le lion reparut peu après,
la mâchoire ensanglantée et criant:
--Compère aigle! compère aigle! Je n’ai plus faim! Dans mon trou s’était
blotti un sot fils de l’homme, peut-être celui qui, dis-tu, nous a une
fois entendus, et je l’ai mangé... Mon ventre n’est plus vide, je vais
dormir en paix!...
--En vérité, en vérité, quelles stupides et ignorantes créatures que les
fils de l’homme!...
--Ne désespère pas non plus, compère aigle, et demain, peut-être, ce
sera ton tour; car, tant qu’il en restera sur terre, il s’en trouvera
toujours dont les vices ou la folie nous les jetteront en pâture.