Le cellacellé.--Les deux amis.
Rien de remarquable à ce gîte aérien, si ce n’est la présence abondante
d’un arbre que les indigènes désignent sous le nom de _cellacellé_, et
qui fixa mon attention. De la grosseur d’un chêne de moyennes
proportions, il laissait voir, entremêlées aux feuilles vert sombre de
ses rameaux, de larges fleurs d’un pourpre splendide et de la forme
d’une cloche renversée. En même temps, s’y balançaient d’énormes fruits,
du plus curieux aspect, dont rien, parmi les productions de nos pays, ne
saurait mieux donner l’idée, pour la couleur et la structure, que
l’aubergine. Violacé et allongé comme elle, mais de dimensions deux ou
trois fois plus considérables, ce fruit est formé d’une substance
ligneuse, solide et lourde, impénétrable à la dent, et complétement
impropre à l’alimentation. Fouillé par un couteau pourvu d’une lame bien
trempée, comme je fis de l’un d’eux, il peut servir de vase, de
récipient, et devient vite, à l’air, aussi dur que le bois même de
l’arbre dont il sort.
Involontairement, en présence de ce produit végétal des tropiques, je
songeais au dormeur de la fable de La Fontaine, qui, à son réveil,
blessé par la chute d’un gland sur le visage, admire la sagesse de la
Providence, et la remercie de n’avoir pas placé les citrouilles en haut
des chênes. Là-bas, sous un cellacellé, son action de grâces eût couru
le risque de n’être pas, je pense, aussi sincère... Tant il est vrai que
tout, en ce monde, est relatif, et que même la morale des fables ne
saurait avoir rien d’absolu.
Étaient-ce des réflexions aussi philosophiques qui absorbaient, dans le
même moment, l’ami Gœrguis? Je l’apercevais, le nez en l’air,
contemplant également, sans mot dire, la cime du cellacellé.
--Que découvres-tu donc là-haut? ne pus-je m’empêcher de lui demander.
--C’est un conte de mon pays, que me rappelle ce feuillage.
--Un conte! Je ne suis pas fatigué, et la flamme du foyer nous éclairera
longtemps encore. Narre-le-moi, tandis que les autres dorment.
Et, assis sur la racine noueuse d’un arbre apporté là pour alimenter le
feu, je m’apprêtai à écouter. La figure de Gœrguis revêtit l’air
sibyllin qui lui était propre dès qu’on faisait appel à son savoir ou à
ses souvenirs; et il commença, à mi-voix, en ces termes: